DES ÉPREUVES ENVOYÉES AUX CONTEMPLATIFS
§ 1. — Coup d'cail d'eHsemlila.
t. — Sauf la première nuit de S' Jean de la Cfolk et certaines obsessions, aucune des épreuves dont je rais parler ne sont spéciales à ceux qui se trouvent dans la voie mystique ou qui y sont <lcstinés. Mais, chez ceux-ci, elles atteignent parfois un de^ré e»atfittonn»l d'acuité. C'est ce motif qui m'oblige à en parler, au lieu de renvoyer simplement aux auteur'^ ascétiques.
a. — C'est un tmlt d'expérioMce que Dieu envoie toujours des épi*eaves aux Ames qui visent à la perfection; et parfois pendant leur vie entière. Toutes les biographies de saints en font f.»i; les maîtres de la science spirituelle s'accordent à le constater.
Cette loi générale s'appli({ue d'une manière plus pai-tioulière aux dmes très adonnées à l'oraison, surtout si elles sont favorisées de grâces mNStiques.
Comme les pers<mues menant la vie purement contemplative n'ont pas à supporter les grands travaux que nécessite la vie active, Dieu, par compensation, leur envoie des croLv intérieures. En outre, elles les sentent plus vivement, étant plus repliées sur ellesmêmes. « Si jamais, dit Scararaelli, mon livre tombe entre les mains d'une personne qui aspire par de vains motifs à la c<»niemplation infuse, je la prie de réfléchir aux rudes tenailles p.ir les- <]uelles il faut passer; et au press(»ir des peines nombreuses sous lequel il faut t^éniir, avant d'y ariiver. Peut-être alors t«)ut désir
frivole de ces faveurs s'évanouira de son cœur » (Tr. 5, n** 41). Cette pensée des épreuves à subir est utile pour purifier ce qu'il y aurait de trop humain dans le dôsir des faveurs divines.
S. — Dieu a cinq motlft» principaux de nous envoyer ainsi des croix nombreuses :
1" Il veut nous faire expier nos péchés et infidélités, punir nos néglig'ences. De même qu'avant d'entrer au ciel, il est nécessaire de s'être purifié par les souffrances du purgatoire, de même pour arriver ici-bas à la familiarité avec Dieu et jouir de ses caresses, il faut passer par le feu de la tribulation. Si on veut être admis dans le royaume du Christ, il faut d'abord boire son calice {Matt/i., XX, 22).
Nous entrerons donc dans les desseins de Dieu en acceptant nos souffrances en esprit de pénitence.
2° Pour arriver à l'union mystique, il faut se détacher de tout ce qui n'est pas Dieu. Or toute épreuve, subie avec résig-nation, sert à diminuer quelque attache naturelle : attache à la santé, aux joies des sens, à l'estime, à la fortune, à certaines amitiés ou occupations, à la tranquillité, etc. Dieu ne nous donne des faveurs extraordinaires que pour nous aider à acquérir un renoncement extraordinaire.
3° Même si nous ne sommes pas appelés à la vie mystique, Dieu, veut nous sanctifier, soit en nous faisant pratiquer les vertus notamment la patience, la confiance, l'humble sentiment de notre faiblesse et de notre dépendance; soit en combattant nos défauts; soit en nous donnant un préservatif contre l'orgueil. Pour qu'on l'évite, il est utile que les grandes grâces soient compensées par de grandes humiliations. De là ce mot de S' Paul : « De peur que l'excellence de mes révélations ne m'enorgueillisse,... il m'a été donné un ange de Satan pour me souffleter (II Cor., xii, 7).
Pour coopérer à l'action divine, a) nous devons tout au moins arriver à la simple résignation et au calme; et b) faire effort pour monter à un degré plus élevé, la résignation joyeuse. Il faut nous nourrir de cette pensée que la souffrance est un bienfait de Dieu ; il faut l'en remercier avec effusion et exciter sans cesse dans notre cœur l'amour de la croix. Notons bien, en effet, que chaque acte de résignation nous obtient un degré nouveau do grâce sanctifiante et de bonheur dans le ciel. \ la fin de chaijue journée, le total peut être énorme. Nous amassons ainsi des richesses incalculables.
La voie des consolations nous aurait peut-être été beaucoup moins avantageuse. Dieu prend soin de nos véritables intérêts, ceux de l'étemitô. Un jour viendra où nous n'estimerons que ceux-là.
Malheureusement les épreuves ont des effets tout opposés pour les âmes peu g-énéreuses. Eu face de la soutfrance, Satan les tente et les amène à l'impatience, au découragement, à la défiance de la bonté divine. Pour elles, les croix sont, non plus un secours et un remède, mais un obstacle et un danger.
k" Dieu donne ainsi à nos directeurs et à nous-mêmes le moyen de juger quel est notre degré de vertu. Par exemple, la manière dont nous supportons les peines intérieures montre si nous aimons Dieu d'un amour sincère, si nous travaillons en vue de sa gloire et de la béatitude éternelle, et non pour obtenir des faveurs temporelles ou des récompenses spirituelles immédiates. Tant que nous sommes dans la consolation, on ne peut savoir clairement quel est le motif qui nous pousse au sacrifice et quel est sa solidité. Il en est tout autrement quand nous persévérons dans l'oraison malgré l'ennui, ou que nous continuons à nous mortifier malgré la tristesse où nous jette le délaissement divin.
5* On peut tirer d'autres fruits des épreuves, par exemple, s'en aider pour se faire une idée plus vive des peines de l'enfer ou du purgatoire. Je puis à peine supporter telle maladie ou telle oraison aride; que serait-ce si j'y étais condamné pour l'éternité ou même pour un siècle?
4. — Chez certaines personnes, les épreuves durent sans interruption pendant un temps considérable. Plus généralement, la vie est une suite d'alternative* de joies et de souffrances. De même, dans la nature, les jours de soleil alternent avec les pluies et les orages; les printemps avec les hivers.
On a encore comparé les alternatives de l'âme à celles des ports de mer. Tantôt il y a marée basse ; on n'aperçoit que des sables fangeux, repoussants, et des navires immobiles, couchés sur le flanc. Puis la marée haute revient, ramenant la gaieté et l'activité.
A. — Errevir des coinuienfanta. Us se figurent souvent ((u'apri'^s les premiers sacrifices, par exemple, après leur entrée dans un noviciat, il n'y aura plus pour eux qu'un chemin de fleurs. Plus de tentations! croient-ils, puisqu'ils ont fui !«• monde, qui leur en présentait chaque jour. Mais ils n'ont pu se fuir euxmêmes, ni leurs passions qui s'irritent à la vue des sacrificef à
faire. De même, croient-ils, plus de difficultés ni d'amertume dans la prière! puisqu'ils se sont donnés entièrement à Dieu, et qu'en bonne justice, semble-t-il, Dieu doit les payer immédiatement. Mais ils oublient que le vrai paiement se fera dans l'autre vie. Ici-bas il faut mériter, et dès lors, souflrir.
Mettons-nous donc dans la vérité, quand nous entrons au service de Dieu. Ne nous imaginons pas que l'existence se passera dans les délices de l'amour divin et sans l'asstut des tentations. C'est seulement dans les légendes des poètes qu'on trouve cet âge d'or où le printemps était éternel. Le Saint-Esprit nous dit au contraire : « La vie de l'homme sur la terre est celle d'un soldat » (Job, VII, 1). Si nous nous faisons une idée fausse de la vie, la froide réalité nous jettera dans l'excès opposé Désenchantes d'un idéal impossible, nous tomberons dans le dégoût et le découragement.
Ainsi, au lieu de nous étonner de nous trouver aux prises avec des épreuves, étonnons-nous plutôt si nous en manquons.
•. — Autre erreur, fréquente chez ceux dont les souffrances sont très prolongées et sans mélange de consolations spirituelles. Us sont hantés par cette idée fausse qu'un tel état ne peut survenir aux âmes qui sont agréables à Dieu. Ils en concluent que Dieu est irrité contre eux à cause de leurs péchés et que leurs croix sont uniquement des châtiments. Comme, d'autre part, ils s'interrogent en vain, pour trouver quelle réforme importante ils [X)urraieut faire dans leur vie, ils tombent dans le découragement et la désespérance. A quoi bon, se disent-ils, continuer à m'imposer tant de sacrifices, puisque Dieu montre que je ne suis pas de ceux à qui il veut témoigner de l'amitié! Contentonir-nous d'assurer notre salut par une petite vertu moyenne.
Il faut répéter à ces personnes qu'elles se trompent en ne voyant ainsi dans leure tribulations qu'une punition. Nous avons dit que Dieu peut avoir de tout autres motifs en nous crucifiant; et il est probable que ces motifs sont les principaux, quand il s'agit d'une âme ayant un sincère désir de se sanctifier. C'est là une vérité qui nous parait banale, quand nous ne souffrons pas; m.'iis sitôt que nous sommes dans l'affliction, noire esprit s'obscurcit (1).
(1) S* Jean de la Croix parlant de l'âme que • Dieu conduit par la voie liés élevée d'une contemplation pleine d'obscurité et de sécheresso • : « Il se rencontre des confesseurs et des pères spirituels qui, par défaut de lumière et d'expérience
Notre-Seigiieur dit à la B***** Varani : « Dans le temj s où je t'affligeais, je t';u montré plus d'amour que clans les moments où je te serrais aaioureusemeut dans mes bras paternels » 'Vie, ch. vi).
7. — Quand les auteurs spirituels attribuent au dénton les épreuves, ils ne veulent pas dire qu'il en soit toujours la cause unique ni même principale. Ils prétendent seulement qu'il y prend part, comme à tout ce qui nous est nuisible; mais parfois il ne fait que renforcer nos tendances naturelles.
Il suit de là que les remèdes à employer ne doivent pas toujours être exclusivement surnaturels. Il faut chercher s'il n'y a pas des moyens humains qu'on puisse leur associer.
Ainsi certaines peines intérieures, telles que les scrupules ou autres idées obsédantes, peuvent devenir très vives, sans que le démon ait exercé une action extraordinaire. Il suffit qu'il opère dans un degré faible sur un tempérament prédisposé à la terreur, à la tristesse ou à l'agitation. Il sera bon aloi-s de recourir à un régime calmaAit et distrayant. Quand ces états se prolongent, il faut consulter un médecin qui les ait étudiés.
m. — Les épreuves peuvent être partagées en quatre groupes que nous étudierons successivement :
a) Les maladies; b) les persécutions des hommes; c) les peines intérieures; dj les attaques visibles des démons, c'est-à-dire la possession et l'obsession.
Je subdiviserai les peines intérieures en li espèces : 1* les tentations; 2' l'impuissance apparente à la vertu; 3* la vue pé-
dans ces voies, loin de venir en aide à ces âmes, leur causent le plus grand préjudice... NVsl-ce pas une épreuve douloureu.se pour une àine de ne pas s. dre elle-même et de no trouver personne qui la comprenne?... Ainsi c» i
l'obscurité, à la souffranre. à des lenlalious et ang'>issos île tous ^eor contrera peut-être qu»! ^li'un qui lui tiendra le lanpige des prétondus ci> du saint hurunip Job iiv, 7). On lui dira : Votre état pst l'effet de la m-i.i de votre humeur ou teinpératnent, ou encore : Cela provient d'une faute >• en punition de laquelle Dieu vous a abandonnée. Ce» homnip- ° ■ — -î' ' de juger que cette âme est ou a été gravt-ment coupable, pu. poines si cruelles. Elle en pourra rinHne trouver qui lui diroi/ le chemin de la vertu, si vous ne n-<i>voz plus coiniue anii • et les consolations sensiblr";. Ils doublent de la sorte le n dont la soiilTranri» l;i plus niisinte est prérisi'wncnt la • misère... Sa détrejUM» et ses ani;ois«c* aui'iii<»iitent ».ins n ' k une agonie pire que la mort... Ces hniniii 's m.- ciMiip'.f rôle doit être de contoter ces àmei et de !•'<. i-n< <iii.w.'> i .t (Prologue de la Montée),
428 CIIAPITIŒ XXIV.
nétrante de nos péchés et de nos défauts naturels; *° k- \ii .sentiment de l'isolement moral dans lequel nous vivons parmi ceux qui nous entourent, et qui ont d'autres idées, d'autres goûts; 5** l'impuissance à faire du bien aux autres; 6" l'ennui et la tristesse; 7° le doute au sujet des grâces reçues; 8" la soif ardente de Dieu; 9* l'impression poignante qu'où est délaissé par Dieu; 10" ou même qu'on en est haï et qu'on est destiné à la damnation ; 11** les sentiments involontaires de haine pour Dieu, et l'impulsion au blasphème; 12" les distractions; 13° les scrupules; li° l'aridité (1).
O. — Tôles diverses. Scaramelli fait remarquer que ces différentes soulfrances ne sont pas toutes imposées à chaque âme d'oraison, ni avec la même rigueur ou la même durée (tr. 5, n" 5). J'ajouterai : ni aux mêmes époques de la ^de spirituelle. Voir aux § 3 et 8 quelques exemples tirés de la \de des saints. Il en ressort notamment cette conclusion que certains auteurs se sont trompés en supposant que les grandes crises de peines intérieures arrivent toujours avant l'âge de l'extase ou longtemps avant la mort,
tO. — Les différentes peines intérieures qui viennent d'être énumérées (s) sont encore comprises sous le nom de désolation spirituelle. On appelle ainsi le dégoût ou la difficulté qu'on éprouve à s'unir amoureusement a Dieu, à faire oraison ou à pratiquer les vertus.
La consolation spirituelle est, au contraire, le goût et la facilité pour ces mêmes actes.
La consolation d'ordre supérieur (appelée encore substantielle) est celle qui affecte les facultés supérieures, l'intelligence et la volonté. Cest elle que l'on demande dans la prière En ego qu'il est d'usage de réciter après la communion : « De toute l'ardeur de mon âme, je vous demande, je vous supplie de mettre en mon cœur de vifs sentiments de foi, d'espérance et de charité, ainsi qu'un vrai repentir de mes péchés et la ferme résolution de me corriger. »
Le grand danger de la désolation est qu'elle porte au découragement. On trouve tout difficile et on se dégoûte de cette lutte dont la fin semble douteuse. Au contraire, dans la consolation, dit S' Ignace, Dieu nous montre tout comme facile {Règles du dis-
(1) Quelle douleur pour un directeur de voir souffrir ainsi les âraes auxquelles 11 s'intéresse, et de se sentir si souvent impuissant à les délivrer!
cern., \, n** 2). Ce décourrieement est renforcé par deux préjugés expliqués ailleurs (•, ZZ).
il. — L'expression eonsolation sensible et ses synonymes, dévotion sensible, goûts sensiblrs ne signifient pas consolation sentie; car toute consolation est plus ou moins sentie. Il s'agit de la consolation d'ordre inférieur, celle qui débute par les sens ou les facultés sensibles. Il ne faut pas pour cela la mépriser, puisque finalement elle nous porte an bien (1). Quand les saints s'élevaient à Dieu en considérant les beautés de la nature, c'était de la consolation sensible. L'Église se sert aussi de moyens sensibles lorsqu'elle captive notre oreille par des chants, ou nos yeux par une noble architecture, des tableaux, des statues ou la pompe des cérémonies. Le protestantisme a eu le tort de rejeter presque tous ces secours, ne voulant s'adresser qu'aux facultés les plus élevées de l'homme. Il faut s'emparer de la nature tout entière.
S' Jean de la Croix ne parle pas à tous les chrétiens lorsqu'il conseille de rejeter les consolations sensibles. Il s'occupe uniquement de ceux qui commencent à avoir de l'état mystique, et il demande simplement de préférer ce dernier, lorsqu'il rencontre un obstacle dans les exercices d'ordre sensible et le goût qu'on y éprouve (2). Dans la mesure où il n'y a pas conflit, il faut recourir à tous les moyens de se porter vers Dieu.
(1) S' Liguori : • Les consolations spirituelles sont des dons bien plus précieux que toutes les richesses et tous les honneurs de ce monde. Et si la sensibilité elle-même est émue, cela complète notre dévotion, puisque alors tout notre être est uni à Dieu et goûte Dieu. La sensibilité est \ redouter quand elle nous éloigne de Dieu, mais elle est fort bien réglée quand elle nous unit à Dieu • {Amour envers J.-C, ch. xvii). Voir encore Suarez, De orat., L II, c. xvui, n* 1,4.
(2) Voici un texte entre beaucoup d'autres : • Quand l'âme est pi»-" •"■ ■' "<= '""••" sublime solitude,... dans cette parfaite nudité d'esprit, dans cette s»'
de toutes choses, le démon s'efforce d'altérer son recueillenit^it i . ,
tancet distinclet et des consolatiniu sensibles. Pour la séduire i ut^nt, il em-
ploie des moyens qui sont parfois 6o»« en eux-mêmes, afin de . vMiir à son
ancienne méthode... Il tâche de lui persuader que le moyen d'aiier à Dieu est de recourir à ces prétendues lumières et k ces goûts snutibles... L'àme, convaincue que c'est pour elle une bonne fortune, une visite de Dieu, saisit avec joie Tappàt que lui pn^senle l'ennemi. Aussi n'entre-t-elle plus dans les appartements intérieurs de rf!poux ; elle reste k la porte, occupée à considérer ce qui se passe au dehors dans la partie sensitive • (Viw Flamme, str. 3, ? 14). • Ainsi donc, d âmes privilégiées, ^iru vous accorde des grâces .in '-uses que celles de l'état de soli-
recueilloment, abandonnez !< '-i »«n», et gardez-vous d'y reve-
nir opérations propre.'; an ucniu delà vie spirituel:'
dai'- Uar du monde et <le vous-mêmes; mais an jeu
lui-rii'^ mt: ■,uu^ ..ni, i.i grâce de travailler i votre perfection, elies iic \tjii.-* scriti'ui plus qu'un sérieux obstacle et un véritable embarras • {ibid., 1 15).
430 CIIAIMTUE Wl\.
13. — La désolation •«■■■iMe est l'opposé de la consolation sensible. Elle peut coexister avec une consolation de genre plus élevé, de même que, dans l'ordre naturel, on peut éprouver à la fois des soufliances dans le corps et des joies dans l'àme.
ts. — Pour les peines intérieures, il y a un moyen surnaturel qui réussit souvent à les diminuer ou à les faire disparaître, c'est de demander à Dieu sa délliranee. Dans bien des cas cette demande afç^it de plus, d'une manière naturelle. En effets elle suppose un désir, une volonté. Or, dans les maladies physiques ou morales, le désir énergique de la g-uérison et la persuasion ferme qu'elle est proche, contribuent beaucoup, et naturellement, à la réaliser ou à s'en rapprocher. Les médecins connaissent ce traitement par persuasion et plusieurs s'en servent avec succès; c'est ce qu'on appelle le traitement moral (ou psychothérapie) .
Si, au contraire, on maintient son àme à l'état de cire molle, indifférente à tous les événements, on ne fait pas appel aux forces vitales latentes, et le malade va plutôt en empirant. L'eau dormante d'une douve se remplit de plus en plus de germes malsains, tandis que les eaux courantes ont le secret de rejeter les impuretés sur leurs bords ou dans Tatmosphère.
