Entrons dans le détail
1» Eff'et sur les yeux. On ne l'observe bien que si, ayant le corps immobile, on garde les yeu\ ouverts et fixes. Plusieurs personnes m'ont dit qu'alors les objets environnants ne leur apparaissaient plus que voilés par une vapeur blanchâtre. C'est
comme un brouillard bien uniforme, ou une fumée d'encens. Celle brume a des fluctuations comme Toraison elle-môme ; elle se renforce avec elle, par moments; puis diminue de la même façon.
Si les yeux sont fermés, l'influence de la quiétude se manifeste moins facilement. Il faut que l'union soit très forte. On sent alors que les paupières s'assombrissent; tellement même, qu'à certains moments où l'état est plus profond, on est comme plongé dans une nuit noire. La cause est la môme que ci-dessus : l'œil perd en partie sa faculté visuelle; il en résultait tout à l'heure qu'il n'apercevait plus bien les objets extérieurs; mainfenant c'est la lumière des paupières qu'il commence à ne plus voir.
Par contre, d'autres personnes m'ont dit qu'elles ne se rappellent pas avoir jamais éprouvé l'effet de brouillard. Mais pour la plupart d'entre elles leur témoignage ne prouve ni pour, ni contre, car elles déclarent qu'elles n'ont jamais tenté l'expérience; instinctivement elles ont toujours fermé les yeux.
Elles ont raison de le faire, car, de la sorte, on est plus recueilli. Puis si l'on agissait autrement, la vue pourrait beaucoup se fatiguer, parce qu'elle resterait attachée sur un point fixe. Si, de plus, il y avait la brume dont je viens de parler, les yeux feraient nécessairement effort pour la percer; à la longue, il y aurait là une seconde cause de fatigue.
2' L'ouïe perd plus difficilement son action que la vue.
3* Certaines personnes sentent que leurs membres s'immobilisent légèrement. Les doigts semblent perdre leur force pour saisir.
k* La respiration est un peu influencée. A certains moments elle semble devenir très faible, puis elle a des réveils subits; on sent le besoin de revenir par une forte aspiration à la dose d'air nécessaire.
5° Parfois quand la quiétude se renforce, on éprouve un léger froid AUX pieds et aux mains.
5. — Puis]ne la quiétude s'oppose aux mouvements du corps, ceux-ci, récipro!|ueinent, doivent réagir pour diminuer la quiétude. L'expérience confirme d'une manière indéniable cette prévision; mais avec cette restriction que les mouvements très courts nont qu'une influence faible et momentanée.
«. — Ainsi, lorsqu'on se met à murrlier, à lire, et surtout à
reg:arder de droite et de gauche, on sent que Taction divine diminue.
Mais pour que la quiétude, si elle est fréquente, disparaisse entièrement, il faut continuer à se mouvoir et à se distraire. Quand, an contraire, on ne se remue qu'en passant, par exemple, pour tousser, changer de position sur son siège, ou donner un renseignement très bref, la diminution est insigniJBante ou passagère. On revient tout de suite à l'état primitif, surtout si les yeux sont restés fermés.
9 . — S" Thérèse blâme ceux qui ne veulent pas du tout se rc- ■tuer, de peur de nuire à la quiétude (1). La sainte ne va pas jusqu'à dire que des mouvements prolongés ou forts n'auraient pas d'influence. Il est certûn qu'ils en auraient. Elle-même finit par l'insinuer, car elle ajoute : « Le plus qu'on doive faire durant celte oraison, est de proférer de temps en temps quelques paroles de tendresse. Qu'elles soient comme ce souffle léger qui ranime une bougie qui vient de s'éteindre, et non comme ce souffle plus fort qui l'éteindrait si elle était allumée » {Chemin, ch. xxxiii). La sainte admet donc comme étant sans inconvénient des actes auxquels le corps prend part, pourvu que ce soit faiblement.
