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CHAPITRE PREMIER

DU SYSTÈME NERVEUX CONSIDÉRÉ DANS SES RAPPORTS AVEC LE LANGAGE ET LES INSTITUTIONS SOCIALES.

L'éducation puise les nombreux éléments qu'elle fait concourir à son œuvre de création et de perfectionnement, dans l'enseignement traditionnel dont la société est en possession. Le langage et les institutions sociales qui servent à transmettre et à appliquer cet enseignement, sont les deux moyens généraux à l'aide desquels l'éducation des générations humaines est possible.

Tout le monde conviendra aisément que l'éducation morale, au moins, si ce n'est l'éducation physique réclame l'intervention de la tradition sociale par le langage et par les institutions. Or, ainsi que nous le verrons dans le cours de cet ouvrage, l'éducation morale est appelée à agir profondément sur le développement et sur les fonctions du système nerveux ; elle

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est, sous ce rapport, aussi nécessaire à l'homme que l'éducation physique. L'éducation physique elle-même, sans le secours de la tradition sociale, par le langage et par les institutions, est également impossible. Comment, en effet, sans l'admirable instrument à l'aide duquel les choses sont nommées, discernées, qualifiées ; sans les moyens à l'aide desquels nos connaissances se répandent, se réalisent et se perfectionnent, saurionsnous recourir aux soins du régime, des exercices? comment saurions-nous choisir nos vêtements, nos habitations, et nous livrer à toutes les recherches que réclame le développement de l'organisme? comment, en un mot, serions-nous en possession d'une tradition hygiénique et des arts utiles dont elle suppose toujours un certain perfectionnement? Qui ne sait, d'ailleurs, que l'instinct, chez l'homme, n'offre ni l'étendue ni la durée de l'instinct chez les animaux, et que, dés les premiers mois de son enfance, cet instinct tend progressivement à s'effacer pour faire place à l'intelligence? Sans l'intervention de l'enseignement, celle-ci ne saurait apparaître; et l'enfant, privé de son instinct, n'ayant point conquis l'intellect, présenterait un spectacle que notre imagination peut à peine concevoir.

Le langage et les institutions sociales sont inséparables; leur règne est simultané; le pouvoir de l'un ne se manifeste qu'au moyen des autres. Toutefois, aux yeux du physiologiste, le langage occupe, parmi les moyens de l'enseignement traditionnel, une place réservée; il joue dans l'éducation de l'homme un rôle spécial qu'il importe de parfaitement déterminer.

Nous devons le considérer, en etl'et, non-seulement comme un instrument destiné à recevoir et à transmettre les idées dont l'ensemble constitue l'enseignement social, mais encore comme un instrument approprié à rendre fociles et énergiques les opérations cérébrales, nécessaires à l'accomplissement des actes de la vie morale et intellectuelle et au développement de l'organisme. Une étude aussi nouvelle ne saurait être abordée sans être précédée de quelques données générales. Nous les exposerons rapidement, dépouillées de toute formule métapbysique. Nous éviterons môme d'entrer dans le domaine de l'idéologie.

Les opérations de l'organisme nerveux de l'homme, dans la production des phénomènes de l'impressionnabilité et de l'innervation, correspondent à trois ordres d'excitations, et s'aUmentent à trois sources distinctes. Ce sont d'abord les excitations viscérales, celles qui prennent naissance au sein de l'organisme, et que nous •appellerons affectives ou ganglio-cérébrales. Ce sont ensuite les excitations qui sont sous la dépendance du monde physique, par l'intervention des organes des sens, et que nous appellerons sensoriales ou physicocérébrales. Ce sont enfin les excitations qui sont sous la dépendance du monde moral et intellectuel, par l'intervention de l'esprit, et que nous appellerons spirituelles ou psycho-cérébrales. Celles-ci équivalent, pour le nombre, non-seulement à tous les mots d'une langue, ou, si on l'aime mieux, à tous les mots du dictionnédre' mais encore à toutes les combinaisons auxquelles ces mots peuvent être soumis pour exprimer des idées. Il

en résulte, comme on le voit, une source abondante d'excitations qui doit fournir une part considérable aux opérations et au développement du système nerveux de l'homme. C'est cette part dont il s'agit d'apprécier l'étendue.

Quelle que soit l'origine des idées dont la société est en possession, quelle que soit la doctrine idéogénique adoptée par les physiologistes, il est incontestable que riiomme, tel que nous le voyons aujourd'hui sur toute la surface du globe, non-seulement reçoit ces idées, mais encore les conserve et en dispose dans les diverses opérations de sa sensibilité, de son entendement et de sa volonté. Nous ne pouvons nous refuser à reconnaître ce fait universellement observé et positivement affirmé par tous les voyageurs. I] existe donc entre la vie sociale et la vie individuelle, un ordre de relations que le physiologiste ne peut s'empêcher d'étudier. Or, cette étude implique celle de l'intervention des signes du langage dans les fonctions cérébrales.

Les actes moraux et intellectuels de l'homme, comme tous les actes de la vie, réclament, pour avoir heu, le concours de l'organisme. Ce concours doit être regardé comme le résultat d'un rapport préétabU entre l'appareil psycho-cérébral et les signes du langage. Ces signes sont des formes propres à l'esprit à l'aide desquelles il agit sur le cerveau, afin que celui-ci puisse fonctionner aisément dans les actes compUqués de l'entendement. Ils sont destinés non-seulement à fournir aux idées un moyen de transmission et de conservation, mais encore à fournir aux opérations psycho-cérébrales un instru-

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ment précieux, un secours indispensable. L'appareil psycho-cérébral, dans ses merveilleuses fonctions, réclame, en quelque sorte, l'intervention de ces signes, comme l'appareil respiratoire dans l'hématose réclame l'intervention de l'air ; comme l'appareil digestif, dans l'alimentation, réclame l'intervention des aliments; comme [les appareils sensoriaux, dans la sensation, réclament l'intervention des couleurs, des sons, de la température, de- la résistance, etc., des divers corps de la nature. Sans le verbe, par exemple, qui est à la fois l'élément radical du langage et la forme la mieux appropriée aux actes de l'esprit, l'homme pourrait conserver l'image vague et confuse d'une action isolée dont il aurait été témoin, mais il ne saurait en acquérir une idée précise; il lui serait surtout impossible d'acquérir celles qui concernent les êtres et les rapports soustraits à sa sphère sensoriale. Ces diverses idées qui interviennent si nombreuses dans les raisonnements, sont acquises et conservées au moyen du verbe. De là cette importance attachée au Verbe ou au Aoyo?, dont les traditions religieuses et philosophiques ont conservé d'éclatants témoignages, importance que nous devons nous contenter de rappeler, en énonçant cette loi physiologique : Dans les phénomènes complexes de la vie morale et intellectuelle de F homme, le concours de rorrjcmisme est le résultat de la matérialisation dans le cerveau des signes parlés et figurés du langage (I).

(1) Le rapport préétabli entre le cerveau et les signes du long; l'objet d'une appréciation spéciale dans le chapitre VI.

Abordons, dans une première section, l'étude physiologique de l'influence exercée particulièrement par l'enseignement, au moyen des signes du langage, sur les fonctions et sur le développement du système nerveux. Nous pourrons ensuite, dans la section suivante, nous rendre plus aisément raison de l'influence exercée par l'enseignement, au moyen des institutions sociales, sur les phénomènes généraux d'impressionnabilité et d'innervation qui jouent quelque rôle dans l'histoire des peuples.

SECTION PREMIÈRE

DE l'influence DES SIGNES DU LANGAGE SUR LES FONCTIONS ET LE DÉVELOPPEMENT DU SYSTÈME NERVEUX.

Pour étudier convenablement l'influence des signes parlés ou figurés du langage sur les fonctions et sur le développement du système nerveux, nous les considérerons successivement, non-seulement dans leurs rapports avec les phénomènes de la vie animale, mais encore dans leurs rapports avec ceux de la vie organique. Il nous sera facile, en nous conformant ainsi, pour un instant, au langage que les physiologistes nous ont fait, d'en faire ressortir l'inexactitude et la stérilité. L'empire exercé par les excitations psycho-cérébrales sur les opérations physiologiques de l'organisme sera rendu évident pour tous.

Les signes du langage, considérés dans leurs rapports

avec les phénomènes de la vie soit animale soit organique, interviennent : 1° dans les faits de sensibilité dite animale; 2" dans les faits d'entendement; 3° dans les faits de volition ; li" dans les faits de contractilité dite animale; 5° dans les faits de circulation, de nutrition et de sécrétion ; 6" dans les faits de développement de l'organisme en général et de l'organisme nerveux en particulier ; 7° dans les faits de sympathie, d'impressionnabihté et de contractiUté organiques.

§ I-^^r. De l'intervention des signes du langage dans la production des faits de sensibilité dite animale.

Les faits de sensibihté dite animale sont nombreux et divers. Grâce à l'abus vraiment prodigieux que les physiologistes ont fait de ce mot, sans jamais en donner une définition rigoureuse, il n'est pas aisé d'en déterminer la signification. Quoi qu'il en soit, nous supposerons qu'ils aient compris sous cette dénomination : 1° les faits d'impressionnabilité sensoriale; 2" les faits d'impressionnabililé affective; 3" les faits de conscience. Nous oublierons un instant qu'ils sont allés jusqu'à y comprendre les faits d'entendement et de volition, quoique cette confusion soit très-généralement répandue, même de nos jours.

De l'intervention du langage dans les sensations.

Sans les notions acquises par le langage, les sensations, telles que I hommc les éprouve, seraient-elles possibles?.. . Question grave et délicate que nous croyons

pouvoir résoudre négativement. Voici pourquoi. Le caractère de la sensation chez l'homme consiste dans la faculté de discerner et de nommer des groupes d'impressions confuses, dans la faculté d'appliquer les notions acquises de temps, d'espace, de distance, de genre, d'espèce, de qualités, déformes, de couleurs, etc., à la détermination des impressions diverses. Dans la sensation, l'homme est actif; il fait une opération tout à fait semblable à celle que, dans la logique, on appelle un jugemeîtt primitif. Laromiguière a jeté une grande lumière sur ce fait, en démontrant, contre les prétentions de l'école sensualiste pure, l'activité de l'âme dans la sensation. Pour se convaincre de cette vérité, il faut se rendre compte des impressions multiples et variées qui naissent d'un seul objet mis au contact d'un des organes des sens, et de la confusion qui devrait en résulter pour l'homme, s'il n'était en possession d'un principe d'unification (qu'on nous pardonne ce mot qui ne nous appartient pas), en vertu duquel il coordonne toutes ces impressions et les transforme en une idée distincte (1). Expliquons-nous à l'aide d'un exemple.

Que l'objet mis au contact d'un des appareils sensoriaux, de l'appareil de la vision par exemple, soit un homme. Vainement les impressions de forme, d'étendue, de volume, de couleur, de position, de distance, de mouvement, etc., frappent- elles simultanément la rétine et sont-elles transmises à la portion cérébrale de

(1) Cette vérité a été mise hors de doute par M. le docteur Bûchez, dans son Essai d'un traité complet de philosophie. Voy. tome I".

Fappareil visuel, la sensation distincte n'aura pas lieu. Elle n'aura pas lieu, parce que ces impressions visuelles étant nombreuses et diverses, lors même qu'elles seraient simultanées, déterminent nécessairement dans le cerveau des modifications multiples qui ont besoin, pour donner naissance à la sensation, d'être ramenées à l'unité dont le substantif homme est la représentation.

Or, cette multiplicité de modifications peut encore être accrue de celles qui résultent des impressions tactiles, auditives, etc.; il en résulte que, loin de ressembler à une sensation unique et distincte, elle ressemblera à une pluralité d'impressions confuses dont celles qui ont lieu dans quelques rêves peuvent à peine nous donner une idée; il en résulte que nous n'aurons point cette sensation nette et positive que nous éprouvons lorsque nous groupons toutes ces impressions diverses sous une dénomination générale et que nous disons dans notre pensée : Voilà un homme (1). Ce qui a lieu

(1) Nous ne serions pas surpris que cette assertion parût un paradoxe à quelques esprits. L'habitude, en créant une seconde nature, rend les opérations dans lesquelles nous intervenons le plus activement, tellement rapides, tellement inaperçues, que nous les confondons aisément avec celles qui résultent de l'instinct ou de notre première nature. Il est pourtant des faits dans lesquels, bien que nous n'en ayons pas conscience, nous ne pouvons douter que notre activité n'intervienne. Évidemment, lorsque nous voyons un ami, un parent, un étranger; lorsque i.ous voyons une lettre ùe l'alphabet, un tableau, un livre, nous faisons un acte qui témoigne un enseignement préalable et un système de nomenclature préexistant. Il en est de même d'un nombre que nous déterminons en disant : J'en vois m, deux, trois, etc. Il est certain qu'on n'apporte pas au monde la notion innée d'un parent, d'un ami d'un étranger, d'une lettre, d'un livre, d'un tableau, pas plus qu'on n'apporte celle des nombres un, deux, trois. Il en est de môme des autres

pour les impressions visuelles a lieu encore pour les autres impressions sensoriales (1).

Il faut donc reconnaître que notre activité réagit sur la pluralité des modifications cérébrales qui résultent de la pluralité de ces impressions ; qu'elle leur imprime, à l'aide d'un signe du langage, le caractère de l'unité; et que cette unité, qui n'est autre chose qu'une idée, est une véritable affirmation. Or, cette affirmation n'est, en définitive, que l'acte de l'esprit désigné par les philosophes sous le nom de perception, et qu'ils font intervenir dans la sensation, comme si sentir et percevoir, dans l'homme, étaient deux opérations distinctes. Citons encore im exemple.

