CHAPITRE CINQUIÈME
INDUCTIONS PHYSIOLOGIQUES SUR L'EXCITABILITÉ NERVEUSE, OU COORDINATION DES PHÉNOMÈNES GÉNÉRAUX DE L'IM- PRESSIONNABILITÉ ET DE L'INNERVATION.
A l'analyse doit succéder l'induction. Dans les chapitres qui précèdent, nous avons exposé méthodiquement les faits les plus propres à mettre en saillie l'influence de l'éducation morale et physique, sociale et privée, sur les fonctions et les maladies du système nerveux ; il nous reste maintenant à exposer les lois en vertu desquelles cette influence s'exerce. Cette tâche est la plus difficile ; nous n'avons point la prétention de la remplir convenablement; il nous sufiira d'ouvrir aux recherches uhérieures une voie nouvelle, et que nous croyons la plus simple et la plus sûre. Il s'agit, d'ailleurs, de nous élever, touchant les phénomènes de la vie morale et intellectuelle de l'homme, à des inductions physiologiques et pathogéniques qui intéressent au plus haut degré le philosophe et le tnédecin.
La vie morale et intellectuelle de l'homme s'alimente à trois sources distinctes. Si l'une d'elles pouvait disparaître, l'homme cesserait d'exister. Ces sources sont : 1" les facultés spirituelles en vertu desquelles l'esprit
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aspire à agir et à connaître ; 2" les aptitudes organiques en vertu desquelles le cerveau est appelé à intervenir dans les opérations morales et intellectuelles; iV' l'enseignement , sans lequel les facultés spirituelles et les aptitudes cérébrales resteraient privées des aliments destinés à les convertir en opérations déterminées, à les transformer en sentiments et en idées, en déterminations et en raisonnements. L'homme moral et intellectuel n'existe donc que moyennant l'enseignement, moyennant l'éducation spirituelle. Sans l'enseignement, sans l'éducation, les facultés de l'esprit et les aptitudes de l'organisme, ayant en vain manifesté leur présence, restent impuissantes et stériles. L'étude de l'homme comprend donc celle de son éducabiUté. Soit qu'il s'agisse de connaître les lois physiologiques en vertu desquelles se produisent les opérations normales de la vie morale et intellectuelle, soit qu'il s'agisse de connaître les lois pathologiques en vertu desquelles se produisent les troubles de l'impressionnabilité et de l'innervation, l'étude de l'cducabilité nerveuse doit nécessairement précéder toutes les autres recherches théoriques. La raison en est simple : l'homme naturel ne se voit nulle part; c'est un être que l'imagination égarée de quelques philos()})hes a pu rêver et décrire à l'aise, mais qui n'existe réellement pas. Partout où l'homme agit, partout où il pense, désire, sent et connaît, partout où il manii'este des sentiments et des idées, il a reçu un enseignement, une éducation. S'il vient à délirer, s'il devient maniaque, monomaniaque, aliéné, en un mot, ce n'est pas
rhoiuiiie naturel OU prétendu tel qui nous apparaît; c'est toujours le même homme, l'homme qui agit, qui pense, désire, sent et connaît, qui manifeste des sentiments et des idées, qui, par conséquent, a reçu un enseignement et une éducation. Il existe une différence entre celui qui est aliéné et celui qui ne l'est pas, et cette différence peut être exprimée ainsi : Les opérations cérébrales, dans les phénomènes de la vie morale et intellectuelle, se produisent, chez celui-ci, dans l'ordre qui leur a été tracé par l'enseignement et par la tradition; tandis que, chez celui-là, moins assujetties à cet ordre, elles tendent à se produire d'une manière arbitraire, sans suite et sans équilibre, et conséquemment avec trouble et confusion. Les faits acquis par l'enseignement, les idées et les sentiments restent les mêmes ; l'ordre et les rapports seuls sont changés. Il est donc hors de doute que pour posséder quelques données pathologiques un peu précises sur la surexcitation nerveuse, il importe d'avoir présentes à la pensée les lois physiologiques de l'éducabihté humaine ; il importe d'avoir présente à la pensée une coordination générale des phénomènes de l'habitude. Il est inutile d'ajouter que, dans l'étude de ces phénomènes, il s'agit uniquement de connaître la part d'action qui appartient aux aptitudes organiques. Nous ne faisons mention de la part d'action qui appartient, soit à l'enseignement, soit aux facultés spirituelles, que pour mieux comprendre le rôle de l'organisme. C'est l'organisme qui doit être le sujet de nos recherches spéciales ; car c'est dans l'organisme que se produisent
SUR l'excitarilitè nerveuse. 309 toutes les modilicalions qui constituent l'iiabitutle et les maladies, quels qu'en puissent être les causes ou les effets.
Or, pour bien conqtrendre les pliénouiénes de l'éducabilité et de la surexcitabilité nerveuse, il est indispensable d'étudier préalablement les faits généraux sur lesquels repose l'excitabilité du système nerveux. C'est ce que nous allons faire dans ce cbapitre, qui doit être considéré connue une introduction aux deux chapitres suivants.
Les faits d'excitabilité nerveuse se présentent sous denx aspects généraux qu'il importe de bien distinguer, t^es deux aspects généraux sont : 1" l'excitation proprement dite, ou la modification produite dans l'extrémité centrale ou périphérique d'un appareil nerveux, sous l'inftuence d'une cause spirituelle, physique ou viscérale ; r l'irradiation ou la transmission de l'excitation initiale.
SECTION PREMIÈRE
EXPOSÉ ANALYTIQUE DU PHÉNOMÈNE DE l'EXCITATION NERVEUSE, CENTRALE OU PÉRIPHÉRIQUE.
Le fait important qui nous frappe dans l'étude de l'excitation d'une surface nerveuse, centrale ou périphérique, c'est l'intervention de la circulation artérielle. Cette intervention a déjà été signalée dans un autre chapitre (1) comme étant digne d'un sérieux exa-
H) Chap. If, secl. ^'^
men. Le moment est venu où cet examen doit avoir lieu. Il s'agit d'abord, dans cette section, de démontrer que l'intervention de la circulation artérielle a pour objet de fournir un des éléments de toute excitation nerveuse ; il s'agira, dans la première section du chapitre suivant, de démontrer qu'elle a pour effet de produire les modifications de nutrition vasculo-médullaire qui résultent du renouvellement gradué des mêmes excitations, et qui constituent une des formes physiologiques de l'habitude.
Sans l'intervention du sang artériel, il n'y a pas d'excitation nerveuse, périphérique ou centrale, et sans excitation nerveuse il ne saurait y avoir ni impressionnabilité, ni innervation. Tel est l'axiome physiologique. Nous ne nous occuperons point de rechercher la loi en vertu de laquelle l'action, sur une surface nerveuse, d'une cause excitante, spirituelle ou matérielle, détermine nécessairement le concours du sang artériel. Nous ne chercherons pas davantage à pénétrer la nature ou l'essence du rapport qui s'établit, dans ce cas, entre le sang et la substance nerveuse. Nous devons nous contenter de constater le fait, de l'observer, de l'étudier dans ses plus évidentes manifestations, et d'en tirer les inductions physiologiques et pathologiques les plus propres à nous diriger dans l'étude des fonctions et des maladies nerveuses.
Examinons donc, sous tous les aspects qu'il peut nous offrir, le rapport fonctionnel qui a lieu entre la circulation artérielle et la substance nerveuse, dans la production des phénomènes d'impressionnabihté et
SUR r/EXCETARILlTÉ NERVEUSE. 311
d'innervation. Voyons d'abord ce qui se passe dans les excitations sensoriales. Le phénomène de l'excitation visuelle nous servira d'exemple.