9. — Il ressort de là qu'il existe un moyen de sortir de la quiétude, ou de la diminuer, lorsqu'une nécessité y oblige (Voir ch. suivant, «»). On se met à marcher, à prendre du mouvement (2).
». — Supposons une personne qui soit sortie volontairement de son oraison surnaturelle, en se remuant ou s'occupant d'une affaire pour laquelle on la dérange. Si, après quelques instants d'interruption, elle se remet en prières, l'oraison surnaturelle revient-elle?
Je ne sais si on peut donner une réponse générale quand la personne n'a la quiétude que de temps en temps. Car tout dépend de la volonté libre de Dieu; l'état primitif peut revenir ou non.
Mais si la personne a la quiétude habituellement pendant ses mo-
(1) • Ceux qui sont dans cette oraison voudraient que leur corps fût immobile, parce qu'il leur semble qu'au moindre mouvement ils vont perdre cette douce paix. C'est pourquoi ils n'osent se remuer... De crainte de troubler la douceur de cet état, ils ne voudraient même pas respirer • (Chemin, ch. xx.iiii). La personne • n'ose ni remuer ni changer déplace; il lui semble que ce bonheur va lui échapper; quelquefois même elle voudrait ne pas respirer • [Vie, ch. xv).
(•? En voiture, ni*?me en chemin do fer, la quif^tude a un peu de peine à se prolonger. On en voit la raison : la trépidation con'i"'""'^ '•" v.ihjcule nuit à la tran» quillité dont le corps tnrait besoin.
476 CHAPITRE XUI.
ments de recueillement, l'état mystique reprend comme s'il n'avait pas été interrompu. Peu importe qu'on la dérange plusieurs fois de suite. C'est comme si on quittait momentanément la lecture d'un livre et qu'on y revint. S'il s'agissait d'une méditation ordinaire, on serait gêné de voir ainsi couper le fil de ses considérations. Il faudrait refaire avec effort une mise en marche. Ici on ne fait que consentir ; c'est instantané et sans effort.
lO. — liarmea. L'état mystique n'en produitpas nécessairement. S" Thérèse n'en parle pour elle-même qu'à propos de contemplations très élevées. Elle dit (Vie, ch. xix) que « dans les commencements », elle se trouvait inondée de larmes en sortant de l'extase. Elle les attribue à un sentiment « d'ineffable tendresse pour Dieu ». Elle donne le môme motif dans le Château (5, ch. u) : « Cette peine procède sans doute du martyre intérieur qu'éprouve l'àme en voyant que Dieu est tant offensé ». Elle fait encore allusion aux larmes dans le Chemin (ch. xxi). Elle reconnaît ailleurs que le tempérament a son rôle : « Souvent la faiblesse de la complexion est cause de ces peines, surtout dans les personnes d'un naturel si tendre que la moindre chose les fait pleurer. Elles s'imaginent alors que les larmes qu'elles répandent ont Dieu pour objet, quoiqu'il n'en soit rien... Elles peuvent procéder moins de leur amour pour Dieu que de quelque humeur amassée autour du cœur » {Château, 6, ch. vi) On pourrait traduire cette phrase en langage moderne, en disant que peut-être l'extase a, chez certaines personnes, un effet non pas moral mais purement physiologique sur les glandes lacrymales.
il. — Pliénoniène» acressoires de l'exlase. Chez les extatiques, on rencontre parfois les phénomènes suivants, qui concernent le corps :
1° Le corps s'élève en l'air. C'est ce qu'on appelle la lévitation;
2* Ou bien il est enveloppé d'une auréole lumineuse ;
3° Ou il émet des parfums.
Ces phénomènes ne sont pas un effet nécessaire de l'union mystique elle-même, comme ceux qui viennent d'être décrits au n** ». Ils sont surajoutés. Quand Dieu produit ces phénomènes exceptionnels, c'est le plus souvent pour donner du crédit à un de ses serviteurs qu'il charge d'une mission importante, soit de fonder un ordre religieux, soit de ramener la foi dans un pays, etc. — Sur ces questions, voir M. Ribet, t. II; et ch. xxii, «9, note.
