‹ Des études classiques et des études professionnellesChapitre 14 sur 18 · TEXTE DE S. JÉRÔME SUR LES AUTEURS PAÏENS · texte numérisé non relu

TEXTE DE S. JÉRÔME SUR LES AUTEURS PAÏENS

On n'a pas cessé de répéter, depuis un an, que S. Jérôme appelle la littérature païenne la nourriture des démons. Voici le passage dont on abuse. Le saint docteur paraphrase ce verset de la parabole de Tenfant prodigue : H souhaitait remplir son ventre de la nourriture des pourceaux^ et s'exprime ainsi : (1)

« La nourriture des démons, c'est Tivresse, la luxure, la fornication et tous les vices en général. Ils sont engageants et lascifs, ils charment les sens par la volupté ; et dès qu'ils se montrent Ds provoquent à leur jouissance... Nous pouvons encore donner un autre sens à cette nourriture des pourceaux. La nourriture des démons, ce sont les chants des poètes, la sagesse (ou la philosophie) du monde, la pompe oratoire des rhéteurs. Tout cela charme ToreUIe par sa suavité ; et en prenant Toreille par des vers qui coulent doucement modulés ces poèmes pénètrent aussi dans Pâme, et enchaînent le cœnr. Mais une fois qu'on les a lus avec intensité d'ardeur et de travail, ils ne laissent à leurs lecteurs qu'un son vide et un vain bruit de paroles. Là on ne trouve aucun rassasiementde la vérité, aucune réfection de la Justice. Ceux qui s'en repaissent persévèrent dans la faim du vrai et dans la disette des vertus. » (2)

(1) S. Lue, c. XY, ▼. 10. Bpigt. ad Damasum Papam: S. Hier. Oper.^ t.iy, par9 t, p. 158. (Paris, 1700.)

(S) M. Tabbé Ganme ne dte que ces mots : « La noorritnre des démons sont les poètes païens» les philosophes païens, riiétcurs païens. . .Là on

Cette sagesse du monde, continue le saint docteur, se trouyc représentée dans le Deutéronome sous la figure de la femme captive, au sujet de laquelle la loi divine ordonne que si un Israélite veut la prendre pour éi)ouse il doit lui raser la tête, lui couper les ongles, et ne s'unir à cette esclave conquise par la victoire qu'après l'avoir purifiée. Celte prescription, entendue à la lettre, n'est-elle pas ridicule ? Voilà ce que nous avons coutume de faire quand nous lisons les philosophes, quand tombent dans nos mains les livres de la sagesse mondaine ; si nous y trouvons quelque chose d^utile, nous le tournons vers notre doctrine ; mais ce que nous y trouvons de superflu , au sujet des idoles , de l'amour, de la sollicitude des biens du siècle, nous le rasons, nous le retranchons comme une chevelure ; nous y portons le tranchant du fer pour le couper, comme des ongles.

«Voilà pourquoi l'apôtre défend de s'asseoir aux banquets consacrés aux idoles... N'est-ce pas vous dire en d'autres termes : Ne lisez pas les philosophes, les orateurs, les poètes; et ne vous reposez pas dans leur lecture?... Dieu garde une bouche chrétienne de faire résonner«le nom du tout puissant Jupiter, de prendre à témoin Hercule et Castor et tous ces autres dieux qui sont des monstres plutôt que des divinités ! Et pourtant aujourd'hui nous voyons même des prêtres du Seigneur, laissant de côté les Evangiles et les Prophètes, lire des comédies , chanter les vers amoureux des bucoliques; s'attacher à Virgile , et d'une étude nécessaire aux enfants se faire un crime de volupté. » (1)

Ce passage, cité en entier, n'a pas besoin de commentaire ; on voit que S. Jérôme dit précisément tout le contraire de ce qu'on lui a fait dire en tronquant sa pensée.

ne trouve ni le rassaâement de la vérité ni la réfection de la justice. Ceux qui s'en repaissent vivent et meurent dans la faim du vrai, dans la disette des vertus. » Il en infère que S. Jérôme a condamné l'étude classique des poètes païens. (Réponse de M. l'abbé Gaume à M. Foisset; fîevers» 17 juillet 1852. Voyez V Univers du 21 juillet.)

(1) <c At nunc etîam sacerdotes Dei, omissis Evangeliis et Prophelis, videmus comoedias légère, amatoria bucolicorum versuum verba canere, tenere Virgilium; et id qiod in pderis necesbitatis BSTcrimen in se facere voluptatis. » /

— 265 -^ ]«• •. (Voyez p. 187 et 188.)

SENTIAfENT DU PÈRE ANTOINE POSSEYIN SUR l'USAGE DE$ CLASSIQUES PAÏENS.

