‹ Des études classiques et des études professionnellesChapitre 13 sur 18 · SM · texte numérisé non relu

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des saints docteurs, il faudrait y suppléer par des étndes privées (1),

Mais, comme rien ne prouve mieux l'esprit et la puissance d'un règlement que son application, passons de la lettre de ce programme de S. Ignace à Thistoire de ses succès. Elle est facile à constater, et la démonstration sera courte.

On a dit que lescolléges des Ordres religieux eux-mêmes, enlramés fatrilement par le mouvement général de la Renaissance, avaient sacriflé la littérature ecclésiastique à la liltérature païenne. Opposons des faits à des assertions, et Tautopité des chiffres à celle des conjectures.

Prenons un siècle, et comparons le nombre des professeurs qui éditèrent des auteurs païens à celui des professeurs qui ont édité des ouvrages chrétiens et des monuments ecclésiastiques. De 1554 à 1675, je trouve parmi les écrivains de la société la plus adonnée à l'enseignement 501 éditeurs de traités ascétiques; 164 de méditations et de prières; 764 de biographies saintes et pieuses; 100 éditeurs de saints Pères , donnant 237 éditions de Pères grecs et latins, la plupart tirées des manuscrits; 150 sermonnaires, 188auteursde catéchismes; 146 historiens ecclésiastiques; 280 commentateurs de l'Écriture sainte, dont le plus grand nombre imprimèrent plusieurs in-folio ; en tout 2,243 éditeurs d'ouvrages ou de monuments chrétiens à opposer à 28 éditeurs de classiques païens. La conclusion est facile. Non, ces hommes-là n'oublièrent pas la Religion et la littérature chrétienne pour se jeter dans l'étude du paganisme. (2)

(i) Ibid., declar, E.

(2) 'Je n'ai pas fait enfrer dansce cafcul les auteurs de théologie seolastique, moi-ate et polémique, qui, dans le même espace de temps, furent an nombre de 588. Siarès, à lui seul, écrivit 23 volumes in folio. Leurs ouvrages étaient étrangers à l'enseignemenl littéraire des colléfes; il n'en éUilpaftde même des livres ascéiiques, des méditations, d^ eu.cpU>ges en latin et quelquefois en grec, des catéchismes, des sermonnaires des histoires

Il faut cependant avouer que cette argumentation par des chiffres serait inexacte si la Compagnie de Jésus avait été séparée en deux catégories d'hommes dont les uns se seraient préoccupés d'études classiques et les autres d'études théologiques et pieuses; car, dans ce cas, l'apologie de son zèle apostolique ne serait pas celle de son zèle littéraire. Mais son Institut et son histoire proclament la fusion de ses membres. Tout Jésuite commence par l'enseignement des belles-lettres-, les exceptions sont rares. En sorte que, d'une part, ses deux mille deux cent quarante-trois éditeurs d'ouvrages chrétiens furent, pendant plusieurs années et souvent Jusqu'à la mort, professeurs de grammaire, de poésie et d'éloquence ; et que, d'une autre part, ses vingthuit éditeurs de classiques païens furent eux-mêmes des commentateurs de la Bible et des éditeurs des saints Pères.

C'est ainsi que les trois éditeurs de Martial furent, en 4558, André Frusius, secrétaire de S. Ignace et traducteur latin de ses Exercices spirituels, écrits en espagnol; en 1568 Edmond Auger, le fléau du calvinisme en France et l'auteur du catéchisme grec à l'usage des jeunes hellénistes; en 1627, Matthieu Raderus, auteur aussi de notes Sur Quinte- Curce et sur trois tragédies de Sénèque, mais qui publia les Actes du huitième concile œcuménique, le Yiridarium Sanctorum, la Chronique d* Alexandrie, deux éditions de S. Jean Climaqre qu'il avait traduit, deux histoires de la Bavière sainte et de la Bavière pieuse, la Sainte cour de Théodosele- Jeune et de Sainte Pulchérie, tirée des manuscrits grecs et latins, et cinq ou six autres ouvrages pieux.

C'est ainsi qu'un des plus laborieux éditeurs de classiques païens M André Schott, Jésuite belge, qui enrichit de notes les vies de Cornélius Nepos, l'histoire d'Aurelius Vie-

eodésiasUques, des commentaires de rEcrilare sainte et des édiUons des saints Pères. Voilà la littérature qa*on réclame pour dirisUaniser l'enseignement classique.

tor, la géographie de Pomponius Mêla, les déclamations de Sénèque le rhéteur , et fit quatre ouvrages sur Qcéron. Mais ce Jésuite, qu'il faudrait metlreàla tètedescorrupteurs de renseignement au profit du paganisme et de ces hommes qui ont sacrifié la littérature de TEglise à celle de Rome et d'Athènes, édita la Bibliothèque de Photius, les œuvres du Bienheureux Ennodius, de S. Basile-le-Grand, de S. Cyrille d'Alexandrie, de S. Grégoire le Thaumaturge, et mit pour sa part dans les in-folio de la Bibliothèque dss Pères , imprimée à Cologne en 1 61 8, vingt-cinq publications d'anciens auteurs chrétiens. Je passe sous silence tous ses autres écrits sur des sujets religieux; leur nombre étonnera quiconque voudra parcourir le catalogue de ses ouvrages. Et ce religieux, ami des belles-lettres, voulut mourir en formant des professeurs de grammaire , de poésie et de rhétorique. A soixante-dix-sept ans il apprenait encore à ses jeunes frères, futurs régents, les langues d'Homère et de Virgile-, et ce fut dans l'interprétation chrétienne des chefs-d'œuvre du paganisme qu'il attendit, au collège d'Anvers, en 1629, la récompense d'une vie pleine de travaux littéraires et apostoliques.

Jacques Pontanus publia des commentaires sur Virgile et sur Ovide ^ il professa les belles-lettres pendant vingt-sept ans ; il passe pour le fondateur des études littéraires de la Compagniede Jésus en Allemagne. Mais, loin d'être absorbé parla littérature profane, il mettait celle de l'Eglise avant tout. On peut en juger par ses éditions d'auteurs ecclésiastiques que leur grand nombre nous empêche d'énumérer ici ; on les trouve indiquées dans la Bibliothèque des écrivains de son Ordre.

Est-il besoin de dire que le P. Petau enseigna les belleslettres pendant onze ans , le P. Fronton-du-Duc pendant huit ans , et le professeur de rhétorique de S. François de Sales, le P. Sirmond, pendant dix ans? Contentons-nous de

Ced liotnà, célèbres entre tous les autres, pour faire coffl* prendre qu'au dix-septième siècle l'étude des auteurs païens ne flt pas négliger celle des saints Pères.

Et nous pourrions croire que des professeurs pleins de la littérature ecclésiasli<iue purent l'oublier dans leur enseignement? que des hommes qui consacrèrent leurs veilles à illustrer les écrits des saints Pères n'eurent d'admiration que pour le paganisme, ne communiquèrent à leurs élèves du goût que pour les écrivains de Rome et d'Athènes -, qu'ils firent pâlir la langue et les monuments de l'Eglise? Renouvelons leurs travaux, reprenons leur ardeur et leur érudition sacrée, avant d'avoir le droit de juger si sévèrement la méthode qui les a formés.

Voici pourtant ce qu'on a dit : La Renaissance arrive. « On ne voit plus que les païens de Rome et d'Athènes ; on dévore leurs ouvrages; on les exalte jusqu'aux nues -, on ne connaît plus pour l'humanité que deux siècles de lumière , le siècle d'Auguste et le siècle de Périclès.... On s'empresse de préparer un moule parfaitement païen, et on y coule les jeunes générations. Arrière les classiques chrétiens, les Actes des martyrs, les Ecritures, les Pères de l'Eglise qui avaient formé leurs aïeux ! L'histoire des dieux de l'Olympe, lés fables de Phèdre et d'Esope, Quinte-Curce, Ovide, Virgile, Horace, Homère, Xénophon, Démoslhène, Cicéron, Aristophane , voilà désormais les modèles exclusifs des jeunes chrétiens, des fils des chevaliers et des martyrs (1). Depuis trois siècles on n'a rien négligé pour nous faire à l'image des Grecs et des Romains... En conséquence, le Christianisme, dédaigné ou dénigré dans ses monuments artistiques, littéraires, philosophiques, n'est plus entré dans renseignement littéraire de la jeuiiesse que dans la propor-

(i) Le Ver roni/eur,fU^e8Bôk 99»

tion de un à dix, et même moins. Tout ceci... est de notoriété publique. »(4)

Nous ne répéterons pas que le moyen âge n'étudia le latin ni dans TEcriture sainte ni dans les Actes des martyrs ; que ses auteurs classiques furent les écrivains du siècle d'Augusle : c'est une chose trop bien prouvée pour y revenir. Contentons-nous d'examiner si l'enseignement des Jésuites oublia, au dix-septième siècle, l'étude du Christianisme et de sa littérature.

Du programme des écoles normales nous arrivons à celui des collèges, de la science des maîtres à celle des élèves.

S. Ignace s'était contenté de dire dans son plan d'études: Rendons les auteurs païens inoffensifs; nous le pouvons de deux manières, eu leur enlevant leur immoralité par une expurgation complète, et en rectifiant leurs erreurs par une éducation complètement chrétienne. Quant aux classiques chrétiens proprement dits, il les supposa sans doute; mais nulle part ses Constitutions n'en font une men-

(i) LeiU^i À Monseigneur DupanloUp, i^age 86. Cette acoiissition regarde principalem^Mit la littérature des collèges. Cependant elle pèse dans sa généralité sur les sociétés littéraires du dix-septième siècle tout entier : ce qui nous oblige à rappeler ici les programmes des Bénédictin». L'histoire littéraire de la célèbre et studieuse congrégation de Saint-Maar est là pour servir de coinroentaire aux règles deMablUon que nous avons citées page 20d. De 1618 à 1770, on y compte trois cents et quelques écrivains, pjrmi lesque's j'ai peine à décomrir deux ou trois éditeurs de classiques païens, tandis qu'on y voit plus de trois cents publications ecclésiastiques, sans compter les manuscrlb dont le nombre est itumeiise. Ainsi, dom Cldude Estiennot de la S<rrp, mort en 1699, a laissé, pour sa part, quarante-cinq volumes in-folio d'antiquités chrétiennes qui n'ont pas été imprimés* Ces trois cents écrivaiD<4 infdtigubtes étaient les élèves et les collaborateurs des Uab.Uon, des Martène, des d'Acher^, des Massuet, des Ruinartel des autres éditeurs de quarante-sept Pères et d'immenses spiciléges. De tels noms et d'aussi grands souvenirs ne sufliraienl-i s pas pour prouver qu'au dix-septième siècle la littérature du paganisme oe fit pas oublier l'éloquence des auteurs ecclésiastiques? Vojei D. Tassin» Hûtaire littéraire de la iongrégaiio» de SainUidauté (Briaellea^ i77(^.)

tion expresse. Use contenta de dire dans une note: «Il conviendra de dresser pour les classes d'humanités le catalogue des livres à admettre ou à rejeter. » (1)

Ce catalogue, dont il avait seulement indiqué le principe, fut fait dans le Batio studiorum, sous le généralat du P. Claude Aquaviva. (2)

Ne parlons plus des classiques païens qui s'y trouvent, comme base de renseignement grammatical. Ne nous occupons ici que du choix, du nombre et de la place des classiques chrétiens.

La littérature des Pères grecs et celle des Pères latins fut et devait être jugée différemment. Il s'agissait de modèles, et l'éloquence latine tomba plus vite que l'éloquence grecque. M. Foisset en a fait la remarque dans sa lettre du 20 août dernier (3)^ et ce fait d'histoire littéraire est trop connu pour le prouver ici. Les Pères de l'Eglise d'Orient s'emparèrent des richesses d'Athènes, dont la langue florissait encore; les Pères de l'Eglise latine les plus célèbres, S. Jérôme et S. Augustin, arrivèrent trop tard pour faire passer dans leur style toute là pureté du langage de Rome, qui s'était altéré. Le Ratio studiorum admit donc les Pères grecs et latins avec une mesure différente, et leur assigna, dans l'économie des études, une place très distincte.

Dans les classes de troisième, de seconde et de rhétorique, nous trouvons S. Jean Chrysostome, S. Grégoire de Nazianze, S. Basile, Synesius et autres semblables, et ex homm similibuSy au nombre des auteurs classiques, et nous n'y rencontrons ni S. Léon, ni S. Augustin, ni S. Jérôme, ni les autres Pères de l'Eglise latine. Ils eurent leur place ailleurs, non parmi les classiques, mais parmi les livres de

(1) Constit., Pars IV, c V; declar. E; Insiit. Soc, JesUf page 885. (Pragne, 1757.)

(2) Ci-dessus, note de la page i84.

(3) Voyei V Univers s BépUque de M. Foi$ut à M, Vabbé Game.

lecture. Or, la lecture faisait alors partie de renseignement : ceci a besoin d'explication.