Disons un mot de la lévitation.
12. — Iié%i<Mtioii. Voici ses circonstances : 1* Quelquefois l'extatique développe, en s'élevant, une force considérable. Ainsi nous lisons dans la Vie de S' Joseph de Cupertino que, trois fois, il saisit un de ses compagnons et l'entraina en l'air avec lui. Un jour il assistait à une cérémonie, où dix hommes essayaient en vain de soulever et de planter une lourde croix. Il s'élance, volant ainsi qu'un oiseau, enlève la croix comme une plume, et il la plante {Vie, par M^' Bernino, ch. x et xii). Le même saint avait, quand il disait la messe, une attitude qui, si elle eût été naturelle, aurait exigé un eifort considérable : « Au moment de la consécration, il se soulevait de manière à ne toucher le sol que par l'extrémité de l'orteil et conservait cette position jusqu'après la communion » {ibid., ch. xxii).
Saint Gérard Majella, frère lai rédemptoriste (mort en 1755), parlant un jour à la prieure d'un couvent, entra en extase., Il saisit la grille du parloir, comme pour modérer son ardeur. La grille céda et plia dans ses mains ainsi qu'une cire molle [La stigmatisation, par le D"" Imbert, t. II, ch. xxvii, p. 420).
S' Michel de Sanctis, trinitaire (mort en 1625), étant en extase, courait à travers champs avec une (elle vitesse que huit religieux qui lui barraient la route ne pouvaient l'arrêter ( Vie des saints, par Collin de Plancy et l'abbé E. Daras, 5 juillet, p. 255).
2** Lorsque le corps est élevé dans les airs, il prend souvent la légèreté de la plume, au point qu'un souffle suffit pour le mettre en mouvement et le faire balancer à la manière d'une bulle de savon (Voir les faits cités par le D"" Imbert, t. 11, ch. xvm).
3° D'autres fois, le corps de l'extatique ne peut être remué. Il résiste comme un rocher (Voir le D' Imbert, t. II, ch. xviii). On cite l'exemple de Marguerite Agullona, tertiaire franciscaine (morte en 1600), et de Gilles de Santarem, disciple de S' Dominique. 8" Madeleine de Pazzi prenait parfois un tel poids pendant l'extase qu'on ne pouvait plus la mouvoir. On n'arrivait môme pas à remuer son bras ou sa main. Mais « lorsqu'elle avait recouvré l'usage de ses sens, elle éprouvait de la douleur dans celui de ses membres qu'on avait manié avec trop de force » {Vie, par Cepari, ch. vi).
Le plus souvent, le corps des extatiques ne se montre inébranlable que s'il repose sur le sol.
4' La hauteur à latiucUe on niontd n'a rion de fixe. Pendant que
LES GRACES D'ORAISON. \i
S' François d'Assise était retiré sur le mont Alverne, n'ayant pour compagnon que son confesseur, le Frère Léon, ce dernier le vit s'élever, tantôt à la hauteur d'un homme, tantôt au-dessus des plus grands arbres, et d'autres fois, si haut qu'on ne pouvait plus le voir {Vie, par Chalippe, 1. IV).
5° i4 la /in de l'extase, le corps redescend lentement, sans se blesser.
Un jour que le B'" Thomas de Cori (mort en 1729) donnait la communion, il s'éleva en extase, jusqu'à la voûte de l'église, en tenant le saint ciboire. Peu à peu, il descendit doucement et continua à donner la sainte Eucharistie {Vie des Saints, par Collin de Plancy et l'abbé E. Daras, 11 janvier, p. 472).
6* S'* Thérèse dit que les premières fois qu'elle se sentit ainsi soulevée, elle était saisie d'une frayeur extrême {Vie, ch. xx).