Les règles de S. Ignace, qui permettent Tosage des classiques païens expurgés, furent imprimées en 1558. Le P. Antoine Possevin, dont le nom a fait tant de bruit depuis un an, les interpréta fort au long dans sa Bibliothèque choisie, ouvrage qu'il intitula : Traité des études pour C avancement des sciences et pour la sanctifica^ tion des peuples (1). Cette critique littéraire et chrétienne, où tous les écrivains de l'antiquité sont passés en revue, ^rtit des presses du Vatican en 1593. Clément VIII en accepta la dédicace, et cette circonstance est à remarquer, puisque ce pape a publié des Additions aux règles de CIndex, où il traite de la correction des livres, et veut qu'on y efface les choses lascives qui peuvent corrompre les bonnes mœurs (2). Voyons donc si le programme du célèbre Jésuite contrarie la règle de S. Ignace qui autorise à se servir dans les classes des richesses littéraires du paganisme , comme des dépouilles de FEgypte; qu'on purifie celles qu'il est possible de purifier ; qu'on renonce aux classiques qui, comme les comédies de Térence, ne peuvent être absolument purgés du poison attaché à leur contexture.

« L'utilité de toute poésie est grande, dit le P. Possevin dans son Traité des études pour la sanctification des peuples (Z). Avant tout, i{ faut avouer que dans la plupart des poètes païens eux* mêmes on peut trouver bien des enseignements propres à faire connaître la nature des choses et à former les mœurs ; qu'on peut acquérir chez eux le style et la propriété des mots*... mais qu'il

(i) Antonii PosseTini, Mantuani, S. J., Bibliotheca seleeia de ratione siudiorum, ad disciplina$ et ad salutem omnium gentium procurandam,

(3) Ce pape dit aussi : £a quoque aboteantur quœ paganismum redolent. Le conlexte montre qu'il s^agit dans cette sentence, non des anciens livres du paganisme, mais des livres nouveaux écrits par des chrétiens.

(3) Lib. XVII, De poesi et pictura, C. 7, T. Il, p. àlà, E. Nous suivons la seconde édition revue par l'auteur, (Venise, 1003.^ .

faut pourtant faire an choix, et apporter dans cette étude des précautions connues des paûfens eux-mêmes, et que les saints Pères nous ont enseignées avec encore plus de profondeur et de solidité. » (1)

Possevin indique donc quatre précautions à prendre. La première exclut l'explication des livres et des passages qui blessent la pureté des mœurs. La seconde , qui regarde plutôt les hommes faits que les enfants, repose sur le principal motif qui porta les saints Pères à Tétude des auteurs païens. Ce fut le besoin de combattre le paganisme par ses propres armes, et de le dépouiller de ses richesses. Mais il faut une grande prudence pour chercher Tor dans le fumier. Qui s'apprête à manier des poisons se munit auparavant d'antidotes. N'abordez donc pas les dogmes de l'impiété, ses fables, ses monstruosités, ses œuvres impudiques sans avoir étudié les saines doctrines dans les livres saints, sans vous être prémunis contre de fatales influences (2).

Dans ces deux précautions, il est question des livres païens non expurgés. La troisième et la quatrième vont parler de la correction nécessaire pour qu'on les mette entre les mains des enfants. Ici il ne faut plus analyser, mais traduh*e.

« Mon avis est qu'il faudrait faire un apparat poétique plus complet que celui de Ravisius Textor ; que dans ce recueil il faudrait même emprunter aux poètes obscènes beaucoup de choses qui ne sont pas obscènes, et le faire sans offense de Dieu, sans péril pour la vertu. Quelles devraient être la nature et l'étendue de cet apparat ? Nous le dirons après avoir déclaré les motifs qui nous ont inspiré ce projet

* Le premier motif vient de la nécessité de satisfaire aux exigences de ceux qui ne veulent pas être privés des phrases, du style et de l'harmonie des poésies antiques : et cette raison est d'autant plus forte que dans ce siècle les études de la poésie ont été éveillées plus que dans les autres, et que leur ardeur a été stimulée par les éditeurs qui ont publié les poètes obscènes de la Grèce et du La-

(I) Jbid., p. hl5, B.

(S) ibid., p. Â76.

tlam, et même des auprès pays, avec traductions, commentaires et luxe typographique.

