‹ Des formes de la diathèse purulenteChapitre 2 sur 4 · OBSERVATION N° I · texte numérisé non relu

OBSERVATION N° I

Diathèse purulente spontanée , forme fixe , caractérisée par une seule affection locale.

M. C..., âgé de trente ans, dentiste, est un homme de bonne santé habituelle. Les prédispositions de son tempérament sont assez équilibrées, il est nerveux sanguin et manifeste quelques indices hémorrhoïdaires. Il n’y a pas de caractères scrofuleux : M. C... n’a jamais été comptable de maladies graves.

Dans le courant du mois de juin 1862, M. C... partit pour Chambéry, déjà fatigué par d’autres voyages pénibles, mais ne pouvant donner à son état de souffrance aucune signification précise. La température était fort chaude, M. C... trouva à Chambéry un grand travail ; en particulier, il passa plusieurs nuits à construire des appareils dentaires. Ces veilles, ce surcroît de fatigues, aggravèrent des dispositions déjà fâcheuses. Dès ce moment l’appétit diminua, les forces faiblirent, des frissons erratiques se manifestèrent. Vers le 1 er juillet, M. C... fut contraint de se constituer malade et de garder le lit. Un médecin de Chambéry fut appelé. Il constata une fièvre continue, avec exacerbation; le soir, des frissons vagues, fréquents, des douleurs multipliées, de la céphalalgie, des nausées, quelques vomissements bilieux, de la diarrhée, grand abattement et oppression des forces. La fièvre typhoïde régnait alors à Chambéry ; notre confrère de cette ville crut le-

malade atteint par la constitution épidémique ; il l’engagea à faire un grand effort et à revenir à Genève.

Le voyage s’accomplit au prix de fatigues excessives. W. C... arriva à Genève le 10 juillet. Je suis appelé auprès de lui dès le lendemain,

11 juillet.

Je fus tout d’abord frappé de la teinte ictérique du visage. Céphalalgie gravative, insomnie, prostration des forces, pouls à 120, petit, faible la peau médiocrement chaude. Je pesais immédiatement les alternatives d’une fièvre typhoïde. Je ne trouvais pas de motifs suffisants pour décider. Il y avait déjà de la diarrhée, des vomissements du gargouillement dans les fosses iliaques, mais point de taches lenticulaires, et, au milieu de la prostration des forces une certaine faculté de prendre quelques aliments et une netteté d intelligence peu commune dans la typhoïde, même au début. On avait suggéré au malade, à Chambéry, l’idée de prendre une purgation; je prescris pour le lendemain une dose de citrate de magnésie.

12 juillet. — Effet de la purgation insignifiant, le tableau symptomatique est le même; la diarrhée, les vomissements bilieux persévèrent J’ordonne ipéca 6= dilution. Il sembla, le lendemain, que les vomissements fussent moins fréquents et la diarrhée diminuée; mais pas de taches, mêmes frissons quotidiens ; rien n’autorise encore a confirmer la présence de la fièvre typhoïde. Nous passons trois jours dans ces alternatives. La fièvre typhoïde ne s’établit pas, la diarrhée diminue sous l’influence de l 'ipéca, mais la teinte ictérique se prononce de plus en plus, de même que les frissons.quotidiens. L’idée de la diathèse purulente se présente à mon esprit, mais je ne trouve pas de localisation. Le malade s’amaigrissait chaque jour et revêtait un faciès de fièvre hectique. Enfin, le 14 juillet, un point douloureux fixe est accusé au-dessous de l’omoplate dans le dos du côté droit. Le toucher discerne une boursoufflure, de l’empâtement dans les tissus, un peu de gêne dans les mouvements de l’omoplate. Les soupçons étaient confirmés : c’étaient là les indices d’une collection purulente.

Le 15 juillet, la fluctuation était évidente, et comme il arrive dans les cas de cette nature, elle s’était immédiatement étendue fort loin ; on la sent le long de la colonne vertébrale, dans l’espace de 8 pouces, et elle proémine en avant jusque vers l’aisselle gauche. Aucune rougeur érysipélateuse n’apparaît à la surface de la peau, aucun travail d’élimination n est apparent.

Dès l’avant-veille, j’avais substitué à Y ipéca Y aconit à haute dose (20 gouttes de teinture alcoolique par jour). Les frissons ont diminué, la diarrhée est moins intense. Je décide l’évacuation de la collection purulente. Elle est opérée le 16 juillet, au moyen d’un trocart. Il sort un litre de pus, parfaitement lié et point trop fétide. Le malade semble éprouver une sorte de soulagement, mais le pouls demeure à 100; inappétence, complète insomnie et grande prostration. Aconit continué.

Le 18 juillet, nouvelle ponction, le pus est évacué en quantité égale. On pratique une injection iodée au quart, avec toutes les précautions d’usage. Le malade supporte mal ces ponctions. Il est péniblement affecté de la présence de l’iode, qui provoque immédiatement de la toux, du larmoiement et une grande fièvre.

