QUESTIONS COMPLÉMENTAIRES A LA MYSTIQUE
DU DÉSIR DB l'union MYSTIQUE.
t. — €k>nt|ileiLlté de I» question. Si les états surnaturels d'oraison n'étairnt que des moyens de sanctification, des grâces de sainteté, la question des désirs serait sans difficulté. Mais ce sont des grâces extraordinaires, des privilèges, des privautés divines, emportant avec elles des merveilles de condescendance de la part de Dieu, ot une élévation de l'âme à des hauteurs que les profanes regardent toutes sans distinction comme sublimes. Dès lors, la question se pose de savoir si des désirs et des demandes qui ont un tel objet ne sont pas présomption, fol oubli des distances entre le Dieu de sainteté et sa créature pécheresse; recherche des distinctions, incompatible avec l'humilité chrétienne. Elle se pose d'autant plus que la perspective de ces états flatte la vanité, berce l'im.iginalion, nourrit la sentimentalité rt^vcuse. En se livrant donc à ces désirs et à ces espérances, le danger est à craindre : donner pâture à l'aniuur-propre. lAcher la proie pour l'ombre, et quitter pour le monde des chimères le monde où l'on travaille sérieu'^eni<^iit à se sanctifier.
». — La quc>tion étant aussi complexe, on s'explique r«|ipAreitre de dèi»aeatlmen« qui existe entre les divers auteurs (1) ou
(1) R. P. Mcvnard : • Peut-on dé»iror la coatcmpl.ilion extraordinaire parfaite qui dérive des \lon% du Saint-P.spritf A cet <^gard, les auteurs paraissent divisd-s ' les uns, et c'etl te jdu» grand nombre, croyons-nous, •« fondant tur la doctrine i«
les divers directeurs d'âmes; les uns reg-anlant surtout la thèse en elle-même, les autres se préoccupant davantage de son retentissement sur la conduite et de sa portée pratique.
Pour avoir une vue juste et complète, il laut donc examiner tour à tour les divers aspects du sujet. Occupons-nous, en premier lieu, du désir considéré en lui-même.
S. — I>i«tinetlon importante. Tout d'abord, il faut se rappeler la distinction entre l'union mystique et les faveurs exdéiqucs (révélations, visions des créatures). Pour la première, nous allons voir qu'il est parfaitement légitime et conforme à la perfection de la désirer et de la demander. Pour les révélations et visions, c'est le contraire. J'ai exposé les dangers de celles-ci dans un chapitre précédent (ch. xxi). Les saints recommandent de les écarter de son mieux quknd elles surviennent d'elles-mêmes. A plus forte raison, on ne doit pas les désirer. Ce serait s'exposer à toutes sortes d'illusions fVoir les citations du ch. xxiii).
4. — Il ne faut donc pas dire d'une manière générale qu'on peut désirer les grâces extraordinaires. Cette phrase «^st ambiguë; elle ne tient pas compte de la distinction précédente. EUe est vraie pour la contemplation; fausse pour le reste.
ft. — Traitons donc uniquement du désir de l'union mystique. Il y a deux cas à étudier :
•. — Le premier eas est celui des âmes qui ont déjà un commencement des grâces mystiques. On a toujours admis qu'elles peuvent avoir le désir d'avancer dans cette voie. Car Dieu a déposé un germe dans leur âme; c'est pour qu'il fructifie. Le désirer, c'est conformer sa volonté à la volonté de Dieu.
S" Thérèse exprime souvent le désir non seulement de su uiuintenir, mais à!avancer dans la voie mystique, une fois qu'on y est entré (1).
5* Thomas, affirment que ce désir est très légitime; d'autres y voient de la présomption. Cette divergence d'opinions e*t plut apparente que réelle > {Traité de la Vie intérieure, t. II, n* 75).