Quelle est la cause excitante, l'agent approprié à la production de la sensation visuelle? C'est la lumière, avec les modifications qu'elle subit au contact des corps, c'est-à-dire avec les couleurs. Quelle est la surface nerveuse excitable prédisposée à entrer en exercice sous l'influence de la lumière ? C'est la rétine ou l'épanouissement périphérique de l'appareil nerveux de la vision. Que se passe-t-il dans la substance vasculomédullaire de la rétine lorsque l'excitation déterminée par la lumière a lieu? La circulation artérielle y intervient immédiatement, et une relation fonctionnelle s'y produit entre le sang et la substance nerveuse. Ce que nous disons de l'excitation ou de l'impression visuelle, nous pouvons le dire de toutes les excitations sensoriales ; nous pouvons môme le dire de toutes les excitations périphériques et centrales du système nerveux. Les différences qui se manifestent dans les résultats tiennent à la diversité des causes et à la diversité des conditions anatomo-physiologiques des divers appareils. Quel que soit l'agent excitant, quel que soit l'organe excité, le concours du sang artériel est la condition indispensable, le fait inséparable de toute excitation nerveuse. Poursuivons.
Que l'œil reste ouvert, que le regard soit fixé pendant plusieurs secondes, pendant une minute, sur un objet vivement éclairé, lu vue se troublera et finira par
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s'obscurcir tellement que le point blanc qui aura été regardé fixement deviendra insensiblement coloré, puis foncé, enfin noir. Alors la lumière cessera d'exciter la portion de surface nerveuse qui aura fonctionné. Que l'œil soit ensuite fermé : après quelques instants de repos, la capacité fonctionnelle de la rétine étant rétablie, l'expérience pourra être renouvelée et elle sera suivie du même résultat. Il y aura, en quelque sorte, paralysie momentanée de la fonction sensoriale, paralysie occasionnée par l'épuisement, ou, en d'autres termes, par la déperdition des éléments artériels et nerveux, que la circulation seule est appelée à réparer, pendant le repos. Si l'expérience va plus loin, si l'intermittence réclamée dans toute opération nerveuse est plus longtemps différée, si le repos exigé par la douleur croissante de l'appareil visuel est opiniâtrément refusé, l'intervention du sang se manifestera par une vive et douloureuse congestion. Une excitation excessive aura mis ainsi à découvert la loi physiologique de l'intervention artérielle qui eût peut-être été inaperçue dans une excitation modérée. Nous reviendrons sur ce sujet, lorsque, analysant le phénomène de l'habitude, nous reprendrons l'examen des faits d'excitabilité et de surexcitabilité visuelles.
Rappelons maintenant quelques données générales de l'anatomie, de la physiologie et de la pathologie, afin de montrer l'étroite relation qui a été préétablie entre le système nerveux et le système circulatoire. Nous énoncerons dans les chapitres suivants quelques pro-
SUR L'eXCITAIUI.ITÉ NURVtlUSJ;. 813
positions fondamentales destinées à mettre en évidence les conséquences pratiques de cette relation merveilleuse.
Observez le développement de l'embryon humain, observez la marche ascendante de la série animale. Le rapport est constant, toujours identique. Là où il existe des vaisseaux bien caractérisés, il existe des filaments nerveux ; là où un cœur commence à se dessiner, là on aperçoit un ganghon jouant le rôle de centraHté sensorio-motrice ; là oîi se montre un cœur avec des ventricules, avec un appareil respiratoire, là se trouve un cerveau couronnant un système nerveux très-étendu et très-complet. Jl semble que l'organisme animal, dans ses premières manifestations, ne soit d'abord qu'un mélange confus de matière nerveuse et de vascularité endosmotique immergées dans le tissu cellulaire (1). Il semble même que les tissus et les viscères qui compliquent l'organisation à mesure que l'animal s'élève dans la série ou dans le développement embryonnaire, soient un produit de cette relation vasculonerveuse déposé dans les aréoles du tissu fondamental (2). Si nous poursuivons nos observations anatomiques dans un domaine plus accessible aux sens, nous voyons les nerfs et les vaisseaux artériels s'accompagner
(1) Cette hypothèse, admise par d'illustres physiologistes, par iMM. Oken, de Blainville, etc., est loin d'avoir été suffisamment vérifiée.
(2) Cette hypothèse, que nous ne rappelons, comme la précédente* que comme un moyen d'exposition, sans y attacher plus d'importance qu'elle n'en mérite, a été émise par le professeur Rolande, dans un travail inséré dans les Mémoires de l'Académie des sciences de Turin
fidèlement -, nous les voyons, les uns et les autres, après avoir formé des tissus volumineux et des embranchements infmis, se réunir étroitement associés et finir par se confondre tellement dans la profondeur des tissus, qu'il serait impossible de les isoler, même par la pensée, s'ils ne manifestaient leur présence par des propriétés spéciales. Or, c'est précisément dans les parties 011 la substance nerveuse et la capillarité artérielle sont le plus étroitement, le plus intimement associées, que se produisent les excitations nerveuses, et qu'ont leur point de départ les irradiations dont les nerfs sont les instruments spéciaux (1).
La disposition vasculo-médullaire des organes nerveux, destinés à être excités au contact d'un agent approprié, n'a point échappé à l'observation microscopique; elle s'est d'ailleurs révélée à l'observation directe dans la matière grise des surfaces sensoriales,
(1) M. Foville a énoncé cette donnée physiologique dans son article NÉVROSE du Diclionnaire de médecine et de chirurgie pratiques. Nous devons ajouter, afin de ne laisser aucun prétexte à des interprétations erronées, que nous ne partageons point entièrement l'opinion émise par notre savant confrère, dans son excellent article, malheureusement trop court. Il fait dépendre directement tous les phénomènes de la vie. la nutrition elle-même, de l'influence des extrémités combinées du système nerveux et du système vasculaire ; tandis que nous n'en faisons dépendre directement que les phénomènes de la vie dite animale ou de relation, c'est-à-dire les phénomènes d'impressionnabilité, d'innervation, de sympathie, etc. Nous sommes loin d'attribuer au système nerveux cette omnipotence à laquelle on soumet toutes les fonctions de la vie de nutrition, non-seulement chez les animaux^ mais encore chez les végétaux auxquels on a cru devoir prêter, à cet effet, un système nerveux ganglionnaire. Si les fonctions propres au système nerveux ganglionnaire avaient été étudiées sous leur véritable aspect, cette hypothèse n'aurait jamais été émise.
SUR l'excitabilité nerveuse. 315 de l'appareil psycho-cérébral, delà centralité sensoriomotrice et des ganglions. Cette disposition anatomique a permis d'entrevoir que, pour la circulation artérielle, dont la substance nerveuse est si abondamnnent pourvue, il ne s'agissait pas seulement de donner accès au sang- nécessaire à la nutrition et à la réintégration moléculaire des éléments qui constituent la pulpe médullaire, mais encore de donner accès à un élément fonctionnel, et de permettre la séparation d'un principe nécessaire à la production d'un phénomène spécial. On a été conduit à regarder les appareils nerveux, en général, et le cerveau en particulier, comme des appareils de sécrétion d'où s'échapperaient les esprits animaux, l'éther vital, le phlogistique, le fluide nerveux, le fluide électro-dynamique, électrogalvanique, etc., destinés à faire pénétrer la vie universelle dans l'organisme de l'homme et des animaux ( 1 ).
(1) Il faudrait remonter bien loin dans le passé pour apercevoir les origines et les premiers développements de cette doctrine où le même fait est exprimé avec une étonnante diversité de langage. Reil, Haller, Ludwig, Cuvier, Gianini, Carus, Broussais^ etc., Tont adoptée en regardant la matière grise comme un centre d'action nerveuse. Béclard déclare que « la force nerveuse semble résulter de l'action d'un fluide » subtil formé par l'action organique de la substance nerveuse arrosée » par le sang artériel. Il paraît que ce fluide est formé partout, mais » surtout là où la substance nerveuse grise et vasculaire est amassée... » Le sang artériel fournit au système nerveux la matière de son action ; » aussi l'abord du sang artériel est une condition de cette action. » {Anatomie générale, p. 598.)
