OBSERVATION LXXXIX
Lésion d’un cal ancien dans le cours d’une syphilis secondaire. Guérison par le traitement mixte.
(In Dron la syphilis et les cicatrices. Assoc. franc. pour l'avancement des sciences, 1875, p. 1140.)
Un jeune homme de 25 ans entra à l’hôpital de l’Antiquaille de Lyon, le 197 juillet 1874, pour une syphilis caractérisée par une éruption spéciale polymorphe : roséole et papules sèches du tronc, papules humides de l’anus, du scrotum, de la face interne des cuisses, plaques muqueuses des lèvres, du genou, de la face interne du prépuce, pustules dans le cuir chevelu, chute des cheveux.Il avait eu, ily a trois mois,un chancre. actuellement cicatrisé. Il y a six ans, il a eu premier chancre accompagné de bubon suppuré, et qui n'a pas été suivi d'accidents secondaires, pendant tout ce laps de temps.
Ce malade a reçu à la bataille de Sédan une balle dans la partie inférieure de l’avant-bras gauche qui fut traversé de part en part. Cette balle fractura le radius et par la plaie on retira des esquilles, Après trois mois de traitement, la plaie était guérie, la fracture consolidée et le malade commençait à se servir de son bras. Le cal n’a jamais été très volumineux, à peine remarquait-on du côté lésé une saillie un peu plus considérable que du côté opposé. Le malade a repris complète ment l’usage de son membre supérieur gauche, sauf le mouvement de pronation et de supination. Il a éprouvé quelquefois, surtout au moment des variations de température, des douleurs légères au niveau de la blessure; maïs ces douleurs passagères ne se sont jamais accompagnées de gonflement.
Le lendemain du jour de l’entrée du malade à l’Antiquaille, quatre ans après la fracture, sans nouveau traumatisme, sans cause externe appréciable, le cal commença à devenir douloureux et à se tuméfier. Le gonflement devint bientôt assez considérable, et l’on remarqua de la rougeur des téguments.
Le 4. La circonférence du côté malade atte'gnit 22 centimètres, celle du côté sain étant 16. A la palpation,‘on trouve au centre du gonflement un point ramolli où l’on croit sentir de la fluctuation. Iln'ya d’ailleurs aucune autre douleur ostéocope, le malade ne se plaint pas de céphalée, et l’on ne constate nulle part de périostite ni d'exostose.
On ne peut accuser le mercure d'avoir ramolli le cal : aucun traitement hydrargyrique n’a jamais été donné avant son entrée. Le malade ne peut plus soutenir son avant-bras; le poids de la main fait naître de vives douleurs au point affecté.
On place le membre malade sur une palette bien garnie de coton, et on l'assujettit avec quelques tours de bande peu serrés. Puis, aux 5 centigrammes de proto-iodure d'hydrargyne donné au malade depuis son entrée i1°r juillet), on ajoute l’iodure de potassium, qui de 1 gramme est porté progressivement jusqu’à 4 grammes,
Le 18. Le gonflement a beaucoup diminué; on ne sent plus de fluctuation, presque plus de douleur. Le malade peut se passer de sa palette,
Le 20, L'amélioration continue; une légère salivation fait suspendre le proto-iodure hydrargyrique. Le malade prend 4 grammes d'iodure de potassium.
I quitte l'hôpital le 43 août. Le cal est revenu à l'état normal; il
est aussi solide que l'année précédente; il est parfaitement indolent et ne fait pas plus de saillie que par le passé. |
Evidemment il s’est fait dans ce cal un travail morbide qui, aban-
donné à lui-même, après l’avoir enflammé et ramolli, en aurait amené la désagrégation et l’absorption.
Les antécédents du malade, l'absence de toute cause traumatique, la marche de la maladie, la rapidité de la guérison par les spécifiques, tout porte à croire que la syphilis est la seule étiologie possible de la
- lésion de ce cal. Elle y a fait naître cette production désignée sous le nom de gommes, dont les éléments s'infiltrent à travers les tissus, les
.désorganisent, les désagrégent, en déterminent la nécrobiose et, s’il s'agit d'os, y amènent des nécroses plus ou moins considérables. Peutêtre s’étonnera-t-on qu'une pareille lésion ait accompagné la poussée
. d’accidents secondaires. Mais nous n’en sommes plus.à admettre d’une façon absolue la marche rigoureusement chronologique des manifesta-
. tions syphilitiques de la superficie de la peau, à la profondeur des organes.
... Dans une de ces trois observations, celle de Micod, la lésion spécifique existait probablement antérieurement À ‘ Ja fracture qui a eu lieu par cause musculaire, elle a en- traîné, lors de la formation du cal, la nécrose et la suppuration consécutive du foyer de la fracture. On pourrait donc, sous bien des rapports, ranger cette observation dans
no les cas de lésion osseuse spécifique entraînant d’abord la fracture, puis la nécrose et la suppuration du cal. La syphilis n’a pas été appelée là par le traumatisme, elle préexistait à la fracture. Toutefois, nous avons placé ici l’observation comme exemple de l'influence que la syphilis peut avoir sur la marche d’un cal. Les deux autres observations sont, au contraire, des exemples des plus nets de manifestations spécifiques appelees au niveau même d’un cal, constituant le locus minoris resistentiæ. Dans le cas de M. Fournier, c’est trois ans après une fracture que la clavicule devient le siège d’une tuméfaction qui atteignit le volume de quatre doigts et disparaît complètement par l’iodure. Dans celui de M. Dron, quatre ans après une fracture compliquée du radius, le cal, quelque temps après que le malade eut contracté la syphilis, en pleine évolution d'accidents secondaires, se tuméfie, se ramollit, sans qu'aucun traitement hydrargyrique ait été suivi. Après un mois de traitement mixte, tout revient à l’état normal.
Il semble que dans ce cas le traumatisme antérieur ait
appelé d’une façon précoce les manifestations osseuses spécifiques.