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II

526 PEAU d'aNK.

On ne croira jamais , unt elle est effrojaUe, Qu^elle renferme rien de beau.

La princesse, ainsi travestie, De cliez la sage fée*à peine fat sortie, •Pendant la- fraîcheur du matin.

Que le prince , qui pour la fête jDe son heureux hymen s^appréte ,

Apprend , tout effrayé , son funeste destin.

n n'est point de maison , de chemin, d^avenue^ Qu'on ne parcoiure promptement ; Mais on s'agite yainemcnt ,

On ne peut deviner ce qu'elle est devenue.

Partout se répandit un triste et noir chagrin ; Plus de noces , plus de festim , Plus de tartes , plus de dragées :

Les dames delà cour, toutes découragées,.

N'en dînèrent point la plupart ;

Mais du curé , sur-tout, la tristesse fut grande. Car il en déjeuna fort tard , ^

Et , qui pis est , n'eut point d'offrande.

L'infante cependant poursuivait son chemin.

Le visage couvert d'une vilaine crasse ; A tout passant elle tendait la main ,

Et tâchait , pour servir , de trouver une place ;

Mais les moins délicats et les plus malheureux,

La voyant si maussade et si pleine d'ordure,

fié voulaient écouter ni retirer chei eus

PI AU d'à NE. Sa7

Une si sale créature.

Elle allad(mchieiiloiii,bienloiD,encor plusloin. Eii6n elle arriva dans une métairie , Où la fermière avait besoin D'une souillon dont Tindustrie - Allât jusqu'à savoir bien laver des torchons

Et nettoyer l'ange aux cochons. On la mit dans un coin au fond de la cuisine , Où les valets , insolente vermine , Ne faisaient que la tirailler , La contredire et la railler :

Us ne savaient quelle pièce lui faire , La harcelant à tout propos ^ Elle ëtait la butte ordinaire De tous leurs quolibets et de tous leurs bons mots. Elle avait 1^ dimanche un peu plus de repos ; Car , ayant du matin fait' sa petite affaire , Elle entrait dans sa chambre , et tenant son

huis dos y Elle se décrassait, puis ouvrait sa cassette , Mettait proprement sa teilette .

Rangeait dessus ses petits pots.

Devant son grand miroir, contente et satisfaite, De la lune tantôt la robe elle mettait , Tantôt celle où le feu du soleil éclatait.

Tantôt la belle robe bleue Que tout Tazur des cianx. ne saurait ^aler,<

TizS p£Au dVns.

Avec ce chagrin seul que leurtratnftiite queue Sur le plancher trop court ne pouvait sVtaler, Elle aimait à se voir jeune,Ternieille et hlanche, Et plus blanche cent fois que nulle autre n^était.

Ce doux plaisir la sustentait , Et la menait jusqu'à Pautre dimanche.

•Toubliais de dire en passant ,

Qu^en cette grande métairie,

D'un roi magnifique et paissant

Se faisait la ménagerie ;

Que là , poules de harharie ,

RAles , pintades , cormorans ,

Oiseaux musqués , canepetiérei , Et mille autres oiseaux de bizarres manières ,

Entre eux presque tons différéns , Remplissaient à Penvi dix cours toutes enti(:re& Le fils du roi , dans ce charmant séjour Venait souyent, au retour de la chêsse.

Se reposer, boire à 1» glace

Atvc les seigneurs de sâ cour.

Tel ne fut point le beau Céphale:

Son air était royal , sa mine martiale , Propre à faire trembler les plus fiers bataillons. Peau d'Ane de fort loin le vit ayec tendresse » Et reconnut , par cette hardiesse ,

Que sous sa crasse et ses haillons.

Elle gardait le cœur dhine princesse. .

Qu^il a Pair grand , quoiqu'il Paît négligé !