Notre système actuel d'éducation ne nous représente, dans la plupart des collèges, que la moitié de la méthode adoptée parS. Ignace. Nos classes achevées, nous envoyons les élèves à Tétude, et toute la préoccupation des maîtres passe aux surveillants. Autrefois il n'en était pas ainsi. Le professeur était encore régent hors de sa chaire, dans les académies, dans les entretiens fréquents qu'il devait avoir avec ses élèves, dans la direction et la surveillance continuelles de leurs lectures; et c'est dans ce supplément aux classes que les Jésuites avaient mis l'étude des Pères latins.

Le P. Jouvency a, dans son Ratio docendi, une phrase remarquable, qui ne parait pas avoir été suffisamment comprise. « Il faut, dit-U, distribuer de temps en temps aux élèves de pieux livres pour récompenser les plus diligents, pour témoigner de la bienveillance et exciter à la vertu 5 mais il faut montrer la manière de les lire utilement et de les méditer^ il faut de plus exiger que les élèves rendent compte de leurs lectures. » (1)

Ce conseil n'était que le commentaire d'une règle du Ba- Ho studtorum ainsi conçue : « Que tout régent recommande fortement à ses élèves la lecture des livres spirituels, celle surtout de la vie des Saints; qu'au ontraire non seulement il s'abstienne en classe d^expliquer les écrivains impurs, et absolument tout ouvrage où se trouve quelque chose qui puisse nuire aux bonnes mœurs, mais qu'il détourne aussi ses élèves, autant qu'il le pourra, de la lecture de ces ouvrages hors de classe. » (2)

On n'a vu que le côlé pieux de cette règle et de cette méthode : quelques détails bibliographiques vont nous mon-

(1) c. I, art. 3.

(2) Regulœ communes profesi, cla$h inferiorumt Reg. 8 ; InstiU Soc» Jenty 1. 11, p. 203*

ttev leur côté littéraire, en indiquant la nature de ces livres spirituels, dont le professeur encourageait et surveillait la lecture. On verra que S. Augustin, S. Jérôme, S. Cyprien, Lactance, S. Ambroise, S. Eucher et les autres écrivains ecclésiastiques latins s'y trouvaient.

Le P. Canisius imprima dès 1565, pour les élèves de Dillingen, trois livres des lettres choisies de S. Jérôme; édition reproduite à Louvain, à Anvers, à Paris et, dont les Bénédictins ont fait le Ttillim christianus, en retranchant les arguments qui facilitaient l'intelligence du texte.

Le P. Alexandre Fichet, imprima à Lyon, en 1617, son Favus Patrum, dédié aux congréganistes de la Compagnie de Jésus, in-vingt-quatre de mille quatre-vingts pages, où figurent S. Ambroise, S. Cyprien, S: Eucher, S. Hilaire, S. Jérôme, Lactance, Salvien. Le discours grec de S. Basile aux jeunes gens, sur \la lecture des livres païens, termine cette collection littéraire, qui, suivant le vobu et l'expression de son auteur, doit reniïe la piété éloquente et l'éloquence pieuse. (1 )

On rencontre dans le catalogue des écrivains de la Compagnie de Jésus des volumes donnés en présent ou pour étrennes, in îtenium, instrenam oblata, aux académiciens et aux congréganistes studieux^ afin de les initier à la conliaissaiice des saints Pères et de la sainte Ecriture ; et les préfaces de quelques-uns de ces livres indiquent que, dans certaines contrées , l'usage était de renouveler chaque année ces dons pieux et chrétiens. (2)

(i) Favus Patrum^ etc., ad Parthenios adolescentes gymasiorttm 5. J, (2) Voyez Comment anus S. D. NJ Bencdicti XIV, de Fesiiê B. F. Maria, dominis sodalibus Coagreg, majoris acad, Dilinganœ in xisnitan oblatus, Cum facultate superiorum {Formis Bencardianis, 175&).

Voyez encore Analysxs Biblica, offerens Saerarum Scripturarum cornpendium, ad Verbi dtvini scripii uberiorem notiiiam, faciliorem intelli-' ^çntiam^ firmigrem memoriam nccommodatum a ^uodam Soc, Jesu S^

Pour mieux apprécier la sagesse et la puissance de ce système d'études qui, mettant chaque chose à sa place et ne négligeant rien, réserva pour les études privées des congréganistes et des académiciens les écrivains ecclésiastiques moins parfaits, rappelons-nous qu'alors les congrégations et les académies, beaucoup moins restreintes qu'aujourd'hui, renfermaient la plus grande partie des élèves.

Cette place, ce choix, ce nombre des auteurs chrétiens adoptés dans les anciens collèges de la Compagnie de Jésus ne répondent pas à tout ce qu'on demande depuis un an pour christianiser les collèges. Et cependant S. Ignace aussi voulait un enseignement chrétien, exclusivement chrétien. Allons-nous, pour fortifier notre thèse, recourir à tous les livres classiques français qui doublèrent le nombre des classiques chrétiens latins et grecs? On Ta fait pou? justifier les collèges actuels , et cette manière d'argumenter a une valeur incontei^table (4). Mais il y a dans nosdèbati une différence de principes qui empêchera toujours de s'en* tendre dans la pratique. Ne discutons plus pour savoir si nous adopterons quelques classiques chrétiens de plus ou de moins ; que chacun s'en tienne aux conséquences de sofi principe, et les adopte franchement sans s'embarrasser des exigences d'une thèse qui n'est pas la sienne.

Le premier principe, qui est celui de S. Ignace, qui f^t aussi celui du dix-septième siècle , suppose la possibilité d'enseigner la littérature païenne sans enseigner le paga-** nisme. Sa Compagnie n'admet donc pas l'explication de

cerdote -^Almœ eongregationi electorali academieœ majori É. Àfairié Virg, ab angeto êalutatœ in strenam oblata, Htidelbergœ^ anno 1778* {Typiê bannie Jaeobi Haner^ iypogr. ÂuHeo'Àeadem,) Cet lableaui synoptiques et littéraires de TA ncien Testament et da Nouveau deyaient aoir trois volumes iii-12 ; je ne connais que les deux premiers. Sans doute que la suppression de la Compagnie de Jésus, arriTée en 17^^, empèdui Tautettr d^acherer cet onvrage, qui est d*un grand mérite»

TEcriture sainte et des saints Pères pour christianiser son éducation classique, mais pour la compléter par la connaissance littéraire deschefs- d'œiivrede la poésieetdel'éloquence chrétiennes: Leur nombre, leur choix, leur place furent pour elle une question de littérature, et non de religion. Elle commence parfaire des chrétiens àraidedeladoctrinechrétienne miseen tête de tout, et qui se retrouve partout, dans ses catéchismes, dans ses inslructions des samedis, des dimanches et des fêtes, dans ses congrégations, dans ses pieux entretiens, dans la pratique fréquente des sacrements, dans Texphçation même de ses auteurs profanes, confiée à des hommes remplis du Christianisme et de sa science.

Le choix des classiques chrétiens et des classiques païens n'étant plus qu'une affaire de convenance littéraire, leur valeur devait seule déterminer leur nombre et la place qu'ils occuperaient dans la distribution des études. Or, tout hvre a deux valeurs, celle de Texpression et celle delà pensée. L'expression des siècles d'Auguste et de Périclès étant incontestablement supérieure à celle de la décadence latine et grecque , il fallait admettre les anciens écrivains de Rome et d'Athènes pour les classes de grammaire, où s'apprennent les langues. Mais la pensée des saints Pères étant plus haute et plus pure, quoique exprimée dans un langage moins élégant et moins correct, il fallait des classiques chrétiens dans les classes où se forment les pensées poétiques et oratoires, en seconde et en rhétorique. La Compagnie de Jésus fit même davantage, elle les admit dès la troisième, c'est à dire aux limites de la grammaire et de la poésie. Rappelons-nous , en outre, que son cours littéraire ne durait que cinq ans, et nous la verrons mettre S. Jean Chrysostome- entre les mains de ses élèves dès l'âge de onze ou douze ans, puisqu'elle le plaça en troisième. (1)

(1) Ci-dessus, p. 102 et suiv. Ratio ttudiorum^ Régula profesBorU ^upr, clasiif grammaticœ; JnstiU 15» J,f U II, p. 213,

Les professeurs catholiques qui, partant du principe opposé, croiront sérieusement, avec M. l'abbé Gaunie, à Fimpossibilité d'enseigner la littérature païenne sans enseigner par là même quelque chose des doctrines sensuelles et impies du paganisme, seront consciencieusement obligés de commencer leur enseignement littéraire par des classiques chrétiens, quand même leur langue latine serait barbare.

Mais l'exclusion totale des auteurs païens serait plus logique encore. Car s'ils offraient deux dangers inévitables, celui des doctrines fausses et celui des doctrines voluptueuses, il faudrait convenir que leur funeste influence ne cesserait pas en troisième, à treize ou quatorze ans. Est-ce à l'âge où les passions arrivent qu'il faut réserver l'amorce de la volupté et la faire entrevoir pour la première fois? On avait cru, jusqu'ici, qu'il était prudent d'habituer dès l'enfance à certaines expressions que la curiosité peut rendre dangereuses^ et c'était, il nous semble, par ce principe que l'Eglise n'attendait pas à quatorze ans pour faire apprendre par cœur le neuvième des Commandements de Dieu et pour parler dans les catéchismes des augustes et mystérieux secrets de l'incarnation divine.

Quelle est donc la nécessité qui peut contraindre les partisans du nouveau plan d'études à admettre après la quatrième l'enseignement du paganisme, inséparable, dans leur pensée, de l'enseignoment de la littérature des païens? 11 faut chercher dans leur programme les raisons de cette anomalie. Les voici :

« A partir de In troisième jusqu'à la rhétorique , les classiques peuvent ùivo dwciïGm et païens. L'étude du paganisme offre alors moins de danger. D'une part, l'àme des enfants est pourvue, suivant le mot de Tertullien, de l'antidote nécessaire contre le poison de ses doctrines : Bril tam tiUus quant quisciens venenum ab ignaro accipit, nec bibit. D'autre part, ce temps suffit pour étudier les auteurs pro-

fanes, autant que l'exige Texamen du baccalauréat, et Yabligation de n'être pas étranger à la connaissance de l'antiquité (4). » Voilà bien le danger des doctrines fausses exclu ; mais celui des doctrines sensuelles reste, et commence précisément à Tàge où commence leur action.

Ainsi les réformateurs de nos études cèdent à une partie des nécessités que, suivant eux, S. Ignace fut obligé de subir, et que, suivant nous, il n'a pas subies. Il y aura donc cette première différence entre le programme de S. Ignace et celui du vénérable Vicaire général, que le premier est dans son principe plus franchement chrétien que le second. Reste, à la vérité, la pratique, qui ne tombe plus sur la prépondérance à donner aux classiques chrétiens, mais, d'une part, sur Vexpurgation des écrivains du paganisme, et, de l'autre, sur l'enseignement chrétien qui doit, comme nous l'avons dit, prévenir leur influence et la neutraliser incessfiftnment. Là peut revenir une discussion qui ne dépendra plus que des appréciations morales; et ces appréciations varieront avec les siècles et les maîtres plus ou moins chrétiens, plus ou moins délicats. Sila doctrine religieuse par l'enseignement du catéchisme et par les instructions chrétiennes ne domine pas dans le programme de S. Ignace, si notre époque demande quelque chose de plus, qu'on y pourvoie-, si les classiques païens du P. Jouvency ne sont pas assez expurgés, qu'on les expurge davantage.

Mais pourquoi le Batio siudiorum des collèges de S. Ignace n'a-t-il pas pris l'Ecriture sainte pour fondement de l'enseignement chrétien? Pourquoi, mettant l'explication du catéchisme grec dès la seconde année de ses études, n'a-t-il pas placé de même les livres de TAncien Testament et du Nouveau au nombre des classiques?

Mettons à part les conciles provinciaux qui l'avaient défendu au temps de S. Ignace (4). Supposons que le danger

(d) Bibliothèque dêS eùtâAiques ekrétim$. Prospectus, p. 2. (1) Ci-dessus, p. 180 et iSi.

des explications littérales de la Bible dans les classes çle grammaire n'existe plus aujourd'hui; et demandons-nous s'il n'est pas mieux, dans l'intérêt de la Religion, de réserver l'étude des pages sacrées aux heui'es sacrées de la semaine, d'habituer les catholiques, dès leur enfance, à mettre ce dépôt divin dans un sanctuaire.

Ce respect pour l'Ancien Testament et le Nouveau a distingué, depuis le seizième siècle, nos collèges des gymnases luthériens. Un écolier d'Allemagne interprèle la Bible, un écolier de France, d'Italie et d'Espagne ne le fait pas; et, s'ils se rencontrent, cette seule différence sera pour les enfants catholiques un signe extérieur d'orthodoxie. N'est-ce pas par la lecture habituelle de la Bible que les protestants se reconnaissent, et qu'ils font leur propagande? Prenons garde d'ouvrir la porte à leur apostolat.