« Un second motif vient du travail de ceux qui, il y a peu d'années, ont fait à Rome des éditions de poésies anciennes, où Tobscénité a disparu, mais dont le succès n'a pas répondu à la sagesse de leur intention. En effet, dans la plupart des passages tronqués, ils ont mis des astérisques, ils ont laissé des espaces vides, qui ont excité davantage les lecteurs à se procurer les poèmes entiers, et à lire ce que peut-être ils auraient négligé. Â tout cela on a joint des commentaires, des dictionnaires et autres éclaircissements pareils, remplis de saletés. Si des hommes pieux corrigeaient ces livres, ce serait une œuvre sainte.

« Du reste, je n'approuve pas la méthode des correcteurs qui, aux choses ou aux expressions déshonnétes, en substituent d'autres plus honnêtes. Car, d'une part, quelle que soit leur habileté,- toujours le livre, dont le sujet est impur, garde son odeur ancienne et sa saveur native. Le caractère même du style, les allusions, la suite des idées^ la chaleur du sentiment, les figures et tout le reste du discours font passer insensiblement le poison, dont le cœur de l'écrivain les avait imprégnés, dans l'âme du lecteur, bien qu'il ne pense à rien de semblable. D'une autre part, tout ce qu'on substi* tuera aux choses écrites par l'auteur atteindi-a difficilement à ce degré d'inspiration ou de latinité qui puisse le mettre en rapport avec le reste de l'ouvrage. S'il fallait donc recouru* à ce genre de correction, il faudrait le faire avec fort peu de mots , avec à propos et dignité.

« Il .semblerait mieux d'employer une autre méthode bien plus avantageuse, qui serait de choisir dans quelque auteur, dans Horace, par exemple, seulement ses odes honnêtes, en laissant de côté ses poèmes Impurs ; et ce livre aurait pour titre : Pièces choisies d'Horace ou de Catulle ou de Tibulle, etc. » (1)

Possevin parcourt tous les poètes grecs et latins, l'un après l'autre, en donnant son jugement sur leur mérite littéraire, sur leurs dangers, sur l'usage qu'on peut faire dans les classes de leurs œuvres expurgées et choisies. Ne pouvant analyser ses nombreuses pages,

(i) Jbid, Tertia cautio, p.&76 et 477.

contentons-nous de tradaire ce qu'il dit du chantre voluptueux de l'incrédulité. « Personne de ceux qui savent le latiii n'ignore, dit-il, que Lucrèce, entre les poètes qui ont écrit sur la nature des choses, brille par sa délicatesse, sa finesse, sa clarté, son poli et son extrême élégance, bien qu'il y ait de Tarchaisme dans ses mots pour la* plupart surannés et remplacés depuis par des expressions plu9 délicates. Mais il ne faut pas présenter aux jeunes gens les passages où il invoque Vénus, (bien qu'en sa qualité d^épicurien il ne cfût pas au pouvoir de ses dieux,) où il vante Epicure, où^ dans ses malheureuses rêveries, il nie Timinortalité de l'âAie, la Pl*ovidence divine et toute religion, sans parler des folles et absurdes opinions insérées dans son poème sur la rencontre fortuite des atomes et sur les mondes innombrables. Si pourtant on expliquait ces impiétés, il serait convenable de leur opposer la véritable doiitrîùe exprinlée ou dans les vers gf ecs de Grégoire de Nadance, ou dans les vers de Boèce.

« Au contraire, je ne nie pas qu'on puisse lire dans Lucrèce ce qu'il dit sur le mépris delà mort, sur la fuite de l'amour, sur la ne** cessité de réprimer les passions, d'apaiser les mouvemeùts du cœur, d'acquérir la tranquillité de l'esprit, suf le sommeil, sur lé lever et le coucher des astres, sur les éclipses du soleil et de là hine. sur la nature de la foudre, sur l'arc-en-ciel, sur les causes des maladies, et sur la plupart des sujets semblables; et par dessus tout ces vers où, bon gré malgré, il indique le jour suprême du jugement à venir. » (1)

Il est donc évident que le P.'Possevin, d'accord avec son Institut, adopta les chefs-d'œuvre de Tantiquité païenne danâ Tetiselgnement classique. Mais il les voulait , comme S. Ignace , soigneusement expurgés; et tous les éditeurs n^étaient pas de cetaVis, au seizième siècle. Il vient de le dire dans Sa Bibliothèque choisie : il Ta dit avec plus de force encore aux magistrats de Lucques^ dans uii discours que M. l'abbé Gaume nous révèle. (2)

(1) Ibid., C. 23, p. 497.