(1) Exemple : • Quelle ardente soif des choses de la vie future, cette eau [de l'union mystique] allume dans ceux qui en boivent!... Elle est pour eux un martyre, mais elle a des délices qui apaisent ces ardeurs. Elle n'éteint que le désir des choses de la terre; quant au détir des biens célestes, elle le rassasie. Lorsqu'il plait à Dieu d'étancher cette soif dans une âme, une des plus grandes grâces qu'il puisse alors lui accorder, est de la laisser encore altérée; et à chaque fois qu'elle boit, file soupire avdc plus d'ardeur après les eaux de cette fontaine de vie » {Chemin, ch. xxi).
Parlant des sentiments qu'éprouvent ceux qui sont arrivés au moins à i'unioa
DCSIU DE L'UNION MYSTIQIE. 487
7. — Ca^ qui viont d'être dit s'applique môme à ceux qui sout dans la pi^ailèrv ■«!* de Tilnie. Cai' cette oraison n'est ordinaire qu'en apparence. Il y a réellement entrée dains la voie mystique,
H. — Le ««««nd cas est celui des Ames qui se trouvent dans la voie ordinaire. Elles aussi peuvent désirer et demander l'union mystique. Seulement elles doivent, comme dans toute demande, avoir en même temps une résignation joyeuse à tout ce que Dieu décidera. De la sorte elles n'éprouvepont aucune amertume si elles ne sont pas exaucées.
De plus, il est bien convenu qu'elles désireront cos faveurs, non par la sotte ambition de s'élever au-dessus des autres, ou comme une disti*action agréable, on par tout autre motif puéril, mais parce qu'elles y voient un puissant moyen de se sanctifier plus vite et davantage. Autrement ce serait désirer une chose, sans chercher la fin que Dieu lui a assignée (1;.
•. — Cette doetriue s'appuie sur ce fait que l'union mystique n'a pas en elle-même d'inconvénients, et qu'elle a d'immenses avantages (ch. \xi. 4ft et ch, xxii). Nous ne sommes pas si difficiles en fait de conditions, quand il s'agit de nos autres désirs, comme le fait remarquer le P. Sandaens. « Quand même, dit-il, la
pleine, elle exprime dans huii passages diflTéreiits le désir du mariage apiritoel,
qui est le terme de celte voie (Château, demeures 5, 6, 7). S' Jean de la Croix, parlant ilc l'âme d«''jà avancée : • Elle ne se contente plus de
la connaissance et de la corn- 'ion dont Dieu (H part à Moïse, lorsqu'il lai
permit seulement de voir S' . cVstrà-dire de le connaître far ses efleU et
sesoBQTres. Ce n'est point an.-- . , , iLle; il lui faut désormais In *''»'•» '^^ nien, ou,
en d'autres term<'s, uno crjnuimnication de. l'essence divine, ind de tout
intermédiaire, et par laquelli- lame se voie avec certitude rcini.. :>;trraitc
connaissance de la Divinité, connaissance... qui est un attouclicnien! ' de
substance à siih^tam c initie l'Ame et Dieu... Aiitrefoi» Mit-<>l!o] rou^ <>n-
naltre à mes . quelque chose des comnn. que vuus diugniez
m'accorder. i les d'y prendre part, & c< ■ ■ oi'i la profondeur
et l»mblimit« de vos cuiiimunicatiotis ne dépassaient piis absekimeat leur peKée. klais aujourd'hui je d^: mande qn" .■•■\\-< que vous me douaerex se^^nt fi élevées, si itubslantùlUa... que les sens ; iten avoir la moindre eori' L'ùme
dtmaneU que cette union r.^ . ix secrets que S' Paul e»;. l'il n'est
^..i.v i l'homme! • (.(;<»»»/., sir. l'j'.