Nous pourrions ajouter que les textes de l'Ecriture sainte sont hérissés de dilficultés non seulement grammaticales, mais théologiques, qui, à tout moment, exigeront des commentaires dangereux si le professeur n'est pas sûr; que leur explication sera faite dans les établissements laïques, si le programme de Nevers y pénètre, par des protésseurs laïques, et dans les maisons ecclésiastiques par de jeunes abbés sans théologie. Car c'est par là qu'on veut commencer les cours d'études; elles régents des basses classes sont rarement prêtres. Nous pourrions dire encore que la traduction des livres saints aura de grandes difficultés littéraires; qu'il faudra s'y tenir au mot à mot pour être exact, se jeter dans les périphrases pour être intelligible, puisque le style souvent embarrassé de la Vulgate se prête difficilement à des versions tout à la fois fidèles, élégantes et concises, ou, pour parler comme au collège, à des traductions en bon français {\), Mais cette matière est trop grave pour être soumise

(i) On en peut juger par les traductions de Carrières et de Vence^ qui,

à notre jugement : il faut attendre le parti que prendra Tépiscopat, gardien de la foi catholique et de ses monuments. Contentons-nous de remarquer que les catéchismes des pères Canisius et Edmond Auger n'avaient pas ces difficultés; et que, réservant comme autrefois l'interprétation littérale de la Bible aux cours de théologie, nous pouvons nous contenter d'expliquer sa doctrine dans les instructions des samedis, des dimanches et des fêtes ^ de faire apprendre par cœur et en grec les Epitres et les Evangiles; d'enseigner l'éloquence et la poésie des Prophètes dans les analyses faites aux rhétoriciens et aux humanistes.

Mais pourquoi le Ratio stiidiorum des Jésuites a-t-il préféré la langue latine du siècle d'Auguste à celle de l'Église? Car il a dit, en parlant du style latin, qu'il fallait l'étudier dans Cicéron plutôt que dans S. Jérôme, dans S. Augustin ou dans la Vulgale : Stylus ex uno fere Cicérone sumendus est (l).Nous renvoyons pour la réponse aux excellentes remarques de M. Foisset sur les classiques latins de M. Tabbé Gaume. Cette supposition d'une latinitéecclésiastique, ayant une syntaxe à part, est une de ces pieuses chimères qui ne séduiront pas longtemps. (2)

Ajoutons sommairement, 1® que s'il existait une langue latine créée par les saints Pères, il faudrait éditer sa syntaxe et sa grammaire raisonnée avant d'imprimer ses classiques-, 2® que le latin des saints Pères a réellement des nuances qui ne sont pas romaines, mais plutôt gauloises et surtout africaines, venues de l'invasion des littérateurs étrangers qui altérèrent l'antique pureté du langage 5 3® qu'é-

pour être à la fois claires et exactes, ont eu besoin de périphrases soulignées. Faudra-t-il que les élèves, dans leurs versions, soulignent aussi les addiUons qu'exigera la structure française de leur st>1c?

(1) Régulas profess. rheU; Inst. S. J., p. 208.

(2) Voyez VAmi de la Religion, 2 septembre 1852 ; et l*Univer$ du 20 août

tudier le latin dans ses sources les plus poétiques et les plus pures, c'est faire ce qui, pendant trois siècles, s'est pratiqué dans toutes les contrées calholiques avec plus d'ardeur et de succès que dans les contrées luthériennes, comme nous le prouverons ailleurs (i); 4® que commencer par apprendre le latin du siècle d'Auguste, ce n'est pas renoncer à Tintelligence de la latinité das siècles de S. Léon, de Charlemagne et de S. Louis. Le dix-septième siècle, qui sut mieux que nous la langue de Cicéron, comprit mieux aussi celle des saints Pères, de la théologie scolastique et de nos archives. Rappelons-nous ses éditions et ses Glossaires de la basse latinité. Nous avons bien sur ce point quelque chose et même beaucoup à faire, puisque la latinité littéraire s'en va de plus en plus, puisque, par suite, le latin du moyen âge, le latin de la théologie et de nos monuments historiques va disparaissant aussi. (2)

Reste contre le programme de S. Ignace une partie de l'objection qui s'était offerte dès le chapitre onzième, et que nous avons remise à l'examen du dix-huitième siècle et du nôtre (3). Si notre époque, a-t-on dit, est païenne dans ses mœurs, païenne dans sa littérature, païenne dans ses arts, il faut bien que le dix-septième siècle ait pris dans ses écoles ce paganisme moral et poétique qu'il nous a transmis. Voyons donc de qui nous avons hérité.

Rappelons-nous que nous mesurons les siècles par leur durée morale, et non par leurs années (4). Nous avons vu le seizième garder son nom jusqu'à la réforme du concile de

(1) Pièces jvstlficatives^ n» A»

{-1) Ci-dessus, p. iiO.

(o) Ci-dessus, p. 189.

{'x) Ci-dessus, p. 112 et 183.

Trente, qui a commencé le dix-septième, vers 4550. Cette grande époque de la Rftnaissance classique modérée par l'Eglise s'est étendue jusqu'au temps de Rollin. C'est à la décadence de l'enseignement catholique, avant <750, que nous faisons commencer le dix-huitième siècle : le jansénisme et le philosophisme l'ont formé.

Nous ne répéterons pas ici tout ce qui distingua les écoles du dix-septième siècle de celles du dix-huitième : la première partie de ce travail a montré les ruines non seulement de renseignement chrétien, mais de l'enseignement classique lui-même, frappé par les encyclopédistes. La difficulté présente, d'ailleurs, n'est pas là. On demande qui a fait le philosophisme et son siècle;, et l'on répond : c'est l'enseignement du paganisme 5 car il faut une cause à tout. « A un désastre général il faut un principe qui ait le même caractère de généralité. On a cru, on a dit que les maîtres impies et incrédules du dix-huitième siècle étaient seuls coupables de ce crime de lèse-humanité 5 mais qui les a faits ces maîtres ? D'où sortirent et Voltaire et Rousseau et les autres? Quelles mains les avaient formés? Tous avaient reçu leur éducation ou des Jésuites ou de l'Université, qui alors était religieuse et catholique. Il faut donc remonter plus haut, et ne voir en eux que le développement d'un germe semé dans le monde auparavant (4). » Et ce germe, c'est le paganisme perpétué par l'enseignement des classiques païens.

Cet argument, qui cherche l'effet dans ses causes, est irrécusable ^ nous l'acceptons. Il ne s'agit plus que de savoir si l'on n'a pas oublié les principales sources du mal. Comptons donc les oublis, et apprécions leur importance.

1 On a oubUé que les deux représentants, les deux pères du dix-huitième siècle, Voltaire et J. J. Rousseau, ne sont pas nés des lettres antiques, mais de la littérature moderne.

(d) Revue de l^evseignemenl, mars 1848, p. 77.

Rousseaa ne mit jamais le pied dans an coDége; et sMI apprit un peu de latin sous un ministre calviniste, il avait auparavant le cœur gâté et la raison faussée par la lecture des romans français. Ce fut sa première élude sous le toit paternel, et c'est la cause que lui-même assigne à ses notions bizarres sur la vie humaine (<). Voltaire fut l'élève du collège Louis-le-Grand ; mais avant de connaître Horace, Virgile et les Jésuites, il avait connu les amants de Ninon; et l'un d'eux, le misérable abbé de Chàteauneuf, son parrain, lui avait appris à lire non pas dans une traduction de Tite- Live ou de Tacite, mais dans un poème français impie, qui le rendit incrédule au sortir du berceau. Venu au collège, il effraya ses maîtres et ses condisciples, preuve qu'il n'était pas d'accord avec renseignement qu'on y donnait.

2<> On a oublié que d'Alembert, Condorcet et tous les encyclopédistes qui prosternèrent la France aux pieds de la déesse Raison furent les ennemis des lettres classiques, et leur substituèrent les sciences exactes et l'industrie^ que Michel Lepelletier, qui mit les gymnases de la France dans les manufactures et sur les grands chemins, était né en 4 760, de Tun de ces parlementaires qui, en 4762, commencèrent l'exil des muses antiques, et fermèrent l'ancien collège Louis-le-Grand pour ouvrir le nouveau, dont sortit Robespierre.

> On a oublié que les Brutus qui, dans les assemblées nationales de 89 et de 92, voulurent refaire la France à l'image de l'antiquité païenne n'appartiennent point à l'époque et à l'enseignement que nous avons défendus. La plupart avaient quarante ans au moment de leur triomphe; ils ne faisaient donc que de naître lorsqu'on ferma les gymnases qu'un anachronisme a rendus responsables de leur éducation. (2)

(1) Confeêsianê,

(3) On aecase les Jésuites, dît M. Ccétineatt-Joly, d*avoîr, à leur kisa, man par une fausse direction, préparé la jeunesse que les excès de 1793

it^ On a oublié que les Vandales et les bourreaux qui couvrirent la France de ruines et de morts sortirent pour la plupart des écoles primaires, où s'apprend le catéchisme, et non des collèges où Ton explique Cicéron. Est-ce renseignement classique qui avait enivré ces femmes qu'on vit danser autour des guillotines? Et ces bandes d'assassins que la Marseillaise recrutait dans les rangs du peuple, avaient-elles bu à la coupe des Muses antiques?

5® On a oublié que ces glorieuses phalanges de proscrits et de martyrs, qui, pour la Religion et les vrais principes, subirent la perle de leurs biens, Tcxil et la mort, étaient au contraire sorties de l'enseignement classique, et que les auteurs païens n'avaient altéré ni leur foi ni leur dévouement patriotique. La France avait alors cent trente-deux évéques, qui tous avaient expliqué Cicéron et Virgile, et quatre seulement parmi eux déshonorèrent leur sacerdoce. Plus de soixante mille prêtres exilés firent admirer aux nations voi-

ent si fatalement immortalisée. Exilés de leurs établissements en 1762, proscriis comme Jésuites en 1766, ils n'assument que jusqu'à celte époque la responsabiliié morale de l'éducation. Ce n'est pas Jinsqu'ils oicupaient le collège Louis-le-Grandque les Rdb^^spiene, Ks Camille Dcsmonlins, FriTon, Tallen, Chénier i-l tant d'uulres y entre rent. L'Université s'était pojlée héritière de l'InsUtut; au nom du Parlement de Pans, le pitsidnil Rolland la mit en pus^iessi n du collège de Louis-le-r;rand. Elle y enseignait à la place des Je uites: Robespierre et Chénier, Friron et Tallien furent la première généiation qu'elle y forma, contre ses prévisions et ses espérances. Chose dgne de remarque, bien puu d'entre les disciples de l'Ordre de Jésus, s'il en fut, prirent une part coupable aux mesures ié\olutionnaires. Beancoup en furent vicUmes ; mais ses a|)ostats eux-mêmes, tels que Raynal et Cérutti, ne sauclionnèrent point les crimes de celle époque. Un simple rapprochement de dates aura plus d'éloquence que toutes les négations. Robespierre est né en 1759 , Danton aussi, Camille Desrooulins en 1762, Joseph Chénier en 176A, Fréron en 1756 et Tallien en 1769. 11 est donc matériellement impossible qu'ils aient été élevés à Louis-le-Grand par les Jésuites, expulsés en 1762 de toutes leurs maisons de France. Histoire de la Compagnie de Jésus^ t. IV, p. 210, (Paris, 1850.)

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sines Théroïsme chrétien, qu une éducation païenne aurait amolli; des milliers d'autres se dévouèrent au martyre pour ne pas laissor la France sans ministres du Seigneur. C'est un des év nements les plus mémorables dont le monde ait vu I3 specîacle, a dit le vénérable évèque de Chartres, q'i fut témoin de ces triomphes de la foi (1). Nous ajoutons que ce dévouement, dip'ue des plus beaux siècles de TE^Hise, termina Tépoque dont on vient de condamner l'éducation classique.

6<> On a oublié qu'à cô'é des collèges chrétiens du dixseptième siècle s'étaient élevées d'autres écoles, où le hbertinage, le jansénisme et Tincrédulilé préparèrent le siècle de Louis XV et de Voltaire. Nous avons entendu Chaptal, résumant les causes du triomphe de l'irréligion, dire que l'esprit philosophique, étranger aux collèges dont on le fait naître aujourd'hui, se développa avec courage dans de nom-* breuses écoles particulières, dans les académies et les réunions d'hommes libres, qui propagèrent, en dépit du gouvernement et des prêtres, les vérités .terribles, d'où sortirent Tathéisme et l'anarchie. (2)

70 On a oublié que le jansénisme envahit les parlements, les universités et même quelques congrégations religieuses chargées de l'enseignement classique. L'Oratoire de France commença par élever des chrétiens, et finit par nourrir des jnnsénistes, puis des incrédules. Or les Oraloriens avaient déjà cinquante-quatre collèges en France avant la suppression des Jésuites, sans compter leurs séminaires, où le rationalisme dénatura l'étude de la théologie. 11 suffira de rappeler qu'ils méritèrent, en 1777, les éloges des philosophes réformateurs de l'enseignement classique du dix-septième

(1) ^fotifs de Vadhétion donnée au dernier mandement de Mor Du* panloup sur les auteurs classiques» Voyez V Univers du 2 août 1852.