(2) LeH fragmetlts donnés par M. Tabbé Gaume suffi^lent^ comme on le verra, pour montrer que le discours attribué au P. Possevîn n'a pas un sens contraire à la doctrine exprimée dans sa Bibliothèque choisie, où il a

« Voulez-vous renouveler votre république, s*écna-t-il , vbulezvous qu'elle fleurisse plus que jamais, qu'elle s'affermisse, qu'elle devienne le modèle des plus grands Etats et gouvernements du monde, portez sans délai la cognée à la racine dn mal, en déracinant, en extirpant le vice de vos écoles^ Vabus de la lecture des livres déshonnêtes et impies, qui, sous pi'étCKte d'enseigner le style latin (comme si des Gicéron et des Virgile étaient bien nécessaires au monde et qu'on en vit beaucoup) enseignent /a langue de C enfer à des élèves qui, à peine sortis de l'adolescence, ou peu après, s^adonnent à l'étude du droit et de la médecine, ou bien se jettent dans le trafic et le commerce ; et là oublient le peu de latin qu'ils savaient, mais n'oublient pas ces impuretés, qui demeurent tellement gravées dans leur mémoire que, toute leur vie, ils aiment mieux lire et écouter des ehoses vaines et les plus déshonnêtes que des choses utiles et honnêtes. Semblables à des estomacs malades, ils rejettent sur-le-(^amp les enseignements de la parole divine. (1)

« Où trouverons-nous donc la cause si puissante qui précipite les hommes dans le gouffre du sensualisme, de l'impureté, des usures, du blasphème, de l'athéisme, si ce n'est que, dès leur jeunesse, dans les écoles, péfnnières des Etats, ils ont appris toute chose excepté la piété ; on leur a expliqué tout autre chose que des auteurs véridiques et chrétiens ? Ou bien, si l'on y parle de religion chrétienne, cet enseignement se mêle aux choses les plus sales, à des choses lascives, véritable peste de Came (2). A quoi peut servir, je vous le demande (car je parle à des personnes judicieuses et expérimentées), de verser dans un tonneau par un verre de bon vin, de vin pur et clarifié, en d'autres termes un peu de catéchisme par

parlé des auteurs païens ex professa. Si le reste de la haraogue, que jlgnore, indiquait autre chose* tout homme sensé «vouerait que la pensée d^un écrivain doit plutôt se chercher dans un long traité, où tout est distingué, pesé, raisonné, que dans un mouvement oratoire dont les exagérations peuvent tenir ou à la chaleur du zèle ou à des circonstances historiques qui nous sont inconnues.

(i) M. Tabbé Gaume ayant donné le texte italien de ce passage, je me suis permis de le traduire mot à mot; on trouvera ma version un peu différente delà sienne. (Lettre à Mgr. TEvéque d'Orléans, p. 55 et 56.)

(2) Con eose sporchissime e lascive, M. Tabbé Gaume traduit : « L'enseignement impur du paganisme, s Jbid, . p. 90.

semaine, et d'y verser en même temps des barils entiers de vinal^ gre, de lie infecte et de vins gâtés de toute espèce, je veux dire des ejplications quotidiennes de Térence et d'autres impiétés ? Or, voilà ce qu'on fait aujourd'hui dans le monde. » (1)

Ces paroles du P. Possevin prouvent que, même à la fin du seizième siècle, il y avait bien des collèges qui, indociles à la ré-' forme ordonnée par les conciles de Latran et de Trente, expliquaient les classiques païens non expurgés, remplis de choses déshonnétes et impies, de saletés, de paroles lascives : ce sont les expressions mêmes de l'orateur. Mais rien dans ce discours n'indique que ce grand homme ait voulu proscrire de l'enseignement l'usage des auteurs païens corrigés. Il ne cite qu'un poète, c'est Térence; et l'explication de Térence est, en effet, proscrite dans sa Bibliothèque choisie, de même que nous l'avons vue rejetée par YInstitut de sa Compagnie.

Que fît donc le P. Possevin à Lucques? Ce que les Jésuites firent à Paris, où ils furent accusés, en 1611, par les Universitaires devant le Parlement, de châtrer les bons auteurs, de mettre les bonnes lettres et C Université en désolation, en retranchant et diversifiant les anciens auteurs, c'est à dire, en expurgeant les classiques païens (2). Ce discours du P. Possevin et ces plaintes de runiversité de Paris, à la même époque, prouvent que les Jésuites* au lieu de subir la Renaissance, luttèrent contre ses excès. On a donc donné à la harangue du disciple de S. Ignace un sens qu'elle

(1) Cioè ogni giorno i Terenzi e le altre impietà, M. l'abbé Gaume, dans la traduction de ce passage, n'aurait pas dû, ce me semble, omettre ce nom de Térence qui explique la pensée de Toraleur sur la qualité des écrivains qu'il exclut de renseignement. Le P. PosseTÎn consacre un chapitre de sa Bibliothèque à la critique des copiiques anciens, et il les exclut, même Térence, le plus retenu, le moins éhonté de ces sales auteurs. (L. XVII, C. 21, p. /Î95). Voyez ci-dessus, p. 192, Térence prohibé de 'même par S. Ignace.