11 suit de Là que le directeur qui désire guérir son pénitent fera bien de provoquer en lui une volonté analogue et une espérauce. Sans doute, il a raison de se montrer patient à écouter sans cesse les mêmes plaintes; mais cette compassion ne suffit pas. Il faut qu'il sache comment le pénitent réagit, et qu'il suscite cette réaction.
Quand on a fait ainsi son possible pour se délivrer des épreuves intérieures, il ne reste plus qu'à se résigner généreusement k la volonté divine. Comme Noé, on se trouve dans une arche battue par la tempête furieuse d'un déluge. Que faire? Faut-il se tourmenter à chercher mille industries nouvelles pour refouler les eaux? Ce serait une peine inutile; Dieu seul arrête les déluges. Restons à prier dans notre arche bien fermée, attendant patiemment l'apparition du rameau d'olivier.
g !8. — Des deux premiers genres d'épreuves.
14. — Premier fjenre : le» maladies et infirmités physiques. Il serait trop long d'énuméror toutes celles que les saints ont eu à
supporter. Dieu les envoie moÎDS fréquemment à ceux qu'il destine à de grandes fatiirues extérieures.
C'est aux médecins à décider si la cause en est naturelle ou non. Us le jugeront avec plus ou moins de probabilité d'après l'ensemble des cii'constances. Par rapport à l'intervention du démon, il y a uu juste milieu à garder : ne pas se montrer trop facile ni trop diflicile à l'admettre. Grâce aux progrès de la médecine, les jugements peuvent, de nos jours, et dans certains cas obscurs, être fort différents de ce qu'ils étaient il y a deux ou trois siècles. Les spécialistes ont découvert et classé bien des maladies dont on ne se faisait pas autrefois des idées exactes.
Du reste, au point de vue de la sanctification des serviteurs de Dieu, il importe peu que la maladie ait une cause ou une autre. Il y a à exercer les mêmes vertus.
15. — Second genre : len peraécutlonH, contradictions, injustices, calomnies; ajoutons-y la perte des liiens autres que ceux du corps : les deuils, les revers de fortune, etc.
Les vies de saints sont pleines des luttes qu'ils ont dû soutenir pour faire triompher les projets que Dieu leur inspirait. Quel mélange d'insuccès et de réussites, surtout à leurs débuts! La calomnie n'a pas épargné les plus célèbres, tels que S' François (accusé par frère Élie), Suso, S' Antoine de Padoue, S' Philippe de Néri, S" Thérèse, S' François Régis. Quelques-uns ont été jetés en prison, comme S* Ignace et S' Jean de la Croix. Ce dernier fut enfermé par ses rivaux pendant neuf mois, dans une cellule ol)SCure, n'ayant pour nourriture que du pain, de l'eau et quelques petits poissons.
S* Thomas d'Aquin était encore au noviciat, quand ses parents, voulant s'opposer i\ sa vocation, le firent saisir et enfermer pendant douv ans dans leur chAtcau de Rocca-Sicca.
La B""" Gresccnce Httss, religieuse franciscaine du xvii* siècle, en Bavière, entra k vingt et un ans au noviciat, et pondant quatre ans, elle eut à .subir les plus cruelles éprouves : acrusations mensongères, persécutions inouïes de la part d'une supérieure qu'il fallut déposer, condamnation de sa voie par des théologiens malhabiles, vexations matérielles des dénions, scrupules et séchereflftei (Tie, parle U. P. Jeilcr. 1. 1, ch. vi, vu). Cellr période commença et se termina brusquement par une vision.
!•. — Il n'y a rien à quoi notre instinct naturel nous attache
plus énergiquement que le désir de restime, le soiii de riionneur et de la réputation. Les morlilications du corps déplaisent déjà à la nature, mais le mépris, l'injustice nous semblent plus douloureux encore et soulèvent notre indignation. Le grand moyen, pour Dieu, de déraciner en nous cet instinct orgueilleux et de nous montrer à nous-mêmes quel est notre faible degré d'humi^ iité, c'est de nous broyer par les mépris, les murmures, les insultes (Voir S" Thérèse, Château, 6, ch. i, et Scaramelli, tr. 5, n" 136).
Ces contradictions ne viennent pas seulement de la haine des méchants qui veulent s'opposer aux œuvres divines. Souvent les préjugés des bons arrivent aux mêmes résultats. S' Pierre d'Alcantara, voulant consoler S'® Thérèse de l'opposition des gens vertueux, lui disait que c'étaient les peines de ce genre qui lui avaient été les plus sensibles {Vie de la sainte, ch. xxx).
Quand nous nous sentons certains talents, nous sommes mécontents et surpris que la Providence ne nous donne pas le moyen de les utiliser. Nous voudrions exercer par là de l'influence ; et dès lors nous ne comprenons pas pourquoi Dieu permet qu'on nous traite en incapables et qu'on nous maintienne dans des emplois qu'un enfant pourrait remplir.
Dieu pourtant n'a pas fait une œuvre inutile, en nous donnant des talents incompris. Ils servent uniquement à nous faire produire des actes de résignation et, par suite, à nous acquérir une multitude de mérites.
Notre-Seigneur, à Nazareth, nous a donné l'exemple de cette vie obscure, acceptée volontairement. Il était doué de toutes les qualités propres à gouverner le monde. Il préférait raboter du bois, balayer, aller puiser de l'eau; occupations très basses, dans lesquelles eût réussi le premier enfant venu.
iS bis. — Une autre épreuve qui, de prime abord, parait légère, mais qui énerve beaucoup à la longue, c'est de \\\re avec une personne irritable, trouvant à redire à tout, n'adressant jamais un mot aimable, quand on s'est évertué à lui plaire. Parfois ces esprits à caractère explosif ont au dehors la réputation d'être fort doux, parce qu'ils se montrent pleins de prévenances pour les gens dont ils ont besoin ou qui ne se laisseraient pas attaquer.
Ces natures nerveuses peuvent être appelées des torpilles, à
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cause des décharges qu'elles envoient à ceux qui en approchent. Il est impossible de traiter avec elles une aiïaire clairement et tranquillement. Surtout, qu'on ne cherche pas à s'excuser quand elles accusent, qu'on ne leur prouve pas qu'elles sont mal informées. Si les ordres qu'on en a reçus ont été mal exécutés, qu'on ne montre pas qu'ils étaient vagues ou contradictoires. Le volcan entrerait alors en pleine éruption. De tels esprits ne veulent jamais avoir tort ; eux seuls ont du jugement.
En soi, cette conduite renferme un manque grave à la charité. Dans une conimunauté, les caractères de ce genre rendent la vie très dure aux autres et sont quelquefois cause que ceux-ci abandonnent leur vocation. C'est une lourde responsabilité.
J'ai vu des personnes très religieuses essayer de se guérir de cette irritabilité. Elles n'ont pu y réussir. Elles se lassaient, sans doute, des efforts prolongés et de l'humilité qui eussent été nécessaires. Je crois que c'est un miracle de dompter de tels tempéraments. S' François de Sales, qui était naturellement un peu \'iolent, arriva à être un modèle de douceur. Mais c'était un saint.
I 8. — Dea peines intérieures. Les douze premières •spèces
19. — Première espèce (s) : les teutatlon». On en trouve de très violentes dans la vie des saints. S" Marie Égyptienne, parlant à un solitairo qui la visitait, lui raconta que, dans son désert, elle avait soutenu di.x-sept ans de luttes terribles contre le démon, mais que, depuis trente ans, elle jouissait d'une paix profonde».
Huit ans avant sa mort. S' Liguori, Agé de qnatre-vingl-tro s ans, fut assailli de scrupules et de tentations contre la foi, avec une telle violence (|ue, lorsqu'il appelait Dieu à son secours, les cris qu'il poussait étaient entendus de toute la maison.
S' Labre et S" Françoise Romaine eurent de grandes tentations contre la cheisteté. Elles durèrent sept ans chez S' Alphonse Rodriguez (Voir § 8), et vingt-cinq ans chez le V"* César de Bus.
S" Thérèse et S'* Rose de Lima, au contraire, n'éprouvèrent pas les tentations de cette espèce. Il en fut <le même pour S" .Madeleine de Pazzi, sauf pendant neuf jours (K*>, ch. xxvi), et pour la B*'"* Marguerite .Marie, sauf pendant quelques heures ( Vie par eUc-
LES GRACES d'uRAISO.'^. ?8
même, édition de Paray, t. II, p. 411). Notre-Seignenr la prévint qu'il avait permis à Satan de l'attaquer sur tout le reste, notamment sur l'orgueil, le désespoir et la gourmandise, mais qu'il combattrait pour elle {ibid., l. I, p. 13C). Le démon, dit-elle, « me faisait sentir des faims ed'royables; et puis il me représentait tout ce qui est capable de contenter le goût, et cela dans le temps de mes exercices spirituels, ce qui m'était un tourment étrange. Et cette faim me durait jusqu'à ce que j'e:itrais au réfectoire pour prendre ma réfection, dont je me sentais d'abord un dégoiU si grand, qu'il me fallait faire une grande violence pour prendre quelque peu de nourriture. Et dès que j'étais sortie de table, ma faim recommençait plus violente qu'auparavant » [ibid., t. I, p. 410).
19. — En permettant les tentations. Dieu n*a pas seulement pour but de nous faire porter la croix, mais de nous faire avancer dans les différentes vertus et de les rendre stables. En elfet, le moyen ordinaire d'y arriver n'est pas de les recevoir subitement du ciel, mais d'en produire beaucoup d'actes, ce qui a lieu chaque fois que nous luttons contre les vices contraires (1); nous concevons aussi plus de haine pour ces vices qui nous occasionnent une lutte pénible.
Dès lors, pour perfectionner en nous la vertu de foi, Dieu permettra que nous soyons tentés par des doutes pénibles. Pour l'espérance, il y aura à essuyer des accès de découragement, à repousser la pensée que nous ne pouvons arriver à rien comme perfection et que les grâces accordées à tant d'autres ne sont pas faites pour nous. La charité se développera en repoussant les séductions des créatures et les sentiments de révolte contre Dieu qui semble
(1) S* Ignace : • Dieu nous rf nd plus forts dans les vertus contre lesquelles nous avons ét^' plus violemment tentés • (Baitoli, I. IV, cb. xxxvi). « Si vous voulez bien faire attention à voire passé, vous trouverez qu«^ lorsque vous tombiez dans plus d'offenses et que vous étiez moins désireuse de servir Notrc-Soigneur. vous n'étiez ni aussi tentée, ni aussi trouvée par ce serpent qui cherche touj ou i:s à nous faire de la peine. C'est qu'alors votre genre de vie lui plaisait et qu'il ne peut maintenant supporter ce qu'il voit en vous • (Lettre VIII à la sœur RejadcHa).
Le Père Surin : • Qui ne dirait, quand une servante frotte la \aisselle de boue et de sable, qu'elle la salit? Et cependant elle la nettoie. Qui ne jugerait que cette ime... est Ifidde et vilaine? Et cependant elle est purifiée par là • (Les fondements de la vie spiriùJtlU, I. IV, ch. vin).
S** Thérèse : • Voici ce que m'a appris une longue expérience : quelles que soient le» apparences, on ne doit pas se flatter de posséder une vertu avant de l'avoir éprouvée par son contraire » (Vie, ch. xxxi).
sourd à nos prières. 11 en sera de même pour les diverses vprlus morales.
Les tentations ont donc été pour les saints un puissant mojen de se sanctifier. Kiles ont été aussi le moyen dont Dieu s'est servi pour rendre visible cette sainleté.
t*. — Avant d'être tentées sur une vertu, bien des âmes ont rilhMioia de croire qu'elles la possèdent. Elles prenaient le désir de la vertu pour la vertu elle-même. Mais quand la tentation vient les secouer, elles passent d'un excès de confiance à un excès de défiance. Plus d'illusion; mais le découragement de se sentir si faible.
La vraie humilité fait garder un juste milieu. Klle ne nous cache pas notre faiblesse, mais elle nous montre en même temps la puissance de Dieu à qui nous rapportons la victoire. Elle profite du spectacle désaarréable qui se déroule, pour nous faire faire provision de mépris de nous-mêmes.
»•. — A la suite de tentations violentes, certaines âmes ont l'esprit si obscurci qu'elles ne savent plus, disent-elles, si elles n'ont pas cédé çà et là. Et cette crainte les torture. A propos des scrupules, nous verrons que l'on ne doit pas s'arrêter à de telles pensées.
Ces personnes confondent deux choses très différentes : le péché, qui est un mal, et la tentation, qui est une source de mérites, ou encore le plaisir qui nous attire malgré nous, et le consentement qui dépend de nous et qne nons avons refusé.
Un vieil auteur explique ainsi cette illusion de la mémoire. Pendant la tentation, l'attrait vci-s le mal a frapi)é fortement notre attention, et dès lors nous en avons un souvenir très vif. Mais les actes de foi, d'espérance et de charité, quoique réels, sont restés presque imperceptibles', nons les avons oubliés, et le démon a pu renforcer cet oubli. C'est ainsi, dit notre auteur, que »< dans un tableau, on peut cacher quelques personnages à la vue sans cacher les autres... ; si dans un tableau d'anges mêlés parmi les diables, on avait caché tous les anges, on n'y verrait plus que les diables » (le P. Roguenean, Vie de la mère Catherine de S*-Aueu«tin, religieuse hospitalière de Québec, 1G71, 1. III, ch. Xli
Il ajoute une autre comparaison. Si dans un verre d eau on ajoute un peu de vin très coloré, l'eau semble toute changée en vin ; on n'aperçoit plus l'eau. De même Tâme se souvient de la
tentation, mais elle ne voit plus les résistances qui l'ont accompagnée.
Zt. — Seconde espèce de peines : rimpnissance apparente
à la vertu. Ici l'àme n'est plus un navire qui essuie l'orage d'une tentation; mais elle se sent immobilisée par un calme plat. Elle avait lormé de grands projets pour le service de Dieu, en partie pout-être chimériques, et voilà qu'elle n'a ni l'occasion ni la force de rien exécuter. Elle gémit de cette inertie.
Souvent il y a beaucoup d'illusion dans cette épreuve. On oublie qu'on peut gagner chaque jour une (juantité de mérites, rien qu'en pratiquant les vertus ordinaires de son état et de son emploi. Mais l'imagination trouve ces mérites trop peu brillants; elle rêve des vertus de théâtre.
Mais, objecte-t-on, si j'avais des vertus, je les sentirais; or je ne sens, au contraire, que des répugnances et je constate mille petites fautes que mes bonnes résolutions n'arrivent pas à empêcher. Je suis donc bien loin de la sainteté et j'ai raison de me désoler.
Je réponds qu'on a souvent les vertus sans les sentir; on ignore dans quelle mesure on a la foi, l'espérance et même la charité (1 ). On peut en juger seulement au moment où les occasions de les exercer se présentent. Une machine électrique ne laisse pas apercevoir le fluide dont elle est chargée. Mais si on en approche, on constate son existence par une vive secousse. Les répugnances ne prouvent rien. S' Paul lui-même gémissait de trouver en luimême tant d'obstacles au bien qu'il désirait {Rom., vu, 18).
99. — Ce qui précède s'applique en particulier à l'amour divin.
Beaucoup d'âmes d'oraison s'inquiètent à tort : elles se figurent qu'elles n'aiment pas Dieu parce qu'elles ne sentent pas vivement cet amour. D'autres, au contraire, croient l'aimer beaucoup parce
(1) On lit dans la Vie de S" J. de Chantai, par la Mère de Chaugj* : « Elle disait en pleurant à grosses larmes qu'elle se voyait sans foi, sans espérance et sans charit<^... Notre B"" Père lui disait : • C'est une vraie insensibilité qui vous prive de la jouissance de toutes les vertus que vous avez pourtant et en fort bon état; mais vous n'en jouissez pas. Vous êtes comme un enfant qui a un tuteur qui le prive du maniement de ses biens, en sorte que, tout étant à lui, vraiment il ne manie rien, ni semble posséder... Dieu ne veut pas que le maniement de votre foi, de votre espérance, de votre charité et de vos autres vertus soit à vous, ni que vous en jouissiez, sinon pour vivre intérieurement et vous en servir dans la occasions de la pure nécessité • (part. III, ch. xxvi).
ÉPUEUN^S. 437
qu'elles récitent nombre de prières, que leur poitrine est brûlante, ou qu'elles éprouvent une sainte ivresse.
Ces deux jugements sont exagérés. L'amour de Dieu ne doit pas se mesurer sur le sentiment que nous croyons en avoir, et encore moins par le rejaillissement que ce sentiment a sur le corps. Ce dernier effet, purement physiologique, dépend en bonne par ie de notre tempérament et n'a par lui-môme aucune valeur morale. Ces effets sont bons, mais nullement nécessaires à l'amour de Dieu.
On aime Dieu énergiquement par le seul fait qu'on vewM'aimer et que cette volonté se traduit en actes, quand l'occasion s'en présente. Et cela, quand môme on se croirait glacé. On l'aime aussi quand on souffre de ne pas sentir qu'on l'aime. De là ce mot que Pascal met dans la bouche de Jésus-Christ : « Console-toi; tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais pas trouvé. »
Quand on se contente de regarder un fer rouge, sans le toucher, on le croit moins chaud, moins actif qu'un feu de paille qui pétille bruyamment. Il n'en est rien. Nous croyons toujours que la grande chaleur doit se manifester par des jets de flammes et du bruit.
On a une vérification évidente du principe précédent, quand on étudie certaines Ames et leur degré de dévouement. Telle fille dévote récite avec piété nombre de prières et ajoute pratiques sur pratiques. Mais ne lui demandez pas de se dévouer à des œuvres d'apostolat ou d'accepter des réprimandes. Sa paresse ou son orgueil se révolteraient. Pour elle l'amour de Dieu consiste uniquement dans les effusions du cœur. C'est un amour très incomplet.
Au contraire, voici une personne qui souffre sans cesse, mais qui reste souriante, sincèrement contente d'avoir à porter la croix, ravie qu'on la dérange, qu'on la réprimande, que l'on contrarie ses goûts, qu'on ne la comprenne pas, etc. N'a-t-elle pas évidemment un amour de Dieu plus grand que l'autre? Et pourtant il n'y a pas de feu d'artifice affectif; mais une volonté calme, énergique et constante.
Même dans l'amour humain, on juge ainsi les choses. Certes, on ne dédaigne pas les effusions de tendresse, mais on sent qu'elles ne doivent pas être seules et qu'elles ne constituent pas l'essentiel de l'amitié. Elles viennent seulement la compléter. De même que les fleurs de l'oranger complètent cet arbre et le rendent plus beau. Mais il peut exister sans elles et rendre service par son ombrage.
4,i CHAPITRE XXiV.
^2 b/'s. — Le préjugé que je viens de combattre se présente souvent à propos de la communion. On voudrait y éprouver des émotions, et si on reste froid, on songe à quittei* cet exercice comme inutile. C'est une grande erreur. Le fruit essentiel de la communion est l'augmentation de la grâce sanctifiante. Mais il est invisible. L'acquisition d'un tel bien est un motif plus que suffisant de communier.