(2) Ci-dessus^ p. 27 et 28.

Siècle. L'encyclopédie a dit d'eux qu'ils furent le seul corps enseignant où n'habita pas le repentir. L'université de Paris, n ère, elle aussi, d'une cinquantaine de collèges, fut-^ elle à l'abri des doctrines de Port-Royal ? Un de ses plus célèbres recteurs, le poète CofTin, voulut mourir sans sacremenis, léguant à des milliers d'enfants Texemple de l'indépendance religieuse. C'était en 4749, quarante années seulement avant la révolution française. Rollin lui-même eut plus de respect pour le jansénisme que pour les Vicaires de Jésus- Christ. Or le jansénisme ne fut que l'hypocrisie du protestantisme de Luther, et nos révolutions politiques et religieuses sont nées du protestantisme.

80 On a oublié euQn que les générations se pervertissent ailleurs qu'au collège. D'Alembert, voulant remplacer l'enseignement littéraire qui avait formé le dix-septième siècle par l'enseignement mathématique et industriel qui amena quatre-vingt-treize, n'eut-il pas l'insolence de rejeter sur les maisons d'éducation le libertinage dont Voltaire et ses disciples étaient les précepteurs? L'université de Paris s'indigna, et l'un de ses professeurs émérites fit à cette occasion, en 4777, le tableau suivant des écoles de corruption que l'adolescence, l'enfance elle-même trouvaient jusqu'au sein des familles.

a M. d'Alembert, qui s'imagine voir dans nos collèges la corruption de la jeunesse et sa dissipation, ne s'aperçoit-il pas de ce goût général de frivolité, de cette horrible dépravation qui se répandent dans tout le royaume, qui infectent toutes les conditions et pénètrent jusque dans les maisons des particuliers les plus respectables? Qu'il regarde autour de lui, et il en reconnaîtra la principale source.

« Depuis que les prétendus philosophes se donnent la licence de tout dire et de tout écrire, quels effrayants progrès n'ont pas faits rimpi2té, la fureur des richesses, la corruption des mœurs ? Quels ouvrages abomiqables ne âool

pas sortis de la plume de ces hommes, s'ils méritent ce nom ? Que de jeunes gens, que de pères de famille ont perverti les F..., lesR..., les D...! Un seul V... suffit pour corrompre toute la jeunesse de l'un et de Tautre sexe : quelles horreurs ne vomil-il pas depuis tant d'années? Tout le monde, jusqu'aux plus vils artisans, veut lire ses diatribes : partout il y a des philosophes-, presque partout on rougit de l'honnêteté? Dans quelles conversations, dans quelles tables s'observe-t-on en présence des enfants? Quelles précautions apporte-t-on pour cacher ces livres détestables? On les laisse négligemment sur un fauteuil, sur une toilette; les domestiques, les femmes de chambre s'en divertissent : des maitres et des mal tresses la corruption passe à leurs gens, qui la perpétuent dans la ville, la portent dans les campagnes, où ils gâtent la jeunesse la plus innocente et renversent souvent l'esprit des habitants. On trouve, jusque sous le chaume, des athées, des espèces de philosophes.

« La naïveté et la candeur ne plaisent plus dans les enfants. Un grand-papa donne à son petit-fils les contes de La Fontaine ; à l'entendre, un jeune homme doit tout savoir à quinze ans. Une mère apprend à sa fille des chansons infâmes, comme si c'étaient des gentillesses ] un laquais scélérat corrompt le fils de son maître à six ou sept ans. On conduit l'enfant au collège, et on recommande de veiller sur lui : des hommes perdus de mœurs 'font un commerce de l'éducation ou s'introduisent dans les maisons, et deviennent les premiers corrupteurs des enfants qu'ils devraient garantir du poison. Les femmes domestiques sont-elles plus sages que les hommes, soit dans les maisons particulières, même les plus religieuses, soit dans les pensions? Que de choses ne savons-nous pas sur tant d'horreurs? Et l'on sera étonné qu'il se glisse de la corruption dans les collèges ! Comment nous mettre à l'abri des mauvais livres? Les boutiques, les rues en sont pleines.

« Quel tableau, m'allez-vous dire? Je m'en rapporte aux personnes qui connaissent le monde, et, quelque affreux qu'il soit, je vous proteste qu'il ne leur paraîtra pas trop chargé. De ce gouffre de corruption quelles vapeurs infectes se répandentdanslesprovinces;et,sile gouvernement n'emploie les plus forts remèdes, que deviendra la nation? Les collèges sont donc encore, quoi qu'en dise M. d'Alembert, des asiles pour la jeunesse contre l'impiété et la corruption.» (i)

Rappelons nous que ce tableau des séductions de l'enr fance et de la jeunesse, hors du collège, est de 1777. Quinze ans plus tard, tous les gymnases littéraires furent fermés; l'école de d'Alembert continua ses leçons, et la France n'apprit plus ni le catéchisme ni Virgile.

Mais si nous nous contentions de rappeler ces premiers oublis, nous ne ferions que reculer la solution du problème : il faut y joindre une seconde série d'omissions, qui va nous montrer Torigine du mal dans sa source.

Ne disons plus que l'irréligion des quatre derniers siècles est née de l'invasion des classiques païens, et date uniquement de la Renaissance; c'est oublier, premièrement, que les écoles du moyen âge se servirent des classiques païens, comme celles d'aujourd'hui; secondement, que le moyenâge, malgré sa foi, a nourri des liberlins et des incrédules. Luther, qui protesla au seizième siècle, fut précédé par Wiclef, né au quatorzième, et qui, pour établir l'égaUté parmi les hommes, arma cent mille de ses disciples, au nom du communisme et de laliberlé. Valdo précéda Wiclef, etce protestant de la fin du douzième siècle expliqua la Bible, prêcha l'indépendance et la communautédes biens fondée sur la fraternité. Les luthériens, les calvinistes, les socialistes euxmêmes font remonter leur origine aux albigeois et aux vaudois du siècle de S. Louis, et par eux aux manichéens

(1) Pages i06 et suivantes de la Lettre citée ci-dessus, p. i^et 80#

des premiers siècles, qui avaient trouvé le dieu du mal avant M. Proudhon.

Où donc est l'origine, la cause première de toutes ces doctrines désastreuses, qui changent de couleur aux diffé* rentes époques, mais dont la source est commune et persévérante? M. Tabbé Gaume Ta mise dans le paganisme éteint par le moyen âge et ranimé par la Renaissance. Cétait oublier trois choses : l'histoire des hérésies, qui nous montre à tous les siècles l'erreur avec sa corruption morale-, la parole de Jésus-Christ, qui nous assure que lés scandales ne cesseront jamais -, la création du monde, qui nous donne le secret de tous nos maux, dont la concupiscence est la mère. Je cède la parole à M. Foisset : sa lettre du 19 août constate spirituellement le plus gros de tous ces oublis qui ont amené les anathèmes de Nevers contre l'enseignement classique des auteurs païens.

« Je touche ici, dit-il, la clef de voûte de l'édifice de M. Gaume. A l'entendre, on croirait que tout le mal qui est dans le monde vient d'Homère et de Virgile. C'est à eux, en effet, qu'il applique sans restriction, dans son épigraphe, ce que les Pères ont dit des idoles : Infandorum idolorum eultura omnis mali causa est, et initium, et finis. Qui a créé le machiavélisme? Les classiques païens. Qui a produit la réforme ?Les classiques païens. Qui a fait le dix-huitième siècle impieet le dix-neuvième socialiste? Les dassiquespaïens. Qui est responsable du dévergondage de M™« Saudet de M. Sue? Les classiques païens. Tout cela s'est dit en propres mots.

« Eh bien! ceux qui ont dit ces choses en oubliaient une autre-, ils oubliaient tout simplement le péché originel. Avant les classiques païens, le diable était entré dans le monde, et il n'a jamais donné sa démission-, il ne la donnera jamais, soyez-en sûr. » (4)

(i) Lettre dML te Rédacteur em chef 4e VUnipere^ \oya V Univers ém l9aoûti85S.

Mais le vieil et implacable ennemi du genre humain, qui se servit du sensualisme d'Eve, de sa crédulité et de la complaisance d'Adam pour bouleverser les sociétés à leur origine, qui promit la science du bien et donna celle du mal à la place, n'a-t-il rien tiré de cet arbre de la science païenne ranimé au seizième siècle? Nous sommes d'un avis contraire. Cet arbre a porté de mauvais fruits; mais on a singulièrement exagéré leur grosseur et leur poison. Terminons donc par une distinction dont il fallait tenir compte pour apprécier leur influence délétère.

Dans les chefs-d'œuvre littéraires du paganisme il faut distinguer, comme dans tous les autres, la forme et la pensée. L'une était bonne, et l'Église, après l'avoir purifiée, l'adopta ; l'autre était mauvaise, et nous avons vu les conciles, celui de Latran en particulier, prémunir les peuples contre elle. Longtemps les sociétés catholiques, fidèles à cette distinction, ne cherchèrent que la forme dans la littérature des païens, et purent l'admirer sans croire à sa pensée : un enseignement vigoureux et continuel de la doctrine chrétienne la rendait inoffensive. Mais quand renseignement du Christianisme s'affaiblit, celui du paganisme se ranima ; et le Serpent, trompant les fils d'Eve comme il avait trompé leur mère, fit passer dans certaines écoles la pensée sous la forme.

Expliquons- nous par des faits. La scène dramatique des anciens était admirable de forme, et par là valait incontestablement mieux que les premiers essais de la scène moderne. On l'étudia ; mais en y prenant les règles de l'art on s'habitua à ses idées. Corneille, Racine, Voltaire et tous les autres, au lieu de montrer des Chrétiens et des Français, firent admirer presque toujours des Romains et des Grecs. Le peuple reçut donc au théâtre, et non pas au collège, une éducation qui n'était ni française ni chrétienne. De même, en étudiant les chefs-d'œuvre historiques de l'antiquité, on passa de l'admiration des liistoriens à celle des liéros. V Histoire (m-

cienneie Rollinet son Histoire romaine y toutes morales qu'elles étaient, firent passer dans les collèges les idées politiques d'Athènes et de Rome. La date de leur apparition, en 1738, touche à celle que nous avons assignée pour l'origine du dépérissement en France des idées nationales et chrétiennes. Alors semble avoir commencé cette éducation républicaine qui transporta les citoyens de Sparte à Paris, Le Voyage d'Anacharsis de Barthélémy, qui parut en 88 et eut le même succès que V Histoire ancienne de Rollin, nous atteste la maturité des idées qui préparèrent 89. Rappelons ici le témoignage d'un élève de ces collèges qui, en 1786, firent crier au P. Grou : Notre éducation est toute païenne. (4)

« Français, dit Charles Nodier, nous n'avions pas reçu une éducation française 5 citoyens d'une monarchie, nous n'avions pas reçu une éducation monarchique. Soit inadvertance, soit préjugé, soit ignorance et présomption, on nous avait formés, comme à dessein, pour un ordre de choses dans lequel nous n'étions pas nés, pour un but qui ne pouvait jamais se présenter à notre esprit, pour une destination politique que nous nous sommes donnée à la fin, non qu'elle convint à nos mœurs et à notre caractère, mais parcequ'on l'avait rendue plus ou moins nécessaire à tous. De quoi retentissait, en effet, depuis longtemps la chaire de Tinstruction, sinon des exemples déplacés et dangereux de quelques républiques et de quelques héros des temps passés, dont nous ne pouvions nous rapprocher que par des parodies indécentes et cruelles? La révolution était inévitable, sans doute, puisqu'il n'y a pas de peuple qui n'en ait subi à son tour*, elle était utile, peut-être, puisqu'il n'y a d'inévitable que ce qui sert à quelque chose dans les vues éternelles de la Providence ; mais son expansion incalculable est le résul-

tat de la mauvaise éducation de deux ou trois générations succL'Ssives, et cette révolution terrible aurait porté des coups moins sûrs et moins irréparables à l'ordre social si elle élail sortie tout armée de la tête des maitres du monde scolastique, comme Pallas de celle de Jupiter.

« L'anarchie de la Régence favorisa le développement des fausses théories, le succès des paradoxes, la dépravation des mœurs, la déviation des esprits, l'introduction d'une foule de systèmes et d'institutions que le vœu de la nation n'appelait point, mais qu'autorisait la confusion universelle des idées. Le Français, presque dépouillé du sentiment national dont il s'était enorgueilli sous une longue et glorieuse suite de rois français, se réfugia dans les souvenirs de l'antiquité, et se prêta sans efforts au projet bizarre des dépositaires de l'instruction, en accueillant une éducation historique fondée sur des idées et des affections propres à d'autres temps, à d'autres lieux, à d'autres gouvernements, à d'autres hommes. On reçut l'éducation, c'est à dire la vie sociale, au nom des Grecs et des Romains, qui n'avaient rien de commun avec nous; on ne pensa point que la plupart de ces actions éclatantes, dont leurs annales ont perpétué le souvenir, incompatibles avec la morale perfectionnée des sociétés modernes, ne sont, aux yeux de la raison et de l'humanité, que des crimes détestables.