Lorsque les lettres d'un mot écrit frappent nos regards, la vue de ce mot n'est pour nous une sensation que parce que nous affirmons que la disposition des lettres dont il est composé constitue réellement un mot. Pour l'homme, dans l'esprit duquel les lettres diverses qui constituent un mot ne sont point transformées en une unité, et c'est ce qui arrive à celui qui n'a point appris à lire, il n'en résultera qu'une suite, ou si l'on veut, un ensemble d'impressions confuses de couleur blanche, de couleur noire, de forme ronde ou allongée, etc.; mais il n'en résultera point la sensation distincte d'un mot.

notions indispensables à la sensation, dans lesquelles Vintervention de renseignement, pour être moins évidente, n'est pas moins incontestable.

(1) Voyez le mémoire de M. le docteur Belfield-Lefevre, intitulé : Recherches sur la nature, la disiribulion et l'organe du sens tactile, in-^\ 1837.

DANS SES PxAPPORTS AVEC LE LANGAGE. 11

La vérité de cette doctrine est confirmée par l'expérience. Qu'un opérateur donne la vue à un aveugle, ou l'ouïe à un sourd, los impressions sensoriales qui résultent, pour l'un, des couleurs et des formes, et pour l'autre des sons et des tons, seront confuses et stériles, et elles ne pourront être converties en sensations distinctes, qu'au fur et à mesure d'un enseignement préalable. Ce fait est signalé par tous les observateurs.

La sensation et la perception sont donc un seul et même pbénomène de l'activité bumaine réagissant sur des groupes d'impressions sensoriales, et les transformant, à l'aide d'un signe, en une idée ou en une affirmation positive. Nous insistons sur ce point de doctrine, parce qu'il nous fournit de précieux renseignements sur le nombre et l'étendue des opérations cérébrales que l'intervention des signes du langage détermine dans le phénomène de la sensation, chez l'homme.

Mais ce n'est pas tout; la sensation n'a pas toujours le môme degré d'intensité, ni la même étendue. Lorsque les impressions sur lesquelles notre activité opère pour les transformer en sensations, nous arrivent imprévues, elles donnent lieu à une sensation moins parfaite que lorsqu'elles sont prévues et recherchées. Dans ce dernier cas, nous ne nous contentons pas de distinguer et de nommer un groupe d'impressions, nous allons au delà : nous détachons de ce groupe une ou plusieurs des impressions qui le composent : nous les distinguons des autres, cl nous les nommons successivement. En d'autres termes, après avoir discerné un objet, nous en discernons les parties ou les attributs. Ainsi un bota-

niste, en examinant des fleurs qu'un horticulteur a souvent contemplées, y voit des organes, des couleurs et des formes que celui-ci n'y a jamais aperçues. Ainsi un médecin instruit, en auscultant la poitrine d'un malade, entendra et discernera des sons que n'aurait point entendus ni discernés un homme étranger à la science des observateurs. Quelle est la raison de ce fait? Evidemment, il y a, dans l'esprit des uns, un but, ou, si l'on aime mieux, une prévision et une attention qui manquent chez les autres, et grâce à cette prévision, à cette attention, des choses dont ceux-ci ne soupçonnent même pas l'existence sont découvertes par ceux-là.

Or, cette prévision et cette attention ne sont possibles qu'à l'aide de notions préalables, formulées par le langage. Ce fait démontre les procédés à l'aide desquels l'homme pénètre dans le domaine de la science. En vain nous dira-t-on que pour connaître, pour découvrir, il suffit de se laisser conduire par les impressions sensoriales;nous répondrons que cette maxime, associée d'une façon si routinière au nom de Bacon, et proclamée, dans les préfaces des traités scientifiques, avec une emphase qui souvent n'est que ridicule, n'est nulle part suivie dans les travaux des savants, pas même dans les travaux de ceux qui la répètent sans cesse. Toujours, dans ce cas, la pratique donne un démenti complet à la théorie. Pour découvrir, il faut chercher; pour cher • cher, il faut avoir un but, il faut prévoir ; pour prévoir, il faut avoir une notion préalable, une idée, une hypothèse; or, pour posséder cette notion, il faut avoir été enseigné par le langage. Tel est le raisonnement sans

réplique que nous opposons, en toute simplicité, aux objections que nous ne pouvons ni ne devons discuter ici. Concluons :

Il ne faut pas confondre les impressions sensoriales dans lesquelles nous sommes passifs avec les sensations dans lesquelles nous sommes actifs, grâce à l'intervention du langage. Cette intervention appelle un concours d'opérations cérébrales nombreuses et diverses dont nous devons tenir compte dans l'étude du développement, des fonctions et des maladies du système nerveux.

f)e l'intervention du langage dans les phénomènes affectifs.

Les faits d'impressionnabilité affective sont loin d'avoir été exactement définis. A cet égard, le langage des philosophes et celui du vulgaire se sont réunis dans une commune confusion. Les physiologistes eux-mêmes ne cessent de confondre les émotions avec les sentiments, les désirs et les passions. Ainsi nous les voyons tous les jours désigner, sous le nom de passions, la colère, l'ennui, le chagrin, l'espérance, le désespoir, etc. Il suffisait, pour éviter cette confusion, de se donner la peine d'analyser les faits et de ne les nommer qu'après avoir discerné les effets de la cause qui les produit; il suffisait d'ailleurs de se rappeler le langage des maîtres qui distinguaient très-bien les impressions affectives, qu'ils appelaient ajiimi pathemata, de celles qu'ils nommaient cupiditates.

Les faits d'impressionnabilité affective se distinguent, chez l'homme, en désirs et en émotions. Les passions

iU DU SYSTÈME NERVEUX

ne sont autre chose que les désirs portés au plus Haut degré. Les appels instinctifs, comme nous le verrons, sont transformés chez l'homme en véritables désirs. Les sentiments se rapportent à la fois aux émotions et aux désirs ; mais les émotions ne méritent cette dénomination que par leur association à un désir plus ou moins déterminé. Ainsi, la pitié, qui est une émotion sympathique occasionnée par l'aspect ou par le récit d'une souffrance, est en même temps un sentiment, parce qu'elle s'associe à un désir plus ou moins vif de soulager la douleur qui nous émeut. L'espérance, le regret, l'envie, la jalousie, la crainte, etc., sont encore des émotions sentimentales, parce qu'elles sont en quelque sorte la forme d'un désir. Il n'en est pas tout à fait ainsi de la colère, de la terreur, de la gaieté, de l'étonnement, de l'ennui, etc. Nous croyons pouvoir affirmer que plus une émotion se rapproche d'un désir, plus elle prend le caractère d'un sentiment.

Le désir est un ensemble d'impressions affectives qui prend dans notre pensée le caractère d'un sentiment déterminé, et qui nous fait rechercher une satisfaction connue et définie. C'est, comme on le voit, un phénomène affectif associé à un phénomène intellectuel. L'émotion est un ensemble d'impressions affectives qui résulte d'un désir contrarié ou favorisé dans la satisfaction qu'il réclame. L'émotion est, comme on le voit, un phénomène exclusivement affectif dont la cause prédisposante est dans un désir préalable, habituel ou accidentel, et dont la cause occasionnelle est dans une circonstance funeste ou favorable à la satisfaction dési-

rée. Nous reviendrons dans le chapitre suivant sur l'appréciation physiologique de ces divers phénomènes d'impressionnabiUté affective.

Les impressions affectives qui ont pour objet la conservation de l'individu et de l'espèce sont communes à l'homme et aux animaux. Chez l'homme seul se manifestent les sentiments qui résultent de l'influence du miheu éducateur que nous nommons la société. Tels sont les sentiments qui nous portent à aimer Dieu, l'humanité, la patrie et la famille, qui nous rendent pudiques, charitables, bons citoyens. Tels sont encore les sentiments qui nous portent à rechercher la gloire, le pouvoir, la renommée, le luxe, l'opulence, les émotions voluptueuses. Tels sont enfin les besoins factices que nous nous créons. Evidemment, ces sentiments, qui ont sans doute leur condition d'existence dans les profondeurs de l'organisme, ne se manifestent que par le contact éducateur de la société, dans laquelle nous puisons une seconde vie, la vie réehement humaine. Bien plus, les appels instinctifs eux-mêmes, qui sont communs aux hommes et aux animaux, trouvent dans l'intervention des idées par le langage, une source d'excitations énergiques et persévérantes qui manquent chez les animaux. Ainsi, l'homme et l'animal subissent l'un et l'autre l'empire de la faim ; mais dans l'animal cet appel instinctif est nécessairement le résultat, ou d'une excitation viscérale primitive, ou d'une excitation sensoriale produite par la vue ou par l'odeur d'un aliment présent ; tandis que chez l'homme cet appel peut avoir lieu indépendamment de ces deux ordres

d'excitations. Un mot qui désigne un aliment, qui en caractérise l'odeur ou la saveur, la description d'un mets, le souvenir d'un repas, suffisent pour produire dans l'homme le groupe d'impressions affectives que l'on appelle la faim. Il en est de même des autres appels instinctifs. C'est ce qui explique pourquoi les hommes sont capables d'excès inconnus chez les animaux (1). On sait toute l'influence qu'exercent sur les organes de l'appareil- sexuel les excitations psycho-cérébrales qui ont lieu sous l'empire d'un récit, d'une description, d'une pensée, d'un souvenir, sous l'empire môme d'un seul mot. Ces faits nous démontrent que les phénomènes de la vie spirituelle s'engagent tellement dans toutes les opérations de l'organisme humain, que les instincts les plus profondément enfouis dans les viscères de la vie de nutrition ne peuvent s'y soustraire.

Si, d'un côté, les émotions sentimentales sont le résultat de désirs contrariés ou favorisés dans la satisfaction qu'ils réclament ; si, de l'autre, ces désirs sont en grande partie le résultat d'excitations psycho-cérébrales qui ne sont possibles que par les signes du langage, on est bien en droit de conclure que l'intervention de ces signes dans la production des émotions est très-réelle. Ils interviennent, en effet, en augmentant le nombre et l'intensité des sentiments et des désirs qui en sont la source. Plus les désirs sont violents et passionnés, plus les émotions qui en résultent sont vives et nombreuses.

(1) Nos lecteurs se rappellent la définition de l'homme mise par Beaumarchais dans la bouche de Figaro.

L'homme, dans le cours de sa vie, n'est pas seulement impressionné par les objets ou par les événements qui s'offrent au contact de ses appareils sensoriaux ; il est encore impressionné par les objets et par les événements qui sont hors de la portée de ses sens, dans le temps et dans l'espace. Il a la faculté d'être informé des existences et des actions que des intervalles immenses séparent de lui. 11 en résulte des désirs, et, par suite de ces désirs, des émotions, qui portent le caractère de la prévoyance, de la mémoire et de la connaissance de faits éloignés. Telles sont les émotions de l'espérance, de la crainte, du désespoir, etc., qui résultent de la pensée d'un fait à venir. Telles sont les émotions du regret, (hi repentir, du remords, qui résultent de la pensée d'un fait accompli. Telles sont les émotions de colère, de joie, de terreur, de pitié, d'envie, de jalousie, etc., que nous pouvons éprouver à la nouvelle ou à la pensée d'un fait qui s'accomplit, ou que nous croyons s'accomplir loin de nous. Il est en effet des événements qui nous intéressent au plus haut degré, qui sont pour nous un sujet d'effroi, d'horreur et de crainte, et dont nous ne nous préoccuperions point, si par le langage, nous n'en avions une connaissance positive. Telle est la mort, dont la pensée nous émeut si profondément et nous inspire souvent de si vives sollicitudes pour nos amis et pour nous-mêmes. Les animaux sont exempts de ces préoccupations, parce qu'ils ne sont point mis par le langage en possession de l'idée que seuls nous pouvons en avoir. Notre activité morale et intellectuelle n'atteint pas seulement les objets et les

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événements qui sont en dehors de notre sphère sensoriale, sur le globe que nous habitons ; elle s'étend encore au delà dans les régions de l'infini, source féconde d'excitations psycho-cérébrales, que fait jaillir et qu'alimente l'enseignement religieux. C'est ainsi que la tradition du passé, la prévision de l'avenir, et les relations sociales du présent, semblent réunir le ciel et la terre dans le vaste domaine de la pensée humaine ; elles deviennent une triple source de désirs et d'émotions qui accroissent d'une manière prodigieuse le nombre et l'étendue des opérations cérébrales de l'homme.