Z9. — Troisième espèce de peines : la vue pénétrante de »•• péchés, de notre misère spirituelle et même de nos déf»ats naturels. Lorsque nous voyons les défauts des autres, nous en sommes parfois agacés, révoltés. Nous ne pouvons résister au besoin de les blâmer bien haut, de déclarer que leur conduite est absurde ou odieuse. Nous sommes beaucoup plus indulgents pour nous-mêmes. Toutefois quand la lumière divine est très vive, nous ne pouvons plus essayer de nous tromper. Tel acte de notre vie nous stupéfie, tant nous y trouvons de malice ou de sottise. Si lessouvenirs de ce genre sont intenses et fréquents, c'est un vrai tourment, faible image d'un de ceux qui accablent les damnés : leur vie leur apparaît comme un grand tableau; ils voient le désordre de toutes leurs opérations, et ce spectacle leur cause de l'horreur, comme en cause à un artiste la vue d'une œuvre où tous les principes de l'art sont violés. Ce dégoût est accompagné d'un sentiment de confusion; nous l'éprouverons tous à l'heure du jugement.-
Quand l'Ame est très humble, cette vue est à la fois une souffrance et nue joie : souffrance au point de vue de la nature; mais joie SI irnatn relie de se sentir dans la vérité, de s'apprécier suivant la justice, et conformément à l'appréciation de Dieu; joie aussi de sentir ainsi à sa portée un remède contre l'orgueil. Le remède est amer, mais l'on constate combien il e.st puissant.
184. — Quatrième espèce de peines : le sentiment vif et douloureux de notre lHol«meiit mor»! parmi ceux qui nous entourent et (jui ont d'autres idées, d'autres goûts (1). Quand vous été» dominé par une idée, un projet quelconque, quand vous cher-
(1) • Dieu, dit S" Catherine de G«Mies, forme autour de mon intérieur comme ua siègo qui le K^pare et VisoU de tout, en sorte que toutes les choses qui jadis procuraient quelque rafraîchissement à ma vie spirituelle et corporelle, m'ont été peu à pfu enlevées. Maintenant que j'en suis privée, je reconnais que j'y avais chercli'- une pâture et un soutien trop naturels... [Eu même temps] la peine que me fait «'-prouver le retard de mon union avec Dieu devient de plus ea plus intol<^rable • [Le Purgatoire, ch. .xvu).
ti'ilEUVES. 439
chez à vous conrluire dans une voie difficile, comme celle des gi-îlces extraor.i.iiaires, vous sentez très fortement le besoin de trouver des âims qui s'intéressent à vos confideoces, même les plus petites, ou qui, tout au moins, comprennent ce que vous éprouvez. Ce désir vous poursuit au milieu des occupations les plus distrayantes. C'est une des formes du besoin d'amitié.
Or il est rare que les Âmes mystiques rencontrent cette chaude aflection cl cettr» vraie compréhension de leur état. Elles se heurtent même à des oppositions sourdes, à un monde d'idées absolument dilférent du leur; c'est une souffrance de se sentir ainsi étranger aux autres, dissemblable de personnes excellentes par ailleurs.
Dieu veut être le seul bien de ces Ames, leur seul ami. Il semble qu'un programme aussi noble soit très facile à accepter. Eu pratique, OQ n'y arrive qu'à force de luttes et de larmes; et l'on cherche habilement à s'échapper de la prison cellulaire où l'on a été enfermé par Dieu. La nature a horreur de cet isolement.
8i donc vous voyez qu'on s'intéresse aux idées pieuses des autres et qu'on trouve les vôtres ridicules et fatigantes, prenez-en galment votre (»arti et ue revenez pas sans cesse à la charge. Faites de môme si on n'arrive pas à comprendre votre état d'âme; soyez très bref en en parlant, car vous n'arriverez pas à un meilleur résultat en entassant explications sur explications; vous ne feriez que vous rendre importun; à quoi bon?
9». — Cinquième espèce de peines : l'impuissance m tmirm du bien aux autre«. Une àme zélée forme des projets pour le bien du prochain; elle voudrait convertir l'un, enseignera un autre les secrets de la vie spirituelle, organiser une œuvre utile, etc. Dieu permet que, pendant des années, elle se heurte à des impossibilités matt-rielles ou qu'elle ne puisse faire comprendre sa pensée par ceux dont elle dépend. Elle reste condamnée à l'inaction, tout en se sentant ou se croyant pleine de ressources. De là une souffrance continue.
2S. — Sixième espèce de peines : l'ennui et la Iristesse.
Très souvent la tristesse n'est produite par aucun événement désagréable; elle est alors phyMique, au moins comme fond, et provient de l'inQuence exercée sur nos nerfs et nos humeurs par diverses causes : les um-s intérieures, comme un état maladif, le mauvais fonctionnement de l'estomac, un excès de bile, la fatigue
410 (IIAPITRE XXIV.
ctlesurmenaf::c; les autres exlciieurcs : action de rntmosphère, du froid, de la pluie, ci des orages. Le spleen est plus réquont dans les pays oîi le soleil est plus voilé. C'est cette influence qu'on veut exprimer quand, pour désigner un ciel gris, on dit que le temps est triste.
Cette tristesse d'origine physique peut souvent être guérie par des traitements médicaux, ou par des occupations qui en détournent l'attention. Elle se renforce si on consent à y réfléchir sans cesse. Il faut consulter le médecin, si cet état est intense (voir »).
Le démon peut aussi agir sur le corps à la manière des causes précédentes, et alors on est triste sans savoir pounjuoi.
m. — D'autres fois, l'ennui et la tristesse ont des causes morales; par exemple, une vie d'isolement, le désœuvrement, les divergences d'idées avec ceux qui nous entourent, la privation d'affections, les emplois qui déplaisent, les rêves déçus.
Si nous éprouvons de l'ennui dans l'oraison, c'est ordinairement parce que nous avons besoin de variété dans nos actes. Ainsi nous préférons une promenade, même banale, à l'inaction, ou bien nous restons à regarder les passants. Les objets que nous apercevons alors sont peut-être sans intérêt; mais du moins ils changent d'instant en instant; cela nous suffit, faute de mieux. Voir ch. II, Si.
Z7 bis. — Chez les âmes ardentes pour leur perfection, la tristesse vient souvent de ce qu'elles n'avancent pas assez vite, à leur gré. Armons-nous de patience contre ces désirs trop empressés. Ce n'est pas un petit mérite que de savoir se supporter. Il est bon d'avoir un idéal élevé, mais à la condition de rester en paix, s'il est loin d'être réalisé; ce qui est l'ordinaire.
Cette tristesse tient à une conception fausse de la perfection. On la considère comme un terme immobile et bien défini, qu'il faut atteindre sous peine d'avoir perdu son temps, et non comme un chemin sans limites, dans lequel on avance de plus en plus (1). Par le seul fait que, chaque jour, vous produisez une suite d'actes
(1) Les anciens autours emploient souvent cette expression : les âmes parfaites, ce qui suggère l'idée d'un travail terminé. En disant, comme S» J.-B. de la Salle (ch. II, 25} : lei âmes avancées, on indique mieux qu'elles sont en marche. De plus ce titre de parfait est si louangeur que personne n'oserait se classer dans cette catégorie, ni, par suite, s'appliquer les conseils qui la regardent. On craindrait de dire à quelqu'un : • vous êtes dans les conditions requises pour pratiquer l'oraison des parfaits *.
d'amour de Dieu et d'abnégation, vous augmentez en gr«'\cc sanctifiante, vous ajoutez des milliers de mérites aux anciens; vous n'êtes pas stationnairc dans la perfection, comme vous le prétendez (Voir s).
98. — J'ai signalé ailleurs (ch. xv, is) une tristesse qui semble sans motifs et qui vient de ce que Dieu nous donne le dégoût de tout le créé.
Il y en a une autre, très surnaturelle, consistant à participer d'une manière incompréhensible à l'amertume de l'agonie de UTotre-Seigneur. Cette souffrance ne cause «aucun trouble et même n'entrave pas l'union intime avec Dieu. H y a comme une cime de l'âme qui reste en dehors du flot d'amertume. Celte peine est horrible, mais on l'aime.
I.a B'"* Marguerite Marie parle de cet état (vision de 1673) : « Mon bon Maître... me dit : toutes les nuits, du jeudi au vendredi, je te ferai participer à cette tristesse mortelle que j'ai bien voulu sentir au Jardin des Oliviers, laquelle tristesse te réduira, sans que tu puisses le comprendre, à une espèce d'agonie plus rude à supporter que la m «rt » {Vie, i. I, p. 8i).
99. — L'ennui et la tristesse sont une source de tentatlono. Les uns sont amenés par là au dégoût de leur vocation; d'autres, du moins, à l'abandon de l'oraison. S'ils étaient plus mortifiés, ils supporteraient patiemment la souffrance qu'ils y endurent, sachant qu'elle n'empêche pas l'exercice d'être profitable.
Parfois la tentation devient encore plus aiguë. S** Elisabeth de Schœnau éprouva plusieurs fois de tels sentiments d'ennui et de lassitude de la vie, qu'elle était portée à se suicider (Bolland., 18 juin; Vie, n" U).
Môme quand la tristesse est faible, il faut la combattre. Car elle paralyse l'âme pour le bien. Au contraire, la joie et la paix •ont comptées parmi les fruits du Saint-Ksprit, comme donnant de l'élan pour la vertu.
Quand S" Madeleine de Pazzi « s'apercevait qu'une de ses compagnes était triste, elle lui disait avec Taccent d'une tendre amitié : Rendez la paix à votre Ame, ma sœur, et vivez dans la joie parce que le Seigneur ne verse pas sa grâce dans les cœurs tristes « [Vie, par Cépari, ch. v).
99 bis. — Bemcdea à la tristesse : écarter les pensées attristantes et demander la joie spirituelle.
4i2 CHAPITRE XXiV.
se. — Septième espèce : l« doute sur la vérité des grâce» re^ue». Cette épreuve est si universelle, dans les débuts au moins de la voie mystique, qu'il faudrait s'étonner si une âme ne l'éprouvait pas. Ce lait a ordinairement des cau'^es naturelles, telles que le sentiment de son indignité, l'ignorance où l'on est de la vraie nature de ces grâces extraordinaires (Voir eh. v, ts) et le manque de direction.
51. — Huitième et neuvième eapèces : la soif ardente de Dieu, l'irapression poignante qu'on est délaissé; par lui. Dans la voie mystique on souffre souvent de lasi>if de Dieu; on a le besoin douloureux d'une possession plus claire et plus forte. Mais il y a des moments ou des époques, comme la première nuit de l'Ame (ch. xv), où Dieu se cache davanlatre, sans cesser de se faire désirer. On se sent continuellement attiré vers Dieu, sollicité à le chercher; et lorsqu'on s'élance vers lui, on ne trouve que le vide et le silence. On se débat dans la nuit.
C'est alors qu'on a le sentiment aigu du délaissement. L'fmitation appelle cet état « l'exil du cœur » (1. Il, ch. ix, n" 1). Voir S' Jean de la Croix, Nuit, 1. Il, ch. vi.
Certaines âmes se sentent gênées dans leurs rapports avec Dieu, quand elles ont commis de très petites fautes. Elles se figurent, sans preuves, que ce sentiment vient de Dieu qui veut montrer son mécontentement. N'osant plus se présenter devant lui, elles abandonnent pendant quelques jours une partie de leurs exercices spirituels de surérogation.
Ce dernier eifet montre qu'il y a là simplement une illasion du démon. Il est l'auteur de la gène que l'on éprouve. Quand on a résisté à la grâce, Dieu demande, non qu'on s'éloigne, mais qu'on se repente et que l'on se jette dans ses bras avec confiance.
52. — Dixième espèce : l'idée fixe qu'on est haï de llleu et destiné à la damnation. On ne se sent plus seulement, comme tout à l'heure, éloigné de Dieu, mais repoussé. C'est une tentation contre une des vertus théologales, l'espérance; et, par suite, il faut multiplier les actes de cette vertu.
Beaucoup de saints ont eu, pendant quelque temps, cette épreuve à un degré effrayant. Chez S^ François de Sales, elle dura un mois, lorsqu'il était étudiant. S' Philippe Beniti, propagateur de l'Ordre des Servîtes, ne fut tenté de désespérance que pendant trois heures, mais c'était au moment de mourir. S" Hildegarde,
ÉPlihOts. 443
la B" " Marguerit»^ Marie souffrirent hoaucoup de cette «épreuve ; et de nicine, le V^'" Perboyre, deux ans avant son martyre. Le !{•"" Suso raconte qu'il éprouva cette peine pendant 10 ans. Il eut de plus pendant 9 ans des tentations contre la foi, et pendant 8 ans une tristesse désordonnée [autobiographie^ ch. xxiii).
M. Olier, âgé de trente-deux ans, fut accablé pendant deux ans de peines intérieures; et notamment il était persuadé de sa réprobation. Certaines personnes ont à supporter cette épreuve toute leur We.
SS. — Cau»e«. Cette idée n'est pas une vraie conviction, mais une impression violente dont nous ne pouvons nous défaire. Elle peut provenir dans une certaine mesure de la vue très vive de nos péchés et de notre malice. Toutefois si cette vue venait uniquement de Dieu, elle produirait la paix, et non le désespoir. Il y a là peut-être une action directe de Satan sur l'imagination et la sensibilité. Si cet état se prolonge beaucoup, il est probable que le tempérament y a une large part et qu'il faut recourir à un traitement physique (voir t).
Ce qui prouve encore que cette idée absorbante ne vient pas de Dieu, c'est qu'elle est contraire à la raison. Elle n'est la conséquence d'aucun argument satisfaisant. Elle est même combattue par des preuves évidentes ; car parfois elle marche presque de front avec l'union mystique, de sorte que, dans la même journée, on s'est senti très uni à Dieu, aimé par lui et qu'ensuite on se croit détesté. Cet illogisme saute aux yeux quand on lit certaines vies de .saints.
Or c'est bien là une preuse d'une action morbide ou diabolique qui obscurcit nos facultés. Le démon ne 8'in(}uiète pas de savoir si un sentiment est logique ou non. Du moment qu'il a la permission do le suggérer, il se met à l'œuvre. Ne cherchons donc pas à rattacher ces impressions à un syllogisme. Voyons-y seulement une émotion déraisonnable et répondons par les tendances contraires : l'amour et la confiance filiale.
SA. — Quand ou est hanté par l'idée qu'on sera damné, on est naturellement tenté de s'abandouner au déc«arageiuen( : Du moment que je suis destiné à l'enfer, à quoi bon mener une vie de sacrifice ? autant jouir de la vie !
Les saints ont souvent répandu par un cri de générosité : Si je dois haïr Dieu et en être hai i>endant l'éternité, je veuxdu moim l'aimer ici-bas et y travailler à sa gloire.
Cette réponse, si on la prenait à la lettre, renfermerait une supposition impossible, mais elle exprime le besoin de donner à Dieu le plus qu'on peut. Il y a une autre réponse, c'est de se dire que nul n'est damné sans le vouloir. Or lu preuve qu'on ne le veut pas, c'est l'horreur que cause cette pensée de la danmation. Ne concédons pas à l'ennemi que ce malheur nous arrivera.
SA. — Onzième espèce : les sentiments de haine pour DIen et la tentation du blAspltème. Parfois cette inclination n'est qu'une suite de la précédente. Le démon, après vous avoir persuadé que Dieu vous hait et qu'il le fait injustement et par caprice, vous révolte contre ce traitement impitoyable et aveugle ; il vous porte à rendre haine pour haine.
Mais il peut exciter aussi ce sentiment d'aversion sans motif. 11 ne fait alors que nous communiquer l'impression dont il est pénétré, mais qui chez lui est fondée en vérité. Il fait vibrer l'âme à l'unisson de sa rage et pousser le même rugissement continu. N'en demandez pas le pourquoi à cette âme; elle l'ignore. Elle est devenue un écho, et cet écho répète un blasphème.
On a un exemple singulier de cette tentation dans S' Hugues, évêque de Grenoble (1053-1132), qui aida S' Bruno à établir la Grande-Chartreuse. Dieu voulait le rappeler à l'humilité au miheu des actions héroïques et des prodiges qui lui attiraient les applaudissements. A cette fin, il fut importuné pendant cinquante-deux ans par une tentation de blasphème.
>•. — Courbon fait remarquer que ces sentiments d'aversion pour Dieu se portent parfois sur ceux qui le servent ou sur les €!>••«■ saintes (part. III, ch. ix). Pour les blasphèmes que profèrent extérieurement des personnes dévouées à Dieu, il pense que « Dieu ne permet pas ordinairement qu'elles tombent dans ces excès en public, mais seulement en secret, ou en présence de personnes de confiance qui n'en sont point mal édifiées, sachant la cause de ces horribles paroles » [ibid.).
S9. — Douzième espèce de peines : les distraetions pendant l'oraison. Nous en avons parlé à propos de l'oraison de simplicité et de celle de quiétude.
M. le chanoine Lejeune dit avec raison que cette épreuve serait souvent atténuée, si nous nous donnions la peine de le demander à Dieu. « Quand donc, dit-il, comprendrons-nous que le succès de nos oraisons, le triomphe sur les distractions, le goût et la facilité
pour converser avec Dieu, dépendent avant tout de lo. fréquence et de la ferveur de nos demandes? Je voudrais qu'à toutes ces personnes qui gémissent de se trouver sans cesse distraites dans l'oraison, on posAt cette simple question : combien de fois par jour demandez- vous à Dieu de vous délivrer de vos dislractions? Beaucoup d'entre elles ne seraient-elles pas contraintes d'avouer qu'elles n'ont jamais songé à adresser à Dieu cette demande? Et elles s'étonnent que l'attention, le recueillement, la ferveur, ne fondent pas sur elles à l'improviste, sitôt qu'elles se mettent en prière! » [L'Oraison rendue facile, part. III, ch. m, p. 280. Voir encore les excellents ch. vi, vii, vm de ce volume).
I 4. — Des serupules.
S9. — Définition. Le scrupule est une crainte de pécher ou d'avoir péché, qui est mal fondée et troublante. S'il n'y avait pas de trouble, ce ne serait pas le scrupule proprement dit, mais simplement l'errenr d'une conscience mal formée. En réalité, dans les moments où il est agité parle scrupule, l'homme est un peureux, qui cède A une impression malgré la raison. On peut le comparer comme inconséquence, à l'enfant qui n'ose pas entrer, le soir, dans une chambre noire, parce que, dit-il, il y a peut-être des voleurs. Pour lui prouver le contraire, on l'y conduit, avec de la lumière, et on lui eu montre tous les recoins. Quand il est sorti, il avoue qu'il n'y a pas de voleurs. « Eh bien alors, lui dit-on, vas-y maintenant tout seul. — Non, répond-il, il y en a peutêtre. »
••. — Ce n'est pas à dire que le scrupuleux se montre tel dans toutes ses actions. Il Q*est craintif et resserré que sur certains points; mais parfois tr«p Inrge sur d'autres.