(2) Voyez les p. 457 et 458 du Plaidoyer de M* Jacques de Monikolon, advocat en la Cour, fait en Parlement, les 17 et 20 décembre mil six cent onze, pour les Pères Jésuites , contre les opposants de l*Unirerstié (2* édit, Paris, 1612). Voyez aussi l'Histoire de la Compagnie de Jésus, par M. Crélineau-Joly, t. II, p. 369 (3» édit., Paris, 185J).

n^avait pas et ne pouvait pas avoir, puisqu'il est contredit par ses «eavres, par sou Institut, par Fhistoire.

W9. (Voyez p. 206.)

OBSERVATION SUR L*ÉTUD£ DES AUTEURS PROFANES PAR MONSEIGNEUR l'ÉVÊQUE DE VIVIERS. (1)

« Si Ton objectait que Tétade des langues anciennes dans les auteurs profanes peut exercer sur Tesprit des enfants une influence funeste, nous répondrions que ce danger n'est à craindre que dans les établissements où les maîtres n'ont aucun souci de Tinnocence des enfants, oh Faction de la religion est nulle ; parcequ'on y sépare entièrement renseignement scientlûque de rédncation morale. Mais dans les maisons où se trouvent des professeurs véritablement chrétiens de nom et d'effet, qui ressemblent au portrait que nous avons tracé d'après RoUin, assez intelligents pour faire un choix judicieux des sujets de versions ou d'explications, attentifs à présenter au besoin le contre-poison, l'inconvénient qu'on signale ne nous paraît pas très redoutable. On l'évitera si tous les maîtres sans exception, quelles que soient d'ailleurs leurs fonctions spéciales, se croient obligés, comme ils le sont, à travailler à l'éducation morale, qui est l'œuvre de tous, s'ils savent profiter de toutes les occasions favorables pour inculquer à l'élève l'amour de la vertu, qui doit être la première en toutes choses. Le thème, la version, l'explication de$ auteurs, la leçon d'histoire, tout peut devenir un sujet d'instructions salutaires. Quelques réflexions courtes, faites à propos par le professeur sur un fait, sur une maxime, sur un personnage célèbre, produisent une heureuse impression ; il fait remarquer l'excellence des vertus chrétiennes, comparées aux vertus tout humaines des anciens, la supériorité des héros de la foi sur les héros si vantés du paganisme. Par là, non seulement on corrige le venin des auteurs profanes, mais .on dissipe une foule de préjugés fâcheux qui ob-

(1) Lettre circulaive au clergé de son diocèse, relative aux études ecclésiastiques et à Vexamen annuel des jeunes prêtres^ p. 27 et 28. <Privas, 1851.)

sèdent Tesprit des jeunes gens ; on les empêche de se laisser entraîner à ce ridicule engouement pour Tantiquité, lequel va jusqu'à faire croire que les hommes de ces temps reculés étaient d^e plus forte trempe que nous; que leur civilisation était plus parfaite» parceque Ton suppose qu'il y avait dans Tesprit et les formes de leurs gouvernements plus de générosité et d'élévation. Rien n^est plus faux que de pareilles idées. Il importe de montrer le côté faible de beaucoup de choses présentées avec admiration par les auteurs païens, et qui ne sont dignes que de notre réprobation et de notre pitié. On fera voir aux élèves combien était vaine et peu réelle cette liberté tant célébrée* qui laissait les trois quarts des hommes dans le plus dur esclavage; on leur apprendra à se déûcr de cette idolâtrie de la patrie qui notait qu'un patriotisme exclusif, injuste et féroce, qui immolait à l'intérêt et à l'oi^ueil du vainqueur des multitudes innombrables de vaincus ; on dira combien était malheureux, agité, misérable même l'état social de ces peuples qu^on a voulu placer au dessus des peuples chrétiens. On apprendra aux élèves à ne pas accepter sur parole le jugement des historiens profanes, qui usaient, parmi les Grecs surtout, d'une licence toute poétique pour exagérer prodigieusement tout ce qui flattait l'amour-propre national; ce qui fait que, dans leurs récits, ils attribuent souvent une grande importance à des faits qui, réduits à leur juste valeur, ne méritent guère la célébrité que leur ont donnée des plumes éloquentes. On fera remarquer que llmagination, qui les a fait réussir dans les aits et dans l'éloquence, tenait la plus grande place dans l'esprit de ces peuples , véritables peuples enfants, comparés à ceux que le Christianisme a élevés à Tétat viril. Il Y aurait peut-être une exception à faire pour le peuple romain; mais si on y regarde de près, on trouvera que, tout grands qu'ils fussent relativement aux autres nations, les Romains étaient loin de cette haute et sévère raison qui jusqu'à nos jours a caractérisé plus on moins, suivant les pays et les époques, les peuples de l'Europe moderne. Enfin, autant qu'une sage réserve pourra le permettre, on relèvera les misères du paganisme et ses plaies honteuses pour l'humanité ; on en glorifiera d'autant l'Evangile et la belle civilisation qu'avait enfantée l'Eglise en formant les nations chrétiennes.