Un désir, avons-nous dit, est un sentiment déterminé qui nous fait rechercher une satisfaction connue et définie. Le désir, en effet, suppose toujours la connaissance de l'objet ou de l'événement désirés. Lorsque cette connaissance n'existe pas, il peut bien y avoir une série d'impressions afiéctives plus ou moins vagues, plus ou moins pénibles, mais il n'y aura point un sentiment déterminé. On a un exemple de cette sorte d'impressions dans les jeunes personnes dont la puberté précède la connaissance des fonctions nouvelles à l'exercice desquelles elle semble les convier. Des émotions ont alors lieu qu'on nomme tristesse, ennui, dégoût, abattement, et qui se transforment en un sentiment, lorsque ces émotions, appréciées dans leur cause, reçoivent leur véritable nom. Or, le sentiment ne prend toute son intensité, il ne donne en quelque sorte un génie inventif à celui qui l'éprouve, que lorsqu'il est nommé, que lorsque l'objet ou les moyens en sont connus et discernés. Souvent la connaissance seule de

ces moyens suffit pour le faire naître cl pour le tenir en éveil. Ainsi les entrepreneurs industriels, en répandant leurs pompeuses promesses par la voie des journaux et des annonces, dans le but d'attirer les capitaux, ont eu, dans ces derniers temps, le triste résultat de faire naître les rêves et le désir de fortune chez des hommes qui, sans la connaissance des moyens oiïerts à leur créduhté, n'eussent jamais songé à sortir de leur médiocrité. Or, la connaissance dessatislactions désirées et celle des moyens de les obtenir, sont le produit du langage. Et qui ne sait combien le langage peut prêter de charmes puissants à l'objet de nos désirs, combien il peut ajouter de prestiges et d'illusions au sentiment qui nous le fait rechercher, jusques à quel point il peut nous aveugler sur la nature des obstacles, sur la facihté des moyens, sur l'étendue et la réalité des jouissances I Examinez l'homme dont le désir, grâce à tant d'excitations, est transformé en passion ; examinez son regard, ses gestes, son attitude, sa physionomie , sa démarche, etc. Vous verrez que des pensées l'agitent, que des idées tantôt riantes, heureuses, tantôt tristes, désespérantes, se succèdent dans son esprit ; c'est un flux et un reflux d'images qui se pressent les unes après les autres ; il en est qu'il veut retenir, fixer; il en est qu'il s'eff'orce de repousser et qu'il voudrait anéantir. On s'aperçoit que les unes précipitent sa marche, font rougir son front, briller ses yeux, battre ses artères, et que les autres le clouent immobile sur un siège, la tête baissée, le regard terne, le front pâle, l'aspect morne et silencieux. Ces agitations, tour à tour expansives et op-

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pressives, sont le résultat d'opérations cérébrales qui n'auraient point lieu sans les signes du langage. Ils jouent alors un rôle tellement évident que la pensée, cette parole tout intérieure, se trahit par des paroles extérieures, vives et rapides. Par ces signes, d'ailleurs, il est en possession d'un monde d'êtres et d'événements qui sont hors du domaine de son impressionnabililé sensoriale; c'est dans ce monde tout intellectuel, forme idéale d'un monde plus ou moins réel, qu'il puise les excitations psycho- cérébrales dont ses mouvements, son attitude, sa physionomie, son agitation, sont l'expression extérieure.

Les désirs étant des sentiments déterminés dont les objets sont connus, définis et nommés, ne sauraient enchaîner notre liberté qui, grâce à cette intervention de notre inteUigence par le langage, persiste pleine et entière. En présence d'un désir, l'homme se constitue juge de l'opportunité d'y satisfaire ou de s'abstenir. Gela a lieu, môme pour les appels instinctifs. Or, là où l'intehigence intervient, l'instinct subordonné prend le caractère d'un désir.

Il nous reste à parler d'un résultat des impressions qu'on désigne d'une manière générale sous le nom de plaisir et de douleur. Ici le raisonnement est superllu ; laissons parler les faits. L'influence des relations orales ou, en d'autres termes, des excitations psycho-cérébrales sur les faits d'impressionnabilité de ce genre, est tellement réelle, tellement incontestable, qu'elle n'a pu échapper aux regards des observateurs. On a pu remarquer, à cet égard, une différe-nce très-grande entre les

sourds-muets, même ceux d'enlre eux qui ont reçu l'enseignement mimé et écrit, et les autres hommes, lors même que ceux-ci ne savent ni lire ni écrire. Comme les faits de ce genre nous semblent se rattacher plus particulièrement à l'action des signes du langage sur les relations svmpathiques du système nerveux, nous rapporterons les observations de M. Itard qui les constatent, lorsque nous apprécierons l'influence du langage sur les phénomènes de la vie organique. Concluons :

Les signes parlés et figurés du langage donnent aux faits d'impressionnabilité affective chez l'homme une étendue, une intensité et un caractère de liberté qu'ils ne sauraient avoir chez les aunnaux. Ces faits d'impressionnabilité affective que la possession du langage détermine chez l'homme , correspondent à un grand nombre d'opérations cérébrales qui doivent puissamment concourir au développement fonctionnel et aux relations sympathiques du système nerveux.

De rinterventioii du langage dans les faits de conscience.

Afin que notre activité fût libre, il était nécessaire que nous eussions connaissance , non-seulement des faits dont la production est le résultat évident de nof?'e activité morale et intellectuehe, mais encore de ceux dont la production paraît être le résultat de notre inipressionnabilité nerveuse. C'est par cette connaissance que nous pouvons apprécier la moralité de nos actions, celle de nos sentiments ; c'est par elle que nous pouvons apprécier l'opportunité ou le danger de nos émotions.

Il est deux ordres de faits intérieurs dont l'homme a la conscience. Ce sont, d'un côté, les actes volontaires, c'est-à-dire, ceux qu'il appelle directement, en vertu d'une détermination propre , et de l'autre , les faits involontaires d'impressionnabilité et d'innervation qui se produisent spontanément dans l'organisme nerveux. Dans les uns, l'esprit intervient en les provoquant; dans les autres, il intervient en les nommant. C'est surtout à cette dernière condition que les faits intérieurs deviennent des faits de conscience. Ainsi, pour avoir conscience d'une émotion indépendante de la volonté, de la colère par exemple, il faut que les faits tumultueux et confus d'impressionnabilité et d'innervation qui tendent à se produire dans la colère , soient compris et distingués sous une dénomination générale. Alors seulement la colère sera sejitie, lorsque la série des impressions affectives, désordonnées et multiples, qui remuent l'organisme entier, sera caractérisée par l'esprit, disposant d'un signe particulier pour la nommer. L'homme a conscience de sa colère, de sa pitié, de son amour, comme il a conscience de son ennui , de son indifférence. Évidemment , pour avoir la conscience des divers états affectifs, pour avoir, par exemple, la conscience distincte de son indifférence, de son ennui, de son courage, de sa poltronnerie, de sa honte, il faut en avoir une idée préalable, il faut que chacun de ces états affectifs soit perçu, discerné et nommé par l'esprit. Il nous semble qu'il n'y a rien à objecter à ces faits ; ils sont irrécusables. Mais, nous dit-on, les animaux ont la conscience de

leurs impressions et de leurs mouvements. Telle est au moins l'opinion généralement accréditée par suite de l'erreur vulgaire qui fait intervenir les phénomènes de la vie humaine dans l'appréciation des opérations fonctionnelles de la vie des bêtes. Pour discuter cette assertion, nous serions d'abord dans la nécessité de combattre l'usage d'un grand nombre de mots que les erreurs des philosophes ont fait prévaloir, et qui sont l'image fidèle de la confusion des idées en physiologie. Ce serait préluder par une longue polémique à une dissertation qui, elle-même, nous conduirait trop loin. Bornons-nous à l'énoncé de cette donnée générale, résultat de la plus rig-oureuse observation : la netteté et l'étendue de la conscience des faits intérieurs sont en raison directe de l'intensité des efforts qui en déterminent la production et du degré d'attention dont ils sont l'objet. Lors que notre activité reste étrang-ère aux faits d'impressionnabilité et d'innervation qui se produisent dans notre organisme, nous n'en conservons point le souvenir. Or, le souvenir, dans ce cas, donne la mesure de la conscience que nous avons de nos impressions et de nos mouvements.

Il est des faits d'habitude, des mouvements, qui constituent un véritable automatisme ; il est des opérations très-compliquées que nous faisons dans le moment d'une profonde préoccupation, quand nous sommes distraits , inattentifs , qui ne laissent après elles aucun souvenir, parce qu'elles se produisent sans conscience. Voyez le musicien instrumentiste qui est parvenu h coordonner les mouvements les plus déhcats

et les plus varies de sa main, avec la signification littérale de chacune des notes de l'œuvre qu'il exécute. Examinez la rapidité, la précision des mouvements, je dirai presque Fintelligence de ses doigts. Ces mêmes mouvements qui, dans le début, lors des premiers essais sur l'instrument, avaient toujours lieu avec conscience, parce qu'ils étaient produits avec effort, avec attention, • se succèdent maintenant avec une rapidité et une précision qui étonnent, sans qu'il en ait conscience, parce qu'ils sont produits sans effort, en vertu d'une habitude créée dans son organisme. Il en est de même des lettres que nous traçons en écrivant. Plus l'organisme a été approprié par l'exercice à opérer certains actes qui résultent évidemment de l'enseignement, moins notre activité intervient dans la production de ces actes, moins nous en avons la conscience, et moins nous en avons le souvenir.

On a dit que l'homme a la conscience innée pu naturelle de ce qui est bien et de ce qui est mal. Nous ne dirons que quelques mots sur cette grave question. Si l'homme n'a conscience des faits les plus intimes qui se passent en lui que lorsqu'il y applique son intelligence, à l'aide des notions reçues par le langage, comment peut-il avoir, par lui-même, conscience d'une loi qui est proclamée extérieurement, qui n'existe pour lui que par l'enseignement, qui n'est sensible qu'au moyen d'un ensemble d'influences éducatrices propres à la lui faire connaître et à la matérialiser en quelque sorte dans son organisme? S'il a la conscience de l'immoralité d'une action, c'est que cette action a été décla-

rée mauvaise, ou se trouve en contradiction avec la loi qui lui a été donnée dès son enfance. Il applique à un acte qu'il discerne et qu'il nomme, une qualification qui lui a été enseignée. Si ce fait de conscience est accompagné d'une émotion pénible, s'il y a horreur, remords, etc., c'est que l'enseignement a créé en lui une habitude, c'est-à-dire une condition physiologique profonde, et, en quelque sorte, une logique organisée qui n'est jamais troublée sans souffrance. Alors on confond aisément, ainsi que cela se fait souvent, la seconde nature avec la première, ou, en d'autres termes, l'habitude avec l'innéité. Un Indien, sectateur de la terrible déesse Cali, est en proie aux remords lorsqu'il a épargné la victime humaine qu'elle réclame, et il ne les apaise qu'en trempant froidement ses mains dans le sang". Un chrétien, au contraire, est en proie aux remords lorsqu'il a commis, nous ne dirons pas un meurtre, mais une légère injustice, ou lorsqu'il n'a fait que manquer de charité. Pour apaiser ses remords, il s'occupe non-seulement de détruire le mal qu'il a fait, mais encore d'accomplir le bien qu'il a négligé de faire. C'est ainsi que l'habitude, fruit de l'enseignement, varie avec les civilisations, tandis que l'innéité se présente partout avec des conditions d'imprcssionnabilité et d'innervation qui sont approximativement les mômes. Ajoutez à cette habitude, fruit d'un enseignement préalable, la permanence de cet enseignement par tous les moyens dont la société et la famille disposent; ajoutez encore la présence dans l'esprit, par la mémoire, des notions qui le représentent et des faits qui le rappellent ;

ajoutez enfin les conditions physiologiques reçues et transmises héréditairement, conditions créées dans les générations précédentes, et maintenues dans les générations actuelles par l'action combinée de toutes les influences éducatrices.

La conscience du 7noi a été attribuée, dans le langage des physiologistes, aux animaux comme à l'homme. Cette confusion ne nous surprend point; elle est la conséquence de la méthode vicieuse qui est employée par eux dans l'étude de l'homme. Nous avons résolu d'éviter toute discussion à ce sujet. Il nous suffit de faire observer que les faits d'impressionnabihté et d'innervation qui se produisent en nous, étant nombreux, confus, simultanés et successifs, ne sauraient être rapportés, dans notre esprit, à une activité continue et identique, ou, en d'autres termes, à une personnalité, si la conscience de cette personnalité n'était le résultat d'une mémoire. La mémoire de nos actes, au moyen de signes qui servent à les nommer et à les discerner, est l'élément le plus certain de la conscience que nous avons de notre personne une et indivisible. La conscience du moi nous semble impossible sans la mémoire des efforts qui sont accomplis par notre activité, soit lorsqu'elle détermine elle-même les opérations qui ont heu dans l'organisme, soit lorsqu'elle nomme, qualifie, modère, arrête, dissimule, favorise ou permet celles qui s'y produisent sans son concours. Concluons :

La conscience des actes volontaires est d'autant plus parfaite que la part de la volonté est plus grande en les produisant; la conscience des faits involontaires est

d'autant plus étendue que la part de notre intelligence est plus grande en les qualifiant. La conscience de nos actes et de nos sentiments, élément de cette mémoire qui constitue notre personnalité, n'existe que par le concours de notre activité morale et intellectuelle, au moyen du langage.

§ II. De l'intervention des signes du langage dans les faits d'entendement.

Ici, l'action du langage se montre avec une évidence qui doit rendre notre tâche très-facile. Néanmoins, malgré cette évidence, le silence des physiologistes exige que nous entrions à ce sujet dans quelques développements.

L'intelligence, ainsi que nous venons de le voir, apparaît déjà, avec tout son cortège de signes parlés ou figurés, dans les faits de sensibiHté dite animale ; elle est déjà une des conditions indispensables de la sensation, des sentiments et de la conscience chez l'homme. Nous ne reviendrons point sur ce que nous avons dit à cet égard. 11 nous reste à examiner la part que lui fournit le langage dans l'exercice des diverses facultés dont l'ensemble est désigné plus particulièrement sous le nom A' entendement. Nous nous servirons, dans cet examen, de la nomenclature généralement reçue dans les écoles, quelque inexacte qu'elle soit, parce qu'elle nous oflre l'occasion de passer en revue les principales opérations de l'intellect. Ces opérations sont les diverses formes de la pensée que l'on distingue par les noms

d'idée, de jugement, d'abstraction, de raisonnement, de réflexion, d'attention, de mémoire, d'imagination, de vocation ou de talent, etc.