A%. — Plusieurs saints ont passé par une période de scrupules. S' Ignace fut du nombre et il déclare que, si cette épreuve ne dure que peu de temps, elle est très utile à l'âme, la purifiant, l'éloignant môme de l'apparence du péché {Hègle 3 sur les Scrupules).
On tombe facilement dans les scrupules à l'époque d'une conversion, parce qu'on craint davantage de déplaire à Dieu. On est dès loi-s porté h remettre en question des décisions que jusque-là l'on avait reganlées comme bonnes.
4t. — Si le scrupule «e prolonfie. il dex'ieui pour l'ànie une maladie morale dangereuse (Ij. Cvr, on l'encouiagcant, Satan ne se propose pas seulement de nous torturer; mais, ce qui est plus important, il espère que cette torture deviendra si insupportable qu'on perdra patience. Au lieu de revenir à un juste milieu, qui semble trop difficile, on se laissera tomber dans le relâchement ou le désespoir. Souvent on prendra en haine les sacrements ou sa vocation, dans lesquels on ne verra plus que des instruments de supplice. Luther commença par être scrupuleux.
Ainsi donc, dans le plan de Satan, le scrupuleux ne doit pas le rester toujoure. Il y aurait peu de bénéfice à renforcer ainsi sa délicatesse de conscience. Il faut, parla fatigue et comme réaction, le conduire à l'état diamétralement apposé : le sans-gêne complet, ou encore au dégoût de la vie (S' Ignace, Rhgle 4 sur les scrupules). Il y a donc un vrai devoir de chercher à se guérir. Bien des âmes timorées ne semblent pas s'en douter. Elles devraient se faire scrupule d'écouter leui*s scrupules.
41 bis. — Je viens de considérer le scrupule au point de vue psychologique. Les médecins admettent que, s'il se prolonge, il a une base organique l). Les scrupuleux habituels sont affectés de nervosisme. Ils rentrent dans cette catégorie de malades qu'on appelle des phobiques, c'est-à-dire de ceux qui ont une crainte instinctive, erronée, déraisonnable, qui tient et s'impose, quoiqu'on veuille en guérir. C'est une véritable obsession, un trouble de la vie émotionnelle.
La science actuelle ne connaît pas avec précision la cause organique des phobies. Elle sait du moins quel traitement hygiénique et médical peut combattre le mal. Les médecins indiqueront les calmants du système nerveux, fortifieront les muscles et corrigeront les digestions qui donnent des idées noires.
Je m'occuperai seulement des remèdes d'ordre moral.
A%. — Pour se guérir des scrupules, le premier remède spirituel à s'appliquer est l'obéissance au directeur. Puisqu'on est, comme un enfant, incapable de se conduire soi-même et de décider entre le bien et le mal en certiiines matières, il faut se rési-
(1) La B"" Marguerite Marie : i 11 n'y a rien où le dàncn soit plus puissant et où il gagne tant, qu'avec une ftme qui est dans le trouble et dans l'inquiétude; il en fait son jouet et la rend incapable d'aucun bifn • [Vie js! elle-même. Edition de Paray, t. II, p. 430).
ÉPHELVES. U7
gner à être conduit par un autre. Le directeur, de son côté, devra être catégorique dans ses avis, tout en se montrant très doux et très encourageant (Aquaviva, Industries pour guérir les maiadies de l'âme, ch. xvin).
Malheareusement les personnes scrupuleuses changeront quelquefois de confesseur, involontairement ou à dessein ; et alors elles ne résisteront pas à l'envie de recommencer leurs histoires filandreuses. Elles se diront : « Je serai plus tranquille, si le nouveau confesseur juge comme les autres. » En cela, elles s'illusionnent; car il est dans leur nature de n'être jamais en paix. Elles se diront encore : « Si on m'a donné tel ordre, c'est probablement qu'on ne m'a pas bien comprise ; je m'explique si mal î Mais cette fois, j'entrerai tellement dans les détails que la lumière se fera d'une mani«^re définitive. » Nouvelle erreur. Ce « dernier mot » de la question ne sera jamais que l'avant-dernier. Ceite confession qui aura fait perdre beaucoup de temps au directeur, sera aus.si ténébreuse que les précédentes. On ne peut pas remettre éternellement les mêmes choses en question, et proposer les mêmes problèmes. Il faut se résigner franchement à obéir.
4B. — Un «ccond remédies c'est de s'instruire. 11 ne s'agit pas d'étudier toute la morale, comme les confesseurs, mais d'arriver à connaître quelques principes usuels qui répondent aux difficultés, toujours les mêmes, que Ton rencontre.
Comme exemple, je vais traiter trois cas qui se présentent fréquemment.
44. — Les deux premiers cas de trouble ont lieu à propos de la confesMlon. Les scmpulenv se demandent avec anxiété : 1* s'il faut dire telle chose, et comment il faut la dire; ou surtout, 2^ s'il est nécessaire de revenir sur une confession précédente. Us examinent, ils épluchent. Leur esprit s'embrouille de plus en plus; et ce qu'ils recueillent d'un tel examen, c'est une < ' (ô
et un troul)le toujours croissants. Ce n'est pas là ce (jue Jé^ >t
a voulu en instituant la confession; tout au contrniro.
Pour calmer ces âmes, il faut d'abord leur interdire toute recherche sur le passé, en leur faisant constater que c'est poiuo perdue. Elles voudraient arriver à voir plus clair dans leur dmc. C'est le contraire qni arrive toujours (1). Ensuite on leur appren-
(1) S' I var !»>« «crapule» qui forme le chap
ii,deLii :• f'IuN on manie la poil, plus oUe s'il
4i8 ClIAPITnE XXIV.
dra que TÉi^liso, interprète de Jésus-Clirist, déclare qu'on n'est pas obligé d'accuser : 1" les péchés véniels; ni même 2° les péchés mortels, quand ceux-ci ne sont pas certains (1).
Il en est de même pour les confessions qu'on voudrait recommencer. On n'y est tenu que si on est certain qu'elles n'ont pas été faites comme il faut.
Le principe précédent met l'àme en paix. En effet, vous êtes troublé parce que vous ne voyez pas clairement si vous avez péché, si vous avez eu mauvaise intention, etc., et par là môme, vous ne savez p;is an juste si vous êtes obligé de vous accuser. Voilà bien le cas du péché douteux. Au lieu de discuter indéBniment le oui et le non, de faire des appels inutiles à votre mémoire, dites-vous : « C'est douteux; donc je ne suis pas tenu à en parler, ni à y penser de nouveau. » Vous retrouverez ainsi le calme (2).
4ft. — Ob|«ctloii. Mais alors nous entendons les scrupuleux nous dire ; « Soit. Je vois maintenant quels sont mes droits. Mais je n'aurai jamais le courage d'en profiter. Eh bien, tant pis! je serai troublé ; mais c'est plus fort que moi : je m'examinerai à outrance, et je m'accuserai. Pour être plus sur de n'avoir rien omis, j'exagérerai môme ma culpabilité. »
49. — Réponse. C'est là une faiblesse déplorable de la volonté; voilà un point sur lequel on doit se vaincre. Cette faiblesse devrait môme être (jualifiée de coupable, si le jugement n'était pas aussi obscurci par la peur.
Quand on est sur d'un principe, il faut avoir assez de caractère pour agir d'après sa conviction. Vous êtes sûr de n'être pas obligé d'accuser certaines actions; ne les accusez pas.
aux mains. Ainsi dM scrupules; plus on s'en occupe, plus ils remplissent l'esprit de ténèbres • (n* 10). Bt de même, plus on remue le fond d'un étang pour y retrouver un objet, plus l'eau perd de sa transparence. — Si ces ruminations mentales sont fréquentes, elles augmentent de plus en plus la maUulie.
(1) Voir, sur ce sujet, un excellent petit livre : L'ange conducteur des âmes $crujnUeuses, par le P. Dubois, S. J. (Lille, Dcsck^e).
(2) S' Liguori : • Les personnes scrupuleuses ont l'obligation de se taire sur tous les péchés de la vie passée, excepté si elles peuvent affirmer par serment qu'elles ont réellement commis un péché mortel et qu'elles ne l'ont jamais déclaré... Elles doivent se persuader que la confession générale, utile aux autres, serait pour elles très dangereuse et très nuisible. Aussi les bons directeurs leur défendent-ils tout retour sur le passé. Il ne s'agit pas de parler. Se taire et obéir, voilà le seul remède » (ibid., n' 12). « Beaucoup de confesseurs ont tort quand ils laissent une pénitente scrupuleuse les entretenir de ses doutes, attendu qu'avec tous ces examens et ces explications, elle ne fait que se troubler toujours davantage et se rendre toujours plus incapable de tout progrès spirituel » {ibid., n° 16).
et. — Autre ••■. Dans sa dernière Règle sur les scrupules, W Ignace examine une tentation qu'on rencontre souvent chez les personnes ferventes. Au moment où elles forment le projet d'une action bonne et utile, elles sont subitement arrêtées par la crainte de tomber dans l'orgueil, la vanité ou la sensualité. Faut-il passer outre? Le saint répond par ce principe de bon sens : Rejetez ce sentiment désordonné, mais agissez! — Autrement on n'agirait jamais.
Cette tentation porte à s'analyser sans trêve, à éplucher le fond de toutes ses intentions; ce qui oboutit au trouble et à l'inaction. Il faut interdire ces recherches continuelles.
§ 5. — L*aridité.
49. — Déjà au chapitre xv, sur la première nuit de l'âme, j'ai étudié une espèce particulière d'aridité. Il y a lieu de traiter ici la question de l'aridité d'une manière plus générale.
49. — Définition. L'aridité est la désolation pendant l'oraison. C'est un état dans lequel on n'arrive, malgré ses efforts, à produire ni pensées de piété ni bons sentiments. Comme conséquence, on éprouve de l'ennui et du dégoût. Cette épreuve n'a parfois que des eauses naturelle* qu'il serait en notre pouvoir d'éviter ou d'atténuer :
1' Uiv! vie dissipée, qui remplit l'imagination de frivolités. Ces souvenirs distrayants nous assiègent au temps de l'oraison;
2* Le manque de préparation immédiate à l'oraison;
3** La fatigue, provenant, soit de la mauvaise santé, soit d'occupations excessives. Dans ce cas. on a parfois avantage à déplacer l'heure de l'oraison, ou à la diviser en parties assez courtes (Voir S" Thérèse, Vie, ch. xi).
l^O. — L'aridité, comme toutes les épreuves, a des avantages et des inconvénients. Ces deux effets peuvent être regardés comme se compensant, dans le cas seulement où nous réagissons sérieusement contre cet état et où il ne se prolonge pas par notre faute.
Pour une àme généreuse, les «vantagee sont de trouver dans la sôohercsse ampU* njatière à se mortifier; elle peut faire aussi provision d'humilitr, en touchant du doigt son impuissance (1).
(1) Bonuet : • Un arbre, l'hiver, no produit rien, il est couvert de neige; tant mieux I La gelée, les vents, les frimas le couvrent tout. Pensez-vous donc qu'il ne
tr^ r.RArm u'oriAisos. «9
450 CIIÂHTaE XXIV.
Le danger, c'esl de tomber dans le di'^cou rarement et la négligence.
51. — La désolation, et, comme cas particulier, l'aridité, a de grands inconvénient»!, si elle se prolonge et qu'on ne lutte pas vigoureusement contre elle,
1" A cause de l'action du di'mon. S' Ignace dit que, dans la désolation, c'est Satan qui a sur nous l'influence prédominante. Il agit sur V intelligence, pour l'obscurcir et glisser de mauvais conseils; sur la volonté, pour faire prendre l'abnégation en dégoût ; sur Vitnagination et la sensibilité, pour réveiller les passions. A la longue, une telle action ne peut que produire des pflets funestes sur notre faiblesse. On a vite épuisé la provision de forces qu'on avait amassées dans la consolation.
2** Si l'on considère la désolation en elle-même, abstraction faite de l'influence du démon, on voit qu'elle est une maladie de l'âme (1). Elle afl'aiblit peu à peu comme les maladies de langueur, ou comme une atmosphère délétère. On peut encore la comparer au refroidissement lent exercé sur le corps. Dans un milieu glacial, les membres s'engourdissent, puis se paralysent, et, si on ne réagit pas énergiquement, on finit par périr. La vie des plantes elles-mêmes ne peut se développer ordinairement dans les ténèbres et dans le froid.
59. — On voit ])ar là combien il est important dedenkander la délivrance de cette épreuve, car autrement nous n'emploierions pas /ot/ç les moyens en notre pouvoir. Celui que nous laisserions de côté, la prière, est précisément le plus puissant; bien plus, sans lui, les autres remèdes seraient généralement inefficaces; car la consolation, le succès dans l'oraison, sont des grâces. Or Dieu a fixé que la prière est le moyen presque nécessaire pour obtenir toutes les gr«'\ces. (Voir 18 et »»).
D'après S' Philippe de Néri, « le meilleur remède contre l'aridité
fasse rien pendant qu'il est ainsi tout sec au dehors? Sa racine s'étend et se fortifie et s'échauffe par la neige même : et quand il est étendu dans ses racines, il est en état de produiit; de plus excellents fruits dans la saison. L'àme sèche, désolée, aride et en angoisse devant Diou, croit ne rien faire; mais elle se fond en humilité et elle s'abîme dans son néant : alors elle jette de profondes moines pour porter les fruits des vertus et toutes sortes de bonnes œuvres au goût de Dieu > (Opuscule des Questions et rejoonsej, §2; édition Lâchât, t. VII, p. 491).
(1) C'est avec raison que le R. P. Aquaviva donne ce nom à. l'aridité (fndtutries pour guérir les maladies de Fdnu, ch. m). Molinos disait au contraire : • Le dégoût des choses spirituelles est bon, car il nous puriHe de l'amour-propre • (Prop. 2^.
Sur cette question voir l'excellent traité de M. le clianoine Lejeune, L'oraison rendue facile (Lctliielleux, 1901), part. III, ch. vitr.
ÉI>IŒtVES. 451
et la torpeur qui paralyse l'âme, est de se présenter devant Dieu et ses saints couinie un petit pauvre qui demande très humblement leur aumône spirituelle » (Bolland. du 26 mai, 2* Vie, n" 189;.
Bien entenWu, cette demande de la délivrance doit, comme toute autre, être accompagnée d'un plein abandon à la volonté divine. Il faut, pendant l'attente, se maintenir dans une résignation joyeuse (1 } .
Il y a ici deux excès opposés à éviter : l'un, de désirer si vivement qu'on perde la paix et la conformité à la volonté de Dieu; l'autre, d'être si résigué qu'on ne veuille plus rien faire de soimême et unir son action à celle de la grâce.
IftS. — S" Thérèse recommande de conserver, malgré le silence de Dieu, Tcspéraiice d'être délivré têt ou tard : « Cette peine [des distractions et de laridit^j est très grande ; mais si nous supplions avec humilité Notre-Seigneur de la faire cesser, croyez qu'il exaucera nos vœux. Dans sa bonté infinie, il ne pourra se ré&oudre à nous laisser ainsi seules, et il voudra nous tenir compagnie. Si nous ne pouvons obtenir ce bonheur en un an, travaillons pendant plusieurs, et ne regiettons pas un temps si bien employé. Voilà qui dépend de nous » {Chemin, ch. xxviii) (2).
D'après ces paroles, il y a lieu de croire que certaines aridités dureraient moins longtemps, si on demaiidait sa délivrance.
A4. — Tai rencontré plusieurs fois des personnes qui auraient désiré sortir de la désolation, mais elles se sentaient comme enchaînées par un ««rupale. Elles se disaient : il est peut-être contraire à la perfection de demander la fin de mes épreuves.
Hais s'il était contraire à la [niHection de demander la guérison des maladies de l'âme, il en serait de même des maladies du corps; il faudrait déclarer que nos grands lieux de pèlcri-
(1) S" Thérèse dit : • (Juaud une auie entre avec courage dons le c1j*m. l'oraison mentale, et qu't'ili- luliu- sur . llf-intine de n'avoir ni btaucuup a , ; 'liUi» les «oosoUticni, m les séchereses, cette àme c déjà
parcouru une Rrarvle iia; ch. xi).
r2) Le R. P. mde» et s . avec
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soiiii'Uuii • iTr. 3, ch. n;.
ciiAi'rriŒ XXIV.
nages ne sout fréquentés que par des personnes imparfaites.
« Personne, dit M. le clianoine Lejeune, n'oserait prétendre que les malades qui se pressaient sur le passage du Sauveur durant sa vie mortelle, commettaient, de ce chef, une imperfection, et qu'ils eussent mieux fait de s'en remettre, sans un mot de prière, sans un geste de supplication, au bon plaisir divin » [V Oraison rendue facile^ part. H, eh. viu).
Une telle erreur provient au fond de cette fausse croyance que les demandes ne peuvent se concilier avec une vraie résignation (voir ch. xxvii, 25). S'il en était ainsi, elles seraient, en effet, une imperfection.
D'autres disent : « J'admets bien qu'en général l'aridité est nuisible; mais peut-être que, pour moi personnellement, elle est plus profitable qu'une oraison réussie. Dans le doute, je ne fais rien pour en sortir. » — Je réponds : Quand vous êtes malade, prenez-vous des remèdes, sans attendre une révélation du ciel? Oui. Eh bien, d'après vos principes, vous ne devriez pas le faire. Car peut-être la maladie est-elle plus profitable pour vous que la santé.
5ft. — S' Ignace s'est montré plus pratique. Dans ses Exercices, il indique sans cesse des désirs qu'on doit exciter en son ûme. Il ne veut pas qu'on attende, sans rien faire, l'arrivée des grAces d'oraison nécessaires ou utiles. L'inertie n'est pas l'idéal de cet homme d'action. Ainsi, il prescrit de commencer chaque méditation par une demande positive. Il a la patience de répéter cette prescription à satiété, après l'un des préambules. Ce qu'il fait demander, c'est le succès, et il précise lui-même quel genre de succès. Notons que la formule qu'il a adoptée n'emploie pas d'expressions flottantes, atténuées, comme « je désirerais, je voudrais ». Elle est absolue : « Le second préambule, dit-il, consiste à demander la grâce que je veux. » C'est catégorique.
Un de ses chapitres est intitulé : Additions... destinées à faire mieux trouver ce quon désire (Voir le détail aux Additions 4, 7, et aux Notanda 1,3).
Voici encore ce qu'il a écrit dans les règles de son Ordre : « Que tous emploient aux choses spirituelles le temps qui leur est destiné, et qu'ils s'efforcent d'y trouver de la dévotion^ selon la mesure de la grâce que Dieu leur aura communiquée » {Règle 21).
ÉPRtUVES. 453
Ajoutons qu'Innocent XI a condamné une proposition de Molinos qui détournait de rechercher la dévotion. Et cependant il ne s'agissait qtie de la dévotion sensible, c'est-à-dire de consolations d'ordre inférieur : « Celui qui désire la dévotion sensible et qui s'y attache, cherche et désire, non pas Dieu, mais lui-même. Celui qui avance dans la voie intérieure agit mal en la désirant et en faisant effort pour l'avoir, tant dans les lieux sacrés que les jours de fête » (prop. 27).