Avec ces précaations, nous le répétons, Fétude des auteurs profanes ne nous paraît pas entraîner un véritable danger pour la fol et pour les mœurs des élèves. »

Hfé. (Voyez p. 259.)

COMPARAISON DES LATINITÉS DANS LES ÉCOLES PROTESTANTES ET DANS LES ANCIENNES ÉCOLES CATHOLIQUES. (1)

Ifoos avons montré, dans la seconde partie de ce livre, la supériorité actuelle des études classiques allemandes sur les nôtres; nous en avons indiqué la cause : cherchons-en la nature. C'est une anomalie qu'il importe de oomprendre.

Distinguons d'abord TAUemagne scientifique de rAUemagne religieuse, et nous verrons les universités protestantes tout ensemble amies et ennemies du laiin. C'est dans l'histoire même de Luther, à la fois hérésiarque et écrivain distingué, que se rencontrent le premier symptôme et la base de cette contradiction.

Le patriarche de la réforme, destructeur du latin dans les litur* gies et dans renseignement religieux, fut aussi quelque teqips l'ennemi du latin dans les collèges et les académies. C'est par là qu'il commença sa réforme, disant, après Wiclef et Jean Hus, que les universités étaient l'œuvre du paganisme, qu'elles étaient profitables à l'Ëglise autant que Satan peut l'être. Il ajoutait que les quatre Facultés dont toute université se compose avaient été figurées par les quatre soldats romains qui crucifièrent Jésus-Christ (2). Puis, quand il vit les anciennes écoles, gardiennes des traditions de l'Eglise, abattues, il voulut en élever de nouvelles pour la gloire et au profit de sa réforme. Il redevint donc alors ami du latin dans les

(i) Ces reflexions ont déjà paru dans la Voix de ia Vérité. La polémique actuelle eiige quelques nouveaux éclaircissements sur Luther, ennemi et ami des belles-lettres latines, selon la circonstance. Il a donc fallu modifier quelques lignes dans cet article publié le 12 avril 18Â8.

(3) Voyez le P. Jacques Gretser, S. J. : Luikcrus acadcmicus^ i\ 111; Oper. T. XII, p. 8, (Ralisbonne, 1738.)

poèmesl « Que la jeunesse, écrivit-il à Eobaniis Hessus, se livre aux muses; c'est mon vœu le plus ardent. » — Et c'est des muses latines qu'il parlait. — « Viennent en foule, ajoutait-il, poètes et rhéteurs pour initier les hommes aux mystères des Ecritures. « (1)

Mais l'Allemagne que nous avons vue abandonner les poètes latins, un demi-siècle avant l'apparition de Luther, et se préparer à sa réforme par l'étude de 4a philosophie, de l'Ecriture samteetdela théologie (2), ne put revenir sur ses pas. Ses antécédents, son caractère, ses luttes théologiques la poussèrent dans une latinité scolastique et polémique, qui est celle de l'exégèse. Elle devint riche en commentateurs, et demeura pauvre en bons poètes latins.

Depuis la Renaissance au quinsdème siècle et au seizième, à l'ombre du Vatican on étudie le latin littérairement; on l'étudié grammaticalement sur les bords du Rhin. Vous diriez que Rome moderne n'a cherché le langage de Rome antique que dans ses sources les plus belles, dans ses orateurs, dans ses historiens et ses poètes, tant elle y met de naturel et d'aisance, de nombre, de grâce et d'ampleur. Vous diriez, au contraire , que l'Allemagne le cherche de préférence dans les grammairiens et les scoliastes.

Distinguons donc entre le latin de la poésie et celui de la science. Le premier est purement littéraire ; c'est l'expression du beau ; c'est le latin de Catulle, de VUple, d'Horace. Le second est pratique ; c'est la langue des faits et des doctrines. Ce fut celle de Varron, de Vitmve, de Golumelle^ de Quintilien. Entre ces deux latinités se place celle de l'histoire et de l'éloquence que Tite-Uve et Cicéron ont parfois rendue si poétique. Aux derniers degrés du latin pratique se trouvent le latin scolastique des écoles de tiiéolo* gie et de philosophie, le latin usuel des Hongrois, dernière trace, que nous avons vue disparaître, de l'emploi de cette langue dans les affaires publiques.