7* On a remarqué dans les nombreuses extases de S' Joseph de Cupertine que toujours ses vêtements étaient harmonieusement arrangés, comme par une main étrangère (Ft>, ch. xxii).
Sur des explications naturalistes de la lévitation et des stigmates, voir le chapitre xxxi.
ts. — Au début de ce chapitre, nous nous sommes occupé des effets que l'union mystique produit sur le corps pendant le temps même de l'oraison. Il y a lieu de se demander si ensuite elle a de l'influeiice sur la santé.
Pour Vextase, consultons la vie des saints. S" Thérèse déclare que l'extase n'a jamais nui à sa santé, « quelque temps qu'elle dure ». « Je ne me souviens point, dit-elle, d'avoir reçu de Dieu une telle faveur, même au plus fort de mes maladies, sans en éprouver un mieux très sensible. Comment un si grand bien pourrait-il causer du mal?... Si cette grâce enlève passagèrement les forces par l'excès du plaisir, ce n'est que pour lui en laisser ensuite de plus grandes » {Vie, ch. xviii et ch. xx).
Le seul inconvénient constaté par la sainte, c'est de la fatigue : « Pour peu que l'extase dure, les membres sont longtemps à s'en ressentir » (2** lettre au P. Rodrigue Alvarez). Elle dit encore : « Après le ravissement, il me reste jusqu'au jour suivant, dans les artères et dans tous les membres, une douleur aussi violente que si tout mon corps eût été disloqué. . . C'est en vain qu'après le ravissement je fais des efforts pour remuer les membres : le corps demeure longtemps sans forces... Souvent, infirme auparavant et
travaillé de grandes douleurs, il sort de là plein de smté et admirablement disposé pour l'action » (Fi>, ch. xx).
Chez d'autres personnes, ou a observé qu'après coup l'extase produisait une faiblesse physique considérable. Le D' Imbert en cite plusieurs exemples, tels qu« celui de S" Elisabeth de Hongrie (t. II, ch. XVII, p. 273, 27i)et de Dominique de Jésus-Marie Ruzzola, général des Carmes déchaussés. Celui-ci présente même un cas extrême. A la suite de ses extases « il ressentait de grandes douleurs. Ses membres brisés ne lui permettaient pas de remuer et de se tenir debout. Il vomissait même du sang ».
La V"* Marie de l'Iacarnation, ursuline, racontant les extases qu'elle avait, étant encore dans le monde, ajoute : a Je sortais de cet état, après une heure ou deux, dans une paix profonde et une grande douceur d'esprit... Quant à mon corps, il sortait de cette oraison plus affaibli qu'il ne l'aurait été par les plus effrayantes austérités, mais néanmoins, toujours capadole de vaquer à mes occupations ordinaires » [Histoire, par l'abbé Chapot, part. I, ch. iv).
Un autre exemple frappant est celui de la B*"** Marie de l'Incarnation, carmélite (M"* Acarie). A l'âge de 28 ans, dit son historien, ft les assauts de Dieu la surprirent plus impétueusement, et avec un si fort tremblement, que cela lui faissdt craquer les os et jeter d'aussi grands cris que si on lui eût fendu le cœur... Elle croyait en devoir mourir; de sorte qu'elle dit un jour à M. Fontaine, son confesseur, à Pontoist, qu'elle s'était couchée plusieurs centaines de nuits en ne pensant pas voir le lendemain » (Fi>, par André du Val, 1. 1, ch. v; voir encore 1. II, ch. xiv).