L'Église n'approuve pas cette contrainte glaciale en face du Père céleste. Son langage est tout autre. Dans la plupart de ses prières, elle nous fait solliciter une augmentation de lumière, de facilité pour le bien, de goût pour les choses célestes, en un mot de consolation, dans le sens noble du mot. Elle invoque le Saint- Esprit comme étant le Paraclet, c'est-à-dire le Consolateur, et, avec elle, nous lui demandons de « jouir toujours de sa consolation » et de ses dons (Prière Veni Sancte Spiritus).
&•. — Ainsi donc ne craignons pas de demander le progrès dans l'oraison, Vattrait pour les exercices spirituels et la facilité à les bien faire. (Voir is).
C'est à dessein que je ne dis pas : « Demandez des consolations », parce que cette phrase prête à une fâcheuse interprétation. Elle semble dire qu'on cherche le succès dans l'oraison, à cause surtout du plaisir qu'on est avide d'y trouver, et non pour l'utilité très réelle qu'en tirera la vie spirituelle.
Ht. — Pour certaines âmes, c'est l'orgueil qui les empêche de se préoccuper de l'aridité, ainsi que le remarque le R. P. Aquaviva. On se dit : « Je suis riche en vertus; je n'ai besoin de rien {Apec., III, 17). Dieu me traile, non en enfant qui a besoin du lait des consolations, mais en homme fait. » Ayons donc l'humilité de reconnaître que nous sommes des pauvres, à qui les grâces d'oraison seraient bien nécessaires; et sachons tendre la main pour obtenir de Dieu cette aumône.
*•. — Voici un moyen qui réussit à certaines personnes pour triompher en partie de l'aridité. C'est do s'astreindre à noter, après cha<]uc exorcice, quelque pensée qui ait frappé et porté au bien. Cettu obligation qu'on s'est imposée agit sourdement sur l'oraison elle-même ; elle y réveille l'esprit assoupi et l'excite à produire quelque chose.
fts àis, — Chez beaucoup de personnes, l'nridité pereUle
454 CliAPlTUE XXIV.
malgré les moyens qu'elles einploicut pour s'en préserver. Elles sont inquiètes de voir que toute leur oraison se passe en distractions, sans qu'elles puissent se fixer avec goût et suite à quelque bonne pensée. Et elles se disent : « c'est du temps perdu ; il vaudrait mieux renoncer à cet exercice ». Ce qui les retient le plus souvent, c'est qu'une règle les oblige à continuer.
Il faut que les directeurs rassurent ces âmes; qu'ils leur expliquent que cette oraisou est très méritoire, à cause de l'ennui qu'on y endure. Elle leur attirera par là même les grâces dont elles ont besoin pour leur conduite, et qu'elles espéraient se procurer par de savantes considérations. De la sorte cet exercice est à la fois méritoire et profitable pour le progrès spirituel.
Que le directeur combatte aussi cette idée déprimante qu'un tel état est nécessairement une punition de Dieu, et pour des fautes dont on n'arrive pas à se rendre compte. Très souvent ce sont là des hypothèses sans fondement. (Voir •).
§ 6. — La possession diabolique.
ftO. — Le démon jouait parfois un rùle important dans les épreuves étudiées jusqu'ici. Mais il se cachait en partie. Il y a des attaques plus terribles où il se montre plus ouvertement. C'est la possession ci l'oboesoion.
Le rituel romain ne distingue pas entre ces deux mots. H eu est de même de S. Liguori, dans sa Praxis confessarii (n*" 110 et suiv.). Néanmoins beaucoup de théologiens établissent une distinction. Elle varie un peu des uns aux autres, mais le but est toujours le môme : répartir les attaques diaboliques en deux catégories présentant des diflérences notables.
•O. — Définition. Nous dirons qu'au sens strict du mot, une personne est possédée par le démon, lorsque à certains moments celui-ci lai fait perdre connaissance, et qu'alors il semble jouer dans le corps le rô/e de l'âme : il se sert, au moins en apparence, de ses yeux pour regarder, de ses oreilles pour écouter, de sa bouche pour parler, soit aux assistants, soit à ses compagnons. C'est lui qui soufTre, comme d'une brûlure, si on touche la peau avec un objet bénit. En un mot, il semble incamé.
Nous dirons qu'une personne est obsédée, lorsque le démon
•■PREUVES. 4r>5
ne lui fait jamais perdre conuaissance, mais que cependant il la tourmente de manij^re qu'on puisse constater son action : par exemple, en la battant.
Le mot obsession signifie en latin le siège d'une place forte. Dans la possession, la place est prise; toutefois il n'en est ainsi qu'en apparence pour la citadelle, où se trouvent les facultés supérieures, l'intellig-ence et la volonté. Le démon ne peut jamais y entrer malgré nous.
Il en est autrement du corps et de l'imagination .
•i. — Souvent on caractérise ces deux états en disant : chez les possédés, le démon agit sur le corps par le dcdi»na, et chez les obsédés, il le fait par le dehors. Ce langage rapide est excellent, pour\Ti qu'on p.renne la peine de définir ces expressions. Ceux qui les trouvent claires par elles-mêmes se font sur les anges une fausse idée. Us les croient localisés, quant k leur substance, comme les choses matérielles. Ils se les figurent comme l'air, qui ne peut être qu'au dedans ou en dehors de nos poumons. Mais il en est autrement. L'esprit angélique est indépendant de l'espace (Voir S* Thomas, 1, q. 52, a. 1); c'est seulement son opération sur la matière qui est localisée ; dès lors, rigoureusement parlant, on devrait toujours dire qu'il est dans le corps humain, par le seul fait qu'il agit sur lui.
Voilà pourquoi, dans ma définition, j'ai distingué la possession de l'obsession par le mode d'opération, qui est réellcnnont dillérent, et non par le lieu où est l'opérateur, parce que cette indication .serait une .simple manière de parler.
•9. — f^ul * ee« épreuTes? De graves auteurs sont d'avis que la possession (ce mol étant pris dans son sens strict) n'est pas envoyée aux personnes qui travaillent sérieusement à la perfection, sauf des cas très rares et en passant (Scaramelli, Tr. 5, n" 71 ; Schram, ancienne é.lition, n° 208; édition de 1848, n" 217) (1). Ils voient là un fait dVxpérience. Ils l'expliquent en disant que Dieu ne permet les vexations diaboliques que pour faire acquérir à ces âmes des mérites. Mais, pour cela, il leur faut l'usage de la raison et de la liberté, qui précisément est souvent diminué ou
(1) Scaramelli dit encore : • Mon opinion est que le démon ne parvient jamais h
acquérir un si grand empire sur i" ' ' - ' " ;r
l'Ame et pour le corps, ou lu U<t «i r-
rivc souvent, à niolnn qu'elle n'y r^u/M^r i-u, ■),. .. .j; ,.». ^u«i.v|Ue
coopération • (Tr. 8, n* 186).
suspendu chez les possédés. Il est donc nécessaire que ces diminutions n'aient pas lieu, ou qu'elles soient rares, ou, à cliaque fois, de peu de durée. — Ce raisonnement ne semble pas très concluant, car si on n'acquiert pas de mérites pendant la crise, cette épreuve peut en amener de grands avant ou après.
Le R. P. Meynard, citant un vieil écrivain [Viguier, 0. P.), conclut, comme les auteurs ci-dessus, « qu'il est excessivement rare que la possession se manifeste chez les ûmes appelées h la contemplation et à l'union intime avec Dieu ; c'est plutôt une punition qu'une épreuve purifiante » (t. II, n" 139).
Au contraire, V obsession a été envoyée assez souvent à des personnes ferventes.
•S. — Quelques détails descriptifs :
1" Dans les exorcismes, les démons ont souvent déclaré qu'ils sont très nombreux à posséder une seule personne ; ils se partagent en groupes ayant chacun un chef;
2° Us prennent des noms. Si c'est celui d'un animal, ils le font deviner par le cri ou les gestes. Le rituel les oblige à cette déclaration, sans doute pour qu'ils soient reconnus chaque fois qu'ils reparaissent devant l'exorciste. La formule du rituel est celle-ci : « Je te commande de dire ton nom et le jour et l'heure de ton départ »;
3° De ce qu'ils prennent les noms de personnages historiques, tels que Judas, Néron, etc., il ne s'ensuit pas que ces personnages jouent vraiment quelque rôle dans la possession. C'est un pur symbolisme, manifestant sans doute la fonction que chaque démon s'est assignée, comme de pousser à tel ou tel vice. Les noms d'animaux ou de personnages fabuleux auraient le même but. Ou encore les noms historiques indiqueraient des damnés à la perte desquels le démon qui parle a travaillé et qu'il regarde comme un de ses chefs-d'œuvre, dont il est fier;
4** D'après les démons encore, chacun d'eux affecte une partie déterminée du corps. Ils y sont comme logés d'une manière permanente, y dissimulant leur présence en dehors des crises. Pendant celles-ci, ils s'élancent de cette cachette pour envahir une plus grande partie de l'organisme ou répondre à l'exorciste;
5° La délivrance du possédé est une oeuvre difficile, exigeant parfois des efforts de plusieurs mois ou même de plusieurs années. Pendant ce temps, du moins, le possédé reçoit du soulagement.
l^s prières de l'exorciste semblent agir à la manière de coups dont on frappe un adversaire; elles le font souffrir et l'affaiblissent. Le démon tient bon tant qu'il peut, se plaignant parfois de ce que ses chefs le menacent d'un châtiment s'il n'a pas le courage de continuer la lutte.
Le démon reprend des forces depuis l'exorcisme précédent, si la personne a commis des péchés dont elle ne s'est pas encore confessée ;
6° Pour les possédés, la perte de connaissaiice se produit ordinairement pendant l'exorcisme. Cet état commence avec les premières prières. La personne qui, un instant auparavant, causait très naturellement, est prise soudain d'une sorte de sommeil, ou au contraire, s'agite et se tord; son regard devient fixe et hagard. Un autre esprit s'est substitué à elle dans ses organes. Il va répondre, recevoir les coups des prières et essayer de les braver. Tel un général accourt avec ses troupes sur les remparts, faisant passer en arrière ceux qui ne portent pas les armes. La bataille dure souvent autant d'heures que le veut l'exorciste. Dès que celuici déclare qu'il arrête la lutte, la personne revient comme d'un sommeil, éprouvant soit un réveil tranquille, soit quelques mouvements convulsifs; elle ignore ce qui s'est passé, et quoique fatiguée, peut reprendre une conversation naturelle. L'eau bénite contribue beaucoup à faire disparaître la fatigue.
Dans lesexorcismes auxquels j'ai assisté, toutes ces circonstances se sont produites;
7° Quand celui qui est attaqué est.privéde connaissance, le démon parle généralement en son propre nom et, par suite, n'essaie pas de se cacher. Mais d'autres fois il se substitue subitement à l'esprit du patient pendant une conversation, et laisse croire que c'est celui-ci qui parle et qu'il est à l'état naturel. On s'aperçoit du contraire, au moins après coup, par certaines circonstances : ou bien les choses dites sont absolument contraires & ce qu'on doit attendre de la personne, étant donnés son caractt'^ro et ses antéciWlonts, ou bien elle se réveille ensuite comme d'un sommeil, n'ayant aucun souvenir de cet entretien, ou bien le démon reconnaît (ju'il a usé (le feinte et s'en vante;
8' C'est malgré eux (jue les démons possèdent ceux qui travaillent à l«ur perfection. Ils le déclareront à LouduD, furieux de ce que le P. Surin ne se contentait pas d'exorciser la mère Jeanne des
Anges, mais de ce qu'il lui faisait faire des propfrès dans la sainteté. Us criaient : « Le plus grand malheur qui puisse nous arriver sur la terre est de posséder une pei'sonne mortifiée dans ses passions. Il vaudrait mieux que nous fussions en enfer que de rester dans une personne bien dégagée d'elle-mêrao et des créatures » [Vie du P. Surin, par Boudon, part, lll, ch. vu; édition Migne, col. 222). ils auraient voulu sortir, mais ils étaient sans doute retenus par leurs chefs ou par l'espoir de quelques succès dans l'aveidr.
#4. — Les exorcisme» peuvent être «eleiinels ou privés. Les premiers sont ceux qu'on fait publiquement, dans l'église, en habit de chœur. Les prêtres seuls peuvent l'entreprendre; il leur faut généralement la permission de lévêque. L'exorcisme privé est toujours permis, môme aux laïques (Voir les théologies morales de Ballerini et de I>ehmkuhl), mais ceux-ci doivent parler en leur propre nom, et pas au nom de l'Église. La forme n'est plus fixée.
Certains confesseurs usent d'une formule rapide d'adjuration, lorsqu'ils trouvent un pénitent mal disposé ou attaqué de grandes tentations. Comme ministres de Dieu, ils ordonnent au démon de se retirer.
On agira de même quand une personne présentera des symptômes probables de possession. Mais il vaut mieux faire cet exorcisme sans qu'elle s'en doute, pour éviter une suggestion qui rendrait la question plus obscure. Rien n'empêche, par exemple, de dire qu'on récite une prière latine contre les maladies.
•ft. — Le rituel demande que l'exorciste se défie des nombreux artifices du démon : exorcista cautus esse débet. Tout d'abord on lui .recommande de ne pas croire CscllemeiU que quelqu'un est obsédé : 7ie facile credat aliquem a dœmonio obsessum esse, et de ne pas confondre l'attaque diabolique avec certaines maladies.
S' Philippe de Néri, qui avait une très grande puissance sur les démons, ne croyait que très difficilement à, la réalité des possessions (Bolland., 26 mai, 2" Vie, n* 100).
••. — L'exorciste agira donc prudemment en se faisant assister, au moins au début, par un naédecln chrétien, bien au courant de la pathologie nerveuse. On connaît de nos jours plusieurs maladies bizarres qui présentent des ressemblances avec la possession. Le prêtre n'a presque jamais fait les études suffi-
santés pour les discerner. Le médecin seul peut réduire à leur vraie valeur certaines circonstances physiologiques que les prpfanes croient surnaturelles. Par exemple, si à la fin de la séanc: certaines marques a[)paraissent sur la peau, il examinera si ce n'est pas simplement du dermographisme (ch. xxxi, !•), produit pendant les convulsions par la pression exercée sur les membres. Il saura imaginer des expériences pour s'en assurer. Il verra aussi si certaines souffrances ne peuvent s'expliquer par auto-suggestion. Enfin, si la personne est une simulatrice, il devinera mieux que d'autres ses supercheries et inventera des pièges qui les mettent en évidence.
Même si la possession est réelle, il peut se faire qu'elle soit associée à des maladies nerveuses, qui en sont comme le support (1). Le médecin aura alors un rôle curalif à jouer : du moment qu'il atténuera la maladie, il contribuera à refréner l'action démoniaque.
•9. — Il est arrivé dans certains pays ou couvents des épidé- ■aies de possessions; comme à Loudun (xvii' siècle). S-ms vouloir contester que l'attaque diabolique lût réelle à Loudun, pour telle ou telle personne, on admet que, pour plusieurs, il y avait .seulement un étal nerveux, gi^gné à la façon des maladies contagieuses. L'expérience a montré que, comme pour ces dernières, le moyen sftr et rapide de mettre fin à cette situation est de disperser les personnes atteintes, de les changer de milieu.
Le R. P. Dchreyne, docteur en médecine, prêtre et religieux de la Grande-Trappe, raconte très au long qu'il a eu à traiter une communauté de femmes, « dont l'état présentait les plus grandes ressemblances avec celui des ursulines de Loudun ». Par exemple, d'un seul bond, elles franchissaient le mur de clôture, etc... Il les guérit en peu de temps, par des moyens purement naturels, hygiéniques et moraux, tels « qu'un travail manuel aasidu et varié »
(Ij Ce fonr! pathilnqiqtio <;f>mMf> assez «Wl'lfnt dans !n MAn» Jcrinr.'» '^■^ An^ri^s.
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du; Il
de 1 ■• t l'ic-
tati
dun, 3* édition, Cliarpcnller, iD-12, 1881, et une édition plus r. ' ^u
[Essai de théologie morale, ch. iv. Édition refondue par le D' FerranJ, Poussiclgue, 188V, part. IV, cli. m, § 2).
Si Von. fait des exorcismes, il est bon d'éviter la publicité; cap il y a là une cause d'excitation pour les nerfs et l'imagination (1).
BH. — Le rituel interdit aux exorcistes « les bavardages et les Interrogations curieuses, surtout sur les choses futures ou cachées ». Le seul but licite de l'exorcisme est de chasser le démon. Ce serait une naïveté de croire que cet esprit menteur et haineux se mettra humblement à notre service en nous fournissant des renseignements vrais ou utiles, n'ayant pas de rapport à la délivrance du possédé. En dehors de ce que l'Église autorise, on sera berné par ses réponses. Il y aurait également un désordre d'engager avec lui une conversation badine; ce serait jouer avec un ennemi plus Gn que nous.
D'après le rituel, l'exorcisme doit toujours avoir une forme impérative. Ce n'est pas un désir qu'on adresse au démon, mais un ordre.
•9. — Le rituel donne les signes de l'action du démon dans une personne qui a, ou non, conscience de ses actes. Ils se rattachent à trois chefs; les deux premiers sont d'ordre moral. « Ce sont, dit-il, les suivants : prononcer dans une langue inconnue de longues phrases [non apprises par cœur], ou comprendre ceux qui parlent cette langue, découvrir les choses éloignées ou cachées [notamment avoir la connaissance claire de l'avenir ou des sciences], montrer des forces supérieures à son âge et à sa condition, et autres choses analogues; quand plusieurs sont réunies, les indices sont plus concluants ».
Remarquons la modération de cette dernière phrase. Le rituel ne prétend pas trancher des questions scientifiques controversées; il ne déclare pas que les signes précédents donnent toujours une certitude complète, surtout s'ils sont séparés.
Souvent ces signes n'apparaissent pas nettement.
En particulier, il y a deux des signes qui demandent à être examinés de très près. Le premier est « celui des forces supérieures ». Dans certaines maladies on fait des bonds et on déploie une vigueur qui n'auraient pu être soupçonnés, et qui pourtant sont purement d'ordre naturel.
(1) A Londun, les exorcismes avaient lieu parfois devant plus de trois mille personnes, toutes vibrantes! Et les sœurs se rendaient en grande procession à l'église!
De même, pour la connaissance à distance, il ne faut pas donner à cette expression le sens strict de connaissance supérieure à celle que donne l'exercice habituel des sens. Peut-être y en a-t-il de cette espèce qui ne sont pas surnaturelles, dans certains états supra-norraaux comme le somnambulisme. La vue est comme supprimée pour certains objets, mais hyperesthésiée pour d'autres. Le tact de cerfadns animaux leur fait sentir des effluves électriques ou autres que l'homme normal ne perçoit pas, mais qui peuvent sans doute lui donner des avertissements obscurs quand certains nerfs ont une excitation extraordinaire.