Qu^il est aimable , disait*elle ^

Et que bienheureuse est la belle

A qui son cœur est engagé I D'une robe de rien s'il m'ayait honorée ^

Je m'en trouverais plus parée

Que de tontes celles que j'ai. Un jour le jeune Prince errant à l'arenture^

De basse-cour en basse-cour ,

Passa dans une allée obscure , Où de Peau d'Ane était l'humble si-jour.

Par hasard il mit l'œil au trou de la serrure»

Comme il était fête ce jour , Elle avait pris unejrieh'e parure ^

Et ses superbes vétemens , Qui , tissus de fin or et de gros diamans , Egalaient du soleil la clarté la plu» pure.

Le Prince , an gré de son désir ,

La contemple , et ne peut qu'à peine ^

En la voyant, reprendre haleine ^

Tant il est comblé de plaisir.

Quels que soientles habits,la beauté du visage»

Son beau tour , sa vive blancheur

Ses traits fins, sa jeune frakheur

Le touchent cent fois davantage ;

Mais un certain air de grandeur ^ Plus encore une sage et modeste pudeur.

33o PEAU D^ANB.

Des beautés de son ame assure tëmoignag« ^

S''emparérexit de tout son cœur.

Trois fois dans la chaleur du. feu qui le transporte, n voulut enfoncer la porte ; Mats croyant voir une divinité , Trois fois par le respect son bras fiit arrêté. Dans le p^is , pensif, il se retire j Et là, nuit et jour il soupire:

Il ne veut plus aller au bal , Qttoiqu^on soit dans le carnaval.

Il hait la chasse, il hait la^comédie ; n n^a plus d^appétit , tout lui fait mal au cœur,. Et le fond de sa* maladie Est une triste et mortelle langueur, n s'^enquit quelle était cette nymphe admirable Qui demeurait dans une basse-cour , Au fond dVne allée effroyable , Oà Ton ne voit goutte en plein jour :

Cest, lui dit-on. Peau d'^Ane, en rien nymphe, ni belle.

Et que Peau d^Ane Ton appelle, A cause de la peau qu^elle met sur son cou.

De Tamour c''est le vrai remède , La hètic en un mot la plus laide Qu^on puisse voir après le loup.

Oa a. beau dire , il ne saurait le croise i

PBAû d'awe. 33i

Les traits cpie Uamottr a tracés^ Toujours présens à sa.mëmoirey N^en seront jamais e£facés.

Cependant la reine sa mère, Quin^acpie lui d^enfant , pleiireet se désespère: De déclarer son mal elle lé presse en yain f n gémit y il pleure , il soupire :

Il ne dit rien , si cen^est qu^il désire Que Peau d'Ane lui fasse un gâteau de sa main; Et la mère ne sait œ que son fils veut dire.

O ciel ! madame , lui dit-on , Cette Pean d'Ane est une noire> taupe , Plus vilaine encor et plus gaupe Que le plus sale marmiton.

Nlmporte , dit la reine , il faut le satis£ure , Et c'est à celS seul que nous devons songer : n aurait eu de Tor y tant l'aimait cette mèr c . S'il en avait voulu manger.

Peau d'Ane donc prend sa farine , Qu'elle avait fait bluter exprès , Pour rendre sa pâte plus fine , Son sel , son beurre et ses œufs frais Et pour bien faire sa galette , S'enferme seule en sa chambrette.

D*abord elle se décrassa Les mains , les bras et le visage , \

Et prit un corps d'argent, que vtte elle lac».

332 PEAU D^ANJt.

Pour dignement faire PouTrage Qu^anseit^t elle commença.

On dit qu'en travaillant un peu trop à la bât« ^ De son doigt par hasard il tomba dans la pâte

Un de ses annaux d£ grand prix j Mais ceux qu'on tient savoir la fin de cetto

histoire , Assurent qnc par. oUe exprès il y fut mis ; £t,pour moi,£raiichemeBtjeroserais bien croire» Fort sur que, quand le Prince à sa porte aborda. Et par le trou la r^arda 9 Elle s*en était aperçue.