Vidée est loin d'avoir reçu des philosophes une même définition. Nous ne pouvons entrer dans les développements critiques et dogmatiques que réclamerait une bonne définition de l'idée. Il nous suffira de rappeler que, en général, on n'y voit qu'une image ou la représentation d'un objet, ce qui réduit à de bien mesquines proportions l'acte qui est considéré comme la forme la plus générale de la pensée. Cette définition exclut de l'idée ce qui la constitue réellement, elle exclut la conception des rapports entre les êtres ; or, c'est précisément cette conception qui est l'élément de toute opération intellectuelle. Toute existence, pour notre esprit, n'est déterminée que par les rapports que nous y apercevons; un être quelconque ne nous est jamais connu dans son essence. L'idée même la plus élémentaire est l'affirmation d'un rapport. Or, ce rapport, pour être l'objet d'une idée, pour être affirmé dans un être, réclame, en général, une notion préalable dont la source est dans l'enseignement par le langage. Quoi qu'il en soit, sans nous engager dans une discussion idéologique, nous pouvons bien dire que, pour recevoir et pour transmettre une idée, il est très-utile de posséder 1° le signe qui sert à désigner un être, surtout lorsque cet être est placé hors du domaine des sensations ; 2" celui qui permet d'en affirmer l'existence; 3° celui qui sert à en exprimer l'activité ou les rapports passés, présents et futurs ; 4° celui qui en détermine les qualités

DANS SES RAl^POllTS AVEC LE LANGAGE. . 29

OU les attributs, etc. Qui ne sait d'ailleurs que la transmission des idées générales précède dans renseignement celle des idées particulières, et que celles-ci nécessitent par conséquent des notions préalables et un système de nomenclature déterminé ! Ainsi se manifeste sous divers aspects l'intervention du langage dans la production de l'idée.

On appelle jugement l'aflirmation d'un rapport de convenance ou de non-convenance entre un sujet et un attribut. Cette définition est loin d'être exacte, mais peu importe. Nous n'avons pointa discuter ici les conséquences qu'on en a tirées, afin de faire entrer toute affirmation dans la catégorie des jugements ainsi définis. Nous dirons du jugement ce que nous avons dit de l'idée : une nolion préalable est nécessaire pour qu'il ait lieu, quelque simple qu'on le suppose. Pour affirmer, par exemple, que Dieu existe, il faut appfiquer l'idée de l'existence en général à. un être qu'il est impossible de concevoir sans en connaître le rapport avec le monde qu'il a créé, (pi'il dirige et qu'il conserve, rapport qui correspond à celui qui existe entre un sujet et un régime, entre une cause et un elïet, et qui est déterminé par le verbe. C'est ce qui fait qu'empruntant à un verbe le signe qui sert d'abord à nous le faire concevoir, on l'appelle Créateur, Tout- Puissant^ etc. Quand on dit : Dieu est bon, on fait un jugement qui réclame la possession de l'idée de bonté en même temps que l'idée de l'existence et celle de Dieu, etc. En général pour appliquer un attribut à un sujet, il faut avoir la connaissance et de l'existence du sujet et de l'attribut qu'on

affirme. Or, cette existence et cet attribut, lorsqu'ils sont pensés séparément, sont des idées abstraites qui ne préexistent au jugement que par l'intervention du langage.

\J abstraction, en effet, n'est autre cbose que l'acte d'affirmer un attribut séparé de son sujet et transformé en un être, à l'aide d'un substantif. Tous les philosophes conviennent que le langage est le moyen indispensable de la conception des idées abstraites. Ce sont ces idées que les partisans eux-mêmes de la doctrine sensualiste regardent comme le résultat de l'enseignement et, par conséquent, comme impossibles sans le langage.

Quant au raisonnement, il serait assez difficile de concevoir qu'il pût avoir lieu sans l'intervention des signes du lang.'ige et des notions qu'ils représentent. On a dit que la pensée n'est autre chose qu'une parole interne; évidemment, le raisonnement, considéré comme une forme de la pensée, ne saurait être autre chose qu'un discours intérieur, un véritable monologue. Supposez un syllogisme sans signes, supposez une induction ou une déduction, une synthèse ou une analyse, une hypothèse ou une vérification, sans fintervention du langage, qu'aurez-vous?le néant; ce qui n'empêche pas les physiologistes et même certains psychologistes de faire raisonner les bêtes comme si elles possédaient le verbe, cet instrument indispensable de toute pensée, comme il est l'élément de toute proposition, de tout discours. D'un autre côté, si nous allons au fond d'un raisonnement, qu'y voyons-nous ? une affirmation déduite d'un principe ou induite d'une série d' observa-

tions, affirmation conforme par conséquent à des notions reçues, servant à coordonner les laits, à les faire entrevoir, à les fiiire rechercher, à en déterminer les relations de successivité, d'activité, de passivité, etc. Comment ces opérations qui constituent le raisonnement, peuvent-elles avoir lieu, si la connaissance d'un principe, si la possession de quelques faits généraux ne les précédent et ne leur servent de point de départ? Or, toutes ces richesses intellectuelles sont devenues la propriété de l'homme, parce que, à l'aide des signes du langage, elles ont pu en quelque sorte se matérialiser dans son cerveau. La mémoire et la réflexion qui offrent leur concours obligé à tout raisonnement, n'existent d'ailleurs qu'à la condition de disposer des idées précédemment acquises, en renouvelant ou en fixant Jà son gré, les excitations psycho-cérébrales déterminées antérieurement par les signes du langage.

La mémoire doit être distinguée en mémoire sensoriale et en mémoire spirituelle. La première est le résultat d'un phénomène organique semblable à celui de l'habitude que nous étudierons dans un autre chapitre. Elle est commune à l'homme et aux animaux. Chez l'homme, toutefois, elle est soumise k la volonté qui, en possession de la mémoire spirituelle, rappelle cà son gré les faits de mémoire sensoriale. Ainsi, lorsque nous avons conservé le souvenir d'une famille, souvenir tout intellectuel, nous pouvons nous rappeler successivement les traits de toutes les personnes qui la composent. La mémoire spirituelle est celle de rapports qui existent entre les êtres, rapports dont l'idée ne peut

être conçue et rappelée qu'au moyen d'un signe qui les exprime.

V attention est un acte de la volonté appliquée à l'examen des faits extérieurs, comme Vdré/lexion est un acte de la volonté appliquée à l'examen des faits intérieurs. Pour être attentif, pour réfléchir, il faut au moins entrevoir la possibilité de découvrir des existences ou des rapports encore inaperçus. Pour avoir cette prévision, il est hors de doute que les notions préalables sont un puissant secours. D'ailleurs est-on attentif sans raisonner, sans se rendre compte de .ce que l'on désire apercevoir, sans rechercher les moyens d'y parvenir, sans écarter les obstacles qui peuvent s y opposer?... Nous en appelons, à cet égard, au souvenir et à l'expérience personnelle des observateurs et des penseurs.

L'/?72«^m«/2on est cette faculté que manifeste l'homme lorsque, sous l'empire d'un sentiment, d'un désir, il fait surgir de sa mémoire un grand nombre d'éléments divers qu'il combine, et qu'il coordonne de manière à les transformer en une création idéale, forme plus ou moins riante de la satisfaction désirée, forme plus ou moins sombre de la déception redoutée. Où serait l'instrument des merveilles opérées par l'homme, dans l'acte si compUqué, à la fois alîectif et intellectuel, de l'imagination, s'il ne se trouvait dans le langage? Grâce au langage, il dispose d'une moisson si abondante d'idées, qu'il parvient à imaginer des rapports inconnus, à créer des êtres aux mille formes, grotesques ou subUmes, qui nulle part ne frappent ses sens, qu'il peut

assister <à des spectacles variés, brillants ou lugubres, gais ou tristes, admirables ou terribles, qui n'ont de réalité substantielle que dans son esprit, etc.

S'agit-il des aptitudes qu'on désigne par les noms de talents, de vocations?. .. Quelque favorable que puisse être une condition pbysiologique à l'exercice d'un art ou d'une profession, on avouera que le contact de la société et des enseignements dont elle dispose par le langage, est indispensable à la détermination, nonseulement des actes, mais encore des désirs qui la manifestent. Sans ce contact éducateur, les plus brillantes dispositions seront comme des germes non fécondés; tandis que, moyennant ce contact, de grandes difficultés pourront être vaincues. D'ailleurs, les arts et les professions ne réclament-ils pas, même pour les talents les plus spontanés, l'intervention des nombreuses opérations intellectuelles que nous venons de passer en revue ? N'oublions jamais, dans l'étude des phénomènes de la vie humaine, de donner à l'activité dont la manifestation nécessite l'enseignement, ce qui appartient à cette activité, et aux aptitudes organiques dont les opérations nécessitent le langage, ce qui appartient à ces aptitudes. Concluons :

L'activité intellectuelle de l'homme exige pour se manifester, dans les faits d'entendement, le concours d'opérations cérébrales nombreuses et diverses, et ces opérations, pour avoir Heu, réclament un enseignement préalable par le langage parlé ou liguré.

CERISE

§ III. De l'intervention des signes du langage dans les faits de volonté.

Les philosophes, lorsqu'ils traitent ce sujet dans leurs traités de morale, ne manquent jamais de mentionner les sentiments, les désirs, les passions, les émotions elles-mêmes, en les considérant comme des formes de la volonté. Cette erreur nous étonne, surtout de la part des morahstes chrétiens. Les physiologistes, qui sont loin d'être meilleurs logiciens, vont jusqu'à donner le nom de volonté aux faits de contractilité musculaire, et en général, à tous les faits d'innervation qui ont eu lieu, chez les animaux, à la suite des impressions dont ils leur attribuent la conscience. Cette déplorable confusion ne peut ni ne doit être acceptée.

La volonté est une manifestation directe, immédiate, personnelle, de notre activité morale et intellectuelle. C'est cette activité elle-même choisissant entre deux ou plusieurs désirs, prononçant entre deux ou plusieurs raisons d'agir. Tel est le véritable caractère de la volonté, à moins que l'on veuille absolument que la volonté ne soit pas un acte libre, à moins que l'on veuille absolument que cet acte hbre n'ait pas de nom dans le langage. Or, lorsqu'un homme se détermine à rechercher un objet éloigné dans le temps et dans l'espace, hors du domaine de ses sens, c'est que non-seulement il en connaît l'existence, les rapports et les attributs^ mais c'est encore qu'il possède un principe en vertu duquel il se détermine à entreprendre cette recherche de préférence à toute autre; Vouloir, ce n'est pas cor-

respondre fatalement, aveuglément, par un l'ait d'innervation à un fait d'impressionnabilité ; c'est s'arrêter aux impressions, les juger, en permettre ou en empêcher les résultats, en vertu de ce jugement. Voilà pourquoi on dit d'un acte de la volonté qu'il est méritoire ou coupable, tandis qu'on ne peut qualilier les émotions autrement qu'en disant qu'elles sont bonnes ou mauvaises. On n'est pas coupable de sentir, ou pour parler exactement, d'être impressionné, mais on l'est de consentir, c'est-à-dire d'agréer ces impressions et les faits d'innervation qui en résultent. Telle est la maxime vulgaire ou morale. Si l'on dit d'un sentiment qu'il est coupable, c'est que d'un côté, il implique par sa présence une moralité déjà suspecte dans celui qui l'éprouve, c'est que, de l'autre, il constitue déjà un désir. Or, un désir, ainsi que nous l'avons démontré plus haut, n'appartient plus au domaine exclusif de l'impressionnabilité affective, il entre dans le domaine de l'activité morale et intellectuelle, fécondée par l'enseignement. Pour désirer, en effet, il faut déjà connaître la satisfaction désirée. C'est en présence de cet appel, à la fois affectif et intellectuel, qu'on appelle le désir, que l'homme se détermine en pleine connaissance de cause, de moyens et de résultats. Soit qu'il cède, soit qu'il résiste, il y a manifestation de la volonté. Si le désir se transforme en une violente passion, c'est que la volonté abdique. Dans tous les cas, le désir apparaît extérieurement à la volonté comme un appel auquel elle se détermine à offrir ou à refuser son concours. Confondre la volonté avec les sentiments, avec les pas^

sions, avec les émotions, c'est donc méconnaître les données les plus simples et les plus rigoureuses de l'observation; car la volonté est un acte extérieur aux faits d'impressionnabilité affective, un acte tout à fait moral et intellectuel, exclusivement humain. Concluons :

Le langage intervient dans les opérations cérébrales qui ont lieu dans la volonté, en donnant la possibilité de connaître : r le but que l'homme se détermine à atteindre; 2° la moralité et l'opportunité de ce but; 3° la moralité et l'opportunité des moyens qui y conduisent, kl moralité et l'opportunité des sentiments qui le font rechercher, etc.

§ IV. De l'intervention des signes du langage dans les faits de contractilité musculaire.

D'après ce que nous venons de dire de la volonté, il est évident que la contractilité dite volontaire ou animale n'est réellement volontaire que chez l'homme, parce que l'homme seul peut, en vertu d'une détermination raisonnée, en suspendre, en permettre ou en produire à son gré les phénomènes. Ce qui caractérise un fait de la volonté, c'est la faciUté de le produire directement, sans qu'il soit réclamé par une impulsion organique, par une excitation ganglio-cérébrale ; ou bien de l'empêcher ou de le permettre, lorsqu'il tend à se produire sous l'empire des faits d'impressionnabiUté affective. Les mouvements qui sont dans cette condition sont seuls des mouvements volontaires.