Il y a des cas où il est admis qu'on ne peut douter raisonnablement de la présence du démon, par exemple, lorsque l'exorciste pose une série de questions en latin à une personne qui ignore cette langue et qn'eUe donne à chaque fois des réponses montrant que la demande a été bien comprise (1). La preuve est encore plus forte si la réponse est contraire à celle qu'espérait l'exorciste.
Ceux qui ont fait beaucoup d'exorcismes ont souvent un très fort argument de probabilité. Ils constatent que des personnes qui ne se connaissent pas et ont reçu les éducations les plus différentes ont, pendant les crises, le même langage, les mômes manières d'agir. Cette uniformité de mœurs ne peut s'expliquer pour eux qu'en admettant que, dans tous ces cas, il y a un même agent caché. C'est affaire d'appréciation morale; il est plus facile de sentir cela que de l'expliquer aux autres. Tous nous savons porter de ces jugements intuitifs, difficiles à motiver pleinement, par exemple, quand nous devinons le ca^act^^e d'un homme par sa physionomie, sa voix et ses gestes.
Peut-on affirmer la présence du démon, par le seul fait que la personne en crise parle ou agit comme on suppose qu'il le ferait? par exemple, si elle blasphème ou repousse des objets bénits?
Cette circonstance, si elle est seule, ne suffit pas. Car il y a des maladies, étudiées dans les hôpitaux, et présentant ce même caractère : des hystériques hypnotisées, et, par suite, privées de
(l) Qu'on ne cherche pa« à ex:'- '^ fait parla trantmlMion de penséM
cachée* qu'on aUribuc à quelques im. Car : !• l'hypnotiseur est un «p^
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4ti2 CHAPITRE XXIV.
connaissance, entrent (mais sur l'ordre de l'opérateur) dans des rêves où elles parlent. Elles endossent ainsi certains personnages, comme le ferait un acteur. On leur suggère d'être un soldat, ou un orateur, on un personnage historique; immédiatement elles en prennent le langage et les attitudes.
Les médecins admettent généralement que ces faits sont d'ordre purement naturel. Ce n'est pas très certain. Pour le prouver, il faudrait imaginer certaines expériences, comme d'appliquer à ces personnes des objets bénits, etc. Quoi qu'il en soit, il y a là, du moins, un motif de ne pas croire trop vite à la présence du démon, quand on entend le langage de certains sujets.
Les théologiens ne regardent pas comme signes de possession les faits morbides, par exemple, les convulsions, la paralysie subite, les impulsions motrices, les cris rauques ou inarticulés, un visage effrayant à voir, les grincements de dents, la surdité passagère, etc. Tout au plus ces phénomènes peuvent-ils éveiller l'idée d'une possession. Charcot et Richer, dans leur Uvre Des démoniaques dans l'art, se sont complètement mépris à ce sujet. Ils ont présenté comme signes nécessaires de la possession des phénomènes purement accessoires et ont passé complètement sous silence les caractères que le rituel romain indique précisément comme nécessaires. De plus ils confondent la sorcellerie et la possession. (Voir l'article du D"" Goix, sur la Folie religieuse et la possession diabolique, dans les Annales de philos, chrét. de 1891).
Le cardiual Bona indique comme presque certains deux signes qui, de nos jours, ne seraient plus admis, parce que l'on commit des faits analogues de maladies nerveuses, à savoir : que la personne ne se rappelle plus ce qu'elle a dit pendant sa crise, et qu'elle ait refusé de réciter le Symbole des apôtres ou de demander pardon de ses péchés [De discret, spir., c. xi, n" 14).
Les possédés présentent une différence importante avec les hypnotisés. Pendant sa crise, le possédé est tout le temps en révolte contre l'exorciste, et pour tous les ordres qu'il donne. Au contraire, l'hypnotisé n'a plus qu'une volonté, celle de l'opérateur. Tout au plus il regimbe dans le cas très exceptionnel oîi on lui commande (en apparence) des actes criminels, tels qu'un assassinat. De plus si, dans ce dernier cas, l'hypnotiseur persiste dans son ordre, le patient, épuisé par la lutte, tombe dans une crise de nerfs. La lutte la plus terrible avec le vrai possédé n'ti jamais cet
tPIlELVES. 4«3
effet. On se l'explique : ce n'est pas lui qui «outierit le combat.
90. — Les souiirances extraordinaires, telles que la possession ou l'obsession, sont, comme les révélations, sujettes à l'iliuKioa; dès lors, pas plus qu'elles, on ne doit les désirer; il faut les recevoir malgré soi.
Si l'on veut souiïrir, on en a le moyen, et au delà, en mortifiant son orgueil et sa sensualité. On é\'ite ainsi de se lancer dans des aventures (ju'ou ne serait pas maître de régler et dont on ignore l'issue. Mais notre imagination se plaît au merveilleux. Il lui faut des vertus romanesques, qui occupent le public.
Ce qui ne prête pas à l'illusion, c'est de pratiquer nos devoirs d'état et d'accepter joyeusement toutes les souffrances indépendantes de notre volonté. On trouve plus grandiose de faire un saut dans l'inconnu (Voir ch. xii, 8).
De plus les épreuves, telles que la possession et l'obsession, sont une gène profonde non seulement pour celui qui en est l'objet, mais pour les directeurs et la communauté où Ton habite. La charité demande qu'on ne désire pas précisément ce genre de sonfifrances. On peut en dire à peu près autant des stigmates.
On m'a cité des personnes qui, sans demander l'épreuve de la possession, se persuadaient du moins que Dieu les y appelait, à titre de victimes; elles éprouvaient un secret contentement d'être choisies pour ce rôle exceptionnel et d'avoir des souffrances d'ordre extraordinaire. Je crois que cet état d'esprit est des plus d.iugcrcux; il suffirait à produire par autosuggestion des maladies nerveuses imitant la possession, ou des tentations graves.
§ 7. — L'obsession diabolique (1).
9f . — Il semble résulter de la vie des «ainiN que s'ils éprouvent de fortes obsessions, c'est d'ordinaiie lorsqu'ils sont arrivés A l'ôge de l'extase, ou plus simplement A celui des révélations et visions divines, soit que ces grâces continuent, soit qu'elles soient làuspcndues pour un temps. L'action extraordinaire de Dieu, et sur-
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tout des anges et des saints, a alors pour pendant l'action extraordinaire des démons (Voir S' Jean de la Croix, Nuit, 1. III, ch. xxiii). La terre est un champ de bataille où les deux armées ennemies des bons et des mauvais anges sont intimement mélangées et se disputent les mêmes âmes. Si l'on ne voyait qu'une des armées sans l'autre, on n'aurait pas la vraie connaissance de cette bataille, de cette mêlée. Il est naturel que ces connaissances ne soient pas séparées, puisqu'elles sont de même nature, de même ordre, et qu'elles sont les éléments d'un même drame, celui de l'Église militante. Déjà, dans les degrés inférieurs d'oraison, ce paraQélisme se remarquait. Il y avait d'un côté les inspirations, c'est-à-dire les influences obscures des bons esprits, et, pour leur correspondre, les tentations ou actions obscures des mauvais. Quand on s'élève, la lumière tend à se faire à la fois sur les deux influences.
II bis. — Dans les cas qui vont suivre, il faut appliquer ce qui a été dit précédemment (»), qu'il ne faut pas tout attribuer au démon. Il est nécessaire de consulter des médecins. Ils connaissent maintenant d'autres obsessions, qui sont purement maladives et dont le traitement peut être essayé.
»». — Les faits d'obsession diabolique peuvent se grouper en quatre genres :
Premier genre : action sur la parole ou les gestes. La personne garde sa connaissance (autrement ce serait de la possession), mais le démon agit assez fortement sur la langue ou les membres, soit 1" pour empêcher un acte qui lui déplaît, comme une prière vocale, une confession, ou le signe de la croix, soit 2° pour faire produire matériellement, sans le consentement du patient, un acte déréglé, tel qu'une parole de blasphème ou un treste de mépris pour une image sainte ou quelque objet sacré. Dans tous ces cas, la personne garde sa liberté intérieure, mais non l'extérieure ; son corps n'est plus complètement en sa dépendance.
Ces blasphèmes involontaires sont signalés dans la vie du P. Jean de Castillo, S. J. (1). Le démon se servait aussi des mains de ce saint religieux pour qu'il se souffletât ou qu'il brûlât des images de la Sainte Vierge (Scaramelli, Tr. 5, n" 115).
(1) On trouve des détails sur les épreuves de ce père et du P. Jean Sébastien del Campo, son confrère et contemporain (x\T siècle), dans les Bollandistes du 22 juin (Prologue pour la Vie de Christine de Stommeln).
tl'UELVLS. 465
S'" Thérèse éprouva cette vexation du démon : « Un jour, ditelle, il me tourmenta pendant cinq heures par des douleurs si terribles et par un trouble d'esprit et de corps si aifreux que je ne croyais pas pouvoir plus longtemps y résister... Par un mouvement irrésistible, je me donnais de grands coups, heurtant de la tète, des bras et de tout le corps contre ce qui m'entourait » {Vie, ch. xxxi).
La B*""' Marg-uerite-Marie devenait parfois muette quand elle allait trouver sa supérieure, pour lui raconter les mauvais tours que lui jouait le démon. Il s'opposait à cette manifestation « parce que l'obéissance abattait et dii>sipait ses forces » [Vie, édition de Paray, p. 137).
Le P. Surin décrit cette dépendance extérieure dans une lettre au P. d'Attichy (1635) : « Cet esprit s'unit à moi sans m'enlever ma conscience ni ma liberté. 11 est là comme un autre moi. Il semble alors que j'ai deux âmes, dont l'une, privée de l'usage de ses organes corporels et se tenant comme dans le lointain, regarde ce que fait l'autre... Je suis en même tem[is rempli de joie et abreuvé d'une tristesse qui s'exhale en plaintes et en cris, selon le caprice des démons... Cette âme étrangère, qui me parait la mienne, est percée par le désespoir comme par des flèches, pendant que l'autre, pleine de confiance, méprise ces impressions... Si je veux, sollicité par une de ces deux âmes, faire le signe de la croix sur ma bouche, l'autre âme me retire le bras avec force, etc. « (cité par M. Ribet, t. III, ch. x, § 10).
tl. — L'action du démon sur les membres a quelquefois été poussée à ce point que de saintes âmes avaient non seulement l'idée de mm «ulelder, mais qu'elles lui donnaient an commencement d'exécution. Scaramelli dit avoir connu plusieurs personnes dans ce cas (tr. 5, n°' 112, 113j. Mais il ajoute : « Jamais ces personnes ne consomment les actes féroces par lesquels elles avaient entrepris de se tuer ou de se faire quelque autre mal grave. Non; au milieu de l'acte même, elles se réveillent comme d'un profond sommeil, rentrent en elles-mêmes, se désistent du mal commencé, et restent pénétrées de douleur et de scrupules sur ces transports furieux (1). » Lopez de Ezquerra dit avoir fait la même constatation tr. 6, n" 31).
(1) Le fait n'est pas particulier aux saints. Pierre Janet affirme que lea deux tiers des nëvro«<^s qui ont des impulsions violentes au suicide ou à l'homicide,
LU GRACES d'ORAISOX. 30
466 CllAPlTHE WIV
Cet étal formé d'un nudaujje (J'autou;.wiMue et de conscience peut, quand il est naturel, être appelé un «Icnji-soninambulisnic.
Pendant une de ses grandes épreuves, S" Madeleine de Pazzi quitta le chœur et courut au réfectoire prendre un couteau pour s'ôter la vie. Une autre lois, elle se (it lier, craignant d'être entraînée par une impulsion analogue.
Ainsi on doit admettre comme un fait réel, quoique assez rare, qu'il exi.ste des crises violentes d'obsession (démoniaques ou simplement maladives), pendant iesqueil^^s certains actes, mauvais en soi, sont exécutés automatiquement. Dès lors le sujet n'en est pas responsable. D'autres fois il se trouve dans un cas voisin : il n'a pas la plénitude de son libre arbitre. Sa volonté est suffisamment paralysée pour qu'il n'y ait pas péché mortel (1).
»4. — Ces divers cas d'obsession deviennent facilement, après coup, une source de «crapule* pour la personne ainsi tyrannisée dans son corps. Elle se demande si elle n'a pas donné, du moins, un léger consentement aux actes déréglés que, comme ensemble, elle a faits malgré elle (ScaramcUi, tr. 5, n" 118, 122: Lopez Ezquerra, tr. 6, n" 29). Les auteurs disent avec raison qu'il faut repousser ces doutes; car ce ne sont que des doutes. Bien plus, il vaut mieux croire qu'au lieu de pécher, même véniellement, la personne a mérité. Car il n'est pas croyable que Dieu permette des épreuves aussi exceptionnelles dans un autre but (Scaramelli, ibid., n" 125). De plus, si la personne tourmentée voyait que le confesseur la regarde comme vraiment coupable, elle serait exposée à tomber dans le désespoir, et par là. dans le péché consenti, comme le désire Satan (Scaramelli, n** 123; S' Liguori, Homo apost., append. I, n" 10; Philippe de la Sainte- Trinité, pars I, tr. 111, di.sc. 2, art. 1).
Le confesseur pourra juger prudemment que l'obsédé n'est pas coupable 1° lorsque celui-ci en aura la conviction, ou tout
n'ex(^cutent jamais l'arfe (Les obsessions, torne I, j ;:i. I, cli. i, sect. 2, p. 78). (1) Ce jugenMnt ne d<>tl pas être retttreint aux actes dâictiieux qui nous répugnent Daturellemcnt, coxnuic le blasphème ou les pr«^paratifs du suicide. S' Li|^uori admet avec Gravina que le pouvoir de l'obsession p«ut aller plus loin et il appuie sen opinion sur cette raison : <• Si daemom pottst aiicujnft commovere Ungaarn nt invitas proférât obscœna verba aut blasplicmias c«»nti.. Deunt, quidni manus ut lurpia patrenlur? • {Praxis confess., c. vu, § 7. n* 111 Le saint rt5fute ensuite ceux qui confondraient sa doctrine avec celle de Moliaoa. Cdui-ci enseignait que, lorsqu'on jouit p/cinem^n/ de son libre arbitre, on peut cfitM aux tenlaiions pour ne pas troubler la paix de son ànj«. 11 y a donc uan aifférrnce comme hypothèse prélimioau'e, et coairae motif.
ÉPREUVES, 4fi7
au moins qu'il sera dans le doute ; 2** quand de plus, à l'état normal, il est très fervent et éprouve une profonde horreur pour l'action dont il s'agit. Voir Ribet, t. III, ch. rc, n* 6.
9ft. — Certains auteurs, tels que Schram fn* 227, édition de 18i8; 218 de lancienne édition}, se sont demandé si l'état que je viens de décrire sous le nom d'obsession (premier genre) ne devrait pas plutôt être appelé possession, puisque le démon y fait mouvfiir nos organes.
Tout dépend de la définition plus ou moins large qu'on préfère donner au mot possession. Avec celle que j'ai adoptée, on ne doit pas être appelé possédé parce qu'on se frappe ou qu'on blasphème, si on s'en aperçoit et qu'on proteste intérieurement. Mais c'est nn état très voisin.
Le système opposé aurait un inconvénient, à savoir que plusieurs saints devraient être qualifiés de possédés, et confondus ainsi avec ceux qui présentetit des crises beaucoup plus graves.
9S. — Le second genre d'obsession consiste en vexations exercées sur les «ruaMea des seiui, parfois à un degré effrayant. Passons en revue les cinq sens, et disons ce que beaucoup de saints ont éprouvé (1).
9f . — 1° lok ▼«• soufi'rait parfois de scènes dans lesquelles le démon app<lrai<^sait sous des formes épouvantables : hommes armés, nègres, animaux terribles ou répugnants, lions, tigres, loups, sangliers, dognes, serpents, crapauds, araignées, etc. Certains de ces animaux semblaient s'élancer pour mordre ou dévorer. Exemple : S' Antoine, S' Cutbiac, ermite anglais du VIII* siècle. S" Madeleine de Pazri, S'" Colette, S' Philippe de Néri, S" Marguerite de Cortouc, la V*'* GrAce de Valenc<» (xvi* siècle), le B""* Jean lo Ron, ermite (xiii* siècle), etc.
D'autres fois, ces visions étaient immondes, ainsi qu'il arriva à S' Alphonse Uodriguer (Voir 94,).
99. — 2° I4**u1e avait à supporter des rugifsements, cris, sifflements, vacarmes de toutes sortes, ou des blai^hèmes, ou des paroles obsci^nes. Exemple : S* Antoine, S' Hitarion, M"* Acaric, le curé dWrs.
S" Madeleine de Pazxi ne savait parfois comment arriver à réciter l'office divin au milieu de ce tapage. Ca«ien en dit autant
(t) On trouvera de nombreux détail!) historique* d»nt la 1/yttifve dt M. Ribit, t. Il, ch. lU
de certains moines du désert. Pour qu'ils pussent dormir en paix pendant la nuit, il fallait que plusieurs d'entre eux restassent en prières, afin d'éloigner l'ennemi.
Chez certaines personnes, ces visions et ces bruits peuvent être de simples hallucinations produites par la maladie (Schram, n" 228 de l'édition de 18i8; 219 de l'ancienne). L'épreuve n'en est pas moins grande. Mais souvent aussi le fait est réel, car le bruit est entendu par les voisins.
»©. — 3** Pour le goût, les exemples sont plus rares. On a celui de la sœur Véronique, capucine (Scaramclli, tr. 5, n° 88). Les diables salissaient affreusement tout ce qu'elle voulait manger.
80. — Ik" li'odorat. Les démons faisaient sentir à S'* Françoise Romaine des odeurs fétides. Une fois, ils apportèrent un cadavre en pleine décomposition et y appliquèrent son visage. Ses vêtements restèrent imprégnés de cette puanteur ; on ne put la faire disparaître en les lavant à plusieurs reprises ( Vie, par Dom Rabory, 1. I, cb. vi).
§i. — 5° I«e toucher semble le sens le plus éprouvé. Beaucoup de saints ont été roués de coups ou mordus. Tels S' Antoine et S' Germain, évêque de Paris. Ces attaques sont signalées dans les bulles de canonisation de S" Catherine de Sienne, de S' François Xavier, de S'* Françoise Romaine. Cette dernière a, sous ce rapport, une vie des plus caractéristiques. On ne possède des détails circonstanciés que sur ses treize dernières années, c'est-àdire à partir de l'âge de quarante-trois ans (1427). Son existence n'est alors qu'une suite d'extases entrecoupées d'apparitions du démon. Ils la frappaient cruellement, mais s'en allaient immédiatement quand les gens de la maison, attirés par le bruit, se précipitaient dans la chambre.
82. — Le plus souvent, ces attaques ne produisent que des •oufSrances paiMAgères. S" Catherine de Sienne fut plusieurs fois jetée dans le feu par le démon, mais elle en sortit toujours sans être ijrùlée.
Pendant quatre années avant sa profession, la V'*'*' Agnès de Langeac fut battue deux fois par semaine {Vie, par de Lantages, part. I, ch. vii).