« Personne ne s'avisa, dans ces écoles innocemment pernicieuses, d'une observation qui aurait remédié à tout, si elle n'avait été trop simple peut-être pour ce temps de raffinement ! c'est que le jugement qu'on doit porter des choses n'est pas nécessairement le même dans tous les pays et selon toutes les circonstances; que l'histoire croit pouvoir excuser, qu'elle approuve quelquefois des actions étranges qui ne seront jamais approuvées par la morale, et que, sous la plus modérée des législations actuelles, certains des demi-dieux de no9 collèges auraient

été justement livrés à la claie ou à l'échafaud. Si Téducation n'est pas ici cause nécessaire, peut-on nier au moins qu'elle n'ait concouru à l'effet des causes inconnues de la révolution par les hommes qui l'ont faile? Aveugle enthousiasme, fausse et malheureuse imitation qui a rappelé trop souvent le popularisme anarchique des Gracques, la criminelle ambition de César, le désespoir de Caton, le parricide de Brutus, et qui a fait briller si peu d'éclairs de leurs vertus !» (1)

Dans cette appréciation des effets politiques de l'enseignement païen, Charles Nodier tient compte des leçons que donna la Rîégence 5 ajoutons à ces deux causes les idées républicaines que ramena d'Amériqueen France, avec Lafayette, le triomphede l'indépendance aux Etats-Unis j ajoutons l'anglomanie, qui s'empara des Frariçais et leur fit chercher outre-Manche des institutions contraires à leurs habitudes nationales ^ le protestantisme, qui nous donna ses libres penseurs-, le jansénisme, qui fit passer les parlements de la révolte contre les papes à la guerre contre les rois, et nous avouerons que le paganisme politique des gymnases littéraires n'est pas seul responsable des bouleversements de notre époque. N'accusons pas, d'ailleurs, lés collèges du dix-septième siècle de cet antagonisme d'idées et de principes qui se développa dans ceux du dix-huitième. Quelques années avant l'apparition des histoires classiques de Rollin, les Jésuites, rivaux de l'université de Paris et tant de fois bannis par elle, donnaient aux études historiques une tout autre impulsion, en publiant les annales non pas des Grecs et des Romains, mais de la France et de son Eglise. Rollin commença son édition en 1730, le P. Daniel mourut en 1728, le P. Longueval en 1735.

Demandons-nous maintenant si notre enseignement actuel est l'héritier des programmes qui ont formé le dix-

U) CÀiéT^ l'Univers da 1 80ûti852.

liuitième siècle, ou de ceux qui furent inspirés, au seizième, par les conciles. La réponse est délicate à faire. Contentonsnous de quelques interrogations, et qu'au fond de sa conscience chaque collège y réponde.

40 Nous venons de passer par un enseignement encyclopédique : qui Ta demandé? D'Alembert, au dix- huitième siècle; le protestantisme, au seizième 5 et c'est, au dix-neuvième, des écoles allemandes qu'il est venu dans les nôtres. Voulons -nous la preuve de cette filiation d'idées et de programmes? Ouvrons une troisième fois les actes du concile de Cologne tenu en 1549^ on y lit:« De toutes parts lesmaitres gâtent par une méthode hors de propos les esprits des jeunes gens dont ils se sont chargés pour leur apprendre les premiers éléments des belles-lettres et des arts libéraux. Ils font montre d'érudition en promettant à tous la science de tout ; et, après leur avoir fait espérer une encyclopédie des connaissances humaines résumées dans leur enseignement, ils ne donnent rien de complet, ils n'achèvent rien. Les élèves, contents d'avoir effleuré les sciences, ont la confiance de tout savoir abondamment, se dégoûtent des études plus graves, et ne parviennent jamais à la maturité du savoir. Voilà les officines d'où nous viennent d'ignorants médecins, téméraires homicides, des jurisconsultes perturbateurs delà société, des inventeurs de religions nouvelles, des espèces de théologiens superbes qui, dans leur sotte ignorance, ne craignent pas, comine du haut d'un trépied d'Apollon , de prononcer, de statuer sur les dogmes de l'Eglise et la vérité de la Religion, bien que n'ayant à peu près aucune connaissance solide de ces choses (1). » Un concile

(I) Passim ludimagistri ingénia juventutis, qux primis lilterarum rudimentis et artîbus minoribus expoiienda susoeperant, dépravant, praepostera docendi ratione quidlibet, ad eruditionis suae ostentationem, qui^ustibet promitteotes : et quum encyclopaediam quamdam omnium disciplinarum, Telut in summa comprehensam , juvçnibus ppllioeaotur, non abvque

tenu à Paris avant 1848 aurait-il parlé autrement des pro* grammes que l'Université nous imposa sous peine de renoncer à ses examens ? et si nous avons des phalanges de médecins sans savoir, d'avocats turbulents, de philosophes à nouveaux systèmes, de docteurs ignorants et hardis comme des prophètes païens, le devons-nous aux programmes du dix-septième siècle ou à ceux du dix-huitième?

2« Nous ne savons plus le latin 5 et pourtant nous consacrons à son étude moitié plus d'années que le dix-septième siècle, qui le sut admirablement bien (<). Sommes-nous donc les héritiers de ses programmes? Ne devons-nous pas plutôt nos méthodes classiques à l'école qui déclara la guerre au latin, langue de l'Église? Or cette école, née au seizième siècle et inspirée par Luther, qui bannit le latin de la liturgie, fut renouvelée au dix-huitième, et présidée par d'Âlembert, que nous avons vu faire la guerre au latin par haine et par mépris pour la théologie. (2)

3« Le dix-huitième siècle, emporté par le mouvement des géomètres encyclopédistes, finit par le triomphe complet des études mathémathiques et industrielles sur les études classiques-, il abattit les gymnases littéraires, et couvrit la France d'écoles spéciales, où le latin fut remplacé par l'algèbre et la chimie. Comptons nos écoles spéciales où le tiers des générations intellectuelles passe sans entendre

alioram professorum eleyatione, nihil tradaot absolutuni atque perfecium. Quare ingcniis eoriim imponunt, qui, lali accepto pricgustu, conlinuo se abunde omiiia tenere confiduut, studiaque graviora fastidiunt, et nunquam perveniiint ad frugem ma'uram. Ex qaibus officints prodeunt nobis ifluperiii roedecî, hominum leœerarii interemptoref, et jurisperiti omnia perturbâmes, novarumque rpligionum authores, gloriosi lheo!ogaf«tri, qii magna slolidititte non verentur, vplut e tripode Apollinis, de dogmalibus ecclesîasticis et Religionis veritate proniinciare atque statuere, qnuin solidi nihil ferede eh sint assecuti. {Concil. Germ., t. VI, p. 536. Col., J765.)

0) Ci-dessas, Troisième partie, c. VIII.

(2) Ci-dessus, Première partie, c I, II et llï.

parler ni de catéchisme ni de latin, et nous avouerons, premièrement, que notre système général d'enseignement ne ressemble plus à celui du siècle où nos grands géomètres comprirent Homère et Virgile avant d'ouvrir Euclide ^ secondement, qu'à une époque où les mathématiques et Tindustrie ont prévalu sur les belles-lettres antiques il serait ii^uste d'accuser de tous les malheurs actuels de la France l'étude des lettres païennes, qui, depuis un siècle, va dépérissant chez nous de plus en plus.

4« D'Alembert, parlant des études philosophiques qui terminent et perfectionnent les cours littéraires, voulut que la logique fût réduite à quelques lignes, la métaphysique à un abrégé de Locke ^ la inorale chrétienne aux dix Commandementsde Dieu et au sermon de Jésus -Christ sur la montagne (i). Les collèges du dix-septième siècle consacraient trois années à ces études qui font le sage et le chrétien; la plupart des nôtres ne leur en donnent qu'une; de quelle méthode héritons-nous ? De plus, nous avons vu le cinquième concile de Latran défendre aux professeurs de philosophie de parler des erreurs philosophiques sans faire triompher les vérités chrétiennes qui leur sont opposées (2); et le dixseptième siècle fut fidèle à cette injonction. Le nôtre, oubliant les précautions du passé, s'est jeté dans une méthode dangereuse. Il abrège l'étude de la logique, qui rend le jugement ferme ; il précipite l'étude des grands principes de la métaphysique et de la morale, fondement de nos idées et de nos devoirs, pour s'étendre sur l'histoire des erreurs anciennes et modernes, grecques, romaines, allemandes, anglaises, indiennes. Le dix-septième siècle ignora complètement ces cours d'histoire, d'où l'éclectisme est né.

5» Si nous voulons enfin savoir l'origine de nos program-

(1) Ci-desBDS» p. iÂ.

(S) Ci-dosia, p. 170.

mes actuels, demandons-nous d'où viennent ceux de rUuiversité ; car tous, plus ou moins, nous les avons subis. Quel est le collège ecclésiastique, en France, que les épreuves du baccalauréat ont laissé libre sur le cboix de ses classiques et de ses méthodes? De quelle école normale sont sortis la plupart de nos professeurs depuis quarante ans? des collèges de l'Université. C'est là qu'ils ont pris leurs préjugés classiques; c'est des bancs de l'Université qu'ils ont passé dans les chaires des petits séminaires et des institutions de plein exercice que le monopole universitaire vouliit bien reconnaître, et qu'il ne manqua pas de surveiller par ses inspecteurs, gardiens de son esprit et de ses méthodes.

Que chaque professeur de philosophie, d'histoire , de rhétorique et de grammaire se mette la main sur la conscience et se juge ; que chaque collège chrétien examine ses origines 5 qu'avant de renoncer à l'enseignement classique du dix- septième siècle il se demande s'il l'a connu et sérieusement pratiqué. Entre les programmes héritiers des conciles et les siens, dictés ou modifiés par l'époque qui renonça à l'Église et à ses conciles, il trouvera un point de ressemblance dans l'emploi des classiques païens. Mais s'il trouve de la différence entre les précautions prises au dix-septième siècle et au dix-neûvième pour rendre ces classiques inoffensifs, qu'il accuse son époque, non pas une autre, et qu'il travaille à réparer son incurie.

Il est temps de conclure. Faisons^le d'une façon pratique, en considérant, d'abord, ce qui restera d*une première année de débats trop chauds et trop précipités pour asseoir des réformes durables; ensuite, ce qui pourrait résulter d'une polémique plus calme et mieux dirigée.

fin preniier lieu, que restera- t-il donc de celte première campagne?

1® Il restera que les Pères de l'Église ont blâmé les abus de la littérature païenne, ainsi que nous l'avons expliqué^ mais il ne restera certainement pas qu'ils interdirent l'usage des classiques païens dans l'enseignement de la grammaire, comme on l'avait d'abord énergiquement affirmé.

2« Il restera que le moyen âge a étudié les chefs-d'œuvre d'Athènes et de Rome, en suivant les programmes de Maruanus Capella, de Cassiodore, d'Alcuin, de Lanfranc;et qu'il les étudia non pas un peu, mais beaucoup, c'est à dire qu'il en fit la base de son enseignement littéraire, comme on le fait aujourd'hui. Il ne restera donc pas qu'il y eut à la Renaissance une substitution de classiques, une rupture djans la chaine de l'enseignement chrétien.

3® Il restera que l'Eglise, dans les conciles de Latran et de Trente, réagit, au seizième siècle, contre les excès philo • sophiques et littéraires de la Renaissance, emportée trop loin par la fougue d'un premier enthousiasme. Mais il ne restera pas que l'Eglise, qui fut antipathique au sensualisme de la Renaissance, à ses libertinages de pensée et de poésie, l'a été également à son zèle pour réveiller l'atticisme oublié des grands siècles de Périclès çt d'Auguste , pujscju'au lieq de subir Iq littérature antique elle a aidé, popularisé l'étude classique de ses chefs-d'œuvre, q^ adopté sa latinité ciçéronienne.

4® Il restera que la réforme, née en Allemagne au temps de la Renaissance, au lieu de se jeter dans l'étude des poètes et des orateurs païens, se jeta dans celle de TEcriture sainte, en abusa, et devint hérétique. Il ne restera donc pas que le luthéranisme est né de l'enseignement classique des poètes et des orateurs du paganisme.

5' Il restera cependant, d'un autre côté, que l'Italie, demeurée catholique tout en étudiant la poésie et réloquence

de Rome et d' Athènes, s'y adonna, au temps de Pétrarque, deBoccace, de Laurent Valla, avec une licence qui fit de ses beaux esprits des hommes légers, libertins, moqueurs et sceptiques; que la voix solennelle de l'Eglise, deux fois réunie en concile, ne put ni arrêter complètement le désordre des mœurs, ni triompher de cette famille de railleurs et de débauchés qui devait plus tard enfanter Voltaire. Mais il ne restera pas que la littérature satirique et licencieuse est uniquement le produit de la Renaissance des lettres antiques, puisqu'elle existait dès le plus grand de nos siècles chrétiens, dès le treizième siècle, époque des troubadours et des trouvères, licencieux et moqueurs aussi.