Sur ce point la femme est si drue p Et son œil YQ si promptement , Qu'on ne peut h. . voir un moment Qu'elle Ae saehe qu'on l'a vue.

Je suis bien sikr encor , et j'en ferais serment , Qu'elle ne douta point que de son jeune amant

La bague ne f&t bien reçue.

*0n ne pétrit jamais un si friand morceau; Et le Prince trouva la galette si bonne ^ , Qu'il ne s'en fjallut rien que , d'une fiaim gloutoane^ • n B^avalât aussi l'anneau.

Quand il en vit i'émeraudc admirable , Qu'il vit du jone le cercle étroit , Qui marquait la forme du doigt ,

PEAU b'ane. 333

Son cœiiT en fut touche d^une joie incroyable : Sous son cheret il le mit à Tinstant ^ Et son mal toujoars augmentant, Xes médecins, sages d^expérience , En le voyant maigrir de jour en jour , Jugèrent tous par leur grande science , Qu'il était malade-d'amour.

Comme l^ymen, quelque mal qu'on en die ^ Est un remède exquis pour cette maladie y On conclut à le marier, n s'en fit quelque temps prier.

Puis dit: Jele Teuxbien,poutTuque l'on îne donnr En mariage la personne Pour qui cet anneau sera bon.

A cette bizarre demande , De la reine et du roi la surprise fut grande ; Mais il était si mal qu'on n'osa dire non.

Voilà donc qu'on se met en quête De celle que l'anneau, sans nul égard du sang , Doit placer dans un si haut rang, n n'en est point qui ne s'apprête A Tenir présenter son doigt , Ni qui Yeuille céder son droit.

ht bruit ayant couru que , pour prétendre au Prince , n faut avoir le doigt bien mince , Tout charlatan, pour être bien vebu ,

S34 PEAU d'ans.

Dit qu^il a le Mcrct de le rendre meiiv.

L^une, en suivant son bizarre caprice.

Comme une rave le ratisse ^ L'autre en coupe un petit morceau ^

Une autre, en le pressant , croit qu^elle rapetisse: Et l'autre , avec de certaine eau ,

Pourlerendre moins gros^en fait tomber lapera* n n'est enfin point de manoeuTre Qu'une dame ne mette en œuvre

Pour faire que son doigt cadre bien à l'anneau.

L'essai fut commence par les jeunes princesses. Les marquises et les duchesses ; Mais leurs doigts, quoique délicats .

Etaient trop gros , et n'entraient pas.

Les comtesses et les baronnes , Et toutes les nobles personnes »

Comme elles tour à tour présentèrent leur maiq^ Et la présentèrent en yain.

Ensuite vinrent les grisettes , Dont les jolis et menus doigts , Car il en est de très-bien faites ,

Semblèrent à l'anneau s'ajuster.quelquefois ;

Maisla bague,toujourstrop petite ou trop ronde,

DVn dédain presque égal rebutait toutle monde . Il fallut en venir enfin Aux servantes, aux cuisinières, Aux tortillons, aux dindonnières ,

^KAX7 d'anb. 335

En nn mot, à tout lé fretin ,

Dont les rouges et noires pattes ,

Non moins que les mains délicate» ,

Espéraient un heureux destin.

H s^y présenta mainte fille

Dont le doigt gros et ramassé , Dans la bague du Prince eût aussi peu passé

Qu^un cable au travers d'une aiguille.

On crut enfin que c'était fait ;

Car il ne restait, en effet, Que la pauvre Peau d'Ane aufond de la cuisine.

Biais , comment croire , disait-on ,

Qu'à régner le ciel la destine ?

Le Prince dit : Et pourquoi non ?

Qu'on la fasse venir. Chacun se prit à rire-,

Criant tout haut : Que veut-on dire , De faire entrer ici cette sale guenon ?

Mais , lorsqu'elle tira de dessous sa peau noirt Une petite main qui semblait de l'ivoire ,

Qu'un peu de pourpre a coloré,

Et que de la bague fatale.

D'une justesse sans égale.

