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Qui contestera même que c'est à ln connaissance de l’anglais que bien des jeunes gens devront de gagner leur subsistance journalière et, plus tard, celle de leur famille ?
Loin de moi cependant la prétention de vouloir trancher le litige qui se poursuit entre les tenants des méthodes actuelles et les réformateurs du jour : je laisse cette solution aux hommes de l’enseignement, aux directeurs autorisés de nos maisons d'éducation, à tous ces dignitaires de l'Église et de l'État chargés de voir, suivant les instructions du Saint-Siège, à ce que notre enseignement ne le cède en rien à l’enseignement fourni aux jeunes vens des autres nationalités.
Quel besoin y a-t-il, d'ailleurs, de trancher cette controverse quand la question se réduit à ce simple point : quelle est la meilleure méthode à suivre pour former les hommes qu'il faut à notre état de société ?
Que l’on arrive à ce résultat par des moyens nouveaux si la chose est nécessaire (1), où que l’on continue à bourrer (2) l'esprit de nos jeunes gens de grec, de latin, de sciences abstraites, si cela est indispensable, il importe peu à ce discours.
(1) Je dis si la chose est nécessaire, ce qui fait assez entendre que je ne capitule pas encore devant les modernes, si forts que me paraissent leurs arguments.
(2) Bourrer n’est pas le mot juste ; car on ne peut pas dire précisément que nos collégiens soient surchargés de grec et de latin à la fin de leurs études. Mais ce que l'on peut dire, c'est qu’ils sont encore plus pauvres de langues vivantes et de sciences.
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Il ne faut pas cependant oublier que les nécessités de la vie moderne ne sont pas les mêmes qu'au temps jadis.
Si autrefois on avait recours au grec et au latin dans une si large mesure, c’est que ces langues ne pouvaient pas être remplacées plus utilement et que chaque nation, je dirai chaque province renfermée chez elle, n'éprouvait aucun besoin de parler les langues étrangères, en voie de formation.
Mais aujourd'hui qu'il n'existe plus d'espace entre les peuples, que le télégraphe, le téléphone vous font parler à un citoyen de l’autre hémisphère avec autant de facilité qu'autrefois au voisin, il faut posséder les langues vivantes. C'est une nécessité pour lindividu comme pour les peuples qui entretiennent entre eux un commerce journalier d'affaires et de relations sociales, grâce au rapprochement si étroit opéré par les chemins de fer ou la navigation rapide.
Si autrefois on s'appliquait si spécialement aux études abstraites, si on se laissait absorber par les hautes sciences de la métaphysique, c'est que les sciences physiques appliquées aujourd’hui dans tous les usages de la vie n'étaient encore qu’à leur état embryonnaire. Les découvertes modernes n’en avaient pas fait un champ incommensurable d'études, d'expériences et d’xploitation usuelle journalière, comme ont frit Edison, Tesla, qui sont en train de révolutionner l’état du monde physique et d'appliquer, de concentrer sur deux ou trois points principaux, le travail et la vie de l’homme.
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Ne croit-on pas qu'un jeune homme assez au fait de ces sciences d'application usuelle et maitre des deux lungues qui dominent dans les affaires du monde,— au moins de notre monde,— ne sera pas mieux préparé aux luttes de la vie qu'un helléniste raffiné ? (1)
Oui, assurément : si d'ailleurs, chez lui la base même de l'éducation est large et solide ; si le carnctère a été fortement trempé, la volonté assouplie par le travail et la contrainte, dompté par l'exercice de chaque instant à envisager la vie comme nn devoir envers soi-même, envers Dieu et la patrie.
C'est bien le trait dominant, sinon unique de toute éducation ; le reste, comme l'acquisition des sciences, quelles qu'elles soient, et des langues mortes on vivantes, ne peut venir qu'en second lieu.
C'est à ce résultat merveilleux de la formation de l’homme moral et intellectuel, œuvre de véritable création, que vous tournez vos eftorts, Messieurs les professeurs, et c'est à être des hommes, Messieurs les élèves, que vous rapportez toute votre application.
Durant huit années d'études, les formateurs de la jeunesse s'efforcent principalement à inculauer au jeune homme l'esprit de discipline : ils exercent sa volonté par un entrainement constant qui en fait à la longue un outil souple, malléable et résis-
(1) Un helléniste qui ne sera qu’'helléniste. Car évidemment, si, avec assez de latin et de grec, il possède l’instruction pratique nécessaire, il sera outillé et armé pour la lutte de la vie.
tant à la fois, toujours prêt à servir dans les diverses conjonctures de la vie.