Les phénomènes de contractilité musculaire qui

dépendent de la volonté, sont les mouvements d'expression, ceux de locomotion, et ceux dont résultent la production de la voix et la parole.

Les mouvements d'expression sont ceux qui semblent le plus se soustraire i\ l'empire de la volonté. Tels sont le geste, l'attitude, la physionomie, le regard, l'accentuation, etc., qui traduisent extérieurement un sentiment ou une émotion. Ces mouvements sont le résultat d'une innervation correspondant logiquement à des faits d'impressionnabilité, et y correspondant de telle sorte que, à l'aspect de ces mouvements, on reconnaît toujours l'émotion et le sentiment dont ils sont l'expression. Mais entre ces faits d'impressionnabilité et ces faits d'innervation, l'homme, ainsi que nous l'avons dit plus haut, a la faculté d'intervenir pour nommer les premiers, et pour prévenir ou permettre les seconds. Il sait aussi les simuler ou les dissimuler, selon les circonstances, ce qui constitue une des facultés dont l'homme seul peut user ou abuser. Il lui est donné de produire spontanément, par un acte de sa volonté, une expression vraie et capable de vivement impressionner ceux qui en sont témoins. C'est cette faculté qui caractérise le talent de l'artiste (h'amatique, et un des principaux éléments de l'art oratoire. Tous ces faits de contractilité musculaire sont donc en relation intime avec l'activité morale et intellectuelle qui, comme nous l'avons si souvent répété, ne se manifeste extérieurement qu'au moyen de l'enseignement parlé ou liguré. (1 est inutile de revenir à ce sujet sur ce que nous avons dit en parlant de la volonté. Il doit nous

suffire d'ajouter que l'éducation morale, en faisant prédominer un sentiment ou un désir sur tous les autres, appelle, à la fois, et les faits d'impressionnabilité affective et les faits d'innervation expressive, qui correspondent les uns et les autres à ce désir ou à ce sentiment. Cet appel, sans cesse reproduit, crée une habitude, une condition organique se traduisant extérieurement par la physionomie et par l'attitude qui caractérisent souvent une famille, une caste, une nation.

La locomotion consiste dans une grande variété de mouvements que nous ne devons point énumérer ici. Il ne s'agit que de ceux qui sont coordonnés dans un but déterminé ; parmi ceux-ci nous choisissons ceux qui constituent la marche, la préhension, l'expectoration, etc.

A voir la manière dont certains animaux jouissent de la faculté de se mouvoir sans avoir besoin d'un enseignement préalable, on est porté à croire qu'il en est de même chez l'homme. Or, il n'en est point ainsi : l'homme a besoin qu'on l'instruise, nous ne dirons pas à se mouvoir, car les mouvements irréguliers ne constituent point la locomotion, mais h opérer les mouvements réguliers qui constituent la marche. C'est là un fait incontestable. On sait que l'instinct, chez l'enfant, s'efface au fur et à mesure que l'on voit apparaître, par le concours de l'enseignement, les premiers rayons de l'intelligence. Or, c'est précisément lorsque tout annonce l'éveil de rinteUigence, que nous admirons le plus CCS efforts, déjà hardis et souvent stériles, à l'aide desquels il prélude à la station et à la marche.

On connaît au reste la manière dont les nourrices ou les mères appellent à elles les petits enfants, la manière dont elles provoquent et encouragent leurs pénibles essais, les signes nombreux, parlés ou ligures, à l'aide desquels elles les excitent, les rassurent, les félicitent ou les consolent.

S'agit'il de disposer de ses doigts, de ses mains, de ses bras pour agir? l'enfant a encore besoin de son intelligence. Pour que les mouvements propres à un acte déterminé se produisent régulièrement, il ftmt qu'il connaisse le but qu'il veut atteindre ; et ses efforts seront d'autant mieux combinés qu'il possède davantage la prévoyance, la mémoire, la connaissance du milieu sur lequel il doit opérer. Qui le croirait? l'enfant ne porte ses aliments à sa bouche que s'il a été enseig-né. La mastication elle-même est dans ce cas, si l'on n'a pas le soin d'introduire dans sa bouche des aliments de consistance de moins en moins molle jusqu'à l'enlJère évolution des premières dents. Par cette précaution, on crée en quelque sorte une habitude, ménagée, d'ailleurs, par un instinct puissant; si cette précaution est en défaut, si, par exemple, une alimentation liquide est donnée exclusivement pendant les trois premières années de l'enfance, la mastication aura besoin d'être aidée par un véritable enseignement. Ce fait est assez commun dans les pays où l'on nourrit les enfants pauvres avec de la bouilhe. Nous avons vu des crétins, auxquels cet aliment seul avait été donné, arrivés déjà à un âge avancé, sans être capables de mâcher les aliments solides ; ils les rejettent, chaque fois que la déglutition

hO DU SYSTÈME NERVEUX

en est impossible sans le secours de cette opération. Nous avons pu constater que, chez ces malheureux, la mastication n'est possible qu'à la condition de la faire intervenir au moment où les instincts sont encore dans toute leur force, c'est-à-dire dans la première année de leur enfance, âge où le crétinisrae ne se manifeste presque jamais.

L'expectoration n'est autre chose qu'une énergique expiration associée aux mouvements synergiques d'un grand nombre d'organes, et provoquée dans le but d'expulser les obstacles qui s'opposent à la respiration. Quoique l'expectoration soit intimement liée aux phénomènes sympathiques de la vie organique, elle a encore besoin d'être enseignée. Il suffit, pour se convaincre de la vérité de cette assertion, d'observer les enfants atteints d'un catarrhe bronchique, auxquels nous sommes dans la nécessité d'administrer l'émétique pour provoquer, à l'aide des efforts du vomissement, l'expulsion des mucosités qui les menacent d'asphyxie. M. Itard a observé que, chez les sourds-muets, l'expectoration a besoin d'être enseignée lorsqu'ils sont atteints, pour la première fois, d'une affection catarrhale ou pulmonaire. Quant aux crétins (il s'agit de ceux dont l'éducation intellectuelle a été complètement négligée dans les premières années de l'enfance), l'impossibilité de l'expectoration se traduit extérieurement par la respiration bruyante, véritable ronflement bronchique, qui la caractérise.

Quant à la parole, il est inutile de rappeler qu'elle a besoin d'être enseignée. La voix elle-même a très-peu

d'étendue chez les sourds-muets qui ne sont pas aphones.

Nous n'avons pas besoin de mentionner les mouvements dans lesquels la force, l'adresse, l'agilité, sont réclamées. Nous avons dù ne nous occuper que de ceux qui semblent le plus se confondre, dans l'esprit des observateurs vulgaires, avec les mouvements instinctifs, et dans lesquels, néanmoins, l'intluence de l'enseignement, celle des idées et du langage, celle des excitations psycho-cérébrales, apparaissent d'une manière incontestable. Concluons :

Le défaut d'enseignement, empêchant la production des mouvements réguhers, nombreux et divers, qui constituent les actes de la locomotion, chez l'homme, le développement des systèmes musculaire et osseux ne saurait avoir heu. Telle est la conséquence à laquelle nous conduit le raisonnement, et que l'examen des faits, ainsi que nous le verrons bientôt, ne fait que confirmer.

§ V. De l'intervention des signes du langage dans les phénomènes de circulation, de nutrition et de sécrétion.

Des considérations qui précèdent, il résulte que les signes du langage interviennent dans tous les phénomènes de la vie dite animale, et qu'ils y impriment le caractère de la vie spirituelle qui distingue l'homme. Ils appellent dans le système nerveux en général, et dans le cerveau en particulier, des opérations étendues et nombreuses qui sont non-seulement nécessaires à la

Lil DU SYSTÈME NERVEUX

production des phénomènes de la vie dite animale, mais encore à la production des phénomènes de la vie organique. Nous pouvons donc nous borner, pour la question dont il s'agit dans ce paragraphe, aux inductions que légitiment les faits rapportés dans les paragraphes précédents.

Les faits d'impressionnabilité sensoriale et affective, les faits de conscience, ceux d'entendement, de volonté et de contractilité musculaire, se produisant, grâce à l'intervention du langage, avec l'étendue, l'intensité et la multiplicité qu'ils manifestent, chez l'homme, il est évident que les phénomènes de circulation, de nutrition et de sécrétion, doivent en être influencés et en recevoir une série de modifications plus ou moins profondes.

Partout où une opération physiologique a lieu, quelle que soit d'ailleurs cette opération, il y a nécessairement un fait de circulation. Lorsqu'une opération physiologique réclame souvent un fait de circulation, il y a nutrition augmentée; dans le cas contraire, la nutrition diminue et s'appauvrit. Dans les excitations psychocérébrales et les opérations innombrables qui en résultent, l'organisme trouve une cause sans cesse renouvelée de circulation et de nutrition, et sans doute aussi de déperdition. Bien plus, ces excitations déterminent l'éveil des appels instinctifs, tels que la faim, l'appétit vénérien ; et il en résulte que les organes de sécrétion, qui concourent à la production et à la satisfaction de ces appels, entrent en fonction, et que, jusque dans les profondeurs des viscères, l'action de ces excitations

HANS Sl^S IIAPPORTS AVEC LE LANGAGE.

témoigne l'empire du langage et des idées qu'il représente.

Nous nous arrêtons à l'exposé de ces généralités qui suffisent pour le moment à V intelligence des pages qui suivent immédiatement.

§ VI. De l'intervention des signes du langage dans le développement de l'organisme en général, et du système nerveux en particulier.

Si nous observons l enranl dès sa naissance, nous voyons que les trois ordres d'excitations dont nous avons parlé en commençant ce chapitre, se suc-èdent de manière que le premier semble préparer la sc>?ne au second, et celui-ci au troisième. En effet, les excitations instinctives ou ganglio-cérébrales se montrent immédiatement au moment de la naissance ; elles précèdent les excitations sensoriales ou physico-cérébrales qui, cà leur tour, précédent les excitations spirituelles ou psycho-cérébrales. Chose remarquable : la force de formation qui préside à l'évolution organique, coordonne toutes les opérations fonctionnelles en vue du développement ultérieur qui en résulte pour les divers appareils qui doivent les exécuter. Ainsi, les mouvements de succion de l'enfant précèdent le contact du sein maternel qui doit fournir à son ahmentation et développer son appareil digestif; ainsi, par ses essais de locomotion, il concourt au développement du système musculaire et osseux; ainsi, en fixant le regard, en prêtant l'oreille, en étendant ses mains sur tous les objets, il recherche les impressions qui doivent dévO'-

fiU DU SYSTÈME NERVEUX

lopper ses appareils sensoriaux. De même, plus tard, son appareil cérébral, déjà en exercice, en partie au moins, sous l'influence des excitations instinctives et sensoriales, est sollicité à rechercher les excitations spirituelles qui sont appropriées à en amener l'évolution définitive. A l'aide de ces excitations, la société est appelée, s'il est permis de s'exprimer ainsi, à y mettre la dernière main, en y imprimant, par l'enseignement parlé ou figuré, le cachet de sa création, les irzchs indélébiles de son intervention éducatrice. Admirable harmonie entre les appels de l'organisme, les facultés de l'âme et les éléments extérieurs, soit matériels, soit spirituels ! Que ces éléments soient en défaut, que les excitations qui en résultent soient refusées, cet organisme s'arrêtera dans son développement, cette âme ne manifestera point son activité, et l'homme restera inachevé. Ce défaut d'excitation, s'il s'agit seulement des facultés que nous appelons spirituelles, donne lieu à deux faits remarquables qu'il importe de rappeler.

1" Il y aura arrêt de développement de l'appareil cérébral, par suite du défaut de circulation, de nutrition et d'accroissement organique qui résuUe de la privation des excitations appropriées.

2" Cet arrêt de développement ne se limitera pas au cerveau. Il s'étendra à toutes les parties de l'organisme auxquelles l'innervation cérébrale est destinée à porter son influence, dans les diverses opérations physiologiques qui dépendent de cette innervation.

Ces deux faits s'expliquent par deux lois inconles-

tables; ils sont d'ailleurs l'expression des résultais observés et parfaitement connus.

Le premier correspond à une donnée très-vnlgaire. Tous les physiologistes savent que l'interruption trop prolongée des excitations aux([nelles un appareil est approprié, l'amoindrit dans sa nutrition et dans sa capacité fonctionnelle ; il en résulte même un véritable décroissement. Or, si le décroissement a lieu dans un appareil qui a atteint son plus haut degré d'évolution organique, on prévoit ce qui doit avoir lieu dans un appareil dont l'évolution définitive est encore attendue. Cette évolution sera arrêtée dans son progrès. On sait, par exemple, que le nerf optique de l'œil qui a été, chez un animal, soustrait par l'expérimentation à l'iniluence de la lumière, offre un volume moindre que celui de l'œil qui, ayant été respecté, a pu fonctionner : deux ou trois semaines suffisent pour constater ce phénomène sur le lapin. On sait aussi que, lorsque la vue a été rendue à un aveugle, et l'ouïe à un sourd, l'appareil de la vision et de l'ouïe réclame, outre les enseignements dont nous avons parlé plus haut, des ménagements particuliers, et en quelque sorte, une éducation organique spéciale qui n'ont d'autre objet que d'opérer graduellement l'évolution de l'appareil appelé à fonctionner. De ces faits et de tant d'autres analogues , nous pouvons induire que l'appareil cérébral auquel seraient refusées les excitations spirituelles qui doivent en favoriser et en compléter le développement, ne saurait atteindre le degré d'évolution auquel il est destiné ; il y aurait incontestablement un arrêt de

46 DU SYSTÈME NliRVEUX

formation. S'il nous est permis d'émettre notre opinion sur ce sujet, nous dirons que cet arrêt de formation porterait particulièrement sur les surfaces cérébrales dont l'étendue dépend de la profondeur des circonvolutions. Ce sont en effet ces surfaces qui sont le dernier terme du développement cérébral de l'enfant, et qui prennent leur dernière forme lorsque, sous l'influence des premiers enseignements, il commence à comprendre et à manier les signes du langage.