Son petit doigt fut entouré ;

La cour fut dans une surprise

Qui ne peut pas être comprise.

On la menait au roi dans ce transport subit ; Mjûs elle demanda qu'avant que de paraître

536 FBAu d'ani.

Deranjt son seigneur et son maitK On lui âonnâtle temps de prendre un antre habit. De cet habit , ponr la yëritë dire , De tous côtés on s'apprêtait à rixe ; Mais lorsqu'elle arriradans les appaitemens ,

Et qu^elle euttrayersé les salles . Ayec ces pompeux rétemens , Dont les richesbeautësn'eurent jamais d'haies;

Que ses aimables chereux Monds, Mélës de diamans , dont la viTe lumière

En faisait autant de rayons ;

Que ses jeux bleus, grands, doux et longs.

Qui, pleins d'une majesté fiére, Ne regardent jamais sans plaire et sans blesser , Et que sa taille , enfin , si menue et si fine , Qu^arecque les deux mains on eût pu Tembrasser, Montrèrent leurs appas et leurs grAoes dirines. Des danies de la cour, et de leurs omemens

Tombèrent tous les agrémens.

Dans la joie et le bruit de toute rassend>lée ,

Le bon roi ne se sentait pas De Yoir sa bru posséder tant d'appas :

La reine en' était affolée;

Et le Prince , son cher amant ,

De cent plaisirs l'ame comblée, Succombait sous le poids de son rayissement.

Pour l'bymen aussitôt chacun prit ses mesure^

PSAU d'an». 337

Le monarque en pria tous les rois d'alentour , Qui , toushrillans de diverses parures , ~

Quittèrent leurs Etats pour être à ce grand jour •

On, en vit arriver des climats de PAurore , Montés sur de grands élépfaans j n en vint du rivage Maure , Qui, plus noirs et plus laids encore »

Faisaient peur aux petits enfans:

Enfin , de tous les coins du monde tl en débarque y et la cour en abonde.

Mais nul Prince , nul potentat ITy- parut avec tant dVclat Que le père de l'épousée , Qui, d'elle autrefois amoureux.

Avait , avec le temps , purifié les feux Dont son ame était embrasée :

n en avait banni tout désir criminel, / Et de cette odieuse flamme , Le peu qui restait dans son ame

TTen rendait que plus vif son amour paternel • Dès qu'il la vit : Que bçni soit le ciel Qui veut bien que je te revoie ,

Ma obère enfant, dit-ilj et, tout pleurant de joie^ Courut tendrement l'embrasser.

Cbacun à son bonheur voulut s'intéresser,

Et le futur époux était 'avi d'apprendre

Que d'un roi si puissant il devenait le gendr#. H, 3o

538 FKAtJ B^ANX.

Dans ce moment la marraine arrÎTa, Qui raconta tonte rhistoirey ]Çt par son rëclt acheva De combler Peau d'Ane cle gloiiiL

Il n^est pas mal aisé de Toîr Que le but de ce conte est qu^un enfant i Qn^il vaut mieux s'exposer à la plus rode Que dé manquer à son devoir ; Que la vertu peut être infortunée.

Mais qu'elle est toujours couronnée ; Que contre un fol amour et $es fongueux

transports , La raison la plus forte est une faible digne ^ £t qu'il n'est point de si ricbes trésois ' Dont un amant ne soit prodigue; Que de l'eau claire et du pain bis SuiEsent pour la nourriture De toute jeune créature , Pourvu qu'elle ait de beaux habits ; Que sous le ciel il n'est point de femelle

Qui ne s'imagine être belte , Et qui souvent ne s'imagine encor Que y si des trois beautés la fameuse querelle

PEAU d'ans. 339

/ S Vuit démêlée avec elle ,

Eile aurait eu la pomme d'or.

Le conte de Peau d^ Ane est difficile à croi re ; Mais tant que dansle mondeon aura des enfani.

Des mères et des mére-grand's ^

On en gardera la mémoire.

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