M. le docteur Bûchez est allé plus loin que tous ses devanciers; son langage plus précis s'est élevé à ce sujet à l'expression de quelques lois constantes et irrécusables dont voici la formule générale : Les phénomènes de la sensibilité et de l'innervation se comportent comme s ils avaient lieu dans chaque division spéciale du système nerveux, par la
Lorsque les physiologistes, mieux éclairés, regardèrent le cerveau comme un appareil spécial plutôt que comme un foyer d'action vitale , il conserva dans leur esprit le rôle d'organe de sécrétion ; il y en eut qui allèrent jusqu'à dire qu'il sécrétait la pensée ^ mot aussi étrange qu'absurde, prononcé par Cabanis et répété par M. Raspail, qui a cru devoir ajouter, comme pour enlever tout prétexte à ceux qui voudraient n'y voir qu'une métaphore, que la pensée est sécrétée par le cerveau de la même manière que la bile l'est par le foie.
Si nous voulions invoquer en témoignage de l'intervention du sang dans l'excitation nerveuse, les observations et les expériences nombreuses qui en fournissent la démonstration positive, nous ne ferions que reproduire des faits suffisamment connus. On les trouve exprimés dans les récits des opérateurs qui, sans les avoir recherchés, ont eu le bon esprit de regarder et de décrire les troubles de l'impressionnabilité
déperdition successive d'une quantité accumulée (névrosité) dans la pulpe médullaire, déperdition dont la durée est en raison inverse de Vintensilé des phénomènes et en raison directe de l'activité de la circulation locale. Il est à remarquer que M. le docteur Bûchez évite à la fois le vague et la confusion, soit par la rigoureuse précision de sa formule, soit par la sphère déterminée dans laquelle cette formule limite les phénomènes étudiés. Les physiologistes, confondant les faits généraux de la vie avec les faits spéciaux de la sensibilité et de l'innervation, ne pouvaient rapporter les uns et les autres à un même centre d'action nerveuse sans répandre une grande obscurité sur la question principale. Voyez le Mémoire intitulé : Essai d'une coordination positive des phénomènes qui ont pour siège le système nerveux (Journal des progrès, 1828, t. IX, p. 175-206).
SLR L EXCITABILIIÊ NERVEUSE. 317
et de l'innervation qui suivent les ligatures de certains troncs artériels (1).
Ouant aux faits pathologiques qui démontrent la relation vasculo-nerveuse dont nous parlons, il est inutile de rappeler que l'hypérémie et la douleur sont inséparables dans l'excitation anormale d'un organe, produite sous l'intluence d'une cause à l'action de laquelle il n'est pas approprié. La tradition médicale exprime cette association phénoménale d'un lait de circulation et d'un fait de sensibilité par de vieux et respectables adages (2). Malheureusement, on a voulu voir un fait de cette nature dans toutes les manifestations pathologiques, et la plus grande confusion en est résultée. L'inllammation a tout envahi, et quoique les conditions délicates de l'excitation nerveuse échappassent à ce type exceptionnel et grossier, tout trouble nerveux fut rattaché à la phlegmasie. La surexcitatio7i nerveuse, malgré le silence éloquent des révélations anatomo-pathologiques, fut réputée une irritation inllammatoire; et le sang, que la tradition médicale avait proclamé le modérateur des fonctions nerveuses [sanguis moderator nervonim), en fut regardé comme le plus redoutable ennemi, comme l'occasion de toutes les perturbations. De là les évacuations sanguines, la diète , les boissons gommeuses , les tisanes émoilientes, etc., qui vinrent aggraver, propager et mul-
(1) Voyez le Mémoire du docteur Bûchez que nous venons de citer Les observations et les expériences dont il s'agit y sont exposées ave^ tous les développements nécessaires.
(2) Ubi dolor, ibi fluœus. - Rubel, doklclpuhal, etc.
tiplier les névroses, en même temps qu'on s'efforçait de les faire disparaître des cadres nosologiques.
Nous pouvons conclure de ces diverses données de l'anatomie, de la physiologie et de la pathologie, ce que nous avons conclu des données de l'hygiène et de la thérapeutique, que nous avons exposées dans un autre chapitre (1), à savoir : que le sang rouge contient non-seulement des éléments propres à la nutrition vasculo-méduUaire, mais encore un élément spécial, un élément fonctionnel de l'excitation nerveuse. A quoi bon d'ailleurs tant insister sur ce point sur lequel tous les physiologistes semblent s'accorder, bien qu'ils n'en parlent que fort rarement et à l'occasion seulement de quelques recherches isolées ? Ce qu'il importe d'établir et de parfaitement déterminer, c'est moins l'intervention du sang dans les opérations nerveuses, que le concours fonctionnel de deux éléments spéciaux, d'un élément méduUaire et d'un élément artériel, concours que nous regardons comme la condition indispensable de toute excitation nerveuse. Expliquons-nous.
Les physiologistes qui ont apprécié l'intervention du sang dans la production de l'excitation nerveuse, paraissent s'être bornés à regarder le tissu nerveux comme un agent de sécrétion. C'est au moins ce qui résulte, pour nous, de l'examen auquel nous nous sommes livré à ce sujet. Si quelques-uns d'entre eux sont allés plus loin ; si, par exemple, tout en acceptant la part d'action qui appartient au sang artériel, ils ont
(1) Voy. chap. II* déjà cité.
SUR L'EXCITABILITE NERVEUSE. 3l9
attribué à la substance nerveuse une part égale, aussi directe et aussi active ; s'ils ont, en un mot, émis l'hypothèse d'une action réciproque de l'élément médullaire et de l'élément artériel, ils l'ont présentée d'une manière vague, sans en donner une suffisante vérification, dans le seul but d'édifier sur cette hypothèse leurs doctrines électro-chimiques, électro-galvaniques, chimico-vitales, etc. Ceux qui ne poursuivaient pas un but semblable se sont contentés, comme Béclard, de poser la question sans dire un seul mot pour la résoudre (1). Quant à nous, sans nous inquiéter du but imaginaire poursuivi par les uns, ni du doute commode exprimé par les autres, nous ne devons voir dans le concours fonctionnel de l'élément médullaire et de l'élément artériel, que la formule la plus positive et la plus générale des phénomènes observés. Un grand nombre de faits existent dans la science pour attester l'intervention active de l'élément nerveux autant que celle de l'élément sanguin (2). Il est surtout deux or-
(1) « L'agent nerveux, dit Béclard, résulte-t-il directement et uniquement de l'action réciproque du sang et de la substance nerveuse?... Est-il puisé au dehors?... » {Analomie générale, p. 55.)
(2) Tous ces faits appartenant à un ordre de recherches qui nous éloigneraient de notre sujet, et pouvant nous entraîner dans des dissertations que nous devons éviter, nous nous bornerons à en signaler quelques-uns. Telle est l'influence promptement délétère exercée par certaines substances vénéneuses sur les fonctions nerveuses, et qui en amène la perturbation ou l'abolition, directement, immédiatement, et indépendamment de toute circulation artérielle. Telle est l'action 'de certaines substances stimulantes dont le contact suffit, et qui n'attendent pas l'absorption pour produire l'effet désiré. Telle est l'action des Substances irritantes mises en usage chez les personnes asphyxiées lorsque la circulation et la respiration sont suspendues. Telle est l'in-
dres (le laits dont rien n'égale l'importance dans la physiologie du système nerveux et qui resteraient sans explication, bien plus, qui seraient impossibles si les foyers d'action nerveuse pouvaient être considérés exclusivement comme des organes de sécrétion, n'intervenant que d'une manière indirecte, médiate, et, en quelque sorte, passive, dans la production des phéno • mènes d'impressionnabilité et d'innervation. Ces deux ordres de faits sont ceux de Téducabilité et de la surexcitabilité du système nerveux, que nous exposerons bientôt.
Il résulte des données que nous venons d'exposer, que l'excitation nerveuse ou la modification physiologique en vertu de laquelle se produisent les phénomènes d'impressionnabilité et d'innervation, doit être regardée comme le résultat d'une relation fonctionnelle déterminée par une cause appropriée entre un élément du sang artériel et l'élément nerveux. Nous avons appelé névrosité la force produite par cette relation fonctionnelle et destinée à s'irradier dans les voies préétablies de la continuité nerveuse. La névrosité est une force inconnue dans son essence, comme le sont toutes les autres forces qui meuvent le monde physique et le
fliience exercée par les excès intellectuels sur la diminution et l'abolition des facultés de l'entendement, les conditions de circulation et de nutrition générales restant les mêmes. Tels sont les faits de paralysies sensoriales, de l'amaurose, de la surdité, indépendants de toule modification de la circulation artérielle. Tels sont les faits de prédisposition héréditaire à certaines formes particulières de la surexcitation nerveuse. Telle est peut-être l'influence de la volonté sur les phénomènes de sensibilité et d'innervation, etc., etc.