6<> Il restera que le dix-septième siècle, fidèle aux injonctions des conciles, au lieu de rompre avec les traditions de renseignement chrétien , lutta vigoureusement contre le double excès du quinzième siècle et du seizième, d'une part, en se jetant avec ardeur dans l'étude de l'Ecriture sainte et des saints Pères pour répondre aux luthériens et ^ux calvinistes, dont il arrêta les triomphes; d'une autre part, en purifiant les poésies licencieuses du paganisme qu'on avait adoptées sans choix et sans précaution.

7" Il restera que, les fils de Voltaire ayant déchiré ces programmes du dix-septième siècle pour nous en faire d'autres, nous devons nous méfier des méthodes d'enseignement classique qui, depuis un siècle, ont régi nos collèges. Mais il ne restera pas que les générations actuelles sont filles d'un enseignement que leurs pères ont violemment répudié.

8" Il restera que, dans l'appréciation de rinc^édulité et du sensualisme de la France, il faut tenir compte, d'un côté, de l'enseignement classique donné par TUniversité, dont les classes en général n'ont pas été chrétiennes, et^ d'un autre côté, de l'enseignement mathématique et professionnel, qui, à la fin du siècle dernier, fut en Frapce le seul enseigne-

ment, et qui depuis a été renseignement unique ou principal pour] un grand nombre de Français. On a donc oublié la moitié de la question; et si nous voulons régénérer la France par les gymnases, songeons à la réforme de ses écoles spéciales autant qu'à celle de ses écoles littéraires.

9" Il restera que, préoccupés de la nécessité de rendre renseignement classique et scientirique plus chrétien, nous lutterons courageusement avec les collèges qui n'auraient pas la même pensée, cherchant à sauver le plus d'enfants qu'il nous sera possible. Un grand nombre échapperont toujours aux salutaires influences d'une instruction chrétienne, parceque nous ne les aurons pas tous, parceque parmi ceux même que nous élèverons beaucoup, malheureusement et quoi qu'on fasse, seront indociles à l'action du Christianisme. Judas le fut aux leçons du divin Maître, et devint, dans la réunion même des apôtres, avare, apostat, suicide comme un païen. Il faut donc nous attendre à voir sortir encore de nos collèges chrétiens des Voltaire, des Calvin, des Luther, des Erasme, Jean Hus, Wiclef, Valdo, Abeilard, Béranger sortirent des écoles chrétiennes du moyen âge. La lutte de l'Eglise et du monde, de l'esprit et de la chair ne doit finir qu'avec les siècles. Il ne restera donc pas de cette polémique, qui a rassemblé tous les scandales de la Renaissance et des trois époques qui l'ont suivie, que les programmes d'études inspirés par les conciles sont responsables d'un mal inhérent à la nature humaine, et prédit par notre Seigneur Jésus-Christ lorsqu'il s'écria: « Malheur au monde, à cause des scandales! Car c'est une nécessité que les scandales arrivent.» Puis il ajouta ces paroles, qui nous mèneront à une autre conclusion : « Cependant, malheur à l'homme par qui le scandale arrive! Si donc votre main ou votre pied vous est un sujet de scandale, coupez-le , et le jetez loin de vous. Il vaut mieux pour vous que vous entriez dans la vie n'ayant qu'un pied ou qu'une main que d'eu

avoir detix, et être précipité dans le feu éternel. Et si votre œil vous est un sujet de scandale, arrachez-le, et le jetez loin de vous. Il vaut mieux pour vous que vous entriez dans la vie n'ayant qu'un œil que d'en avoir deux , et être précipité dans le feu de l'enfer. Prenez bien garde de mépriser aucun de ces petits ; car je vous déclare que dans le ciel leurs anges voient sans cesse la face de mon Père, qui est dans les cieux. Car le Fils de l'homme est venu sauver ce qui était perdu. » (4)

10*" Il restera donc aussi que, devant nous couper la main et nous arracher l'œil plutôt que de recevoir le scandale ou de le donner, qu'obligés de tout sacrifier à la conservation de ces enfants rachetés par le sang de Jésus -Christ, nous renoncerions chrétiennement aux lumières et aux secours littéraires de l'art antique, si cet art devait ou nous corrompre nous-mêmes ou scandaliser les jeunes élèves dont les anges nous regardent du haut des cieux.

Partant de cette injonction et de cette menace du divin Maître, les instituteurs chrétiens de l'enfance , gardiens de ses mœurs et de sa foi, vont se trouver divisés en deux catégories bien distinctes, sans pouvoir s'entendre sur le choix des classiques tant qu'ils ne s'entendront point sur la thèse morale qui doit le déterminer.

Les uns, convaincus avec M. Tabbé Gaume qu'enseigner la littérature des païens c'est enseigner plus ou moins le paganisme, devront consciencieusement, et en vertu de leur principe, commencer, continuer et finir le cours des belleslettres par les seuls auteurs chrétiens, renonçant aux examens du baccalauréat plutôt qu'au ciel. Car si les doctrines païennesont des dangers inévitables depuis laseptiéme jusqu'à la quatrième inclusivement , les voluptés païennes

0) & MatUi., e. XVm, t. 7-II.

deviennent pin$ dangereuses à partir de la troisième, qui se trouve à l'âge où les passions s'éveillent.

Les autres, convaincus avec S. Ignace, avec S. Charles Borromée, avec les Papes, avec les conciles œcuméniques et provinciaux du seizième siècle, avec le moyen âge et les Pères de l'Eglise qu'on peut rendre la littérature des païens inoffensive, feront du choix et de l'emploi des auteurs chrétiens une simple question non plus de conscience, mais de convenance littéraire, ainsi que nous l'avons longuement expli(iué (1)..Aux chefs-d'œuvre païens ils emprunteront la langue, la forme poétique, la mesure littéraire qui fait le le goût ; dans les saints Pères et les Prophètes ils feront étudier la pensée : ils réserveront donc les classiques chrétiens latins et grecs pour les classes où se forme la pensée poétique et oratoire -, ils y joindront les classiques chrétiens français , Bossuet , Bourdaloue ,Massillon ,les auteurs de Polyeucte, d'Athalie, d'Esther, et tous ces autres grands maîtres qui, au dix-septième siècle , parvinrent à transporter dans les langues modernes et dans une littérature chrétienne toute la perfection des formes antiques.

Pour eux, il restera de cette polémique un renouvellement de sollicitude pour purifier les poésies païennes et interdire les romans modernes, nonmoins licencieux et non expurgés; un renouvellement d'ardeur chez les maîtres pour étudier et faire étudier la doctrine chrétienne avant tout, pour la faire étudier partout, dans les classes de rhétorique comme dans celles de grammaire, dans les cours de mathématiques comme dans ceux de philosophie. Il leur restera plus de méfiance pour Torigine de leurs méthodes classiques plus ou moins imprégnées de l'esprit universitaire. Ils renonceront à ces classes encyclopédiques qui ont fait des hommes superficiels et incomplets, qui, suivant l'expression du concile

<0 Ci-^ilaHUIi c- XU et xm.

de Cologne» ont donné à la France des médecins présomptueusement homicides, des avocats perturbateurs, des philosophes inventeurs de religions nouvelles (1). Ils abandonneront ces nouveaux programmes de philosophie ou rhistoire des erreurs avait plus de place que Tétude des principes qui empêchent les aberrations de Tesprit humain. Us croiront avec le P. Grou que, pour réformer l'enseignement, il y a plus à faire en théologie et en philosophie que dans les cours de belles-lettres; qu'il faut relever les écoles normales, où se forment les maîtres, pour réparer les collèges, où l'esprit et la science des professeurs passent à leurs écoliers. Us compteront combien l'Université, depuis un demi-siècle qu'elle existe, a édité de monuments chrétiens, et, n'eu trouvant aucun, ils accuseront ses programmes plutôt que ceux du dix-septième siècle, qui publia ces monuments par milliers.

De toutes ces conclusions il résulte qu'il y a, comme on l'a dit, quelque chose à faire, et même beaucoup , que par conséquent la polémique actuelle aura été utile à ceux que l'exagération n'aura pas entraînés hors des limites du vrai.

11 y a beaucoup à faire pour nous débarrasser des méthodes et des traditions classiques du dix-huitième siècle, pour christianiser les écoles spéciales qui couvrent la France et échappent à l'enseignement religieux; pour ranimer le latin, langue de TEgUse, qui s'éteint dans les collèges et languit même dans les écoles de théologie \ pour étudier et commenter l'Ecriture sainte, les conciles et les saints Pères avec autant d'ardeur et de succès qu'au dix-septième siècle^ pour ramener la philosophie des programmes de M. Cousin à ceux d'Aristote et de S. Thomas, qui, en interprétant ce sage de la Grèce, Pavait rendu chrétien.

Il y a beaucoup à faire, non pas pour recourir aux livres

classiques du moyen âge, qui, dans ses écoles, expliqua leâ chefs-d'œuvre païens comme nous , mais pour faire revivre sa foi par l'enseignement de la doctrine chrétienne. C'est là qu'est la rupture manifeste et fatale qui a fait pousser à M. l'abbé Gaume son cri de guerre répété depuis un an. Cette rupture ne date pas de l'époque qui suivit le concile de Trente, mais du temps de l'Encyclopédie, qui réduisit l'étude du catéchisme à V enseignement des Commandements de Dieu et du Sermon sur la montagne ; elle n'introduisit pas les auteurs païens dans les écoles où ils se trouvaient depuis dix-huit siècles, mais elle y affaiblit l'étude de la doctrine chrétienne et la pensée religieuse, sans lesquelles l'enseignement de la littérature païenne et l'enseignement du paganisme finissent, en effet, par se confondre. Le vénérable Vicaire général de Nevers s'est donc mépris dans ses appréciations du passé. La postérité s'étonnera qu'une partie de la France catholique s'en soit émue ; et cette postérité ne tardera pas à venir; deux ou trois années de calme et de réflexion l'amèneront ; elle commence. Mais, par ses appréciations du présent, le pieux réformateur a éveillé l'attention sur beaucoup de faits qui n'ont paru faux qu'à cause de l'éloquence qui les avait exagérés ou déplacés.

Il ne se trouvera point de maitre chrétien qui n'adopte ces belles paroles de M«' l'Evêque de Saint-Claude :

« Oui, ce qui est nécessaire, ce que nous voulons avant tout dans les études pour qu'elles soient quelque chose, c'est la pensée religieuse. Et nous voulons la pensée religieuse comme fondement, comme lien, comme but des études. Avec la pensée religieuse telle qu'elle doit être, les études deviennent promptement comme un arbre vigoureux, robuste, dont les racines sont profondes, dont la sève abondante circuledans toutes les parties, dont les fruits sont suaves etdélicieux; sans la pensée religieuse, les études ressemblent à un arbre^ ou qui ne donne que du poison, ou qui,

stérile et desséché, tombe en poussière au premier souffle de l'orage.

« On le conçoit sans peine, la première étude est celle du catéchisme. Cest dans le catéchisme et par le catéchisme que la prisée religieuse doit être pour Tenfant ce qu'est le soleil pour la nature : c'est là qu'elle doit produire dans l'intelligence et dans le cœur de l'enfant ce que le soleil produit sur le globe terrestre, la lumière et la chaleur. Avec ces deux éléments la vie existe, et elle se répand, se développe rapidement dans tous les êtres.

« Pour qu'il réponde aux besoins de l'enfant, pour qu'il dépose dans son esprit le principe des connaissances les plus précieuses et dans son cœur la semence de toutes les vertus, le catéchisme exige de la part du maitre une application extrêmement soutenue et suivie. Sans doute le catéchisme est le lait du premier âge ; mais ce lait contient, tout ce qu'il y a de plus substantiel, de plus fort, de plus succulent dans la nourriture; et cette nourriture, administrée à propos ou à contre-temps et sans règle, aura infailliblement pour l'enfant des conséquences incalculables, soit en bien, soit en mal. > (4)

Voilà la pensée du concile de Trente ; elle présida, comme nous l'avons vu, les six cents collèges du dix-septiàne siède fondés par S. Ignace. Tous les collèges chrétiens d'aujourd'hui ne seront pas d'accord sur les conséquences littéraires de cette nécessité de la doctrine chrétienne mise entête de tout; mais quiconque réfléchira sur le dépérissement de la foi en France, surtout depuis un siècle, avouera que l'enseignement du catéchisme exige une nouvelle ardeur dans nos gymnases littéraires, etmêmeunesollicitodeplus grande qu'au moyen âge et qu'au dix-septième siècle, puisque cet

(i) Voyei VUHiverê da 28 août 1853.

enseignement est négligé dans les familles, qui sont généralement iodoins chrétiennes qu'autrefois.