En recueillant mes souvenirs littéraires, je crois pouvoir afGrmer trois choses : premièrement, que le latin des Italiens et des

(i) Hist, (le Martin Luther, par M. Audin, T. II, p. 308. (Paris, 16Ai.) (2) Ci-dessus, p. 152 et ^uiv.

Français, dans les deux siècles derniers, a été beaucoup plus délicat que celui des Allemands; secondement, que, parmi les peuples allemands eux-mêmes, ce sont les Etats catholiques qui ont eu le plus de poésie dans leur latinité; troisièmement, qu'en fait de latin pratique les philologues des écoles italiennes ne le cèdent pas, de nos jours même, aux philologues des universités du Nord. Les deux premières assertions ressortent suflSsamment de tout ce que nous avons vu dans la seconde partie de cette brochure, où nous avons rappelé les poètes latins des contrées catholiques (1). L'AUemagne protestante n'offre pas de noms pareils dans la latinité poétique. Bornonsnous donc ici à la comparaison des philologues.

Je ne crois donc pas que les vastes compilations de Graevius, de Burmann, de Gronovius, de Sallengre, dans ce qu'elles ont d'origine vraiment germanique, l'emportent sur les recherches des académiciens d'Herculanum; que les travaux de Vinckelmann effacent ceux du grand Visconti, que son mérite ût désigner par les Chambres anglaises comme arbitre dans l'estimation des sculptures du Parthénon. Je ne pense pas que les ateliers de la Hollande aient plus fait pour la science que ceux de la Lombardle vénitienne, de Florence et de Rome ; que l'école de Leyde ait été dans ces derniers temps plus célèbre que celle de Raguse ; que le séminaire phUologique d'Iéna ait des traditions de latinité plus étendues et plus sûres que le séminaire de Padoue, illustré au dix-huitième siècle par des lexicographes tels que Facciolato et Forcellini, et jusqu'en 1837 par Furlanetto, qui réédita le lexique où puisèrent les pliis savants auteurs des dietionnnaires modernes, et que les presses germaniques se sont approprié par une contrefaçon. Le Nord lui-même avoue qu'en fait de style lapidaire Morcelli, presque notre contemporain, est sans égal; et je ne sache pas qu'aucune des bibliothèques du Rhin ait un archiviste plus versé dans la langue grecque que le paléographe du Vatican, Mai, auquel ses grands ti*avaux ont valu la pourpre, distinction qui rappelle Léon X.

Mais ce qui, sous un rapport du moins, met les études classiques de

(1) Ci-dessus, p. 56etsuiv.

l'Italie au-dessas de celles de rAliemagne prolestante, de celles même de la Hollande, c'est salatinité littéraire jusque dans ses écrits scien-^ tifiques. Je ne citerai donc plus ici ses poèmes latins ; tout le monde sait que le Nord protestant ne peut rien opposer à la Christiade, à VEnfantement de là Vierge, aux Annales de Strada, de Maffei, de Tursellin, et presque de nos jours aux épigrammes dé Cunich, gracieuses et tempérées comme ceUes de Catulle. Mais dans le latin lie la science et dans une seule école, quels titres poétiques que ceux du géomètre Boscowich, mort en 1787; du philosophe Stay, qui a vu notre siècTe, qui, par sa mâle expression, fut le rival de Lucrèce, étant son maître par la pensée.

Ainsi Raguse, patrie des Stay, des Boscowich, des Gunich, des Zamagna, des Gagliuffi, placée presque aux confins de^ritalie et de rAliemagne, reflète encore la splendeur littéraire du Capitole et du Vatican. Car, comme pour aUester que la foi romaine est en tout Famie du beau, c'est dans les régions germaniques* insfMrées par elle que la latinité allemande eut aussi ses plus grands poètes, TA^ sacien Balde, qui vécut en Bavière ; le Polonais Sarbiewski, Wallius et Sidronlus Hosschius, nés tons les deux dans les Flandres catheques. Et cependant où la science germanique a-t-elle laissé un plus vaste et plus célèbre monument que dans la patrie de Bollandus?

Terminons ce parallèle des latinités dans les contrées catholiques et protestantes par une remarque sur remploi du latin dans tes écoles de la réforme. Cette dernière réflexion sera de nature à confirmer ce que nous avons dit de la nécessité de conserver Tusage du latin, langue de FÉglise, dans les écoles théologiqaes et dans les gymnases qui y conduisent.