S' Jean de la Croix dit, en parlant des grands ravissements, qu'ils « sont accompagnés de frayeurs et de faiblesses douloureuses de la nature. Ces effets ne se remarquent que chez les personnes qui commencent à entrer dans la voie de l'illumination et de la perfection [de l'union mystique]. Chez les autres [c'est-à-dire ceux qui sont arrivés au mariage spirituel] au contraire, tout se passe avec une grande douceur » {Cant., sir. 14, vers 5). Précédemment il avait traité la question avec plus de développement. Parlant du « Bien-Aimé » : « Consumée, dit-il, du désir de voir ces yeux adorables, qui ne sont autres que la divine essence, l'âme a reçu une communication intérieure si sublime, une connaissance de Dieu si élevée, qu'elle s'est vue forcée de s'écrier : Détournez vos yeux, mon Bien-Aimé. Combien grande est la
misère de notre nature en cette vallée de larmes! A peine l'Ame vient-elle à être favorisée de ce qui est sa vie par excellence, et le comble de tous ses vœux, c'est-à-dire la communicatioa et la connaiNsance de son Bica-Aimé, qu'elle ne peut en jouir, sans qu'il lui en coûte pour ainsi dire la vie! Aussitôt qu'elle t encontre le r»'gard de ces yeux divins, qu'elle recherchait avec tant de sollicitude et d'anxiété, elle se voit contrainte de s'écrier : Détournez vos yeux, mon Bien-Aimé. Ces visites et ces ravissements font éprouver à l'âme des souffrances telles qu'il n'y a pas, dans l'ordre des choses humaines, de tourment qui brise les os à ce point, et qui réduise la nature à de si douloureuses extrémités. La vie même lui échapperait, si Dieu ne lui venait en aide... L'âme est comme forcée de quitte)' la chair. A cause de leur étroite union, l'âme et Le corps doivent beaucoup souffrir de cette [tendance à la] séparation » [ibid., str. 13, vers 1).
Ailleurs il dit encore que chez les progressants, il arrive parfois que « les ravissements et les transports vont jusqu'à disloquer les membres » [Nuit, 1. II, ch, i).
Quehiuefois l'affaiblissement vient, non pas de l'extase ellemême, mais des transports d'amour qui la suivent. Dans sa jeunesse, la V"« Anne de S'-Barthélemy, compag^ne de S" Thérèse, en tomba malade et on crut qu'elle succomberait [Vie, par le P. Bouix, 2* édition, I. II, ch. v).
En résumé, l'extase divine est loin de nuire à la santé, mais les membres peuvent en éprouver quelque temps une grande fatigue.
Benoit XIV admettait, au contraire, que cette fatigue indique que l'extase n'est pas divine, mais purtment maladive. On ne peut se rallier à son opinion. Il l'appuie non sur l'histoire des saints, mais sur la simple affirmation du médecin Zacchias [De canon., c. xlix, n° 5).
14. — Cas de la fiiiiétiide. Nous avons vu que si elle est très prolongée, elle peut causer indirectement une certaine fatigue (ch. X, *). Il y a lieu de se demander si elle la produit directement, puisque nous venons de voir que cela arrive parfois pour l'extase.
Il est fort difficile de décider cette question de fait. Car les personnes anémiques qui reçoivent cette oraison aperçoivent plusieurs autres causes de leur état maladif; je n'ai jamais appris
INFLUENCE SUR LE CORPS. i8f
qu'elles soient arrivées à discerner si leur état surnaturel y joue un rôle important et surtout direct,
tft. — Stigmates. Plusieurs extatiques ont eu aux pieds, aux mains, au côté, ou sur le front, les marques de la Passion de Notre- Seigneur, avec des soutTrances correspondantes et très vives. Ce sont les stigmates visibles. D'autres eurent seulement ces souffrances; ce sont les stigmates invisibles (Voir encore ch. XXXI, 8).
Les stigmates de S" Catherine de Sienne devinrent immédiatement invisibles, sur sa demande. Ordinairement la douleur était si intolérable que, disait-elle, un miracle seul l'empêchait d'en mourir (Bolland., 30 avril, n" 195).