SUR L'EXCITARiriTÉ NERVEUSE. 321
monde moral; elle se manifeste néanmoins par des phénomènes incontestables qui nous saisissent d'admiration et d'étonnement. On a voulu y voii- un iluide analogue aux impondérables qui jouent un si grand rôle dans les phénomènes cosmiques, et qu'on ne confiait pas davantage. Cette analogie ne repose, à notre avis, que sur un seul lait positif, sur la rapidité des irradiations sensorio-motrices. Quant aux autres faits que les physico-vitalistes énumèrent avec une incroyable complaisance, ils ne prouvent absolument rien (1). Il nous sufdt d'ailleurs de signaler cette force, de la nommer, d'exprimer, par une dénomination spéciale, les éléments organiques qui la constituent. La névrosité sera pour nous l'expression d'une quantité déterminée d'éléments nerveux et artériels, destinée h se manifester •lans l'excitation nerveuse par des phénomènes de déperdilion, d'épuisement, de reproduction, d'accumulation, d'irradiation, etc.
SECTION II
COOKDINATJON PHYSIOLOGIQUE DES DIVERSES FORMES DE l'irradiation NERVEUSE.
Il ne s'agit pas de savoir comment, d'une excitation centrale ou périphérique, il peut se dégager une force qui, s'irradiant en vertu d'une continuité préétablie commande une série détermmée de phénomènes dans
(1) Mullcr, P,,,siologie du système nerveux, p. 81. Le professeur PucnolU est un des propagateurs les plus l.abiles de celte doctrine
CEIUSE. *
un appareil éloigné. Nous venons de le dire, ce mystère est impénétrable ; nous ne devons point prendre une peine inutile à en sonder toute la profondeur. Deux questions néanmoins doivent être posées à ce sujet.
L'excitation se répète-t-elle dans l'organe nerveux que l'irradiation a atteint? en d'autres termes, l'extrémité centrale ou périphérique d'un appareil nerveux, prend-elle part à la modification produite dans l'extrémité opposée par l'action directe et immédiate d'une cause excitante? L'excitation se répète-t-elle dans la continuité nerveuse qui réunit ces deux extrémités d'un appareil? en d'autres termes, les nerfs dits conducteurs ne prennent-ils aucune part à la modification produite dans les deux extrémités nerveuses par le renouvellement des excitations?
A ces deux questions, nous répondons affirmativement. L'examen des faits nous y autorise. Il suffit de rappeler, quant à la première, que l'inaction d'un organe central ou périphérique entraîne l'atrophie de l'organe correspondant; que la surexcitation d'une des deux extrémités d'un appareil entraîne la surexcitation de l'extrémité opposée. Il suffit de rappeler, quant à la seconde, que les nerfs prétendus conducteurs se développent et s'atrophient comme les organes qu'ils mettent en relation.
L'irradiation est le mode de manifestation de toute excitation nerveuse, centrale ou périphérique. Sans irradiation, il n'y a ni impression, ni innervation, ni sympathie , l'excitation, par conséquent, serait sans
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résultat; elle serait comme si elle n'existait pas. Nous avons dù, néanmoins, isoler par la pensée ces deux conditions inséparables de l'excitabilité nerveuse, alin de faire mieux connaître la part qui appartient à chacune d'elles dans la production des phénomènes de l'habitude et de la surexcitation.
L'irradiation se présente sous quatre aspects, qu'il importe de bien distinguer. Le premier consiste dans Vimpression, c'est-à-dire dans l'excitation initiale qui est produite ou propagée avec conscience dans la centralité sensorio-molrice et psycho-cérébrale, sous l'intluence d'une cause viscérale, physique ou spirituelle. Le second consiste &dmV innervation, c'est-à-dire dans l'excitation centrale qui est propagée avec conscience dans la périphérie nerveuse à la suite d'une impression. Le troisième consiste dans V association ou dans une relation médiate, en quelque sorte supplémentaire, en vertu de laquelle une impression présente ramène toutes celles qui y ont été associées précédemment. Le quatrième consiste dans la 5.ym;^riM^>, c'est-à-dire dans l'excitation qui se propage à notre insu d'un appareil à un autre, d'un organe à un autre.
§ I«^ Des faits d'impressionnabilité.
Les faits d'impressionnabihté, chez l'homme, se distinguent en trois ordres, que nous avons dù mentionner en commençant cet ouvrage, et que nous avons fait intervenir quelquefois dans l'exposé des effets physiologiques et pathologiques de l'éducation. Ces trois
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ordres sonl : 1" les impressions qui résultent des excitations viscérales ou affectives, et que nous avons nommées ganglio-cérébrales ; 2" les impressions relatives aux excitations sensoriales, et que nous avons nommées sensorio-cérébrales ; T les impressions qui correspondent aux excitations spirituelles ou morales, et que nous avons appelées psycho-cérébrales.
Des impressions ganglio-cérébrales ou affecUves.
Nous n'hésitons pas à placer la racine de toute impression affective dans les profondeurs du système nerveux gangUonnaire. Quoique notre intention ne soit pas d'aborder ici une discussion approfondie qui nous conduirait trop loin, comme il s'agit d'une opinion souvent agitée et fortement controversée, nous devons donner quelques explications. Ces explications sont d'autant plus nécessaires que le langage des physiologistes dont les idées ont le plus d'analogie avec les nôtres est aussi inexact que celui des physio • logistes dont nous repoussons la doctrine. Il y a de part et d'autre même confusion, même vice de méthode.
Les impressions affectives ont leurs sources : 1" dans les conditions générales de l'organisme qui, représentées dans des appareils spéciaux, donnent lieu à des appels instinctifs, tels que la faim, la soif, l'appélit sexuel, etc. ; T dans les conditions générales de l'organisme qui, n'étant point représentées dans des appareils spéciaux, donnent lieu à des prédispositions ou à
SUR L'iiXCITARlLITÉ NERVEUSE. 325
<lo^; ponfhanls pliUof qu'à des appels délerininés, et qui, transformées en émotions, constituent l'élément afïectils des désirs, des soitimenls, des passions. Aller au delà, ce serait confondre ce qui est de l'organisme avec ce qui est de l'activité spirituelle. Celle-ci, comme nous l'avons démontré dans le cliapiti-e premier, n'intervient dans les sentiments, dans les désirs, dans les passions, que moyennant la connaissance des satisfactions désirées, ou des obstacles redoutés, connaissance qui n'est possible que grâce à la possession d'un certain nombre d'idées acquises. 11 y a dans les sentiments humains une complication de causes qu'il faut savoir apprécier et parfaitement distinguer. Il ne faut pas s'imaginer, comme semblent le faire quelques physiologistes, (ju'ils se produisent de toutes pièces par le lait seul de l'appel d'un appareil ou d'un organe spécial. Dans la production des désirs, il y a, d'un côté, une prédisposition générale de l'organisme, qui est le poiut de départ physiologique de toute manifestation affective ; il y a, de l'autre, une idée acquise des satisfactions à rechercher, des objets à convoiter ou à posséder, des obstacles à vaincre, des moyens à mettre en usage, etc. Il y a, en d'autres termes, concours de deux
ordresd'excitations:desexcit.ationsimpulsives, obscures et aveugles, produites sans connaissance et sans hut délini, et des excitations spirituelles ou psycho-cérébrales, produites par l'idée, par la coimaissance d'un but j)lus ou moins nettement déterminé. Ces deux ordres d'excitations sont également indispensables. Si les aveugles (endances de l'organisme pouvaient man-
quer, l'esprit serait impuissant à les faire naître et les passions n'existeraient pas. Sans l'intervention de l'esprit et du milieu social, dans lequel il puise les éléments de ses connaissances, les aveugles tendances, les profondes et mystérieuses impulsions de l'organisme, ne parviendraient point à donner l'idée de l'objet à rechercher, celle des satisfactions à convoiter, etc. ; idées sans lesquelles il ne saurait y avoir de passions. Cet indispensable concours des phénomènes affectifs et des phénomènes intellectuels s'exprime d'ailleurs par la soUdarité physiologique et pathologique qui existe entre les idées et les émotions, et sur laquelle nous avons eu souvent l'occasion d'insister dans les chapitres précédents.