Tout. dans cette maison, respire l'odeur du respect à l'autorité et de l'obéissance: deux sciences et deux devoirs qui préparent dans l'obscurité les orandes carrières et les commandements souve rains,
Apprendre à se contraindre, à se priver de ce petit plaisir, se passer de ces caprices enfantins ; apprendre à se taire longtemps sans y être contraint par la punition, bien entendu, eest apprendre à éviter, plus tard, les grands écueils de la vie, et ce simple silence qu'on vous impose, à temps et à contretemps, croyez-vous parfois, €’est l'apprentissage de la réflexion, l'habitude du recueillement qu'on imprime chez vous, par conséquent la pratique de la méditation, qui est indispensable pour donner naissance aux déterminations sérieuses dont dépendra le sort de votre carrière.
Ce silence même, que vous observez avec plus où moins de satisfaction intérieure, 1l vous enrichit puisqu'il est d'or! Combien de fortunes, politiques entre autres, acquises à se taire ! Combien d'autres vaspillées à trop parler:
Vous voyez comment cette simple pratique du silence peut contribuer à votre bonheur, et il est fort regrettable, vraiment, qu'on ne trouve pas en dehors d'ici quelque maitre vigilant de silence pour nous empêcher, à l'occasion, de parler trop fort ou de parler du tout,
Par malheur, on ne connait pas la discipline du silence dans le monde, où c'est un bruit assourdis-
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sant, un bavardage sans fin, ani conduit trop souvent à la confusion des idées les plus claires et au renversement des choses les plus dignes du respect,
La formation du caractère, vous l’obtenez encore par le travail lent, persévérant et obscur.
On a dit cent fois que ce ne sont pas les plus grands talents du eollèce qui réussissent le mieux dans le monde. Non, ce sont les volontés les plus viriles, ce sont les caracteres les plus trempés à sec par l'habitude de se vaincre, de se dompter.
Les vieux dictons ne se trompent pas parce qu'ils sont nés de observation la plus profonde et la plus suivie de la nature de l'homme, et aussi, jamais on ne pourra trouver de parole qui exprime mieux que l'abstine et susline des anciens la pratique de la vertu sous toutes ses formes, de la vertu cachet du caractère qui fait éclater la grandeur de l'homme et du chrétien.
Les collèves ne sont pas des fabriques de latinistes, d'hellénistes où de métaphysiciens transcendants : ils sont de véritables fabriques d'hommes forts, pourvus de l'outillage le plus parfait possible pour le travail quotidien qui donne le pain quotidien, pour la lutte quotidienne qui amene les revers ou les succès quotidiens dont la chaine, plus on moins longue, compose pour chacun la vie féconde ou le pitoyable avortement d'une carriere brisée par l'insuffisance du caractere.
In'y a que les forts qui survivent, apres tout, et on apprend à être fort au coilège, sans qu'il soit absolument nécessaire d'y remporter les premiers prix de sa classe,
Nous vous donnons nos enfants, Messieurs les éducateurs, pour en faire des hommes capables de se créer une position dans la société, de se débrouiller, comme on dit, et d'occuper au besoin les postes les plus élevés et les plus responsables de la patrie: Vous devenez de véritables créateurs, et c'est de vous que nous attendons cette rénovation nécessaire de Fenfant qui doit le jeter dans la société formé, trempé et prêt à toutes les luttes.
On vous confie ces chers petits êtres apres les avoir souvent amollis, déformés par les vâteries de la inère, les mignardises de la tendresse paternelle.
C’est sur vous qu'on s'en remet pour redresser le pli défectueux, pour reprendre à neuf ce modelage trop hâtit, trop imparfait. C'est uniquement sur vous que l'on compte p ur entreprendre la complète éducation de nos enfants, et sûrement nous ne tenons pas à les ravoir orands clercs et ferrés sur toutes sortes de sciences, mais nous tenons à les retirer de vos mains, prêts à gagner leur vie et à devenir la joie de la famille, Fhonneur du pays.
Mais, si vous formez l'individu, l'homme fort, connaissant ses devoirs envers Dieu et envers lui-même, habitué à les remplir, il vous appartient encore de former le citoyen, l'homme de la patrie.