L'existence des stigmates chez beaucoup de saints est si bien établie historiquement qu'en général elle n'est plus contestée par les incroyants. M. Georges Dumas, professeur de psychologie religieuse à la Sorbonne, l'admet nettement dans son article de la Revue des Deux Mondes (1" mai 1907), tout en cherchant une explication naturaliste (1).
te. — Les souffrances sont la partie eewentielle des stigmates visibles. La substance de cette grâce, c'est la compassion au Christ, la participation à ses douleurs. Il n'y aurait pour nous aucune raison d'en porter le symbole, sans avoir quelque chose de la réalité, dans la mesure de nos forces morales et conformément à notre condition. On aurait le danger de l'orgueil en apparaissant comme honoré d'un privilège, et il n'y aurait pas, comme compensation, les mérites d'une épreuve douloureuse. Enfin, si vraiment les stigmates viennent de Dieu, c'est un miracle prolongé pendant des années; il ne peut consi'^ter en une simple scène de théâtre.
Les souffrances stigmatiques ont lieu quand même les plaies n'ont pas d'hémorragie.
Ordinairement d'autres épreuves s'ajoutent à celles-là. « La vie des stigmatisés, dit le D' Imbert, n'est qu'un long enchaînement de douleurs qui précèdent la maladie divine des stigmates, puis lui font cortège en se prolongeant jusqu'à la mort » (t. II, ch. X, p. 126).
(\) II avoue sufflsaminent qu'on ne Ta pas encore trouvée, puisqu'il dit : • Nous 8n II ii-s bien prié aujourd'hui de lui avoir apporté le contrôle favorable des faits »
(p. vJlO},
i». — Il semble prouvé historiquemciit que tous les stigmatisés étaient ext»«lt|ues. Ordinairement ils avaient des visions en rapport avec le rôle de compatients : Noire-Seigneur se montrait à eux dans l'appareil sanglant de la Passion.
Parmi les apparitions de ce genre (et elles sont nombreuses), on peut citer comme très caractéristiques, celles qui furent accordées à S'» Catherine de Ricci, du tiers ordre régulier de S*-Dominique, pr^s Florence. Ses extases de la Passion commencèrent lorsqu'elle avait 20 ans (1542) et, pendant douze ans, se reproduisirent chaque semaine avec une régularité minutieuse. L'extase durait exactement vingt-huit heure?, depuis le jeudi à midi jusqu'au vendredi à quatre heures du soir (Bulle de canonisation), s'intcrrompant uniquement pour que la sainte reçût la communion. Catherine conversait à haute voix avec les personnages; son corps imitait les gestes, les attitudes, les mouvements divers du corps de Jésus- Christ dans le cours de ses douleurs. Le drame était subdivisé en scènes, au nombre d'environ 17, qui commençaient à heure fixe. Au sortir de l'extase, les membres étaient couverts de blessures produites par des fouets, des cordes, etc. [Vie^ par le R. P. Rayonne, t, I, ch. ix). La sainte, attristée de la célébrité que lui causaient ses extases delà Passion, pria et fit prier ses religieuses pendant plusieurs mois, pour en être délivrée. Elle fut exaucée.
Nous avons eu au xix* siècle des faits analogues, et remarquables par leur durée. Marie de Moerl, l'extatique de Kaltern en Tyrol (1812-1868), commença à éprouver drs extases, quand elle avait 20 ans, après de très longues souffrances. Un an plus tard, elle reçut les stigmates, et pendant ies trente-cinq autres années de sa vie, elle eut régulièrement, chaque semaine, l'extase de la Passion, du jeudi soir au vendredi soir. Chaque sc<''ne se reflétait dans ses attitudes (Voir D' Imbert, t. I, ch. xxxii et Léon Bore, Les extatiques du Tyrol).
19. — IVouibr« des stigmatisés. Le D' Imbert, qui a fait de longues recherches sur la stigmatisation, arrive aux conclusions suivantes :
1° On ne connaît pas de stigmatisés avant le xiii* siècle; le premier que l'on ait signalé est S' François d'Assise;
2° Depuis lors, l'auteur en compte 321, chez qui on a tout lieu de croire à une action divine [Préface, p. xxi). Il pense qu'on en
trouverait d'autres, en fouillant les grandes bibliothèques d'Allemagne, d'Espagne et d'Italie [ibid., p. xii);
3* Dans cette liste, il y a 41 hommes;
4** II y a 62 saints ou bienheureux des deux sexes [ibid., p. xvi);
5* Il y a 29 personnes dans le xix* siècle ;
6' Il y a eu de fausses stigmatisées. On a fini par voir qu'elles simulaient les stigmates et la sainteté pour se rendre intéressantes (t.II,p. 1).