Quant au second fait que nous avons représenté comme étant un résultat général et sympathique de la privation des excitations spirituelles ou psycho-cérébrales, nous verrons bientôt qu'il s'explique comme le premier par une loi physiologique incontestable, et qu'il est également l'expression rigoureuse des phénomènes observés. La démonstration de ce fait trouve sa place dans le paragraphe qui suit.

§ vu. De l'intervention des signes du langage dans les relations sympathiques et dans les faits de sensibilité dite organique.

Lorsqu'un organe ou un appareil quelconque sont arrêtés dans leur développement, il en résulte pour les organes et pour les appareils qui sont avec eux en relation fonctionnelle, un effet qui se traduit extérieurement par un amoindrissement dans les aptitudes physiologiques. Ce phénomène tient à ce que l'intensité des irradiations sympathiques est en raison directe du degré d'énergie des organes d'où elles se répandent. Cette loi physiologique, évidente pour tous les organes

d'un appareil, l'est au plus haut degré pour les diverses parties du système nerveux et surtout pour le cerveau dont la part d'innervation est appelée à exercer un si grand empire sur l'organisme (1). Aucun appareil, chez l'homme, n'est appelé à étendre plus loin que l'appareil cérébral, l'action de ces irradiations sympathiques qui font vivre tous les organes d'une vie commune. Il est aisé de prévoir, lorsque l'on connaît cette prééminence fonctionnelle du cerveau, quels doivent être les résultats généraux de la privation des excitations qui en favorisent le développement et l'énergie physiologique. Voici d'ailleurs les faits observés qui sont propres à nous conlirmer dans la prévision de ces résultats.

Parlons d'abord des sourds-muets qui sont reçus dans nos établissements. Il n'est pas nécessaire de faire remarquer que ceux d'entre eux qui ont été l'objet des observations des médecins, avaient reçu un enseignement figuré dont nous devons tenir compte. Voici le résultat des observations de M. Itard: Non-seulement les phénomènes de la sensibilité animale, mais encore ceux de la sensibilité organique, se produisent chez les

(1) Les médecins ont fait plusieurs observations qui démontrent cette influence des irradiations cérébrales. Ils ont remarqué, par exemple que les règles paraissent plus tôt, toules choses égales d'ailleurs, chez les jeunes filles appartenant aux classes aisées, dont l'intelligence a été cultivée de bonne heure, que chez les jeunes filles des conditions inférieures, dont l'intelligence a été moins cultivée, et qui habitent la campagne. Nous avons vu de nombreux exemples de cette action du développement cérébral, indépendante de toute cause dite morale de oute fâcheuse influence '

^iB DU SYSTÈME NERVEUX

sourds-muets avec une intensité moindre que chez les autres hommes. Laissons-le parler lui-môme (i).

« L'homme est principalement redevahle du déve- )) loppement de la sensibilité morale et physique à )) l'extension des relations orales qui s'établissent entre » lui et ses pareils. Ce qui le prouve, c'est le peu de » développement de cette faculté vitale chez les bommes » exclus de ce commerce intellectuel par la privation » native de la parole, en un mot chez les sourds-muets. » J'ai énoncé ce fait, il y a longtemps, dans mon ou- » vrage sur les maladies de l'oreille et de l'audition. )) Depuis cette époque, de nombreuses observations )) n'ont fait que le confirmer. J'ai pu voir maintes )) et maintes fois de jeunes sourds-muets soumis aux » opérations les plus douloureuses, telles que l'arra- )) chement d'un ongle carié, la réduction répétée d'une » fracture difficilement maintenue, l'extirpation et la » dissection de quelque tumeur, la compression exercée » sur d'énormes furoncles fortement enflammés, l'ap- » phcation répétée de moxas, etje puis affirmer que )) chacune de ces opérations, supportées sans signes » manifestes d'une vive douleur, n'a fait qu'ajouter » une preuve de plus à ce que j'ai dit ailleurs de la )) torpeur et de la sensibilité animale chez le sourd- » muet. »

Quant aux phénomènes de la sensibilité dite organique, M. Itard fait remarquer que l'action des médi-

(1) De la parole considérée comme moyen de développement de la sensibililé organique, par M. Uard {Revue médicale, juin 1828).

DANS SES RAPPORTS AVtC LE LANGAGE. Ii9

caments, celle des purgatifs, par exemple, est tellement laible chez les sourds-muets qu'on est toujours obligé d'en doubler les doses ordinaires. Rajoute, d'après ses propres observations, que les irradiations sympathiques qui donnent en quelque sorte la mesure de l'intensité de la sensibilité dite organique sont tellement amoindries chez les sourds-muets, que la phthisie parcourt souvent ses périodes sans donner lieu aux accidents consécutifs qui la compliquent ordinairement, et, quelquefois, sans donner lieu à la toux. Les irradiations sympathiques sont si limitées, que, la hèvre hectique n'ayant pas lieu, les troubles qui en résultent ne se montrant point, la guérison de la phthisie est plus fréquente chez eux que chez les phthisiques ordinaires. M. Itard cite trois cas de ce genre sur soixante-deux phthisiques qu'il a soignés; et dans ces trois cas la maladie était très-avancée. Cette remarquable diminution dans l'intensité des sympathies se montre encore chez les sourds-muets, lorsqu'ils sont atteints d'autres maladies graves dans lesquelles ces sympathies sont précisément la source des phénomènes les plus redoutables. Le délire qui, chez eux, n'a lieu que dans les affections essentielles de l'encéphale, ne ressemble en rien au délire ordinaire des adultes. Tandis que, dans le délire ordinaire, à l'agitation des mouvements se môle l'agitation des idées, manifestée par la loquacité des malades; chez les sourds-muets on n'aperçoit que l'agitation des mouvements, sans qu'aucune expression par les doigts et par les mains vienne s'y joindre, sans qu'il y ait production des signes figurés qui remplacent

CERISE

50 OU SYSTÈMli NERVEUX

les signes parles. Ils se trouvent, sous ce rapport, ainsi que le fait observer M. Itard, parfaitement semblables aux enfants, et, comme ceux-ci, ils sont exempts de la manie. De ces faits remarquables et nombreux M. Itard conclut : « que dans l'espèce Immaine, le développe- » ment de la sensibilité a pour agent principal la civi- » lisation, et en particulier le commerce intellectuel » des hommes entre eux, au moyen du langage parlé » ou écrit; que Tinfluence puissante de ces commu- » nications sur le développement de la sensibilité a pour » preuve ou pour mesure la torpeur de cette faculté » chez les hommes que l'isolement et le mutisme » placent en dehors du mouvement social; qu'une des » grandes conséquences du développement de la sensi- » bilité est l'activité des rapports sympathiques entre » les fonctions de l'économie, et que ces sympathies » organiques, considérées sous le rapport de la santé » et de la vie, avantageuses dans certaines circon- » stances, multiphent, dans beaucoup d'autres, les » chances de la maladie et les causes de la douleur » et de la mort. »

Les choses se passent ainsi chez les sourds-muets, auxquels les soins de l'enseignement et ceux de l'éducation physique sont loin d'avoir failU ; on les observe chez ceux qui sont parvenus à ce haut degré de culture intellectuelle qui leur permet d'être en relation avec les hommes, parla lecture, par l'écriture, qui leur permet de disposer d'un langage mimique savamment organisé; Il est facile de concevoir ce qui doit arriver chez certains peuples dont la vie est soustraite, pendant une

longue suite de générations, à cette atmosplicre bienfaisante des excitations psycho-cérébrales que répand autour d'elle une civilisation avancée. Que l'on consulte les voyageurs, et que l'on cherche la raison de la dégradation à la fois morale et physique des populations qui semblent avoir perdu jusqu'aux dernières lueurs d'une lointaine civilisation. Faibles, impuissantes, (lifTormes, elles traînent une existence appauvrie et misérable, moissonnée par les maladies et les besoins. Leurs muscles sont effacés, incapables d'efforts, leurs membres inférieurs sont grêles, leurs bras très-longs, leur taille petite, leur cavité abdominale très-étendue, leur poitrine étroite, leur tête allongée et dilTorme, etc. Nulle part, toutes choses égales d'ailleurs, l'empire des intluences que nous signalons ne se montre avec plus d'évidence. On peut même affirmer que la dégradation physique des hommes appelés sauvages, est en raison directe de la disette des idées dont ils disposent et des signes du langage qui les représentent (J).

Que l'on s'imagine après cela l'absence totale de relations intellectuelles, dès les premières années de l'enfance, alors môme que tous les soins de nutrition générale seraient prodigués avec le plus grand zèle. Il est aisé de concevoir que les irradiations sympathiques étant presque nulles, les phénomènes d'impressionnabilité et d'innervation étant en quelque sorte frappés

(1) Voyez les Voyages de Bougainville, de Lapeyrouse, de Dumont d'Urville, etc. Il ne faut d'ailleurs pas s'imaginer qu'il existe une seule peuplade sans langage, absolument privée d'institutions religieuses et politiques, où il n'y ait ni culte, ni hiérarchie plus ou moins régulière.

d'inertie, il y aurait un arrêt de développement, nonseulement du système nerveux, mais encore du système musculaire et du système osseux ; la vie se réduirait bientôt à un hideux automatisme inférieur mille fois au mécanisme des bêtes : l'homme ne saurait prolonger son existence sans le secours d'une nourrice qui voulût bien protéger sa longue et misérable enfance. Heureusement, ce spectacle n'est oflert nulle part, car l'atmosphère sociale ne lui manque jamais ; plus ou moins riche, plus ou moins abondante, elle l'entoure dès sa naissance comme l'air qu'il respire (1). Mais il est des malheureux qui apportent au monde une condition organique qui les prédispose à l'idiotie ; ceux-là ont besoin de recevoir d'une manière plus particuhère les soins de l'éducation. On connaît le sort de ceux d'entre eux qui n'ont pas reçu le contact modificateur, et jusqu'à un certain point thérapeutique, des excitations psycho-cérébrales dans le cours de la première ou de la seconde année de leur vie. Ils présentent le spectacle le plus hideux qu'il soit permis à l'homme de donner et de voir (2). Ce spectacle, dans certaines

(1) L'histoire de ces hommes prétendus sauvages, trouvés dans les bois, a été, on le sait, faite à plaisir dans le xvin° siècle. Quant à celle qu'on a publiée au commencement de ce siècle, à l'occasion du sauvage de l'Aveyron, bien qu'elle soit empreinte des préjugés du temps, elle ne nous laisse point de doute sur la folie de ce Français, prétendu homme des bois.

(2) En général, pendant les premiers mois de leur vie, les crétins ne manifestent point les caractères de l'idiotie qui impriment plus tard un cachet particulier à leur physionomie. Ces caractères commencent à se dessiner à mesure que le rôle des instincts tend à céder la place à celui de l'intelligence. Si l'éducation n'a pas doublé ses soins pour préparer

contrées des Alpes où il était fréquent, il y a un demisiècle, est visiblement plus rare aujourd'hui, que le mouvement social, imprimé par la révolution française, en a pénétré les vallées les plus profondes et les plus ignorées. Les décrets de la république et de l'empire, en ouvrant des routes nouvelles, ont aplani les montagnes et rallié sous un même drapeau des populations qui s'ignoraient complètement. Les camps ont été des écoles d'enseignement mutuel, qui n'ont pas été sans avantages pour les contrées abandonnées aux vieux préjugés, lorsque la paix y ramena, mieux instruits, les habitants que la guerre en avait fait sortir.

le règne de celui-ci, les soins ultérieurs sont superflus. C'est ce qui a précisément lieu trop souvent. L'enfant enveloppé de langes pendant des journées entières, est abandonné dans son berceau au silence et à l'obscurité d'une misérable demeure, et rien, absolument rien, n'est adressé à son intelligence. Voici le tableau que présentent les malheureux arrivés, grâce à cet abandon, au plus haut degré d'idiotie. Parvenus à l'âge adulte, ils sont étendus sur de la paille, petits, difformes et immobiles. Leur ventre est volumineux, leur poitrine étroite se dilate avec peine, leur tête, souvent énorme, est sillonnée très-fréquemment de profondes dépressions susorbitaircs et temporales. Une chevelure épaisse, roide et hérissée, qui s'implante sur le front, sans toutefois l'effacer toujours, couvre leur crâne, quelquefois régulier, souvent inégal. Us laissent s'écouler de leur bouche une bave dégoûtante ; leur langue pendante est assaillie par les mouches à l'invasion desquelles ils ne cherchent point à la soustraire. Leur regard est terne, fixé sans intention, muet. Leurs mouvements se bornent à une respiration bruyante, qui n'est autre chose qu'un grognement ; leurs membres sont grêles et inertes. Ils reçoivent pour nourriture une sorte de bouillie qu'on introduit dans leur bouche et qu'ils ne refusent jamais d'avaler -, ils ne manifestent point leur satiété. Us rendent sous eux leurs excrénienls, transformant en peu d'instants leur litière en un puant cloaque. Ils succombent le plus souvent parce qu'ils n'ont pas éprouvé le besoin ni pu avoir ki pensée d'expectorer les mucosités accumulées dans leurs bronches.

