INTRODUCTION
Il n’est peut-être pas de question de chirurgie qui aït été plus étudiée et qui ait soulevé de polémiques plus ardentes que le traitement des fractures compliquées, et en particulier des fractures compliquées de jambe, qui sont les plus graves sinon les plus fréquentes.
Quoique le sujet ne soit point nouveau, —il existe sur les fractures compliquées de jambe une véritable littérature, — il nous a paru cependantintéressant d’étudier à notre tour cette question, pour montrer les bons résultats que nous avons vu obtenir par une conservation à outrance dirigée suivant certaines règles.
Ce genre de traumatisme, à cause de son extrême gravité, a préoccupé au plus haut point les chirurgiens de toutes les époques. Avant la découverte de l’antisep-
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sie, la mortalité était vraiment effrayante; les malades étaient presque tous emportés par la septicémie ou les complications infectieuses de toutes sortes.
Dans l'antiquité. les fractures compliquées étaient considérées comme des accidents si redoutables,que les disciples d'Hippocrate osaient à peine toucher au foyer de ces fractures, — tout au plus enlevaient-ils quelques esquilles à moitié détachées, — tant ils étaient persuadés que les blessés atteints de ce traumatisme étaient voués à une mort certaine.
Plus tard, on essaya de lutter contre l'infection qu’on soupçonnait, mais dont on ne connaissait pas la nature, en supprimant le foyer de la fracture. et on amputa ; malheureusement sans grands résultats, car presque tous Les amputés mouraient des suites de cette opération qu'on avait pratiquée dans le but de sauver la vie au malade.
La question, il faut l’avouer, était délicate et très embarrassante, et nous explique la diversité des procédés de traitement mis en œuvre, souvent avec des résultats désastreux, dans ce genre de traumatisme et l'incertitude des chirurgiens qui, à la suite d’'Ambroise Paré, tentèrent la méthode conservatrice pour la rejeter ensuite et pratiquer soit de nouveau des amputations, soit, avec Percy et Baudens, de vastes résections osseuses.
Les temps sont changés. Depuis les belles découvertes de Lister sur l’antisepsie et leur application à la chirurgie, le pronostic des fractures compliquées est devenu meilleur, souvent même très bon. La mortalité est de-
venue presque nulle ; et les chirurgiens d’aujourd’hui,
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puissamment armés contre les complicationsinfectieuses, n'hésitent pas, comme le professeur Reclus le préconisait déjà en 1895, à essayer la conservation même dans les cas les plus graves qui, avant l’antisepsie, auraient nécessité une amputation immédiate ; et ils parviennent le plus souvent à conserver au blessé un membre, qui, s’il ne recouvre pas toujours l'intégrité de sa forme et s’il n’a pas un fonctionnement aussi parfait qu'avant l’accident. peut cependant lui rendre encore d'inappréciables services.
Aujourd’hui tout le monde est conservateur, surtout quand il s’agit de fracture compliquée de jambe. Les grandes lignes du traitement de ce traumatisme sont arrêtées, ainsi que cela ressort nettement du rapport documenté de Nimier au XVIII: Congrès français de chirurgie de 1905, sur les traumatismes des membres. et des nombreuses communications faites par tant de maîtres de la chirurgie qui sont venus apporter à ce Congrès le fruit de leurs observations et de leur expérience. Aujourd’hui, la question de l’amputation primitive ne se pose pour ainsi plus, et si pour certains chirurgiens elle trouve encore de rares indications dans les écrasements du membre, elle doit être toujours rejetée quand il s’agit de fracture compliquée si grave fût elle.
Mais si le but que tous les chirurgiens se proposent d'atteindre est le mème ; s’ils s'efforcent tous de réaliser sinon la conservation anatomique, du moins la conservation fonctionnelle, rien n'est encore plus variable que
les moyens que l'on peut employer pour arriver à ce
résultat, et l’accord n’est pas fait entre les chirurgiens, notamment en ce qui concerne la désinfection de la plaie, et la réduction et la coaptation des fragments osseux.
Cette désinfection qui sera toujours faite le plus tôt possible et avec le plus grand soin, pourra être réalisée soit à l’aide de substances antiseptiques comme le préconisent la majorité des chirurgiens, soit par de simples lavage à l’eau bouillie et des pansements aseptiques comme le veulent certains autres.
La nature des interventions que l’on peut être appelé à pratiquer sur les segments osseux peut être également très diverse ; les uns pratiquant systématiquement des résections dans tous les cas, d'autres s'appliquant plutôt, à moins que les extrémités osseuses ne soient complètement dépouillées de leur périoste, à réunir les fragments fracturés, soit par des agrafes, soit par des sutures avec des fils métalliques.
Chacune de ces méthodes a des avantages, chacune aussi a des inconvénients, et le meilleur moyen de les juger est d'étudier leurs résultats. Aussi nous a-t-il paru intéressant de faire une sorte de statistique des cas de fractures compliquées de jambe traitées dans le courant des dix dernières années à l’hôpital Cochin dans les salles de notre maître le professeur agrégé Schwartz.
Après un rapide exposé sur l’étiologie et la nature de ces fractures, nous étudierons dans le détail comment elles ont été traitées dans le service et nous montrerons les bons résultats que l’on peut obtenir par un traitement conservateur bien conduit : d’abord les résultats
poli
immédiats, puis surtout, chose plus intéressante pour le chirurgien et plus appréciable pour le malade, les résultats éloignés.
Nous avons revu un grand nombre de malades traités dans le service, nous les avons examinés avec soin, et avons pu nous rendre compte que, dans la majorité des cas, les résultats tant anatomiques que fonctionnels ont été excellents. Malheureusement cette étude perdra en partie le caractère de statistique que nous aurions voulu lui donner, parce que nous n’avons pu avoir toutes les observations et d’autre part il nous a été impossible, malgré toutes nos recherches, de retrouver un certain nombre de blessés atteints de fracture compliquée de jambe et traités dans le service du D' Schwartz dans le
courant des dix dernières années.