CITATIONS
$ 1. — Circonstances physiologiques de Textase.
1». — S'» Tliérèse :
i" « On ne voit rien, on n'enlend rien, on ne sent rien, lorsque le ravissement est à son plus haut degré » {Vie, ch. xx). Quand il diminue, « c'est comme un son confus qui viendrait de loin » (ibid.). A certains moments, « je conservais le sentiment de telle sorte que je pouvais voir que j'étais élevée de terre « (ibid.).
2° Sur l'extase faible : « a) L'âme ne peut, sans un très pénible effort, faire le moindre mouvements des mains...; b) Si elle lient les yeux ouverts, elle ne voit presque rien. Elle est incapable de lire, en eût-elle le désir; elle aperçoit des lettres, mais comme l'esprit n'agit pas, elle ne peut ni les distinguer, ni les assembler; c) Quand on lui parle, elle entend le son de la voiv, mais elle ne comprend pas ce qu'elle entend... ; rf) Elle lâcherait en vain de parler...; c) Si l'on méditait auparavant sur quelque mystère, il s'efface de la mémoire comme si jamais on n'y avait pensé. Si on lisait, on perd tout souvenir de sa lecture, et on ne peut plus y fixer l'esprit. Il en est de même des prières vocales » {Vie, ch. ivni).
3* <f Malgré l'âme, pour "kinsi dire, on a fermé les portes aux sens, pour qu'elle puisse jouir plus parfaitement de son Dieu. Là, restée seule avec Dieu, qu'a-t-elle à faire sinon de l'aimer? Elle ne voit plus rien, à moins de se faire une extrême violence » (Fie, ch. xix).
î80. — Suarez. Il donne comme un fait d'expérience que « parfois les extatiques semblent n'avoir plus ni pouls ni battements du cœur. Bien plus, c'est à peine si on leur trouve un reste de chaleur vitale; ils ont l'apparence d'un mort » (De Orat., 1. II, c. xvni, n" 6).
«1.— Scaramelli. Après avoir parlé de l'aliénation des cinq sens et de 'absence de mouvement, il continue :
« Quoi qu'en disent certaines gens, les autres actions vitales ne se perdent pas dans l'extase : telles sont la nutrition, la circulation du sang, la palpitation du cœur et la respiration ; bien qi^ ces opérations s'affaiblissent beaucoup
et s'effectuent avec une singulière lenteur. Car le battement du cœur est fort I^ger, et la respiration est si délicate, qu'on a beaucoup de peine à la distinguer, comme on le déduit clairement d'expériences nombreuses, faites avec beaucoup de soin sur des personnes extatiques » (Tr. 3, n" 181).
Quand l'extase est dans sa période intense, « l'imagination demeure assoupie, sans se rien représenter, et de même l'appétit sensitif », ce qui arrive même pour l'union pleine {ibid., n' 182).
§ 2. — Soaffrances dues aux stigmates invisibles.
ït. — S*« Madeleine de Pazzi reçut les stigmates invisibles, à 19 ans, le lundi de la semaine sainte (1585). Le jeudi suivant, « elle eut un ravissement de 26 heures, pendant lequel Jésus lui apparut, lui révéla en détail et par ordre tout ce qu'il souffrit dans le cours de sa Passion, et lui en communiqua un tel sentiment qu'elle paraissait endurer des douleurs intolérables, non seulement dans l'âme, mais dans le corps, comme il était facile d'en juger par ses gestes et ses paroles » {Vie, par Cepari, ch. v).