54 DU SYSTÈME NERVEDX

C'est ainsi que les données les plus positives de la physiologie, celles de l'observation et de l'induction, se réunissent pour démontrer l'action de l'enseignement par le langage, sur les fonctions et le développement du système nerveux. Il existe donc une relation préélablie, un rapport fonctionnel déterminé entre l'organisme nerveux de l'homme et la tradition sociale qui l'enveloppe et le pénètre de toutes paris, au moyen des institutions. C'est par ce rapport merveilleux que peuvent s'expliquer les diversités intellectuelles et affectives qu'on remarque chez les hommes des différents pays et aux différentes époques de l'histoire; c'est par ce rapport que peut s'expliquer la faculté possédée par l'homme de s'établir et de vivre dans toutes les régions du globe. Il dispose ainsi d'une source spirituelle d'influences physiologiques et d'agents modificateurs qui assoupHssent en quelque sorte son organisme, selon la nécessité des temps et des lieux, à l'aide desquels, d'ailleurs, il transforme puissamment les influences physiques qui pourraient lui nuire.

En présence des faits que nous venons d'exposer, que dire de ces physiologistes qui, ne voyant dans l'action du miheu social qu'une influence accessoire et en quelque sorte supplémentaire, semblent ne pas s'apercevoir que cette action, exercée au moyen de l'enseignement par le langage et parles institutions, est aussi puissante, aussi profonde, aussi indispensable que celle du milieu physique qui nous entoure? Que dire de ces physiologistes qui, étonnés de cette action qu'ils ne comprennent point, osent entreprendre d'en

expliquer les résultats merveilleux par ces phrases banales : « La se lisibilité de l homme est, par rapport à celle des autres espèces animales, la plus souple et la plus mobile (1). » « V homme doit à la flexibilité de sa constitution l'avantage d'être cosmopolite (2). » « Les facultés intellectuelles résultent de ï ampliation qui se fait insensiblement dans la masse et dans les fonctions de l' encéphale (3). » Que signifie, dans une question aussi grave, aussi difficile, cette sensibilité plus souple et plus mobile, cette flexibilité de la constitution, cette ampliation dans la masse et daîisles fonctions de l'encéphale? Çx'Qii ainsi que des médecins célèbres, tout en étant frappés de faits généraux qui caractérisent l'humanité, recourent, pour les expliquer, à des assertions stériles et vagues, à des formules pitoyables et indignes de la science, tandis que la relation physiologique établie entre l'organisme nerveux et l'enseignement social reste oubliée. En vérité, nous ne comprenons point comment il n'a été tenu aucun compte, en physiologie, de celte atmosphère spirituelle dans laquelle l'homme puise, en vertu d'une loi positive, incontestable, les éléments indispensables à fexercice de ses facultés et au développement de son organisme. Il était si important, non-seulement dans l'intérêt de la physiologie, mais encore, ainsi que nous le verrons plus loin, dans celui de la pathologie, que l'homme fût mieux étudié et mieux connu !

(1) Cabanis, Rapports du physique et du moral.

(2) Dictionnaire des sciences médicales, art. Homme.

(3) Pronssais, De l'irritation et de la folie^

56 DU SYS'lÈMli: NERVliUX

Il nous reste à compléter cette rapide démonstration ])ar une appréciation générale de l'inlluence des institutions sociales. L'histoire doit servir à compléter les enseignements de la physiologie humaine.

SECTION II

DES INSTITUTIONS SOCIALES CONSIDÉRÉES DANS LEURS RAPPORTS AVEC LES PHÉNOMÈNES d'IMPRESSIONNA- RILITÉ ET d'innervation.

Montesquieu a dit des législateurs de la Chine « qu'ils » furent très-sensés lorsqu'ils firent leur religion, leur » philosophie et leurs lois toutes pratiques. Plus les » causes physiques, ajoute-t-il, portent les hommes au » repos, plus les causes morales doivent les en éloigner (1). » Il était difficile à un publiciste qui venait d'exalter l'influence des climats sur les conditions physiologiques des peuples, au point d'en faire dépendre leurs institutions, leur esclavage et leur liberté ; il était difficile^à Montesquieu de faire une rétractation plus exemplaire, et de proclamer plus hautement la puissance éducatrice de la société, s'exerçant au moyen des institutions, au moyen « de la religion, de la philosophie et » des lois » .

Bodin, qui a fourni à Montesquieu les éléments et presque le texte de ses considérations physiologiques

(1) Espril des loin, liv. xiv, chap. X. Ce chapitre est intitulé : Que les mauvais législateurs sont ceux qui oui favorise les vices du climat, et les bons ceux qui s'y sont opposes.

sur l'action des climats, avait déjà offert l'exemple d'une semblable rétractation. Ce piibliciste, préoccupé, en dépit de ses propres théories, de l'influence exercée parles institutions, reproche à Polybe et à Galien d'avoir attribué « à la nature du ciel et à celle du soleil une influence fatale sur les mœurs des hommes (1) ».

Hippocrate lui-même, dont le traité Des eaux, des airs et des lieux, a fait en grande partie les frais des élucubrations physiologiques de Bodin et de Montesquieu, a proclamé hautement la puissante influence des institutions sociales sur les conditions de l'organisme (2). Il est même assez singulier que l'illustre médecin grec ait cru devoir recourir, soit au climat, soit aux institutions, ou comme il dit au gouvernement, d'un seul, pour expliquer la lâcheté des Asiatiques et l'esclavage qui en résulte, lorsque chacun sait que la firèce, malgré son beau climat, malgré son gouverne-

( 1) « Ex quibus intelligitur non modo cœli naturam ac regiones universales, sed etiam singularis et regionis cujusque propria inlueri opporleie ; quid ab aquis, quid ab aere, quid à montibus, quid à vallibus, quid à ventorum nalurà, quid a religionihus, quid ab insUlutis, quid à disciplina, quid denique ab ipso statu reipnblicd' in aiiimis cuju-que ingenerari possit. Quibus explicatis quantum disciplina valeal ad immulanda hominum ingénia disseretur ; nec tamen illud assenliemur Polybio cl Galeno qui cœli et solis naluram necessaria quidam vi mores hominum immutare conlendunt. Ut enim, e naturalibus causis vitia nasci possint, extirpari tamen et omnino tolii, at is ipse qui ad ea propensus fuerit à taiitis vitiis avocetur, non est id posilum in naturalibus causis, sed in volunlale, studio, disciplina, quœ tolluntur omnia si nécessitât] locum demus. o {De Republica, libri sex. Lib. v, cap. IV.)

(2) Cabanis, malgré sa doctrine toute matérialiste, a cité avec honneur le passage fameux du traité d'Hippocrate; nous ne le reproduisons point ici, car il est suffisamment connu-, il est d'ailleurs plus célèbre qu'important.

ment de plusieurs, était peuplée d'esclaves, ainsi que nous le rappellerons bientôt.

Il n'est pas un écrivain ancien ou moderne qui n'ait été frappé, à l'aspect des phénomènes généraux qui se produisent dans la vie des peuples, de la puissance des influences éducatrices dont la société et la famille disposent, de la puissance de l'enseignement traditionnel et des institutions qui répandent et réalisent cet enseignement. Pourquoi les physiologistes auxquels il appartenait de faire surgir ce fait, de le produire dans tout son éclat, de le faire entrer en quelque sorte dans le domaine du sens commun, semblent-ils avoir pris l'engagement de l'obscurcir, de le rendre douteux, incertain; pourquoi semblent-ils n'y attacher qu'une faible importance? Pour eux, l'homme isolé, en dehors d'une tradition sociale, ou, comme on le dit, à l'état de nature, est une chose possible, une hypothèse parfaitement admissible, quoiqu'elle ne soit vérifiée nulle part, pas même chez les peuplades les plus sauvages. En considérant l'homme moral et intellectuel comme le produit d'un organisme fécondé par le contact des influences physiques, ils devaient négliger l'étude des rapports qui existent entre les opérations de son système nerveux et les enseignements de la tradition. L'homme devait, dans leur pensée, subir fatalement l'empire des circonstances géographiques et des conditions physiologiques. Nous espérons que les données exposées dans la première section de ce chapitre, rapprochées de certains faits importants révélés par l'histoire et fort connus d'ailleurs, que noys

allons rappeler, leur permettroiU de mieux apprécier et de mieux résoudre un des problèmes les plus graves et les plus élevés de la physiologie humaine.

Les institutions sociales ont pour objet de perfectionner, d'appliquer, et de distribuer en quelque sorte à chaque citoyen les enseignements traditionnels que le langage sert à recevoir et à transmettre. Nous réunissons sous ce nom tous les moyens généraux d'action éducatrice dont la société dispose dans tous les temps et dans tous les lieux. Tels sont la rehgion, le culte et les institutions religieuses; la constitution ou U coutume et les institutions politiques; la législation civile, les institutions judiciaires et les arrêts des tribunaux; la police, ses règlements concernant l'hygiène publique et les mœurs; les institutions scientifiques et les décisions des corps savants ; les systèmes de récompenses; les institutions en faveur des beaux-arts ; les institutions pénales; les méthodes en usage dans les étabhssements consacrés à l'éducation et à l'instruction publiques ; les mœurs des gouvernants et des classes dirigeantes ; leurs discours et leurs actes ; les nouvelles publiques répandues par la presse quotidienne; les restrictions ou les encouragements apportés à la liberté individuelle, religieuse, commerciale, industrielle ou littéraire; les moyens restreints ou abondants, offerts ou refusés au plus grand nombre, de conquérir par le travail la possibilité de satisfaire les besoins légitimes; par-dessus tout, le but proposé à l'activité nationale, but guerrier ou pacifique, civilisateur ou égoïste, etc. Tels sont les nombreux et divers éléments de l'enseignement par

les institiUions sociales. Il ne faut pas oublier que, rigoureusement parlant, tout gouvernement, se manifestant nécessairement par des doctrines ou par des actes connus de tous ou du plus grand nombre, est nécessairement une source d'impressions et de raisonnements, d'enseignements et d'exemples; et que dès lors toute manifestation de la puissance publique, la plus étrangère en apparence à l'éducation, devient indirectement un élément éducateur.

Évidemment toutes ces influences diverses, soit qu'elles persévèrent, soit qu'elles soient passagères, font irruption dans les familles pour y porter leur empire. Pour le plus grand nombre des habitants d'un pays, pour les classes inférieures qui ne peuvent lutter, par les soins de l'éducation privée, contre ces influences quand elles sont mauvaises, et qui ne peuvent recevoir toujours celles qui sont réellement bienfaisantes ; pour cette classe nombreuse, l'enseignement par les institutions sociales exerce une puissance sans contrôle. Ceux qui restreignent aux seules ressources de la famille les moyens qui constituent l'éducation n'ont égard, dans leurs recherches, qu'à un petit nombre de privilégiés pour lesquels il y a possibilité de modérer ou de diriger, selon leurs vues, les influences du milieu social. Le médecin manquerait à ses devoirs s'il se rendait coupable de cette prédilection pour la classe la plus heureuse delà société. Qu'on nous pardonne donc si nous faisons remonter jusqu'aux institutions sociales et à la tradition la source de toutes les influences qui s'exercent par la famille dans l'éducation privée. En

vérité, nous ne saunons en fixer les limites dans l'enceinte du foyer domestique, rcllet trop souvent fidèle de ce qu'on appelle les mœurs publiques, dans lequel l'action, sociale pénètre sans cesse et de toutes parts, pour y porter l'empreinte de ses vicissitudes, quelquefois de son uniformité, toujours de sa puissance. La famille no i)eut s'isoler des inlluences sociales, pas plus que la société ne peut anéantir la famille qu'elle est dans la nécessité de maintenir, de protéger et de surveiller (L).