S" Madeleine de Pazzi fut précipitée du haut d'un escalier de vingt-cinq marches, sans être fortement blessée. La B*"'® Marguerite Marie n'eut aucun mal dans une circonstance analogue ( Vie,
édition de Paray, t. I, p. 138). Quand cette dernière était assise en récréation à côté de ses sœurs, il arriva plusieurs fois qu'une main invisible relirait sa chaise, de sorte qu'elle tombait par terre {Vie, t. I, p. 292). D'autres fois, le démon faisait tomber et briser tout ce qu'elle tenait entre les mains [ibid.^ t. I, p. 137).
8S. — Parfois aussi, il y eut des ble««urcM graves. S" Thérèse, âgée de soixante-deux ans, fut un jour lancée par une force invisible au bas des degrés du chœur. Elle eut le bras gauche cassé, et comme la rebouteuse ne put venir que trois mois après, elle souffrit pendant tout ce temps un vrai martyre (Bolland., n" 786 et Vie, par une carmélite de Caen, t. Il, ch. xxvii).
Scaramelli raconte que sœur Marie Crucifiée Satellico était traînée sur un sol rocailleux, de manière que son visage était déchiré et restait tout gonflé {tr. 5, n*" 90, 91).
S' Nicolas de Tolentino, augustin du xiii" siècle, fut souvent laissé à demi mort. Une fois, il fut tellement frappé qu'il en demeura boiteux jusqu'à la fin de ses jours. S" Théodore d'Alexandrie (v' siècle) était couverte de plaies.
Je n'entre pas dans le détail au sujet de vexations d'une autre espèce que le démon peut exercer sur le corps, je veux dire de celles qui concernent la chasteté. Voir Schram, n' 233 de l'édition de 1818, n" 22'» de Pancienne édition (ces deux rédactions sont assez différentes); et S' Liguori, Praxis, n" 111.
94. — Quand une personne de bonne foi assure que des coups, morsures ou blessures sont dus aux démons, il faut s'informer si elle n'a pas des crises de nerfs pendant lesquelles elle perd connai-ssance, ou des sommeils mêlés de rôves ou de somnambulisme. Car, dans ces états, il arrive que, sans en avoir conscience, on se frappe soi-même, on se pique ou on se mord.
95. — Troisième genre d'obsession : des niMlndie* extraordinaires, dont les médecins ne trouvent nulle part rôquivalenl.
Les trois genres que nous venons d'examiner sont d'ordre physique. Le suivant est d'ordre moral et appartient à la classe des idées obsédantes.
%%. — Quatrième genre : des t«nUitloii« d'une violence exceptionnelle, que les passions humaines seraient impuissantes à expli(juer. Parfois on se sont à bout de force morale. On se dit : « C'est fini, je vais être vaincu. » Et le démon glisse sournoise»
meut cette pensée : « Si je dois unir par céder, autant le fairetout de suite; au moins je retrouverai la tranquillité. »
• 9. — L'àme peut tirer aT«n<«g«d('s obsessions. Elle conçoit une horreur croissante pour celui qui la tourmente, et pour lesfins qu'il se propose. Elle se rejette avec plus de force dans les bras de Dieu, semblable, dit S' Jean Chrysostome, à l'enfant qui se réfiig'ie auprès de sa mère, quand il se sent menacé par quelque chose d'horrible {Ad Stagyrium, 1. I, n** 4).
98. — Reiuède« spirituels à l'obsession, quand elle est diabolique : 1" Il faut que la personne lutte par la prière, parles sacrements, par le signe de la croix et l'eau l>énite ;
2" Au lieu de se montrer découragée, elle doit témoigner du mépris aux démons. C'est ce que faisait S' Antoine, leur disant : « 11 faut que vous soyez bien faibles pour avoir besoin de venir si nombreux attaquer un seul homme. » S'* Françoise Romaine tenait le même langage. Seulement on ne doit pas s'attribuer la victoire à soi-même, mais à la protection divine. Si cette bête féroce était complètement lâchée, nous ne pourrions lui résister;
3** L'obsédé ou un prêtre emploieront les formules des exorcismes. On a discuté (Schram, n" 234^, édition de 1848; 225 de l'édition primitive) si l'efficacité de ces prières n'était pas limitée à la vraie possession. Mais on répond négativement, car le rituel ne fait pas ces distinctions; or il ne pourrait s'en dispenser si l'exorcisme n'avait qu'un but très restreint. Bien plus, il supposeexplicitement que parfois ou exhorte une personne qui jouit de sa connaissance, ce qui est l'obsession proprement dite, car il recommande de la faire prier pendant la cérémonie.
Une autre raison, c'est que la question se ramène à savoir quelle puissance est donnée à l'Église pour l'expulsion du démon. Or il est des plus étendus. En elfet, l'Église fait bénir certains heux ou objets, en donnant à Satan l'ordre de s'en retirer, ou de ne pas attaquer ceux qui en approchent. Or il ne s'agit même pas là de vraies possessions ;
4° On réiX)ndra aux sollicitations de Satan par des propositions qui lui répugnent. S* Alphonse Rodriguez avait la méthode suivante pour chasser les démons tentateurs ; elle lui réussissait, au moins dans les cas ordinaires. D'un ton d'autorité « et faisant un grand signe de croix, il leur ordonnait de se prosterner et d'adorer la croix... il ajoutait : Qu'au nom de Jésus tout genou fléchisse
EPHELVES. 471
au ciel, snr la terre et dans les enfers [Philipp., ii, 10). Ensuite il leur commcindait de faire des actes de contrition et de demander à Dieu pardon d»* leurs péchés ». Le saint déclarait que « les démons n'ont pas la patience de supporter de toiles paroles et s'enfuient » [Vie, n" 17i).
%9. — L'ob>e''sion du blasphème peut avoir parfois une cause purement naturelle : la peur de blasphémer. Supposons une jeune fille pieuse et impressionnable. Elle entend maudire Dieu et elle en est toute bouleversée. Ce souvenir lui revient une ou deux fois avec vivacité. Si elle a la conscience timorée, elle tremble que ces mots ne passent sur ses lèvres. Son imagination se frappe de plus <»o plus et bientôt elle se surprend souvent à commencer ces pai-oles, de même que d'autres sont hantés par un air qui les a intéiessés; ils se le chantent malgré eux.
On peut regarder comme probable que d'autres obsessions ont, au moins en partie, la môme cause : la peur.
Voici le remède : d'abord, rassurer cette âme pieuse, lui persuader qu'elle ne c.^mmel aucun péché et calmer par là sa conscience. Pais lui rép''ter que cette impulsion ne mérite pas qu'elle s'en préoccupe, qu'elle disparaîtra peu à peu d'elle-même, ainsi qu'il arrive pour la hantise musicale dont nous parlions tout à l'heure. On combat ainsi une idée fixe par une autre. J'ajoute que beaucoup de teutations disparaissent si nous ne leur attachons plus d'importance.
§ 8. — Exemples d'épreuves de longne durée.
••. — La B*"" .%Bt9èle «le Fellgno. fe^preuves qu'elle ressentit pendant plus de de ix ans. p*^u de temps après sa conversion (extraits de sa Vie dictt-e par elle-même, ch. xix) :
" De peur que Im multitude des révélations et visions ne m'enlUt, et rpic leur délectation ne m'enivrAt, il me fut donné plusieurs tentateurs qui mulliplient en moi les tentations et les nfUirlions, soit du corps, so't de l'àmp. »
1' Le corps. « Je ne crois pas qu'on puisse en exprimer les tourments. Il ne me reste pas un membre qui ne souffre horriblement. »
2* Les vices. « Quant aux tourments de l'Ame, ils sont beaucoup
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plus terribles et nombreux; les démons me les infligent presque sans reiftcbe. » Et d'abord, « je suis livrée à de nombreux démons qui font revivre en moi des vices qui étaient morls ri qui me font horreur; ils en ajoutent d'autres que je n'eus jamais... Un vice, que je n'eus jamais, vient en moi [celui de l'impureté], et je vois clairement <|ue c'est par la permission de Dieu. Il surpasse tous les autres. Pour le combattre, une vertu m'est donnée manifestement par Dieu, qui ainsi me délivre. Si j'avais perdu la confiance en Dieu, elle me resterait du moins sur ce point-l;^. Il reste une espérance assurée, tranquille, que le doute ne peut ébranler : la force l'emporte toujours; le vice est vaincu... Quand cette force se cache un instant et feint de me quitter, ce vice que je n'ose nommer devient si violent que, semble-t-il, il n'y a ni honte ni châtiment capables de m'empêcher de me ruer dans le péché. Mais soudain cette force divine revient et me délivre ; pour rien au monde, je ne voudrais pécher. »
3° Désespérance. « Quelquefois je me trouve dans une affreuse obscurité, semblable à celle des démons. On n'y trouve l'espérance d'aucun bien et cette ténèbre est horrible... Je dis à Dieu : Si je dois être damnée, que ce soit tout de suite; ne tardez pas. Puisque vous m'avez abandonnée, achevez et jetez-moi dans l'abîme. »
« L'.^me plongée dans cet abîme, je me roulais aux pieds de ceux de mes frères qu'on appelle mes fils, et je leur disais : « Ne me croyez plus! ne voyez-vous pas que je suis une démoniaque I Vous qui vous appelez mes fils, priez la justice de Dieu pour que les démons quittent mon àme, qu'ils manifestent au monde l'horreur de ma conduite, et que Dieu ne soit plus déshonoré par moi... Sachez aussi que je suis arrivée à un degré inouï de désespérance. J'ai absolument désespéré de Dieu et de tous ses biens. C'est une affaire réglée entre nous. Je suis certaine qu'il n'y a pas au monde une créature aussi mauvaise, aussi digne de damnation. Toutes les faveurs de Dieu avaient pour but de me conduire à un état plus affreux de désespoir et de damnation. »
« Quelquefois je suis saisie d'une telle fureur contre moi-même que c'est à peine si je peux résister au besoin de me mettre en pièces. D'autres fois je ne peux m'empêcher de me frapper horriblement, si bien que ma tête et mes membres en restent gonûés. »
4° La fausse humilité. « J'éprouve sans cesse une humilité qui me montre privée de tout bien, de toute vertu, plongée dans une si grande multitude de péchés et de défauts, que Dieu ne peut plus me faire miséricorde. Je me vois comme la maison du diable, son ag-cnt, sa dupe, sa fille, hors de toute droiture et de toute vérité, digne du fin fond de l'enfer. Une telle humilité n'est pas celle que j'ai d'autres fois, celle qui me réjouit, me fait comprendre la bonté de Dieu ; elle m'apporte des maux innombrables. »
Il résulte d'un autre passage (ch. xxvi) qu'après ces deux ans, les démons continuèrent une partie de leurs attaques au corps et à l'âme, mais dans celle-ci la partie supérieure jouissait d'une contemplation sublime : « Je ne puis compter le grand nombre de fois où j'ai contemplé le bien suprême dans la grande ténèbre. Mais, dans trois circonstances, je suis montée à une hauteur suprême, ineffable. Et malgré ces faveurs, mon corps est travaillé parles maladies; le monde m'accable d'épreuves et d'amertumes; enfin les démons m'affligent sans cesse; ils ont puissance sur moi... D'un autre côté, Dieu m'entraîne vers ce bien que j'aperçois dans la ténèbre. »
Dans la suite, elle se sentit parfois encore comme abandonnée de Dieu et dans l'impuissance de prier. L'une de ces épreuves dura un mois. « Je ne voyais plus aucune trace de Dieu en moi, si ce n'est la volonté absolue de ne pas pécher. » A la fin elle entendit ces paroles : « Plus tu te crois abandonnée, plus tu es aimée de Dieu et serrée contre lui » (ch. i).
Au moment de mourir, elle disait à ses fils spirituels : « Dieu ne met fin auv tentations et tempêtes (|uc lorsque tout l'homme a été piétiné, écrasé, broyé. Telle est sa conduite spéciale à l'égard de ses fils véritables » (ch. lxx).
•t. — La B*"'** B«pti«i« ¥«r«al, abbessc des clarisses de Camerino (1458-1527), Agée de 30 ans, commença à subir deux épreuves presque consécutives de deux ans chacune. Au début, (lit-elle, a Dieu me fit voir en songe tous les travaux, toutes les afflictions qui m'attendaient... Alors le puits de l'abimc, fermé depuis dix ans, s'ouvrit plus effrayant que jamais. Le dragon en sortit. ,. nioi, et m'assaillit avec une telle fureur
qu'il i IV me dévorer toute vive »> {Vie, ch. v).
Klle dépeint une de ses tentations : » Je me révoltais en quelque sorte contre Dieu, lui imputant mes défauts, mes péchés, met
erreurs. J'osais lui demander compte de sa conduite. Je l'accusais de mensonge en plusieure choses qu'il m'avait dites ou que je trouvais dans ses Écritures... J'avais beaucoup d'autres mauvaises pensées dont le souvenir me fait horreur » (ch. xi). Elle s'en regardait à tort comme coupable.
9Z. — La V'" Anne «le f^Int-Barthélemj, compagne de S" Thérèse, morte à Anvers^ âgée de soixante-seize ans.
Quelques jours après qu'elle fut entrée au noviciat dWvila, à quatorze ans, les grâces très extraordinaires qu'elle avait reçues jusque-là disparurent et firent place à une année de ténèbres. Elle disait avec simplicité à Notre-Seigneur : « Qu'est-ce? Comment m'avez-vous abandonnée? Si je ne tous connai.ssais, je penserais que vous m'avez trompée, et si j'avais su que vous deviez vous en aller, je ne serais pas venue au monastère » {Vie, par le P. Bouix, 2* édition, 1. II, ch. n).
Vers la fin de sa vie, elle eut deux ou trois ans de peines intérieures. « Elles sont tellement grandes, écrivait-elle, que si je n'avais connu et goûté la bonté du Seigneur, je pourrais perdre confiance. Mais il m'a laissé cette grâce que, quelque accablée que je sois, je me trouve toujours résignée àsa volonté... Mon âme vit tout à coup fondre sur elle une espèce de nuage plus obscur que la nuit la plus obscure » (ibid., I. IV, ch. xi).
OS. — S'" ]nadeleln« de Pazxi (1566-1607).
A partir de son entrée en religion, à seize ans et demi, sa vie devint rapidement une suit^ conlinuelle d'extases. Mais il y eut deux épreuves de cinq ans chacune, pendant lesquelles ces faveurs furent réduites à peu de chose.
La première, qu'elle appela la fosse aux lions, lui survint à l'âge de dix-neuf ans (1585). Elle fut précédée d'une extase de huit jours, dont elle ne sortait que deux heures par jour {Vie, par Cépari, ch. vi). « Les connaissances qu'elle reçut dans cette semaine furent si multipliées que leur recueil forme un assez gros volume. » C'est dans une de ces extases que Notre-Seigneur lui annonça sa grande épreuve, lui disant : « Sache, ma fille, que pendant cinq ans, tu demeureras privée du sentimontde ma grâce, mais non de ma grâce elle-même... Je veux agir comme un général qui éprouve un soldat de plusieurs façons avant de l'élever en grade. » L'épreuve commença. C'étaient des apparitions du démon, des tentations contre la foi et l'obéissance. « Tous ses
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exercices de religion lui devinrent à charge. Elle était obligée de se i'aii'e toutes les violences imaginables pour se rendre au travail, à l'oraison, au chœur. » Enfin elle était portée à la gourmandise et au désespoir. De loin en loin Dieu la reposait par quelque con. solatiosi spirituelle; il y eut notamment une extase d'une semaine- La seconde épreuve eut lieu pendant les cinq dernières années de sa vie (à partir de 1G02; elle avait alors trente-six ans). Elle eut de \'iolentes maladies et de grandes aridités spirituelles, mêlées cà et là de ravissemouts l Vie, ch. xxvi). Elle avait demandé à Dieu « une vie de pures souffrances ». •4. — S' Alplioime Rodriguez.
Il passa par trois grandes peines intérieures : 1" Vers le milieu de sa vie, il eut huit ou dix ans de scrupules qui M le plongeaient dans la tristesse et Taugoisse ».
2" Étant âgé d'environ cinquante ans, et ayant déjà reçu beaucoup de grâces extraordinairt^s, il eut à subir sur la chasteté des assauts terribles et tr^s périlleux pendant sept an^. Il fut attaqué non seulement par des tentations violentes, mais par des apparitions diaboliques. Parlant de lui-mAme, il dit : « Tantôt cette personne était serrée et poursuivie de si près qu'il est impossible de décrire sa peiue. Tantôt elle était toute faible et comme haletante ; tantôt désolée et privée de toute consolation divine et humaine. 11 lui semblait alors qu'il n'y avait pas de Dieu pour elle, mais seulement des démons qui reniouraient, se présentaient à elle sous diverses formes, en l'invitant au mal, et la maudissant parce qu'elle ne voulait pas cousentir à ce qu'ils lui proposaient. Tantôt elle assisUiit à leurs conversations infernales et les entendait blasphémer Dieu; ou bien elle était sur le point de mourii^ étouffée, parce qu'ils la serraient à la gorge... Ils ne s'en allaient que pour délibérer entre eux en fiifer à son sujet ; car elle voyait alors comment, au milieu de l'enfer, ils prenaient conseil et consultaient un grand nombre de démons... Le plus ordinairement ils venaient vers minuit. La trouvant endormie, ils entraient avec grand bruit pour lelTrayer; à leur vacarme, elle sa réveillait, .aussitôt ils l'attaquaient par la tentation, ils exécutaient des danse.s devantclle, qu' ' < l sur elle sans qu'elle pût s'en
défaire, ne lui , , /v du consentement. Malgré I»
froid» elle était tout en sueur, tant était vive et pénible la lotte qu'elle avait à subir. Je ne dis qu'une petite partie du peu que je
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me rappelle. » Une fois, en particulier, « les uns la saisirent, les autres l'embrassèrent de manière à l'exciter au mal, sans qu'elle pût s'en débarrasser; elle fut sur le point de mourir suffoquée, tant ils déployèrent de rage à son égard. Durant cette épreuve, elle était consumée de tristesse; si elle cherchait quelque consolation pour alléger sa souffrance, elle n'en trouvait aucune. Elle îippelait Notre-Dame, et ne la trouvait pas; elle appelait les saints et ils étaient sourds à ses cris... Sa tristesse devint si accablante pendant ces horribles persécutions, qu'elle dépérissait ». « Souvent après ces combats contre les démons, Dieu la consolait intérieurement, de telle sorte que la chair était parfois trop faible pour supporter Tabondance de ces consolations » ( Vie, n° 18) .
3** Dans sa dernière maladie, il eut pendant cinq mois une épreuve de défiance, d'aridité et de scrupules. Le calme revint subitement à la suite d'une apparition de Jésus et de Marie {Bulle de canonisation).
•ft. — S'" Ro«e de I<lma (1586-1G17).