C'est dans ce jeune cœur qui recevra toutes les empreintes, €est dans ce tendre esprit qui subir toutes les impulsions premieres qu'il convient aussi de donner l'éducation du civisme appliquant au eôté moral et au caractere plutôt qu'au côté métaphysique de l'enfant,
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Vos élèves doivent nous revenir prêts à toutes les luttes d'ordre publie.
Dans l'exercice de leur profession, de leur état même le plus modeste, le citoyen que vous avez formé ne peut méconnaitre ses devoirs envers la patrie et oublier de les traduire dans les actions de sa vie.
La société n'attend pas que vous nous formiez beaucoup de grands hommes, ce serait fort enconibrant, ni de célèbres latinistes où d'étonnants hellenistes : nous savons bien, d'ailleurs, qu'il n'y a aucun danger de ce côté, et que le bagage de ces lanœues ne pourra Jamais entrainer nos étudiants au fond des eaux du Saint-Laurent,
Elle attend simplement des homimes de vous, des hommes armés pour la bataille publique comme ils doivent l'être pour la lutte de leur vie propre, de leur strnggle for Life, de ce primo vivere qu'il n'est au pouvoir de personne de faire rayer des conditions premières de la vie, parce qu'il en est la plus pressante comme la plus absorbante préoccupation.
Mais une fois réglée, cette obligation du travail pour la subsistance, chaque sujet que vous nous adressez, qu'il ait parcouru son cours d'études coniplet, où que vous l'ayez égrené dans le champ social avant ln tin de ses études, devrait être bien impréoné des devoirs qui l'attendent dans le vaste champ du labeur et du dévouement pour lt patrie connune.
Je ne parle pas ici des devoirs de aitoyens catholiques tenus en honneur de démontrer l'excellence de notre foi par la qualité des fruits qu'elle produit.
J'abhorre tout ce qui peuë sentir le sermon chez le laïque, et ce n’est pas devant cette réunion de prélats et de prêtres illustres que je devrais me risquer sur ce terrain pour la première fois de ma vie : mais, homme publie et me plaçant au simple point de vue de l'économie politique, je dis que les jeunes œens que vous formez, Vous devez les former en ne perdant jamais de vue les devoirs publics qu'ils ont à remplir comme catholiques, s'ils veulent faire honneur à leur race.
Nous traversons une phase décisive, toute de transition pour la vie ou la mort de notre groupe de population canadienne.
C'est de ces jeunes gens qui se forment actuellement que la patrie attend le salut, un trop grand nombre parmi la génération actuelle se préoccupant de tout autre chose que de l'agrandissement de notre influence et de notre prestige national.
Quel est le devoir de nos compatriotes élevés dans nos maisons d'éducation ?
C’est de se rendre forts sur tous les terrains qu'on nous dispute avec acharnement, là OÙ nous étions les maitres indisputés il y a vingt ans, et
d'où lon nous repousse quand nous y avons des
droits incontestés,.
Vos élèves doivent apprendre à s'affirmer dans toutes les revendications nationales : ce sont eux qui auront à récolter les fruits gâtés que trop de mollesse, de lnisser-faire, de relâchement ont laissés se produire et se propager dans nos mœurs publiques.
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C’est là le grand devoir public à accomplir.
Qu'ils cèdent dans les questions de détails ou d'application, je concois cela: dans les choses essentielles à notre vie nationale, non, jamais.
Que là ils soient des hommes forts, mais non des provocateurs : c'est ce que le travail de la réflexion, du silence et de la méditation leur apprendra ici même,
On ne leur demandera pas du bruit, du tapage, de la réclame dans leurs succès : l’homme véritable qui finit par commander dans son état est celui qui se prépare “dans l'ombre et le silence,” à dit Frédérie Ozanan.
Les plantes qui produisent les plus belles fleurs, aux nuances vives et chatoyantes, au parfum odorant, sont celles que lon confie d'abord à l’'obseurité et auxquelles on ménage peu à peu Îles rayons du soleil.
Mgr Satolli, devenu depuis le cardinal Satolli, disait à une réunion de jeunes gens : “The best of works have been of slow growth,” et l'un des grands capitaines de la France moderne, le mnaréchal Bugeaud, aimait à répéter : “ La volonté est tout chez l'homme, Ja ténacité tient lieu de génie, et l'effort sans cesse répété mène plus vite au but que les ressorts des facultés les plus hautes.”