Le 21 juillet, la tumeur est de nouveau énorme, mais on n’y sent pas de fluctuation franche. C’est une tumeur élastique, où l’on ne perçoit plus nettement la sensation d’un liquide. Concurremment, l’état général s’est aggravé; le teint est devenu plus mat: c’est un mélange d’ictéricie et de pâleur; une sueur visqueuse apparaît de temps en temps sur le front et sur la poitrine : agitation, insomnie, toux quinteuse, constipation qui a succédé à la diarrhée ; symptômes nerveux du côté des urines, qui sont tantôt rares pendant dix ou douze heures, tantôt signalées par des nécessités d’émission fréquentes et fatigantes pour le patient. Le pouls est fort petit, il s’élève à 140.

Le 23 juillet, le malade sollicite une ouverture du foyer. Cette tumeur l’inquiète visiblement ; il se sent très-faible, il croit à sa fin prochaine ; il prend à ce sujet toutes les dispositions nécessaires et conserve une parfaite lucidité d’intelligence. Le trocart est de nouveau introduit. Il ne donne issue à aucun liquide, tout au plus quelques gouttes d’une sanie noirâtre peuvent sortir à l’aide du stylet. Elles suffisent pour attester la présence d’une hémorrhagie au sein de cette énorme poche.

Il n’est pas possible de se contenter de la petite ouverture du trocart pour évacuer la tumeur. On ne peut espérer la résorption d’une aussi grande masse de caillots sanguins. Leur évacuation est d’ailleurs désirable pour tenter de modérer le flux hémorrhagique qui continue.

Le 24 juillet, une ouverture avec le bistouri est pratiquée; il sort une très-grande quantité de sang coagulé, mêlé de pus. On s’aperçoit qu’il y a des poches séparées par des brides, car l’évacuation complète est impossible. Le malade souffre beaucoup de cette opération. Ady-

namie profonde; état de putridité. Pâleur extrême; pouls à 150 et au delà, presque filiforme ; parfois on ne peut le percevoir.

25 juillet. — Des injections d’eau tiède sont pratiquées pour dissoudre les caillots. Le résultat est très-incomplet. Il faut songer à agrandir encore l’ouverture. En attendant, les symptômes dadynamie deviennent toujours plus graves : point de sommeil ; état nerveux, lypothimies ; toux incessante qui fatigue le malade et l’agite dans sa faiblesse. C’est à peine si, dans les vingt-quatre heures, le malade prend quelques cuillerées de bouillon et un peu d’eau rougie. Depuis huit jours, les médicaments administrés ont été le china 30 e dilution; pendant quatre jours, Y arsenic 2' tritur., d’abord seul, puis alterné avec le charbon végétal 2 e dilution. Ce même jour, 23 juillet, aux injections d’eau tiède je fais succéder une injection d’eau froide, aiguisée de quelques gouttes de chlorure de fer.

26 juillet. — L’état est le même ; il n’a pas empiré. Il semble que l’hémorrhagie dans le foyer soit conjurée. Les caillots, évacués avec peine, sont noirs et plus denses. — Le même jour, le docteur Maunoir est appelé en consultation. Son impression est fort mauvaise. Il estime la mort prochaine. Le pouls était filiforme, incomptable et parfois imperceptible. Il est résolu que l’ouverture sera encore agrandie, afin de la faire communiquer avec un foyer secondaire non encore ouvert. Je conserve encore un peu d’espoir, parce que l’état d’adynamie n’a pas varié depuis six jours et que l’intelligence est parfaite.

Le 27 juillet, le complément d’ouverture décidé la veille est pratiqué. Il sort plus d’un litre de pus noir, mélangé de caillots fort coagulés. Pour la première fois il est possible d’évacuer le foyer en entier. Le malade, qui s’était presque évanoui, demeure d’une extrême faiblesse. L’injection d’eau et de chlorure de fer est pratiquée dès que l’abcès est vidé. Immédiatement on établit une compression sur les parois du foyer. — Arsenic et carbo vegetabilis.

Le 28 juillet, résultat excellent du côté de l’abcès. Le flux hémorrhagique n’a pas reparu. En outre, il ne se produit plus de suppuration, et les parois du foyer se réunissent.

27 juillet. — Plus de suppuration, plus d’hémorrhagie. Le malade est moins faible. Il ne souffre pas, sauf de la toux qui le fatigue.

A partir de ce jour, l’état va progressivement en s’améliorant. Les phases de cette convalescence sont inutiles à notre sujet. Je ferai seulement remarquer qu’elle fut longue,et que les forces furent longtemps fort précaires. Le 15 août seulement, le malade sortit pour la première fois. En septembre la guérison était complète.

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