Il y a encore beaucoup à faire si nous voulons, et nous devons le vouloir, ramener l'idéal chrétien dans les belleslettres et les beaux-arts. C'est là qu'il faudrait la révolution gigantesque qu'on a demandée; c'est vers cette réforme de la littérature et des arts que la polémique actuelle devrait tourneuses efforts. Cette considération va terminer notre étude historique et morale.

La réforme des auteurs classiques a été demandée pour trois raisons difTérentes : 4<» parceque renseignement de !a littérature des païens a paru une nouveauté introduite au siècle de Luther; 2® parcequ'on a dit qu'enseigner la littérature païenne c'était enseigner le paganisme-, 3<» enfin, parceque le Christianisme ayant sa Uttérature il est absurde d'en enseigner une autre aux nations chrétiennes.

La première de ces questions est finie : pour la terminer, il a suffi d'ouvrir l'histoire. La question morale dure encore, et durera aussi longtemps qu'il y aura des différences d'opinion sur les dangers que peut offrir la littérature antique plus ou moins expurgée, plus ou moins dominée par l'enseignement chrétien. Il s'agit ici d'appréciation morale, et l'on sait que dans ces sortes de jugements l'accord universel et complet est impossible. Cependant nous pouvons prévoir qu'il arrivera ce qui ne manque jamais dans les questions que le sentiment décide, c'est à dire que les oppositions iront s'apaisant à mesure que la chaleur des débats se refroidira. C'est donc une affaire de temps; il lui faut du calme; et qui l'aura précipitée aura nécessairement exagéré. La troisième question est littéraire, elle commence.

elle a de ravenir ; mais la confusion qu'on y jette menace de la compromettre. Tâchons de Téclairer.

Cette question de la littérature chrétienne opposée à celle du paganisme, et par suite des beaux-arts chrétiens comparés aux beaux-arts païens, se trouve résumée dans la lettre que M. Tabbé Gaume écrivit, le 17 juillet dernier, à M. Foisset, et dans les deux réponses que lui fit ce savant et judicieux patron de la littérature antique.

M. l'abbé Gaume posa ainsi la thèse :

« Je demanderai à M. Foisset s'il reconnaît que le Christianisme a une littérature, une poésie, une peinture, une architecture à lui, inspirées par lui, dignes de lui, capables de former des littérateurs, des poètes, des artistes chrétiens, égaux et même supérieurs aux païens. Je le prierai de dire si cette littérature, cette poésie, cette architecture ont une beauté propre et distincte de la beauté de la littérature et de l'art païen. Par exemple, je visite avec lui la Sainte-Chapelle de Paris, les cathédrales de Reims et de Cologne, et je lui demande : Trouvez-vous cela beau? — Oui, et très beau. — Nous passons de là au Partbénon et à la rotonde d'Agrippa. Je lui demande encore : Trouvezrvous cela beau? — Certainement. — Est-ce le même genre de beauté que vous avez admiré à Paris, à Reims et à Cologne? — Non. — Il -y a donc en architecture deux genres de beau essentiellement distincts.

« Voici la Vénus de Milo ou de Médicis. Est-ce beau?— Oui. — Voici la Madone du duc d'Albe ou la Vierge du B. Angelico. Est-ce beau? — A coup sûr,* et très beau. — Est-ce le même genre de beauté qui vous a frappé dans la Vénus? — Non, certes. — En peinture et en sculpture, il y a donc deux genres de beau essentiellement distincts.

« Nous lisons une page de Gcéron. La trouvez-vous belle? —Cela ne se demande pas. — Nous lisons une préface ou une instruction du Pontifical romain. Qu'en pensez-yeus ?

— Cest magnifique. — Pour le style comme pour Tidée, pour le fond comme pour la forme, est-ce le même genre de beauté que dans Qcéron ? — Ces deux pages se ressemblent comme le jour et la nuit. — ^Dans le style latin, dans la prose latine, il y a donc deux genres de beau essentiellement distincts.

c S. Thomas me tombe sous la main, et nous lisons la prose : Lauda, Sion, Salvatorem. Je demande encore à M. Foisset ; Est-ce beau ? — C'est magnifique. — J'ouvre ensuite Horace, et je lis : Mecenas, atavis édite regibus. Qu'en dites-vous? — C'est beau. — L'ode du poète de Tibur ressemble-t-elle, pour le fond et pour la forme, au chant de l'Ange de l'École ? — Non, à coup sûr ! — En poésie latine, il y a donc deux genres de beau essentiellement distincts.

«Cela posé, M. Foisset me permettra encore de lui demander s'il est plus utile, sous tous les rapports, de former sérieusement les jeunes chrétiens à la connaissance, au goût, à l'admiration de la littérature et de la poésie chrétiennes que de la littérature et de la poésie païennes? » (4)

M. Vabbé Garnne avait posé pour principe que la question du paganisme dans Féducation est identique à la question de V architecture du moyen âge et de la liturgie romaine; que la guerre part du même point, tend au même but, suit les mêmes phases, se soutient par les mêmes personnes et par les mêmes armes; que dom Guéranger et M. le comte de Montalembert ayant triomphé dans leurs luttes, il triompherait aussi dans la sienne. Il terminait donc sa thèse ainsi :

« Deux choses répondent que nous serons vainqueurs. La première) c'est la double victoire rempcu'tée sur le même point par l'architecture chrétienne et la liturgie romaine. La seconde, c'est que la bonne fbi où sont nos adversaires ne durera pas toujours. La plupart raisonnent des Pères de

(4) Voye» l'Univers du 21 juillet 1852.

TEglise, desaefiBs des martyrs, 4e tous les nonameols de notre littératme dirêtieuie sans les aToir jamais Ins. Cesl là un des fruits monstrueux de notre éducation. Force leur sera cependant de les lire. Or, il est impossible de les supposer assez nialheureux pour ne pas finir par admirer ce qui a été rd)jet de Fadmiration des plus grands hommes et des plus grands siècles. Dieu et le tonps f(»ontle reste. »

Nous répondons, avec M. F<HSset, qu*t7jf a tfmi» sorte de eonfiisûm dans ces idées, et que cette cause n'est nullement identique à celle de l'archilecture ogivale ou de la liturgie romaine. Dom Guéranger avait Rome pour lui, et M. Tabbé Gaume , en condamnant remploi des classiques païens , a contre lui les Papes et les conciles, le moyen âge et les Pères de FÉglise, qui l'ont autorisé. L'Eglise a adopté la latinité antique, die a encouragé la renaissance des belleslettres, elle n'a point d'architecture qui lui soit propre ; celle de ses basiliques a varié suivant les époques et les contrées , et bien que l'ardiitecture ogivale semble plus en harmonie avec le sentiment chréti^i, U ne s'ensuit pas que l'emploi des autres smt un contresens sacrilège. (1)

Nous répondrons encore, avec le savant M. Lenonnant, que la renaissance de l'architecture ogivale, malgré la phy> sionomie chrétienne qu'on lui donne aujourd'hui, ne fut pas

(1) c M. Gavme parle de rarchitectore do moyen âge. Il y en a plufiienrs^ L*arckiteclnre da siède de Chariemagne n^était pas «Ile du. siècle de S. Grégoire VII ; celle-ci, à son tour, n'était pas œUe du temps de S. Loois. L*nne des sept merreilles du moyen ^^ge, Téglise b&tie par & Hofues à Clony, avait pour élément générateur le plein cintre; elle rewemldait on ne saurait moins à la Sainte-Chapelle de Paris. J#. Gamme éxTOri-il que l'église de Cluny fut «a temple pmen ? Voila la Qoasnoii*

• Là comme ailleurs, il n*y a pas eu de soluiion de continuité. L^Eglise est une : celle qui priait dans les catacombes est bien celle qui plus tard a consacré à Dieu les basUiqaes, celle aussi qui a bèti les églises romanes, pois les églises bymotines, puis les églises ogivales, puis enfin Saint-Piene de Rome. Elle n'est pas plus païenne à la fin qu^elle ne le fut au commencement. Est-ce clair ?

à son début, après 1830, une inspiration chrétienne, mais purement artistique; que ce retour aux idées du treizième siècle s'accomplit d'abord complètement en dehors du clergé et même des laïques, dont le zèle chrétien Ta depuis si généreusement secondé, (i )

Ramenons toute cette question des belles-lettres et des beaux-arts du Christianisme à ses principes philosophique^; là se trouve une solution générale qui, nous le croyons, jettera un grand jour sur toutes ces difficultés , en démêlant les limites du vrai et du faux, qu'on a malheureusement confondues.

Il y a deux espèces d'art, l'art intérieur et fantastique, qui est dans la tête ou la conception de Tartiste, et l'art extérieur ou visible, qui est dans la manifestation de l'idée par la voix, par la plume, par l'archet, parle pinceau, parle ciseau et le burin. Le premier tient à la science, c'est dans les régions de l'idéal qu'il s'élabore; il est l'àme, l'inspiration, la vie du second, il lui imprime son caractère, sa couleur, sa spécialité. C'est avant tout de l'idée que l'art dépend; si l'idée de l'artiste est chrétienne, son art extérieur, qui la révèle, sera chrétien, et d'autant plus que l'instrument qui rend sa conception sera plus apte à l'exprimer.

n Certes, pour ma part, je préfère les églises (^vales ; mieux que toutes autres, selon moi, elles se prêteut à la méditation, au recueillement ; elles expriment admirablement Télan de Tâme vers le ciel. Mais faut-il pour cela réprouver Saint-Pierre de Ciuny, ou même Saint-Pierre de Rome ? Evidemment non; Togive, après tout, n'est qu'une forme. La forme a son importance ; qui le nie? Mais celte importance il ne faut pas Texagérer. L'ogive n*a pas, comme le signe de la Croix, la .vertu de chasser le diable. Quand nous n'aurions partout que des ogives comme au treizième siècle, le diable ne serait pas en peine du tout pour s'y nicher, et il ne s'en est pas fait faute à cette époque : il y avait des ogives dans le sérail de Frédéric II Barberousse, cet indigne contemporain de S. Louis ; il y en avait dans le palais de Phiiippe-le-Bel. » Lettre de M. Foisset à M. le Rédacteur en chef de V Univers, ^oyez CVnivers du 19 août 1852.

(1) Le Correspondant^ du 25 août i852«

Rappelons-nous les vers de La Fontaine sur l'inspiration de Tartiste :

Un bloc de marbre était si beau Qu^uii statuaire en fit Templette.

Qtt^en fera, dit-il, moo ciseau ?

Sera-t-il dieu, table ou cuvette ?

Il sera dieu I

11 en sort un Jupiter. Que cet artiste eût été cbrétien, il en serait sorti un Christ, ou une Vierge, ou un Moïse ^ et plus ridée de cet artiste aurait été chrétienne, plus sa statue aurait été chrétienne aussi.

Donnez donc des idées chrétiennes aux artistes, et vous aurez des arts chrétiens, une littérature , une musique, une peinture et une architecture chrétiennes, sans leur faire changer d'idiome, de notation musicale, de couleur ou de compas. Esther et Phèdre sont du même poète et dans la même langue. Augustin, rhéteur et manichéen, devint saint évéque, et son éloquence fut chrétienne dans le même latin. S. Grégoire de Nazianze et Julien l'apostat, condisciples aÂthèneSy étudièrent la même grammaire, et sortirent de ia même école avec la même langue, avec les mêmes règles d'éloquence^ ils eurent cependant deux littératures différentes, l'une chrétienne et l'autre prenne.

Voilà des notions élémentaires qu'il est inutile de suivre dans tous leurs détails^ car nous ne pensons pas que personne puisse douter de l'influence de l'idéal sur la forme extérieure qui le manifeste. Bornons-nous ici à la solution des difficultés proposées par M. l'abbé Gaume dans son dialogue avec M. Foisset.

Oui, la Sainte-Chapelle de Paris, lescathédrales de Reims et de Cologne ont une beauté qui n'est pas celle du Parthénon et de la rotonde d'Âgrippa*, et cette beauté est dans l'idée. Les temples grecs ont une beauté profane ou pour mieux dire naturelle, qui est l'expression d'une loi de la na-

ture, d'un idéal poétique, indépendant de toute croyance ; et c'est leur destination, c'est la pensée de l'architecte qui les a rendus païens. Ce premier genre de beauté naturelle se trouve aussi dans une basilique ogivale, qui, de plus, a sa beauté religieuse dépendante de l'idée chrétiennne qu'elle a rendue. Mettez cette idée chrétienne dans rarchitecture grecque, et elle aura aussi sa beauté reUgieuse.il ne restera plus qu'à décider laquelle des deu^ structures est la plus apte à la manifestation des sentiments que le Christianisme inspire ; et nous choisirons l'une sans anathématiser l'autre.