Deux laits généraux nous frappent d'abord dans l'étude de fhistoire. Si les institutions religieuses et politiques sont analogues dans deux sociétés qui différent de climats, de circonstances physiques, de conditions physiologiques, ces deux sociétés, malgré ces diversités matérielles, manifestent des résultats semblables non-seulement dans les mœurs, mais encore dans l'impressionnabilité et dans les aptitudes générales des populations qui les composent. Sparte et Rome, d'une part, l' l'Egypte et FHindoustan, de l'autre, en

(1) Ce qu'il importe de constater ici, c'est que les institutions sociales enveloppent à la fois la vie des nations, celle des familles et celle des individus. Les influences qui échappent à cette action générale, par l'intervention de quelque cause indépendante, doivent être regardées comme des faits exceptionnels. Les institutions sociales et religieuses régissent les mariages, les devoirs et les droits des parents, les obligations civiles, les successions, les systèmes d'éducation, en même temps qu'elles répandent leurs enseignements par tous les moyens qui leur servent de cortège. C'est ainsi que Rome et Sparte, dont le but d'activité sociale était la conquête, intervinrent par les institutions dans le régime intérieur des familles, de manière ù faire prédominer la force physique, l'énergie, le courage et le dévouement à la cité.

offrent deux exemples souvent cités. Si, d'un autre côté, les institutions sociales viennent à changer dans le cours de l'existence delà môme nation, elles amènent des résultats différents dans les mœurs, dans l'impressionnabilité, dans les aptitudes organiques du plus grand nombre, sans qu'on puisse en accuser l'action des climats, des races, etc., qui sont toujours les mêmes. Les Romains des premiers temps de la république et les Romains de l'empire, au ii* siècle de l'ère vulgaire, en offrent un remarquable exemple (1). Certes le sol, l'air et le sang des Romains s'étaient transmis fidèlement. Qu'y avait-il donc de changé? Nous répondrons : Le sénat, cette institution des rois pontifes qui avaient dirigé les destinées de Rome en vertu d'une antique organisation traditionnelle, était devenu le jouet des empereurs. Tandis qu'un cheval en était proclamé le chef annuel par le caprice d'un César, les esclaves devenaient de grands personnages, la volupté était regardée comme le plus sûr des triomphes, l'impunité était la plus grande des préoccupations. Les vieilles croyances romaines, déjà si vacillantes dans Cicéron, avaient disparu; les augures méprisés ne pouvaient se regarder sans rire; ceux d'entre les vieux stoïciens de la république qui ne se laissaient ni intimider ni corrompre, étaient égorgés; les patriciens, conservateurs trop énergiques de la tradition, étaient décimés. Au-dessus de tout cela, l'épicurisme prome-

(1) Tout le monde connaît le récit qu'Ammien Marcelin, historien honnête et véridique, nous a laissé de la faiblesse morale et physique, je dirai presque de la convulsibililé des Romains du deuxième siècle.

nail triomphalement ses doctrines abrutissantes dans les rues de la ville éternelle. Dans cette vaste cité, le silence delà terreur n'était troublé que par les bruyantes orgies et par les cris des victimes.

Il est un troisième fait général qui nous frappe dans l'étude de l'histoire. Des doctrines rehgieuses, politiques ou philosophiques, après avoir pris naissance dans une contrée, sous l'empire d'institutions sociales particuhères, au sein d'un peuple ayant ses conditions physiologiques déterminées, se sont répandues au loin, dans des contrées et chez des peuples divers, et elles y ont apporté des modifications semblables à celles qu'elles avaient produites dans les nations où elles avaient pris naissance. L'histoire du mysticisme, attribuée par les uns aux climats chauds, par les autres à l'action prédominante de prétendus organes cérébraux, démontre la vérité de ce fait par l'ascendant que certains enseignements, nés du panthéisme hindou, au sein du brahmanisme, et répandus à la suite d'un grand conflit social, ont exercé sur les peuples les plus éloignés. Des rives du Gange, où elles régnent encore dans toute leur force, les doctrines mystiques et les pratiques ascétiques ont gagné, au moyen d'un prosélytisme opiniâtre et ardent, le Thibct, la Tartarie, la Chine, le Japon, Ceylan, la Perse, l'Egypte, etc. Sous les noms de Lamisme, de Bouddhisme, de Fohisme, de Soufisme, de Gnosticisme, de Néo-platonisme, etc., elles ont envahi le septentrion et le midi, l'orient et l'occident, les races et les latitudes les plus opposées, les montagnes et les plaines, les continents et les îles,

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les vallées profondes et les plateaux élevés. Elles ont porté leur empire sur les peuples les plus divers qui occupenl l'espace compris entre la Russie et le Japon, entre la Tartarie et les déserts de l'Afrique !

Il est un quatrième fait général révélé par l'histoire et démontré par l'observation; nous nous contenterons de le rappeler. Un peuple, après sa dispersion dans le monde, s'il conserve iidèlement ses institutions et ses mœurs, manifeste partout et toujours les caractères physiologiques, nous pourrions dire les formes extérieures, qui le distinguaient lorsqu'il était réuni dans un même pays. Tels sont les Juifs, les tribus dites de Bohémiens, ou les Zingaris, et les Parsis. Ceux-ci, descendants peu nombreux des anciens disciples de Zoroastre, se sont répandus dans quelques cités de l'Inde; ils y ont conservé, depuis leur émigration, avec leurs antiques croyances, le type originel qui les distingue des populations au milieu desquelles ils vivent (I).

Ces faits généraux sont incontestables. Si nous examinons maintenant les faits particuliers, c'est-à-dire les phénomènes intellectuels ou affectifs que l'on observe chez un peuple plutôt que chez un autre, nous verrons que les enseignements religieux et politiques, que les institutions, les croyances et les mœurs qui en

(1) On nous objectera, et avec quelque raison, que la transmission des dispositions organiques par voie de génération, contribue puissamment à les maintenir chez les Juifs et chez les Parsis ; mais n'est-ce pas à leurs institutions qu'ils obéissent en excluant de leurs familles les personnes étrangères à leur nation?

résultent, planent au-dessus de toutes les manifestalions de la vie des nations. Loin de subir le joug des forces physiques ou physiologiques, les sociétés les dominent et les transforment au moyen des institutions. L'histoire de leurs coutumes et de leurs mœurs, celle de leurs passions dominantes, celle de leurs grandeurs et de leurs misères, nous démontrent que les choses se passent ainsi. Parmi les phénomènes intellectuels et affectifs qui semblent se produire plus généralement ou plus fréquemment dans une contrée que dans une autre, choisissons ceux qui ont été plus particulièrement, de la part des physiologistes, l'objet des appréciations les plus arbitraires et les plus erronées. Ce sont, après le mysticisme dont nous avons déjà parlé, les tendances au suicide qu'on a remarquées à certaines époques, chez certains peuples; l'ardeur guerrière et le courage propres à certaines nations; la dégradation morale et intellectuelle manifestée, dans quelques pays, par l'esclavage. Qu'il nous soit permis de jeter un regard rapide sur chacun de ces faits et de les apprécier ainsi (lu'ils doivent l'être, de manière à mettre en évidence les pri^jugés et les incroyables erreurs répandus par les physiologistes.

S'agit-il du suicide? On l'a fait dépendre des climats chauds, quoiqu'il soit fort rare, nous dirons presque inouï, chez les nations musulmanes des contrées les plus méridionales, chez les Arabes par exemple, et chez les mahométans de l'Inde. Le suicide ne saurait régner là où règne la doctrine du fatalisme. Dans d'autres pays, dans l'Inde non musulmane par exemple,

CERISE

le suicide devient., pour plusieurs, une obligation religieuse, ou au moins la conséquence obligée des doctrines qui y sont enseignées depuis des siècles. Il est quelquefois accompagné de circonstances tellement horribles, de souffrances tellement opiniâtres et tellement prolongées, que la foi seule a pu le commander. Ainsi, d'une part, le suicide est inconnu dans les climats chauds, si les peuples qui habitent ces climats possèdent la doctrine du fatalisme ; de l'autre, il est fréquent dans ces mêmes climats, si les peuples qui les habitent possèdent la doctrine du renoncement mystique. L'aspect des monomanies homicides, si fréquentes en Angleterre à la fin du dernier siècle, fit succéder les brouillards épais aux cUmats chauds dans l'étiologie de cette affection. C'est à Cabanis, je crois, qu'appartient cette nouvelle appréciation. Aujourd'hui que, depuis 1830, plus de vingt mille suicides ont eu lieu en France, on commence à en accuser les influences sociales. On sait que, depuis la réforme introduite dans les institutions et dans les coutumes de l'empire ottoman par le dernier *sultan, depuis surtout la prise d'Andrinople par les Russes en 1828, les suicides, qui y étaient extrêmement rares, s'y produisent avec une intensité croissante. Les suicides, à certaines époques, s'expUquent parle trouble jeté dans les idées, dans les croyances, sous l'influence des réformes sociales ou des malheurs publics qui ébranlent les convictions et les fortunes les mieux établies.

S'agit-il du courage, de la bravoure militaires ?. . . On a fait dépendre l'ardeur guerrière des climats froids.

point de départ obligé des conquérants passés, présents et futurs des contrées méridionales. Or, les Mahrattes, peuple du sud de l'Inde, où l'on ne veut voir que des hommes etïeminés, lâches et paresseux, ont montré, pendant plusieurs siècles, une bravoure et une énergie militaires que les Anglais ont éprouvées à la fin du dernier siècle et au commencement de celui-ci. Chez eux, une sorte d'organisation féodale existe de temps immémorial avec le cortège des institutions mihtaires qui la caractérisent. Les races guerrières, dans les sociétés anciennes, ne sont-elles pas le produit des institulions, et ne résultent-elles pas d'une fonction sociale assignée à un nombre déterminé de familles ? Qui ne connaît d'ailleurs la bravoure personnelle des Arabes? Qui ne sait combien déjeunes conscrits, nés dans les climats les plus divers, à Varsovie, par exemple, et à Naples, le contact éducateur des armées de Napoléon transforma en soldats également braves et disciplinés 1 Il n'est point nécessaire, ce nous semble, pour expliquer ces faits, de recourir, ainsi que l'ont fait certains physiologistes, à l'influence prédominante d'un ou de deux organes cérébraux, ni à celle d'une température plus ou moins élevée, d'un régime plus ou moins succulent, plus ou moins excitant, etc.

S'agit-il de l'esclavage? On a expliqué l'esclavage par l'influence des climats chauds qui énervent les hommes, ou par des conditions physiologiques en vertu desquelles l'infériorité native des uns assure la domination des autres. Nous demanderons à ceux qui osent donner l'une ou l'autre de ces explications, si c'est

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le climat chaud qui, dans les Étals septentrionaux de l'Union américaine, fait regarder l'homme de couleur comme un être étranger à l'humanité, infâme, indigne d'un regard de l' Anglo-Américain? Est-ce le climat, est-ce un vice de constitution organique, qui font qu'un homme dont l'origine serait impossihle à reconnaître par les signes extérieurs, dont le caractère, les talents, la physionomie ne le feraient point distinguer d'un blanc de race pure, devient en abomination parmi ses concitoyens, s'ils apprennent que le sang qui circule dans ses veines est mêlé à du sang de nègre, par l'impureté d'un de ses aïeux ? Est-ce le climat ou toute autre cause physique qui font que, tandis qu'une caste se maintient puissante, éclairée, dominatrice, une autre caste reste avilie, humihée, amoindrie? N'est-ce pas la société qui, par ses institutions, maintient, au profit soit des préjugés, soit des intérêts d'une seule classe, ces diflèrences déplorables, ces scandaleuses incompatibilités? C'est surtout en leur refusant les bienfaits de l'éducation commune que les maîtres conservent les esclaves; ils se réservent ensuite d'expliquer leur abaissement, leur dégradation physique et morale, par leur prétendue infériorité originelle. Il est impossible aujourd'hui de croire à la sincérité de pareilles insinuations. Le Code des esclaves, dans plusieurs colonies, a déclaré coupable de mort tout homme qui aurait catéchisé ou baptisé un malheureux nègre. C'est là un fait sans réphque. Nous ne pouvons faire ici une leçon d'histoire à l'usage de ceux qui semblent ignorer que, sous le beau climat de la Grèce, dans les faubourgs

et dans les campagnes de la hrillante et patriotique Athènes, aux pieds de ces orateurs qui ne parlaient que des grandeurs de la liberté athénienne, l'esclavage se montrait dans toute son horreur et régnait dans toute sa force (1). Il suffit de lire quelques chapitres de la Politique d'Aristote, pour savoir si l'esclavage était produit principalement, ainsi que le prétend Hippocrate, par l'emi, l'air et les lieux. Ce philosophe clairvoyant a l)ien soin de recommander d'éloigner tout enseignement des esclaves, «/m, dit-il, qu'ils soient comme des bêtes dont la destinée est de nous servir. En défendant de catéchiser les noirs, les colons n'ont lait que suivre la doctrine d'Aristote. Rome est assez connue par l'autorité sans limites que les lois accordaient aux maîtres sur leurs esclaves. En Egypte, dans l'Hindoustan, tout homme qui n'avait pas reçu de la société le sacrement de la naissance, ou, en d'autres termes, qui n'avait pas été consacré membre de la société par une cérémonie religieuse et par l'enseignement, était déclaré Barbare, comme à Rome, comme en Grèce, comme en Chine, comme chez tous les peuples anciens, et à ce titre il était tenu en servitude. La Chine conserve encore de nos jours l'institution de l'esclavage ; il y est toujours organisé et maintenu avec les mômes solhcitudes. Le Gode pénal en vigueur dans cet empire nous en fournit de terribles preuves. Le christianisme, d'ailleurs, n'a subi tant de persécutions

(1) L'Altique renfermait quatre cent mille esclaves et vingt mille citoyens. A Lacédémone, le nombre des esclaves était encore plus co^-. gidérable.

de la part des débris du patriciat romain et des parvenus de l'empire, que parce que le grand apôtre avait dit : (( Il n'y a plus de maîtres ni d'esclaves, de Juifs ni de Gentils; car tous sont frères en Jésus-Christ. » En effet, avec le triomphe de TÉglise, l'institution de l'esclavage disparut des pays où elle avait été respectée pendant des siècles. La cupidité, favorisée par de coupables condescendances, la fit revivre sous une forme nouvelle dans les colonies ; mais qu'on se rappelle le mot fameux de la Convention nationale : Périssent les colonies plutôt qu'un principe l Ce vœu chrétien s'accompKt aujourd'hui par des voies plus lentes, plus réfléchies, mais sûres et pacifiques.

Arrêtons-nous. Cette démonstration par l'histoire des enseignements de la physiologie, pour être complète, réclamerait des volumes entiers. Les données que nous avons exposées dans la première section de ce chapitre, et les laits que nous venons de rappeler dans celle-ci, doivent suffire pour appeler l'attention des médecins sur la méthode qu'il convient de suivre dans l'étude physiologique et pathologique du système nerveux.

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