Ce point de doctrine étant bien étabU, il nous sera facile de combattre les erreurs propagées par les physiolo'^istes. Disons d'abord comment elles ont pris nais-
sance
Il y a intervention du cerveau dans la production des passions : le fait est évident. En voilà assez pour conclure que le cerveau est le substratum ou le siège des phénomènes affectifs. C'est ce qu'ont fait Gall, Spurzheim et leurs disciples. Il a intervention des viscères thoraciques et abdominaux dans la production des passions; le fait est évident. En voilà assez pour conclure que les viscères, représentant, si l'on veut, les conditions générales de l'organisme, désignées sous le nom de tempéraments, sont le substratum ou le siège des passions. C'est ce qu^ont fait Cabanis et son école. Bichat lui-même, malgré les lumières qu'il a répan-
SUR l'kxcitabilité nerveuse. 327 (lues sur ce sujet, n'a point échappé complètement à cette influence des idées matérialistes. Les uns et les autres se sont trompés également : les premiers pour avoir confondu avec des impulsions cérébrales la coopération du cerveau déterminée par l'intervention de l'intelligence; les seconds pour avoir confondu avec les désirs déterminés par l'intervention de l'intelligence les impulsions obscures et aveugles de la vie viscérale. Pour que les disciples de Gall fussent dans le vrai, il faudrait pouvoir rayer d'un trait de plume toutes les observations qui démontrent l'influence exercée sur la production des diverses passions et sur le délire aff"ectif lui-même, par les tempéraments, par la santé, par la maladie, par les climats, par les saisons, par le régime, par les circonstances atmosphériques, par les troubles fonctionnels de la digestion, de la circulation, de la respiration, de la gestation, des sécrétions diverses, etc. Bien plus, il faudrait que les données du sens commun, que le langage de tous les peuples, que la tradition tout entière des hommes, cefle des savants comme celle des ignorants, disparussent de la surface du globe ( l). Pour que les disciples de Cabanis et de Bichat ne fussent point dans l'erreur, il faudrait pouvoir rayer d'un trait de plume toutes les observations qui démontrent l'influence exercée sur la production des diverses passions et sur le délire aflectif lui-même, par les institutions sociales, par les doctrines régnantes,
(1) L'émotion, qui est l'élément affectif du sentiment, est toujours désignée (-omme un fait viscéral; on dit que le cœur vst oppressé ou dilaté, que l'on est ému dans la rofondeur des entrailles, etc.
328 INDI CTIOINS PHYSIOLOGIQUKS
par les idées répandues, par les exemples, par les arts d'expression, par les lois pénales, par tous lesnnoyens, en un mot, à l'aide desquels la société propage les enseignements (1). Il faudrait également que toutes les données du sens commun, que le langage de tous les peuples, que la tradition générale de l'humanité disparussent de la surface du globe.
On pourrait croire que la vérité doit se trouver dans un bienveillant ecclectisme et qu'elle doit résulter d'un simple rapprochement entre les deux doctrines opposées. On rencontre, en effet, parmi les disciples des deux écoles, des ''physiologistes disposés à agréer cette concihation ; mais il ne faut pas s'y méprendre : l'erreur des uns et des autres consiste plutôt dans ce qu'ils ont de commun que dans ce qui les sépare ; elle vient de plus loin et déplus haut. La vérité ne saurait surgir de leurs concessions réciproques; voici pourquoi. Confondant les phénomènes de la vie morale et intellectuelle de l'homme avec les phénomènes généraux de la vie organique, ils confondent l'impressionnabilité et l'innervation dont le caractère est de se produire avec conscience, avec les sympathies dont le caractère est de se produire sans conscience. Pour les physiologistes des deux écoles, une idée qui produit une émotion,
(1) Bichat n'a pu échapper à cette conséquence d'une doctrine qui présentait la vie organiq\ie comme étant inaccessible aux influences destinées à agir sur la vie animale. « Voilà pourquoi, dit-il, le tempérament physique et le caractère moral ne sont point susceptibles de changer par réducation, qui modifie si prodigieusement les actes de la vie animale ; car, comme nous l'avons vu, tous les deux appartiennent à la vie organique. » {Hcchcrchcs sur la vie et la mort, p, 236.)
SIÎH l.'KXCfTAI'.iriTÉ NKRVKUSE. 329
n'étant antre chose qu'une réaction sympathique du cerveau sur quelques viscères, est un fait analogue à celui d'une congestion cérébrale qui provoque le vomissement et la diarrhée. Pour eux , une émotion pénible, celle, par exemple, qui, provoquée par des accents plaintifs ou par un douloureux spectacle, donne lieu à des idées tristes et à des raisonnements correspondants, est analogue à une grave péritonite qui donne lieu au délire. Avec leurs grands mots de réactions, de si/mpafhies cérébrales, ils ont cru tout conciher; et ils ne sont parvenus, les uns et les autres, qu'à faire disparaître dans les données communes de la physiologie générale les données distinctes de la physiologie morale et intellectuelle.
Nous avons divisé les impressions affectives en deux catégories. Dans la première, nous avons mentionné les appétits qui se lient plus directement à la conservation de l'individu et de l'espèce. Comme il existe, pour les appétits conservateurs, des appareils spéciaux et parfaitement connus, nous n'aurions rien à en dire si l'on n'avait cru devoir subordonner ces appareils à de prétendus organes encéphaliques qui n'existent que dans l'imagination de certains physiologistes. Nous ne voulons point répéter ici cette erreur ; nous nous contentons de la rappeler pour mieux faire comprendre ce que nous avons dit plus haut. De ce que l'impulsion aveugle des appétits prend, chez l'homme, un caractère intellectuel ; de ce que cette impulsion se transforme en désir par les idées qui s'y associent, qui les réveillent, les excitent, les contrôlent, les dirigent, etc.; de ce que,
3ii0 INDUCTIONS PHYSIOLOGIQUES
en un mot, l'intervention de l'intelligence entraîne celle de l'appareil cérébral, on en conclut qu'il existe des organes cérébraux de Xamativité, de Yalimenticité, etc. La confusion est évidente, aussi passeronsnous outre sans nous y arrêter davantage.
Il n'en est pas de même des sentiments qui appartiennent à la deuxième catégorie. Ceux-ci ne sont pas, comme les appels instinctifs, le résultat d'excitations produites dans des appareils spéciaux. La faim, la soif, l'appétit vénérien, le besoin de respirer, ont une condition d'existence que n'ont pas l'ambition, la coquetterie, l'amour romanesque, la passion du jeu, celle du luxe, etc. S'il est vrai que les penchants sont aux sentiments ce que les besoins sont aux appétits, il ne faut pas oublier que les besoins peuvent se transformer en appétits sans l'intervention des influences extérieures et sans l'intervention de l'intelligence, quelquefois même sans l'intervention du cerveau, ainsi que cela a lieu chez des enfants nés anencéphales ; tandis que les penchants ne peuvent jamais se transformer en sentiments sans le concours des influences extérieures, sans le concours de l'inteUigence, sans la coopération de l'appareil cérébral.
Il faut maintenant que nous précisions davantage notre pensée et que nous disions pourquoi nous regardons les phénomènes affectifs comme pouvant être le résultat des irradiations ganglio-cérébrales.
Il est inutile, quant aux appétits conservateurs, de rappeler que le point de départ de tous les actes propres à les satisfaire, que l'impulsion primitive, obscure
SUR t,'excitartiitê nerveuse. 331 et aveugle, de tous ces appétits ont leur racine dans les profondeurs de l'organisme et qu'ils manifestent particulièrement leur énergie dans un sens spécial. Il est inutile aussi de rapi)eler que ce sens intermédiaire entre les besoins généraux de l'organisme et les appareils destinés à en préparer la satisfaction est en rapport, d'une part, avec le système ganglionnaire, et de l'auti'e, avec la centralité sensorio-motrice et avec le cerveau. De là les opérations dites de l'instinct et celles de l'intelligence, qui répondent au cri de l'organisme. Toute impression alfective produite par un appel instinctif est donc le résultat d'une irradiation gangliocérébrale.