Elle eut une épreuve d'un genre à part. Un de ses historiens dit « qu'elle fut tourmentée par le démon, l'espace de quinze ans, une heure et demie par jour; et avec un tel excès qu'elle souffrait, en quelque façon, les mêmes peines que les âmes du purgatoire. Durant cette furieuse tempête, elle ne pouvait plus penser à Dieu, elle ressentait des désolations, des abaudons et des sécheresses insupportables; et les esprits de ténèbres remplissaient son imagination de spectres si horribles que, lorsqu'elle sentait approcher l'heure de ses peines, elle tremblait de tout son corps et suppliait son cher Époux de la dispenser de boire ce calice... Il est vrai que quand elle était sortie de cette tourmente, elle recevait de grandes consolations intérieures ».
« 11 n'y a guère de maladie dont elle n'ait été tourmentée : l'esquinancie, l'asthme, le mal d'estomac et de poitrine, et la goutte sciatique sont celles qui l'ont travaillée le plus » [Les petits boUandistes, parM«' Guérin, 30 août).
••. — S" J. de Chantai eut de grandes tentations et peines d'esprit, même à la fin de sa vie. Les sept ou huit dernières années, dit M^" Bougaud (ch. xxxu), se passèrent dans une agonie morale ininterrompue, qui ne cessa qu'un mois avant sa mort : aridités, doutes sur les mystères, impulsions au blasphème, sentiment que Dieu la haïssait, jugements abominables sur le prochain et scru-
pules. Toutefois elle n'eut jamais de pensées contre la pureté.
L'année de sa mort (soixante-dix ans), elle confiait à une de ses filles cjue les tentations la poursuivaient depuis quarante et un ans. Vers la même époque, elle disait encore : « Dans la violente continuation de mes tentations et peines d'esprit, je suis maintenant réduite à tel point, que rien de tout ce monde ne me peut donner aucun soulagement, sinon ce mot : la mort » {Vie, par la Mère de Chaugy, 1. III, ch. xxvii).
•9. — Dans la vie du P. Rigoleuc. missionnaire breton du XVII* siècle, on a un autre exemple de cette quasi-simultanéité de l'état mystique et d'une grande épreuve intérieure. Une furieuse tentation de désespoir le tourmenta pendant cinquante-six ans. Il était persuadé de sa perte éternelle. Or auparavant, à l'âge de trente-huit ans, il avait obtenu « ce don d'oraison infuse et de présence de Dieu surnaturelle qu'il avait tant désirée » {Vie, par le P. Champion, ch. viii, § 3) (1). Son historien ajoute que (t jamais depuis ce temps-là il ne l'a perdue », même pendant sa grande épreuve « où elle fut son principal soutien ». Seulement il est clair que ces deux états n'avaient pas lieu aux mêmes heures.
99. — La V'*'*' BI»rie de 1* Incarnation, ursuline, passa par trois périodes de délaissement, de plus en plus dures et prolongées.
1' La première, qui dura quelques mois, lui survint vers vingtcinq ans, pendant qu'elle était encore dans le monde. Depuis près de cinq ans, elle jouissait d'une union permanente avec Dieu. Sou esprit fut alors rempli de ténèbres et sa volonté semblait afifaihlie. " Je me vis, dit-elle, descendre dans un abîme. Toute consolation me fut ôtée; le souvenir môme des grûces que j'avais reçues redoublait mes peines, étant comme persuadée que ce n'étaient pas de véritables grâces, mais uno perte de temps où je m'étais amusée... Il me fallait de grands efforts pour continuer mes pénitences... Quant an pr(»chain, je sentais tout ce qu'on me disait [de désagréable], et devais avoir la vue continuelle sur moi-même pour me maintenir dans la douceur d'esprit • V/V, par une ursuline de Nantes, ch. iv),
A la suite de cette épreuve, la vénérable reçut des faveurs plus grandes qu'auparavant, notamment la vision intellectuelle de la
(1) Plus «l'une fois il a et»- vu en extaio. • Sur \x Un de sa vie, les assauts de l'amour divin l'affaibFi*Mi< tu tellement qu'il ne pouvait se loutenir • (iM.).
478 CIIAPITUE XXIV.
Sainte Trinité, et un peu plus tard, l'intellig-cnce infuse de la langue latine et de rÉcriture Sainte.
Deux ans avant la période de désolation décrite ci-dessus, la vénérable, manquant de directeur, avait adopté pendant quelque temps une fansse ligTie de conduite dans son oraison. « Quelqufs livres spirituels lui tombèrent sous la main ; on y enseig-nait à faire méthodiquement l'oraison mentale, avec préludes, divisions et points, et l'on y démontrait le danger de suivre des voies particulières [différentes de celle-là]. Notre jeune veuve essuya de se conformer à ces règles, dans la méditation des mystères de Notre- Seigneur, résistant de toutes ses forces à l'attrait surnaturel qui lui faisait ordinairement envisager son sujet, tout d'un regard, selon son expression, et qui la tenait ensuite passive sous l'action de son bon Maître. Chaque jour elle se remettait à l'œuvre; mais tels étaient ses efforts, qu'elle y contracta un violent mal de tête dont elle souffrit pendant plus de deux ans. ^Introduction à la vie dévote, qui se popularisait alois, au grand proflt de la piété, la mit un peu plus au large. Enfin Dieu lui envoya le guide qui la devait conduire »; il lui fil reprendre le mode d'oraison qui lui convenait. C'était un père feuillant [Vie, par une ursuline de Nantes, ch. iv).
2° La seconde période d'épreuves commença trois ou quatre mois après son entrée au couvent et dura denx ans, mêlée par intervalles de quelques grâces extraordinaires. Elle était âgée de trente et un ans.
Cette épreuve se composait des éléments suivants :
a) Impuissance à faire oraison : <» à l'oraison, mes premières pensées étaient de récapituler mes croix, ce qui durait depuis le commencement jusqu'à la fin ».
b) L'imagination était « assaillie de toutes sortes d'abominations ». « Les choses que je n'avais jamais aimées dans le monde me remplLssaient l'esprit. J'avais des pensées, de blasphème, des doutes contre la foi, des lâchetés étranges lorsqu'il était question de faire quelques pénitences. » L'orgueil, la vanité, la haine du prochain, la désobéissance semblaient faire irruption dans son coeur. « Je craignais que Dieu, à cause de toutes ces malices, ne m'eût abandonnée. Ma vie passée ne m'apparaissait que comme une suite ininterrompue de misères, et tous les dons d'oraison dont j'avais été favorisée, comme l'effet d'une d^lorable illusion. »
ÉP1\ELTES. 47»
« Il m'arrivait de tomber dans les imperfections dont je m'étais malédiQéc dans les personnes spirituelles, et cela m'humiliait d'autant plus que j'avais toujours eu peine à comprendre c<jmment ces défauts s'alliaient avec une solide vertu; je ne fus jamais mieux punie. »
c) L'ennui et le dégoût des choses saintes oppressaient son âme. « La solitude que j'aimais tant autrefois me devint un purgatoire; ce m'était une chose insupportable d'être tout le jour en une cellule sans voir personne. Le travail que j'avais à faire m'inspirait une telle répugnance, qu'il me fallait user d'une extrême violence pour m'y attacher. Encore y éprouvais-je une si grande fatigue extérieure qu'à peine me pouvais-je supporter. »
Ses tourments la poussaient au désespoir. « Ce fut un jour à tel point que, me trouvaut près d'une fenêtre, j'eus l'effroyaJjle tentation de me précipiter en bas; car mon entendement était entièrement obscurci. »
d) Pour détacher sa servante de tout appui humain, Dieu permit qu'au plus fort de ses épreuves, le saint religieux qui la dirigeait depuis douze ans et avait toute sa confiance, quittât la ville. Il fut remplacé par un autre qui, au lieu de l'encourager, ne savait que la rudoyer; il déclarait, en se moquant, que les grâces dont elle élisait le récit étaient une pure illusion et que ses souârances' étaient l'effet de son peu de mortification. Aussi elle arrivait à ne voir en elle « que malice et hypocrisie » (Voir la Vie, par une ursuline de Nantes, ch. vi ; Histoire, par l'abbé Chapot, part, li, ch. m).
3** Agée de quarante ans, et bahilini- uu\ grâces les plus hantes, elle s'embarqua pour le Canada. Elle commença alors une période de huit années d'épreuves intérieures dont les trois premirres surtout furent très crucifiantes [Histoire, par l'abbé Chapot, part. IV, ch. i). En voici le résunié :
à) Elle sentit de l'aversion et de la défiance pour toutes les personnes (jui l'approchaient.
b) La réciproque av'ait lieu : « iHeu permettait aussi qu'elles eussent continuellement df l'avorsion pour moi, ainsi qu'«illes me l'ont avoué depuis.
c) « Je m'estimais uir)i-m6mc cr»inmc la créature la plus hasse. la plus ravalée, la plus digne de mépris qui fût au monde... Je n'osais presque lever les yens, tant je me sentais sous le poids
480 CHAPITRU XXIV.
(Tune humiliation profonde. h\ nrt'ludiais en consëquonce à faire les actions les plus basses et les plus viles, ne m'cstimant point digne d'en l'aire d'autres. «
d) « Je croyais que cette grande misère m'avait complètement éloignée de Dieu, et privée de toutes ses grûces et de ses insignes miséricordes... Je me voyais comme plongée dans un enfer plein de tristesses et d'amertumes mortelles, qui provenaient d'une affreuse tentation de désespoir, qui était comme née dans ces ténèbres, sans que f en connusse la caz^sc... Jetais quelquefois subitement arrêtée en mon chemin par une vision soudaine qui me montrait l'enfer ouvert à mes pieds, et il me semblait que du fond de cet abîme sortaient des flammes qui allaient m'absorber et me dévorer.
e) « Et moi-même, en même temps, je me sentais portée par une disposition intérieure efifroyable à m'y précipiter en haine de Dieu. » Une fois surtout, pendant la traversée, cette tentation singulière de suicide fut u si vive et violente x, « que si je n'eusse rencontré à propos un lambris qui se trouvait à mes côtés, et auquel je me tins cramponnée, je serais tombée ».
f) « Quelquefois cependant, parmi ces ténèbres si affligeantes, il s'élevait en mon âme un rayon divin qui l'éclairait et l'embrasait d'un amour qui la mettait dans un transport extraordinaire, en sorte qu'après tant d'angoisses, il me semblait que j'étais dans le Paradis. Je jouissais alors d'un entrelien très familier avec Dieu, qui me caressait par ses embrassements. Mais cela passait bientôt. Cette lumière était comme ces rayons lumineux qui pénètrent inopinément les nues dans les jours d'orage et se retirent prompteraent... Je passais alors d'un abîme de lumière et d'amour en un abîme d'obscurités et de ténèbres douloureuses. »
Elle fut enfin délivrée par l'intercession de Marie {ibid., ch. ii) : « Je lui représentai qu'elle connaissait bien ma faiblesse, et combien ces douleurs spirituelles étaient contraires à l'état de paix que la divine Majesté voulait établir dans le centre de mon Ame... Je voyais clairement que c'était l'esprit de Dieu lui-même qui me faisait parler ainsi à cette divine Mère. Aussi, en cet instant même, je me sentis e.xaucée et comme déchargée d'un vêtement lourd. » Dieu lui fit comprendre que non seulement elle n'avait rien perdu durant ces années d'épreuves et de ten-
iations, mais « qu'elle avait fait, au contraire, un amas de trésors indicibles ».
••. — S' Joseph de Ciipertlno, qui avait des extases dès son enfance, fut privé pendant deux ans, vers l'âge de quarante ans, de toutes ses grâces extraordinaires. En même temps il était assailli de tentations violentes. « Le chagrin, dit son historien, détermina chez lui une ophtalmie qui le rendait comme incapable de lever les yeux » (Vie, par Bernino, ch. ix).
lOO. — La B*"'° Harie des Anges, carmélite de Turin (morte en 1717).
Elle avait fait sa profession à dix-sept ans. Sept ans après, les épreuves commencent : 1° Pendant huit mois, apparitions des dénions qui la frappent rudement. Tentations violentes contre la chasteté, la foi et l'espérance. Le démon lui dit un jour sur un ton de compassion : « Crois-moi, mieux vaut consentir une bonne fois que d'être toujours tourmentée de la sorte; d'autant que je finirai bien par te vaincre )>; et encore : « A quoi bon servir Dieu! Tu es damnée. Tes pénitences et tes larmes sont peine perdue, car ta sentence de damnation est déjà portée. Pourquoi donc te créer deux enfers? Il est bie« mieux de t'enlever la vie et d'en finir une bonne fois. » 2** Après cette période (la bienheureuse était alors âgée de vingt-quatre ans), il en vint une autre de cinq ans et demi, plus aiguë : délaissement et tentation de désespoir : « Ma vie est une agonie mortelle causée par la crainte continuelle où je suis d'offenser Dieu. Et, d'autre part, je me sens entraînée à une haine, à une colère, à une rage si brutale, qu'il me semble, en vérité, ôlre plutôt un démon qu'une créature de ce monde. Lorsque je me trouve dans ces angoisses, il ne me reste plus, c'est l'impression que j'éprouve, qu'à me jeter en enfer. » Notre-Seigneur lui avait annoncé cette tribulation, en lui montrant une croix sur laquelle il ne se trouvait pas. C'était le symbole de la souffrance qu'on endure seul, se croyant disgracié, haï, damné : « C'est un signe qu'à partir de ce jour, tu ne sentiras pas la douceur de ma présence. Tu te croiras abandonnée. Tes tentations augmenteront de plus en plus; tu éprouvt ras toute la violence de tes passions endormies jusqu'ici, et «•lies te tourmenteront comme des chiens enragés. Enfin ce qui t'affligera le plus, c'est que tu croiras avoir encouru ma disgrâce. Mais r«'sle inébranlable dans mon amour, sois humble de cœur LU oiuccs d'oraisom 31
482 CIIAIMTIŒ X\IV.
et soumise à tes supérieuig. Je te promets mon assistance. »
De temps à autre cependant, qucLiue ^-^rande grâce lui faisait reprendre haloino. Quand l'épreuve fut finie, les extases devinrent nombreuses et presque quotidiennes. Elle vécut encore vingt-sept ans (D'après la Vie, par le R. P. Seroio de Saint-André).
toi. — On lit dans la Vie de la V*'" Anne-Madeleine ReniMsat que « pendant iei» six dernières aimées de sa vie, elle eut besoin d'une force surnaturelle pour supporter l'excès de ses maux. Associée comme elle l'était à la Passion du Sauveur, elle éprouvait des tristesses mortelles dans son âme, et portait dans son corps des douleurs inexprimables. Il est vrai que la partie supérieure de son esprit goûtait les pures délices de la connaissance et de l'intimité de Dieu; mais la souffrance demeurait extrême et la vie naturelle aurait succombé si une vertu divine ne l'eût soutenue » [Vie publiée par la Yisitfition de Marseille, cb. xv, p. 330/.
tes. — Le R. P. liyoïiitard, S. J., auteur du \iwTt L'Apostolat de la souffrance, a éprouvé des alternatives de peines et de joies avec une persistance et une intensité exceptionnelles. Pendant les quarante-quatre dernières années de sa vie (de 18i2 à 1886), il passait \dolemment des grâces mystiques à des peines intérieures très rudes : tentations, scrupules, obscurités, défaillances physiques et morales, isolement de l'àme. A plusieuis reprises, a-t-il dit, il lui fut révélé que ce martyre lui tiendrait complètement lieu de purgatoire [Notice biogr. en ièi% de son livre, ch. x).
lOS. — On a un exemple remarquable des lenteurs «toDIeu dans la vie d'une carmélite française, morte au commencement du siècle actuel. Elle entra en rclision à l'Age de trente ans, et pendant quarante-deux ans, ne fit que se déJ^attre contre les épreuves intérieures les plus dures, luttant sans trêve, sans aucun adoucissement, vivant de la foi aveugle et nue. Soudain, à soixante-douze ans, elle fut élevée à des grâces extraordinaires ; elle trouva le ciel sur la terre et disait : Je ne crois plus; je vois. Il en fut ainsi jusqu'à sa mort, arrivée onze ans plus tard.
CITATIONS
Sur les gonfnrances d«t contemplatifs.
lO-l. — S'« Thérèse :
1» « Vous seriez saisies d'effroi, si Dieu vous montrait la manière dont 11 traite les contemplatifs.. . Je sais que les tribulatious par lesquelles Dieu les tait passer sont intolérables; c'est au point que si Dieu ns fortifiait leur âme par l'aliment des délices intérieures, ils n'auraient pas la force de les supporter... Il faut que .Notre-Seigneur leur donne un fortifiant, non de l'eau quelconque, mais le vin qui enivre, afin qu'en proie à une sainte ivresse, ils ne sentent plus en quelque sorte leurs soufTrances, et qu'ils aient la force de les supporter. Ainsi je vois peu de contemplatifs qui ne soient courageux et déterminés à souffrir... Ceux qui sont dans la vie active s'imaginent sans doute, dès qu'ils sont témoins de la plu^ petite faveur accordée aux âmes élevées à la contemplation, qu'il n'y a dans cet état que douceurs et délices. Et moi, je dis que peut-être ils ne pourtaient supporter, pondant un seul jour, les souilrancos qui sont ordinaires chez les contemplatif;* >> {Ctiemm, ch. ix).
2* « Le plus rude labeur est dans les commencements... Partout cependant, au début, au milieu, au term<i de la carrière, tou$ ont leurs croix, quoique dlffér-'ntes « {Vie, ch. xi).
i" « D'une manière ou d'une autre, il faut porter sa croix tant qu'on est dans cet e.xil. Si quelqu'un me disait que depuis son entrée dans cette ein> quième demeure [l'union pleine!, il a toujourt i-ii> dans le repos et les délices, je lui répondrais qu'il n'y est jamais entré «» {Château, 3, ch. u).
i« « 0 mon Dieu, que de peines intérieures et exténeures n'endurera-ton pas avant d'enli-er dan*^ la septième demcnrci Vraiment, si l'Ame les envlsaio;ail avant de s'y engager, il y aurait sujet de craindre, vu sa faiblesse naturelle, qu'elle ne pût se résoudre à les souffrir, quelqt\e grand que «oit l'avantage qu'elle en pût retirer... Lorsqu'on est dans cet état, Noti-e-Scijçneur envoie d'ordinaire de très grandes maladies... Dans l'accablement intérieur ou extérieur où elles jettent, l'àmo ne sait plus que devenir... Je connais une p,M li, depuis quarante ans, reçoit de NotrtvSeijîiitMir les gr&ces dont
j j qui, dan» ce long intervalle, n'a jamai* puï^é un setil jour sans
douleur et ?ans souiliir ou de sa mauvaise santé ou des épreuves et peines morales » (C/id/eau, 6, ch. i).
5° « Je ne me trouble pas quand je vois une âme dans de grandes tentalions. S'il y a en elle amour et crainte de Notre-Seigneur, elle sortira de ces combats avec de grands profits spirituels... Mais lorsque je vois des âmes toujours paisibles et sans aucune guerre, et j'en ai rencontré quelques-unes en cet état, j'avoue que je n'arrive pas à me rassurer » (Sur le Cantique, ch. ii).
6° Quand noire adorable Sauveur nous donne part à sa croix, il faut regarder cela non comme un tort qu'il fait, mais comme une faveur signalée qu'il accorde » {Château, 7, ch. iv).