Nous avons vu Luther finissant par retenir Tétude du latin pour faire des poètes, des interprètes du texte sacré, des théologiens même. Car il avait dit au commencement de la lettre que nous avons citée : « Sans Tétude des langues, il n'y a pas de théologie. » La réforme tire aujourd'hui les dernières conséquences de son système de libre examen. Devenue rationaliste, elle a resserré Tusage du latin dans des limites plus étroites encore. Ce n'est plus seulement de la liturgie , c'est de la théolop:ie même qu'elle le chasse.

Par une étrange contradiction pour nous, mais par une conséquence toute nmple de son principe, elle fait de la théologie en aU leniand et de la science en latin. C'est en allemand qu'on professe, que dans les universités, dti Nord on imprime presque toujours le dogme et la morale. Les docteqrs catholiques eux-mêmes y ont subi la loi commune, excepté dans TAutriche, où jusqu'à nos jours la théologie a généralement parlé latin. De cette communauté de langage dans renseignement de la religion et de la philosophie, de rabandon des formes anciennes dans la discussioii des* écoles, est venue une fatale et facile compénétration des rêves de la raison et des vérités de la fol. Le même système ne serait pas sans danger pour nous, et Toubli du latin nous y mène.

L'AUemagne classique n'est plus religieuse. Elle étudie, il est vrai, les pages antiques de la Bible et les vieilles éditions des saints Pères. Mais c'est pour elle du rationalisme et de la philologie. Ce peuple scrutateur, érudit, en discute, en rétablit les textes grecs et latins avec le même zèle, mais aussi avec la même liberté que lorsqu'il s'agit d'un texte de Platon ou d'Horace ; et nous savons jusqu'oii va le délire de ses commentah-es.

Toutefois, disons^e en passant, dans ce culte pour la langue de l'Église se conserve un germe de salut. Le retour de l'Université d'Oxford autorise cette espérance ; car c'est dans l'étude des saints Pères, c'est danë les pages latines des théologiens scolastiques, de Bellarmin, par exemple, que ses jeunes docteurs ont entrevu la lumière. Si la langue catholique n'eût plus été entendue dans les États de Henri vni, l'Angleterre n'aurait pas retrouvé dans ses bibliothèques les traces de son erreur, les traditions primitives du Christianisme qu'elle avait perdues.

Les évéques anglicans et leurs docteurs, obstinément résolus au jnaintien de leur opulence par l'hérésie, s'alarment de ce zèle pour l'étude des Pères de l'Église et des vieUx théologiens. On dit que l'Université d'Oxford, lorsqu'éclatèrent les controverses puséistes, interdit l'usage des in-folio à ses étudiants, et que ceux-ci s'en consolèrent en disant : Bellarmin nous reste sous un autre format. Je n'ai pas constaté l'authenticité de cette ordonnance. Son mélange de rigueur et de bénigne interprétation serait moins extraordinaire

dans les ties britanniques que chez nous : on y retrouve le caractère de la loi anglaise, parfois un peu brutale dans son texte, mais tempérée dans son application.

Au reste, disons-le en passant et pour conGrmer ces aperçus littéraires et religieux sur les contrées soumises à la réforme luthérienne et calviniste, en Angleterre comme eu Allemagne, la connaissance du grec et du latin est demeurée plus populaire que chez nous. Pour établir cette assertion une preuve suffira. £n France, à peine cite-t-on çà et là quelques vers de Vii^ile ou d*Horace. Ouvrez les livres anglais modernes, et vous y trouverez de fréquentes citations non seulement des auteurs latins, mais des poètes, des orateure, des historiens et des philosophes grecs. J'ai sous lea yeux le Compitum ou le Carrefour des voies de la vie, de M. K. Digby, ouvrage catholique qui s'imprime à Londres depuis 1848, et je vois ses pages remplies de textes d'Homère, d'Eschyle, de Sophocle, d'Euripide, de Théocrite, d'Aristophane, de Virgile, d'Horace, d'Ovide , de Catulle, etc. Ce luxe d'érudition peut dégénérer en mauvais goût sans doute. Je n'en parle que pour constater la différence des études de chaque côté de la Manche.

De cette rapide comparaison des vicissitudes du latin dans les régions amies ou ennemies du catholicisme ne résulte-t-il pas deux choses; la première, qu'abandonner la latinité littéraire pour se jeter dans la latinité scolastique serait renoncer aux habitudes des contrées catholiques ; la seconde, que négliger l'étude du latin dans nos coUéges et son emploi dans nos séminaires serait gravement compromettre la destinée de la théologie elle-même ? Ces deux conclusions résument tout mon livre.

Page 1