Quant aux sentiments dont la manifestation réclame plus particulièrement le contact des influences sociales, il est incontestable qu'ils ont, comme les appels instinctifs, leur raison d'existence dans les profondeurs de l'organisme ; mais nous rappellerons qu'aucun sens spécial n'étant affecté à chacun d'eux, ils semblent plutôt dépendre des excitations intellectuelles ou psycho-cérébrales que des excitations atlectives ou ganglionnaires. Cela étant, comment les sentiments peuvent-ils être rattachés à l'impressionnabilité ganglio -cérébrale ? Voici notre réponse.
Les physiologistes qui ont étudié avec quelque attention les rapports du physique et du moral de l'homme, malgré la diversité de leurs doctrines, sont tous tombés d'accord sur ce point, à savoir, qu'il est des individus prédisposés dès leur naissance à manifester un pen-
332 INDUCTIONS PHYSIOLOG[OULS
chant plutôt qu'un autre, à être aux prises avec une passion plutôt qu'avec une autre. Ils sont allés plus loin : ils ont reconnu qu'il est des conditions générales de l'organisme auxquelles se rattache celte prédisposition. Ils ont même pris un soin infini à les meure en saillie, à les décrire, à en déterminer les relations avec le caractère ou la nature morale de chacun (l). La doctrine des tempéraments est née de ce genre d'observations, et elles sont aussi anciennes que la science. Si les propagateurs de cette doctrine ont dépassé le but ; si la plupart d'entre eux ont cru pouvoir expliquer les diversités morales des hommes par les diversités organiques ou Immorales qui constituent les tempéraments des anciens, s'il en est qui ont été jusqu'à faire dépendre la prédominance d'un penchant de la prédominance d'un des éléments ou d'une des quahtés de l'organisme; si, en un mot, ils ont donné une trop libre carrière à leur imagination, est-ce une raison pour rejeter les données fondamentales que nul ne peut contester sans se mettre en opposition avec le sens commun, avec le langage de tous les hommes, avec la tradition universelle du genre humain? Ces données fondamentales ne sauraient être mises en discussion.
Les dispositions dites morales, ou les penchants qui ont leur racine dans les profondeurs de l'organisme,
(1) Rien ne prouve mieux la portée de cette doctrine que l'idée que nous nous faisons du naturel d'une personne d'après l'expression de son altitude, de sa physionomie, de sa voix, d'après la forme de ses membres, d'après même la couleur de ses yeux, de sa peau o\i de ses cheveux,
SUR I/EXCITAIULITÈ NliRVEUSK. 333
doivent èlre rej^ardés comme une résultante générale des excitations partielles de l'appareil ganglionnaire, résultante dont l'action sur le cerveau se trahit à chaque instant, soit par les idées qu'elle tend à faire prédominer, soit par les expressions sentimentales qu'elle lait prévaloir invariablement. Mais ce n'est pas tout. Les penchants ne se transforment en sentiments qu'au moyen de l'intervention cérébrale, provoquée par un certain nombre d'idées acquises, et de quelques circonstances extérieures. 11 faut qu'une de ces causes, qui sont étrangères à la vie ganglionnaire, ait déjà produit son effet au moins une fois, pour que le penchant se révèle, et prenne, en se révélant, un aspect déterminé, celui d'un désir ou d'une passion. Le retentissement qui se lait sentir dans les viscères de la poitnne ou de l'abdomen sert alors non-seulement à mesurer l'intensité d'une passion, mais encore à distinguer le sentiment qui vient de se révéler. Or, ce retentissement prouve qu'il existe une relation préétablie entre le monde moral et la vie viscérale, analogue jusqu'à un certain point à celle qui existe entre les idées voluptueuses et les organes de l'appareil générateur. Lorsfjue cette relation préétablie s'est une fois manifestée par le retentissement dont nous parlons, les sentiments n'acquièrent pas, il est vrai, des sens distincts comme le sont ceux de la faim ou de l'appétit vénérien; mais le sens auquel ils se rap|)ortent, étant plutôt commun que spécial, et donnant lieu à des impressions plut()t vagues que précises, acquiert un caractère de spécialité et de précision par l'expérience
33/l INDUCTIONS PHYSIOLOGIQUES
de chacun et par une sorte d'analyse psychologique, que tout homme qui a reçu un enseignement fait à son insu et avec la plus grande rapidité. Il n'y a d'émotion qu'à la condition de subir un ébranlement, une action affective, dans la région épigastrique, qui semble être le foyer des excitations ganglionnaires. Or, c'est le concours de l'idée et de X affection qui constitue le sentiment. Une émotion isolée ne saurait produire autre chose qu'une agitation stérile et sans issue. Une idée isolée ne saurait avoir un caractère alîectil'. L'émotion sans l'idée, c'est le trouble d'un homme qui ne sait encore ni ce qu'il veut ni ce qui lui manque. L'idée sans l'émotion, c'est la connaissance plus ou moins exacte d'une satisfaction indifférente.
Lorsque le retentissement dont nous avons parlé a été rapproché une fois par notre esprit d'une cause déterminée et bien connue, il s'établit une association physiologique qui rend désormais inséparables la part d'action du système ganglionnaire fournie par l'émotion, et la part d'action du cerveau fournie par l'idée. La relation préétablie entre les deux éléments du sentiment deviendra une solidarité indestructible ; l'émotion rappellera l'idée; et l'idée ramènera l'émotion. Il y aura sous l'influence de la pensée un fait d'innervation cérébro-gangUonnaire ; il y aura sous l'influence du trouble affectif un fait d'impressionnabilité gan-
glio-cérébrale.
L'impressionnabihté ganglio -cérébrale est donc cette aptitude en vertu de laquelle l'excitation d'un des sens spéciaux ou communs de la vie viscérale se transmet à
SUR l'excitab[lité nerveuse. 335 la ceiUralité sensorio-motrice et psycho-cérébrale. Les appétits et les sentiments sont donc des faits d'iinpressionnabililé ganglio -cérébrale, niais à des titres dilïérents. Dans les premiers, l'excitation affective, spontanément produite et naturellement distincte, n'a pas besoin, pour avoir lieu, du contact des intluences extérieures; elle n'a pas besoin pour acquérir un sens spécial, de l'intervention de l'intelligence ; aussi peut-elle s'irradier à la centralité sensorio-motrice et y provoquer des faits d'innervation expressive ou instinctive, sans la coopération préalable de l'appareil logique ou cérébral. Dans les seconds, l'excitation affective, consécutivement produite et naturellement confuse, a besoin, pour avoir lieu, du contact des intluences sociales; elle a besoin, pour acquérir un sens spécial et distinct, de l'intervention de l'intelligence; aussi ne peut-elle s'irradier à la centralité sensorio-motrice sans appeler la coopération de la centralité psycho-cérébrale. En d'autres termes, dans l'appétit, l'excitation affective peut se manifester indépendamment de l'idée, tandis que, dans le sentimont, l'excitation aOéctive et l'idée sont inséparables. Telle est la ligne de démarcation que nous croyons pouvoir établir entre les impressions instinctives proprement dites et les impressions sentimentales.