Arrivé à un âge où l'on n'a plus le droit d'envisager la vie autrement que comme un devoir, je me permets de dire peut-être trop ouvertement ma facon de penser sur l'objet de votre éducation. J’entrevois les périls qui nous menacent et Je ne
puis m'empêcher de répéter avec bien d'autres, à la vue d’un horizon chargé de nuages : “ Voyons à ce que la nation ne s'effondre pas dans le danger suprême qui la menace.”
S'il y a le struggle for life pour l'individu, il y à également le struggle por life pour chaque nation et pour chaque groupe de population qui a droit de vivre de sa vie propre dans une nation. Et partant de ce point de vue, permettez-moi de vous dire que nous attendons tout de l'éducation de la jeune cénération qui pousse dans nos collèges,
En rien le Canadien-Français sortant de nos collève: neo ‘rait être inférieur, S'il n'a pas, offertes à ses ettorts, les mêmes facilités d'établissement que son sondisciple de langue anglaise, dans les banques, les assurances, les chemins de fer, il doit se rendre capable d'occuper tous les postes dans les grandes exploitations industrielles et agricoles, où tout se réduit maintenant à des procédés scientifiques de la chimie ou de la physique.
Dans nul art, mécanique où intellectuel, le Canadien-Francais ne devrait le céder à son camarade anglo-saxon; dans les professions on ne peut se plaindre de son infériorité, quoiqu'il ne puisse compter sur des clientèles aussi avantageuses ; mais, par ses qualités d'ordre, de travail et d'éparune, rien ne devrait l'empêcher d'être l'égal, en influence, de son collègue anglais.
Dans ce Dominion du Canada où nous jouissons de tous les biens de la patrie, nous n'avons pas le droit de nous fermer les veux à l'évidence, de nous
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croiser les bras et de rester indifférents à ce qui se passe autour de nous,
Au contraire, c'est un devoir impérieux que la patrie et la religion exigent de nous, que nous nous rendions compte, que nous. envisagions la situation, quelle qu'elle soit, en hommes de cœur, et que nous ne reculions devant aucune tâche.
Poignée de Canadiens de descendance latine qu'on croirait noyée par les millions de Saxons qui nous entourent, nous avons besoin, pour rester quelque chose, d'un double effort : celui que se doit chaque homme dans la vie privée, et celui que nous devons poursuivre dans In lutte internationale contre tous les désavantages qui nous barrent le chemin.
Deux voies s'ouvrent devant nous comme groupe distinct de la nation canadienne: laisser faire, laisser dire, tout endurer: où nous redresser eourageusement pour garder notre place, l'agrandir et nous mettre au-dessus de tout péril fatal, au moins en œ qui touche à notre vie politique et reloieuse.
Dans le passé nos ancétres ont résisté et ils ont réussi à reconstituer la province française créée par la France essentiellement catholique du 17e siècle.
La lutte se faisait sur le terrain des droits eoustitutionnels, des libertés politiques : ais aujourd'hui la lutte est déplacée, et quoique les libertés populaires ne se conservent qu'au prix de l'éternelle vigilance, il faut admettre que, entourés, pres-
ses de toute part par l'élément anglo-saxon, nous avons à soutenir la lutte sur le terrain de l’influence matérielle, de la fortune, de la richesse qui semble être tout aujourd'hui dans l'existence des peuples libres,
La finance, les affaires ont pris I place des discussions théoriques, et c'est maintenant dans cette nouvelle arène toute de paix, que les Canadiens sont tenus de rivaliser,
Que serons-nous dans cette nouvelle lutte ?
Ce que nous feront les jeunes générations du Jour, les enfants que vous êtes à former, Messieurs les professeurs, les hommes que vous êtes appelés à façonner actuellement,
Et dans ce combat pacifique, le grec et le latin ne sauraient seuls nous suffire (1) Les victorieux ne seront autres que ceux qui, à beauconp de connaissances pratiques, soit des langues dont on se sert chaque jour, soit des sciences usuelles dont l'application révolutionne le monde, joindront la fermeté du caractère, l'habitude du travail OpIniâtre, l'ambition légitime profondément ancrée au cœur d'être quelque chose pour son pays : enfin
(1) C’est bien 1à mon idée. Je ne dis pas que le grec et le latin sont inutiles : au contraire, j'adimets leur haute utilité, qui leur assure pour toujours une place d'honneur dans nos études classiques. Mais je dis qu'il faut y joindre les connaisances pratiques qui sont indispensables aujourd’hui pour une instruction sérieuse. Tout cela est si simple et si modeste, que vraiment je me demande s'ilest nécessaire encore d'exprimer une vérité si banale.
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