Entre la Vénus de Milo ou de Médicis et la Madone du duc d'Albe ou la Vierge du B. Angelico la différence de beauté est morale ; et cette beauté tient encore à l'idéal , et wm pas à la nature du style païen ou chrétien. Une vestale et une vierge chrétienne ont deux beautés différentes, quoique la nature ait fait ces deux femmes d'après les mêmes lois ; mais la pensée de l'une est païenne, et son expres^on l'est aussi; la pensée de l'autre est chrétienne, et c'est là ce qui lui donne les grâces modestes du Christianisme.

Le latin des Vicaires de Jésus-Christ est le même que celui de Cicéron; mais leur pensée n'est pas la même : voilà pourquoi leur littéraUire diffère, bien que leur grammah^ soit commune. C'est avant tout l'idée qui fait le caractère de l'éloquence et qui lui donne son genre spécial de beauté; ce n'est ni le vocabulaire ni la syntaxe. Le R. P. Lacordaire et Lamartine puisent leurs mots dans le même dictionnaire de l'Académie , ils suivent la même syntaxe, et l'éloquence du célèbre Dominicain est chrétienne , celle du poète ne l'est pas. U est vrai que la science du Christianisme a enrichi la langue grecque et la langue latine d'expressions et de couleurs nouvelles pour rendre des idées et des sentiments inconnus aux Grecs et aux Romains ; mais elle n'a pas changé la nature même de leurs idiomes.

La Religion du Christ ne devait pas anéantir les langues qui

ont servi à la prédication de l'Evangile (1). Elle venait redresser, perfectionner l'humanité, et non pas la détruire. Or, la langue des peuples anciens, leur goût littéraire sont l'héritage de l'humanité, et non du paganisme. Il en est des beaux-arts et de leurs règles comme delà philosophie et des lois de àa logique : ce sont des dons duciel que les générations se transmettent plus ou moins intacts. Le beau tient au ATai, et le Christianisme ne devait pas plus répudier la poésie des Grecs que les vérités qu'ils avaient conservées. Ne disons plus que le bon goût fut païen aux siècles de Périclès et d'Auguste : il était humain, voilà tout; et c'est à ce titre que les saints Pères l'ont étudié , que les Vicaires de Jésus- Christ l'ont réveillé dès le quatorzième siècle et le quinzième, laissant de côté son application, qui seule était païenne.

La primitive Eglise prit dans les rites anciens ce qui appartenait aux traditions du genre humain, l'eau lustrale, les flambeaui, l'encens, sans se confondre avec le paganisme, qui les avait adoptés. Les martyrs employèrent dans les inscriptions de leurs tombeaux les symboles antiques dont les païens avaient abusé et qu'ils semblaient même s'être appropriés : c'était rendre à la vérité son langage. Sur leurs pierres sépulcrales ils mirent des Orphées, des dauphins, des palmes, des couronnes, parcequele genre humain avait fait de ces figures des expressions imagées de triomphe sur les passions, de salut, de victoire , d'immortalité.

L'architecture grecque ne fut pas l'œuvre du paganisme,

(1) « Chose singulière 1 a dit fort à propos M. Lenormant, l*liomme a sans cesse la tentation de réformer Tordre de la Providence. Dieu a voulu que Fart du langage fût longtemps à se polir au service d'idées imparfiiites, et par conséquent plus faciles à eiprimer que les idées abruptes de la Religion. Quand la loi nouvelle s>8t répandue dans le monde, elle a trouvé à sa disposition des instruments admirablement perfectionnés , et ces dépouilles de l'Egypte lui ont servi à la soutenir au milieu du désert d'un monde corrompu.» Le Correspondant du 25 août 4852.

mais de Tesprit humain. Ptûdias était homme; sa statuaire appartient à Thumanité, comme ]a poésie d'Homère et de Virgile. Il n'y eut de païen dans les chefs-d'œuvre des païens que l'idée qui les consacra au culte des dieux, et qui de Texpression de la vérité fit celle du mensonge.

Cette distinction générale établie entre l'idéal, qui est rame des beaux-arts, qui leur donne leur caractère religieux, et leurs formes extérieures, qui sont indifférentes en elles-mêmes , passons aux conséquences pratiques que réclame la polémique actuelle.

On peut prendre la latinité des païens sans prendre leur idéal mythologique, étudier la perfection de leurs formes littéraires en renonçant aux idées qu'elles expriment. C'est ce qu'on aurait dû faire depuis la Renaissance, et on ne l'a pas suffisamment fait^ car l'idéal païen a presque toujours dominé dans notre poésie française. Il y a eu divorce entre le vrai et le beau, entre le Christianisme et les poètes, qui, au lieu de servir la Religion révélée en célébrant, en popularisant ses héros et ses vertus, sont demeurés les chantres et les panégyristes du vice et des fables. Nous avons déjà dit ce que leur inspiration avait perdu à ce contresens social (4 ). Ici c'est le côté religieux de la question qu'il faut envisager.

Tout littérateur et tout artiste chrétien doivent travailler à rendre au Christianisme l'éloquence de la poésie et des beauxarts qui lui est échappée. Nous y travaillerons dans les collèges en vivifiant la foi des générations naissantes, en y mettant la pensée chrétienne au dessus de toute pensée, le beau chrétien au dessus du beau profane. C'est un devoir, et c'est chose facile.

C'est un devoir, dans les classes de grammaire, de séparer l'idée païenne de la forme grammaticale qui Ta rendue, de montrer que les païens ont abusé du plus beau des langages

(i) Ci-dessus, p. 166 et 167.

pour exprimer les plus folles erreurs^ ({u*on doit, suivant l'expression des saints Pères, restituer à la vérité ces dépouilles de rÉgypte conquises par la Croix-, qu'on peut renoncer à l'idée sans répudier la langue^ qu'il faut faire en cela ce qu'ont fait les Papes, qui se sont servi de la langue de Gcéron dans leurs lettres encycliques , ce qu'a fait l'Église pour le catéchisme du concile de Trente, lorsqu'elle chargea ses meilleurs théologiens de le penser et quatre élégants latinistes de récrire (i). Nous réveillerons l'ardeur des élèves pour une langue que l'Église s'est appropriée dans ses conciles, dans ses décrets, dans ses écoles théologiques, en leur faisant remarquer que la splendeur du Christianisme en dépend; qu'il y a cette différence entre les anciennes écoles des contrées catholiques et celles des contrées protestantes, que les premières ont cultivé la latinité de Cicéron et de Virgile avec plus d'amour et de succès que les secondes, qu'en fait de latin poétique et littéraire l'Allemagne ne peut rivaliser avec l'Italie et la France. (2)

C'est un devoir, dans les classes d'éloquence et de poésie, de faire comprendre qu'il n'y a de beau que le vrai ; que la langue grecque et la langue latine ne sont belles que parceque leur syntaxe repose sur les lois de l'esprit humain \ que ce n'est pas le polythéisme, mais la civilisation des siècles de Périclès et d'Auguste qui a perfectionné le goût des

(1) Ces quatre latinistes choisis par S. Charles Borromêe et le cardinal Sirlet, son collègue dans la surveillance de ceUe œuvre éminemment catholique, furent Muzio Calino, Silvio Antoniano, Pierre Galesini et Jules Poggiani. L^ouvrage était entre leurs mains quand le saint cardinal de Milan écrivit au cardinal Hosius, le 27 décembre I56A, que le catéchisme commandé par le concile de Trente était achevé pour la partie doctrinale, mais qu*on s^occupait de sa forme littéraire. î\ disait donc, en parlant des quatre latinistes : Quem nunc perpoliunt.,» ut quum exirema manus ae^ eenerii, opuê eoneinniu» atque perfectiuê evulgetur. (Sûi catechismi mo^ demi, Saggio eritico^teologUo de Vabbate F. Guêta , p. 58. Foligno, 1793.)

(2) Piéceê juêiifUative», u' h.

Grecs et des Romains; que chez eux la décadence des mœurs causa la perte du goût 5 qu'étudier dans leurs chefsd'œuvre les lois de la poésie et de l'éloquence ce n'est qu'étudier l'humanité à ses grandes époques; mais qu'il est absurde de transporter dans les nations chrétiennes un idéal païen.

C'tôt un devoir, dans les cours de philosophie, de montrer que la science est l'âme de l'art, et l'art une simple manifestation de la science ; qu'entre le vrai et le beau visible est la parenté qui se trouve entre la lumière et sa si^endeur diversement colorée; qu'il ne peut pas plus y avoir d'art, quel qu'il soit, sans science et sans idée que de discours et de phrase sans pensée ; que si par conséquent la science chrétienne est au dessus de toute science, l'art chrétien est au dessus de tout art.

L'art, manifestation de la sei^fice, est de plus son apostolat, puisque c'est lui qui la révèle, qui la rend accessible, attrayante et populaire. C'est donc un devoir de ramener à la science chrétienne les beaux-arts, qui lui ont échappé pour se faire les apôtres de la volupté et du mensonge.

Montrons à nos élèves, eu toute occasion, la vanité de cette poésie païenne qui sonne creux lorsqu'elle est sans vérité; la misère de cette poésie sensudle qui est en contradiction avec l'Evangile; la prévarication de ces poètes et de ces artistes qui, au lieu de persuader le vrai et le bon, se sont faits les peintres séduisants de l'erreur et du vice.

Cette thèse nous sera facile à développer et à faire comprendre dans un collège : la conscience y est pure, la raison y est droite , la foi y est vive. Mais, une fois sortis de l'enceinte religieuse de nos gymnases, nos élèves passeront dans un milieu d'idées et de sensations tout autres. Purifier, rectifier la littérature des collèges n'est pas assurer celle monde; c'est là qu'il faudrait une révolution gigantesque, et là elle n'est pas facile.

Le siècle héritier du concile de Trente essaya ce mouvement dans ses collèges, où les sujets de composition furent presque tous chrétiens, et ne réussit pas à le faire passer de sa poésie classique dans la poésie des nations. Nous devons y travailler cependant, et avec courage; mais c'est l'œuvre des écrivains que le Christianisme inspire autant que celle des instituteurs de l'enfance. Que ceux-ci préparent dans les collèges des artistes chrétiens ; que ceux-là, dès maintenant, préparent dans le monde la voie à ceux qui les suivront ; que, dès maintenant, ils fassent un public à l'art chrétien, en le faisant aimer.

L'âme chrétienne de M. le comte de Montalembert et de quelques autres artistes nous a fait comprendre le beau céleste de l'architeclure ogivale, née dans les siècles de foi- Pourquoi désespérer de faire apprécier les beautés de la pensée chrétienne dans des siècles longtemps crus barbares, et dont l'histoirç va réhabilitant de jour en jour le génie chrétien? La France aujourd'hui estime la poésie de Dante, toujours admirée, il est vrai, en Italie, mais que Boileau ne comprit pas. Il y aura cependant une différence essentielle à admettre entre l'architecture ogivale du treizième siècle et sa latinité.

Cette généreuse époque, assez vigoureuse pour créer une architecture presque à la hauteur de ses dogmes, ne le fut pas assez pour se faire une éloquence latine digne de ses basiliques. Elle suivit en cela le progrès naturel des choses. L'architecture répond au premier besoin de l'homme -, l'art plastique qu'elle éveille fut partout et toujours le premier né des beaux-arts. Ajoutons qu'une cathédrale, étant faite pour le peuple, devait être éloquente et poétique, tandis qu'un traité théologique, étant fait pour les écoles, pouvait ne parler ni à l'imagination ni au cœur. Le treizième siècle eut l'éloquence de la raison, qui va par syllogismes, l'éloquence d'Aristote, qui fut son maître. Mais c'est le peuple qui fait

les langues, ce n'est pas Fécole des logiciens. Ne dites donc pas que le siècle de S. Louis, ayant excellé dans la dialectique et dans Fart des édifices sacrés, dut également exceller dans Fart chrétien du langage. C'est changer de thèse; c'est, comme on disait au temps de S. Thomas» passer de génère ad genm.

Etudions donc l'architecture du moyen âge, et reproduisons-la sans nous croire obligés à reproduire salatinité. Dans la littérature des saints Pères prenons l'idée -, dans celle des Grecs et des Romains prenons la langue, qui n'est pas païenne, mais grecque et romaine, cherchons-y les lois du goût, qui n'appartient ni au paganisme , ni même à Rome et à Athènes, mais à l'humanité. Ce dernier mot résume toute la partie philosophique et littéraire de la polémique actuelle, et c'est lui qui restera.

Quant à la partie morale et pratique des débats soulevés sur Tusage des classiques païens , voici une sentence dixhuit fois séculaire qui survivra aux ana thèmes lancés,, depuis un an, contre les anciens programmes. Dans un enseignement où la doctrine chrétienne est tout, où la pensée chrétienne explique tout, la question des modèles littéraires est une question de littérature, et non de religion^ c'est le goût qui détermine le choix, le nombre et la place des classiques païens et des classiques chrétiens 5 c'est la conscience qui les eccpurge, qui les interprète, comme dit le P. Jouvency, de façon que les auteurs, même profanes et

païens, deviennent tous des prédicateurs de JÉSUS- CHRIST.

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