Pour bien faire concevoir le rôle des impressions ganglio-cérébrales dans les actes de la vie morale et intellectuelle, il suffît de rappeler l'inlluence exercée par notre état afl'ectif sur la direction de nos idées et de nos raisonnements. Combien de fois ne voyonsnous pas les hommes varier sincèrement dans leurs
336 INDUCnONS PHYSIOLOGIQUES
convictions sur des sujets importants, par le seul lait d'une démarche empreinte d'une habile bienveillance qui aurait ilatté leur amour-propre? Tout le monde sait que l'art de convertir les autres à nos opinions consiste surtout à faire naître en eux d'agréables émotions. Les personnes et les choses que nous avons jugées avec le plus de sévérité, sous l'intluence d'une émotion particulière, prennent souvent, sous l'iniluence d'une émotion diilerente, un caractère d'aménité et d'opportunité qui nous surprend. Il y a dans ce phénomène quelque chose d'analogue à ce qui a lieu dans les appétits, lorsqu'un énergique et impérieux appel des sens nous lait trouver les meilleures raisons en faveur de l'objet appelé à le satisfaire. Cet objet, dédaigné et honni un instant auparavant, acquiert alors, aux yeux de notre esprit, des quaUtés merveilleuses qui ne tarderont pas à se convertir, la satisfaction étant obtenue, en déplorables défauts.
Des impressions pliysico-cérébrales ou sensoriales.
Il est inutile d'entrer à ce sujet dans beaucoup de détails. Il s'agit simplement des impressions reçues par l'intermédiaire des organes des sens externes. Nous nous bornerons à rappeler ce que nous avons essayé de démontrer dans le chapitre premier : à savoir, que les impressions sensoriales ne prennent le caractère de sensations distinctes que moyennant l'intervention de l'esprit éclairé par un enseignement préalable. Nous ajouterons que les appareils sensoriaux,
SUR l/li\tUTABll,lTÉ NERVEUSE. 337
<HaiU représentés par une surlace péripliérique, par un foyer cérébral et par un organe de transmission, la reproduction des impressions doit être regardée comme ayant lieu dans la portion cérébrale de ces appareils. Il n'en est pas de même des opérations intellectuelles dans lesquelles les images sont évoquées dans l'intérêt d'un raisonnement. Ces opérations sont étrangères à l'impressionnabilité et à la mémoire sensoriales; elles appartiennent au cerveau, considéré comme appareil spécial de l'intelligence. Or, comme toute impression sensoriale, pour qu'elle puisse être rappelée et représentée par un signe, doit être associée à une idée, il en résulte que toute sensation réclame le concours du cerveau, considéré comme appareil de l'intelligence, et du cerveau, considéré comme foyer des appareils sensoriaux. C'est dans ce sens que nous disons d'mie impression sensoriale qu'elle est physicocérébrale.
Des impressions psyclio-ccrébrales ou spirituelles.
Ce sujet est celui auquel nous attachons la plus grande inq)ortance,car il contient toute la réforme que nous voudrions introduire dans l'étude des rapports du physique et du moral de l'homme. Il demanderait à être longuement traité, si déjà nous n'avions eu souvent l'occasion de montrer les rapports qui existent entre les fondions nerveuses et les idées exprimées par le langage.
iNous désignons sous le nom d'impression psycho-
CEKISE.
cérébrale, l'excitation qui est produite dans la cenlralilé nerveuse sous l'influence d'une idée. Nous n'avons pas besoin de rappeler que toute opération organique, qui est déterminée ou influencée par une idée, doit être regardée comme un fait d'innervation correspondant à une impression psycho-cérébrale. Il nous suffira d'ajouter que, parmi les idées, il en est qui deviennent plus particulièrement des principes d'action, et auxquelles correspondent plus directement les diverses opérations et les divers appareils du système nerveux. Une loi morale, par exemple, c'est-à-dire l'idée d'un devoir, est un principe d'action qui étend son influence non-seulement sur l'appareil psycho-cérébral et sensorio-moteur, mais encore sur le système ganglionnaire. Cela est si vrai, que, lorsque cette influence a créé une habitude, si cette habitude vient à être troublée par le souvenir d'une faute, il y a production d'une souff'rance connue sous le nom de remords et qui se traduit au dehors par une expression particulière. H est d'autres idées, et c'est le plus grand nombre, qui sont des principes de connaissance et qui interviennent, soit dans les sensations, soit dans les faits de conscience. Il ne faut pas oublier que ce qui distingue surtout les opérations cérébrales de l'homme des opérations cérébrales des animaux, c'est que toutes les impressions reçues par la cenlralité nerveuse des animaux, sous l'influence des excitations sensoriales sous-ganglionnaires, se succèdent dans un ordre aveugle, fatal, automatique ; tandis que les impressions reçues par la centralité nerveuse de l'homme
SUR l'excitabilité nerveuse. 339 reçoivent toutes un nom, une siiinification, au lui- et à mesure qu'elles sont produites, et constituent ainsi une logique rationnelle, libre et éclairée. L'impression affective et l'impression sensoriale se trouvent ainsi au contact de l'idée qui les complète en leur donnant le caractère d'un sentiment et d'une sensation déterminés. Quoi qu'il en soit, toute opération cérébrale qui correspond directement ou indirectement à une idée reçue par l'enseignement et conservée au moyen du langage, doit être regardée comme le résultat d'une impression psycho-cérébrale. L'esprit y intervient, soit comme principe d'action, soit comme principe de connaissance, par la volonté, par le désir, par la notion distincte, en dirigeant, en appelant ou en discernant les impressions dont le cerveau est le foyer général. Qu'on se persuade bien qu'une idée, représentée par un signe, est une force acquise par l'esprit à l'appareil cérébral, et que cette force commande à un nombre infini d'excitations et d'irradiations nerveuses. Toute idée, en un mot, est une impression psychocérébrale, à laquelle correspond logiquement une série indéterminée de faits d'innervation.
§ II. Des faits d'innervation.
Nous désignons sous le nom d'innervation toute irradiation nerveuse qui a lieu à la suite d'une impression Les faits d'innervation se distinguent en trois ordres" que nous avons dû souvent mentionner, ce sont • i" les faits d'innervation cérébro-ganglionnaire ou affective •
T les faits d'innervation cérébro-musculaire, ou locomotrice; 3" les laits d'innervation intra-cérébrale, ou logique; h'' les laits d'innervation cérébro-sensoriale.
De l'innervalion cérébro-ganglionnaire ou affective.
il y a innervation cérébro-ganglionnaire lorsque l'excitation cérébrale déterminée par une idée ou par une sensation se propage au système nerveux ganglionnaire pour y produire un ébranlement agréable ou pénible. C'est par cette irradiation, qu'un penchant, qu'une disposition affective, dépendant des conditions générales de l'organisme, se révèle et prend l'aspect d'un sentiment, d'un désir, d'une passion déterminés. Supprimez cette irradiation, vous aurez un fait intellectuel, une idée ou une sensation, mais vous n'auT-ez point un fait affectif; vous aurez une conception, mais vous n'aurez point l'émotion qui doit y être associée pour constituer un sentiment ; vous aurez séparé les deux éléments dont l'association la plus intime est indispensable à la production des sentiments ; vous aurez, en un mot, séparé l'excitation psycho-cérébrale de l'excitation ganglionnaire.
Les faits d'innervation cérébro-ganglionnaire ou affective sont ceux qui se présentent le plus habituellement à la pensée lorsqu'il s'agit d'apprécier l'intluence du moral sur le physique. Les mouvements du cœur, la respiration, la digestion, les sécrétions bilieuse, urinaire, spermatique, muqueuse, etc., sont soumis tous les jours, à chaque instant, à l'empire des
SUR r'EXCITARILITÉ NLRVEUSK. 3M
idées se rapportant aux sentiments et aux passions. Cet empire s'exerce sur tous les hommes, mais à des degrés qui varient infiniment en raison des dispositions particulières de chacun. Dans certaines aiVections nerveuses, il se manifeste d'une manière exceptionnelle et vraiment extraordinaire. Pour nous résumer, Finnervation cérébro-ganglionnaire est ce qui donne lieu à l'émotion proprement dite, que nous devons considérer à la fois comme le caractère essentiel de l'état affectif et comme le point de départ des expressions sentimentales de la physionomie, du geste, du regard, de l'attitude, de l'accentuation, etc. Il est inutile de rappeler que l'émotion est expansive ou oppressive, c'est-à-dire qu'elle correspond, par des elFets physiologiques spéciaux, à la diversité des impressions qui sont en harmonie ou en opposition avec le sentiment dominant. L'anxiété précordiale, l'abattement, la pâleur, le trouble de la respiration, des fonctions digeslives, des sécrétions, de la menstruation, etc., sont l'expression des émotions oppressives. La circulation capillaire, la libi-e respiration, une sorte d'excitation générale, les faciles épanchements, un bien-être plus ou moins parfait, etc., sont l'expression des émotions expansives. L'innervation cérébro-ganglionnaire est le moyen principal à l'aide duquel les divers sentiments reçoivent une expression générale, et à l'aide duquel se produisent les phénomènes d'imitation organique, connus sous les noms de sympathie et d'antipathie. Considérée sous ces deux aspects, l'innervation est appelée rxpresnve m imitative.
De l'innervation cérébro-musculaire ou locomotrice.
Les mêmes appareils locomoteurs sont susceptibles d'exécuter deux ordres de mouvements : les mouvements expressifs ou instinctifs, et les mouvements volontaires. Les mouvements du premier ordre ne réclament pas nécessairement l'intervention du cerveau considéré comme appareil intellectuel ou logique. Ils ont lieu chez l'enfant né anencéphale, comme chez les animaux qui n'ont point de cerveau ou auxquels l'expérimentateur l'a enlevé. On sait très-bien que les mouvements instinctifs persistent autant que la vie, lorsque l'instrument, après avoir détruit les parties placées au-dessus du quatrième ventricule, a respecté les origines des nerfs moteurs de la face. Les expériences qui constatent ce fait sont nombreuses et bien connues. S'il n'en est pas de même pour les mouvements qui dépendent des nerfs moteurs du tronc, c'est que la vie est menacée par toutes les opérations qui atteignent plus ou moins profondément la moelle allongée et la moelle cervicale. Indépendamment de cette disposition, qui nous fait admettre une centralité sensorio-motrice indépendante jusqu'à un certain point de la centralité cérébrale, les mouvements dont il s'agit peuvent être produits par l'intervention cérébrale, sous l'influence de la volonté, sous l'influence d'un désir. Les mêmes muscles sont donc destinés à la contraction instinctive ou expressive, qui résulte, chez les animaux, des excitations affectives el des excitations sensoriales, et à la contraction volontaire qui ré-
SUR l'excitabilité nerveuse. 3fl3
suite chez l'homme des excitations psycho-céréhrales ; aussi notre distinction porte-t-elle plus particulièrement sur la diversité des appareils nerveux dont ils subissent l'innervation. Cette distinction est importante, car elle nous permet de séparer la série des phénomènes que nous regardons comme l'effet d'une logique aveugle et automatique, de la série des phénomènes que nous regardons comme l'effet d'une logique libre et intelligente. C'est cette dernière série que nous avons surtout en vue lorsque nous ])aiions de l'innervation cérébro-musculaire. Nous insistons sur ce point, parce que nous voyons tous les jours les physiologistes confonih'e, dans leur langage, les deux ordres de phénomènes instinctifs et intellectuels, en les rattachant vaguement à ce qu'ils appellent indifféremment les centres nerveux, l'axe cérébro-spinal, Vencéphale ou le cerveau. Il importe de porter dans le langage des anatomistes au moins cette vulgaire exactitude qui existe dans le langage ordinaire. Ainsi, un cri qui est arraché par une douleur ne doit pas être confondu, en anatomie ni en physiologie, avec un cri parfaitement semblable que pousserait un acteur habile dans l'art de la déclamation. Que signifie, en présence de deux faits identiques si diversement produits, l'intervention routinière des centres nerveux?... Ici se présente l'occasion de donner une explication que nous prions nos lecteurs de méditer.
Il nous est arrivé, et il nous arrivera souvent encore, de rattacher la production des mouvements instinctifs ou expressifs à l'innervation cérébro-musculaire ; voici
pourquoi. Les exercices intellecluels finissent par engendrer une habitude, c'est-à-dire une mémoire organique (qu'on nous pardonne cette expression) (1) ; or, celte mémoire organique vient, chez l'homme, renforcer les instincts et ajouter à l'action fondamentale de la centralité sensorio-motrice^ l'action supplémenlaire de la centralité psijcho-cérébrole ."ïeï mouvement instinctif ou expressif qui n'aurait pas lieu sans le réveil d'une idée préalablement acquise, s'exécute avec une rapidité et une soudaineté merveilleuses lorsque cette idée est réveillée par une impression psycho-cérébrale, sensoriale ou ganglio-cérébrale. Ainsi, l'idée d'un danger, qui est résultée d'un enseignement ou d'une expérience personnelle, peut se réveiller subitement sous l'empire d'une pensée, d'une sensation ou d'une émotion, et déterminer, sans que nous en ayons conscience, tous les mouvements propres à l'instinct ou à l'impression sentimentale. Il est encore un antre aspect sous lequel des mouvements, devenus automatiques par l'habitude, doivent être présentés comme des effets de l'innervation cérébro-musculaire. Lorsqu'un homme est parvenu à exécuter sans effort et sans attention les mouvements les plus compliqués que dans le début il ne pouvait obtenir que moyennant de grands efforts et une grande application, comme on ne peut pas se refuser à reconnaître l'origine intellectuelle volontaire, et par conséquent psycho-cérébrale,
(1) Nous appellerons habitude ou mémoire organique les Aiits de mémoire qui ont lieu sans conscience.
siJH i.'KxriTABir.nf. ni.rveuse. 3/i5 de ces mouvements, il est incontestable qu'ils sont le résullat de l'innervation cérébro-musculaire.
De l'innervation iiitra-cérébrale ou logique.
Les irradiations intra-cérébrales méritent d'être examinées avec un soin particulier. Elles occupent une place très- importante dans l'élude des pliénoménes physiologiques de la vie morale et intellectuelle, dans l'élude surtout des phénomènes de l'éducabilité humaine. Comme il ne s'agit ici que de préparer nos lecleurs à l'étude difficile du mécanisme cérébral créé par ]o langago dans les actes de l'entendement, nous devons nous borner à quelques considérations nettes et précises.
Les faits d'innervation intra-cérébrale sont ceux qui ont lieu dans le cerveau lui-même, considéré comme appareil spécial de rintelligence, sous l'inlUience des impressions spirituelles, sensoriales et ganglionnaires. Pour donner une notion aussi exacte que possible du phénomène d'irradiation déterminé dans l'appareil psycho-cérébral par ces trois ordres d'impressions, nous devons d'abord les faire connaître par des exemples.
Lorsqu'un homme désire se rappeler un certain nombre de faits dont il possède l'idée générale; lorsqu'il désire, par exemple, se rappeler les traits, la physionomie, le costume, le son de voix, etc., de chacun des membres d'une assemblée dont il a fait partie, la reproduction successive des diverses impressions
sensoriales, ou le souvenir volontaire des images recherchées, est le résultat de l'innervation intracérébrale. Le procédé de commémoration ou de mnémotechnie, usité en pareil cas, et qui n'est un secret pour personne, n'est autre chose qu'un appel, ou (pour me rapprocher le plus possible du mot consacré par le langage) un rappel d'une impression à une autre, au moyen d'une irradiation qui a lieu d'une portion cérébrale où s'est matériaUsée une impression , à d'autres portions cérébrales où se sont matérialisées des impressions associées à celle-là. Il se produit, en d'autres termes, sous l'influence de l'excitation psychocérébrale primitive, sous l'influence de l'idée générale, une irradiation qui suit des voies mystérieuses sans doute, mais certaines et logiquement disposées, dans lesquelles se renouvellent les excitations produites par les idées particuhères. C'est un instrument (s'il est permis, dans une matière aussi délicate, de recourir à une comparaison d'ailleurs souvent reproduite), c'est un instrument dont les cordes sont successivement touchées de manière à produire une suite de sons et à correspondre, par l'exécution, à une mélodie dont le musicien seul possédait la conception générale. C'est ainsi que nous voyons, sous l'influence d'un désir, d'un acte de la volonté, se produire un phénomène d'innervation intra-cérébrale, manifesté par des faits nombreux de mémoire, de raisonnement, d'association d'idées, etc. Pour constater ce phénomène, il suffit d'examiner ce qui se passe en nous lorsqu'un signe parlé ou figuré, lorsqu'un mot représentant une idée