:ése : • I • ce» gramics grâces vous font sans doute entre-
voir M pn pour la<)ueile .'xith' xMgnenr les a«'rordo ii certaines ABMi... D ne fliot p.ùnt s'imaginer que son di ks^mu soit snuIcLU'Uit de leor douncr des conaolationa
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pu. <>n ce moii' ire notre vie semblable à ceSe 4|«« son
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X, ir sf pn ! n do nous rt-ndro cap»-
bl«- •, . r il snn <M ':.ll*au,7. ch. IT).
contemplation puic ne serait pas bonne absolument et en soi, quand même elle n'aurait qu'une bonté mélangée d'imperfection, elle ne serait pas pour cela au-dessous d'une foule de biens naturels, de l'âme et du corps, tels que la subtilité de l'intellig-ence, la ténacité de la mémoire, le talent artistique, la science, la santé, la force physique, la bonté et mille autres choses analogues. Or il est permis de demander tout cela » [Théol. myst., p. 198; Commentalio de contempl. jntra, ex. 5, disq. 15).
De plus, pourquoi celui qui est dans un degré d'oraison ne pourrait-il pas désirer le suivant? On n'a aucune bonne raison à lui opposer. La nature des choses, et par suite le plan divin, admettent que l'on cherche à se perfectionner de plus en plus.
Autre raison : nous avons vu (ch. vi, lo) que les grâces mystiques font partie des dons du Saint-Esprit. Or l'Église nous donne l'exemple de demander les^sept dons. Elle n'a jamais songé à en exclure aucun.
tO. — Enfin cette doctrine est, on peut le dire, la doctrine commune des mystiques. Quelques-uns seulement la restreignent, sans discuter la question, les uns, au cas où l'on se sent poussé par une inspiration du Saint-Esprit (Scaramelli, Tr. 3, ch. xxxii), d'autres, à celui où l'on a déjà reçu quelque grâce mystique (S' Liguori, Homo apost., Append. I, n° 23). Si quelques autres semblent opposés à ce désir, c'est qu'ils ont en vue, non pas la grâce de l'union mystique en elle-même, mais ses accessoires extraordinaires (révélations, ou extases en public. Voir la note du n° Sft), ou bien, ils se préoccupent de certaines conditions pratiques que je vais moi-môme rappeler en quelques mots.
If. — 1*> Tenir compte des tendances de l'humilité. L'humilité est la condition ordinaire des grandes grâces de Dieu. Un accroissement d'humilité est un des effets les plus ordinaires et, par suite, l'un des meilleurs signes de l'action divine dans une âme. L'humilité enfin doit avoir sa part dans toutes nos relations avec Dieu, et leur donner, pour ainsi dire, le ton. Il serait facile d'en dire les raisons. Constatons seulement le fait dans la vie de tous les saints. Plus ils avancent dans la connaissance et l'amour de Dieu, ainsi que dans la connaissance d'eux-mêmes, plus ils voient la distance infinie entre Dieu et sa pauvre créature pécheresse. Si Dieu semble oublier les distances, en descendant amoureusement jusqu'à eux, ils n'en sont que plus fidèles à se les rap-
pclep. Si Dieu les élève, pour ainsi dire, jusqu'à lui, ils s'en abîment davantage dans la pensée de leur néant et de leur indignité.
Et de là, comme une latte admirable entre la condescendance de Dieu et Thumilité des saints. De là, chez ceux-ci, une vue d'autant plus claire et plus présente de leur néant devant la Majesté divine, que Dieu se donne et se montre davantage à eux. Cette vue des distances et cette humilité se montrent spécialement dans le désir des grâces d'oraison. Sans doute ces biens apparaissent comme souverainement désirables, et qui en a goûté en a une soif très vive; mais, en même temps, l'âme sent qu'ils sont, pour ainsi parler, souverainement indus; et elle s'en reconnaît infiniment indigne. De là un double mouvement : le désir d'un si grand bien, le retour sur sa propre indignité. Tantôt le désir domine, sans exclure l'humble défiance, et l'âme s'écrie : « Qu'il me donne un baiser de sa bouche ». Tantôt V humilité domine, sans étouffer le désir, et l'âme dit avec le centurion : « Seigneur, je ne suis pas digne »; ou avec S* Pierre : « Retirezvous de moi, Seigneur, car je ne suis qu'un pécheur ». C'est ce rythme alterné du désir et de l'humilité qui ravit le cœur de Dieu.
D'autres considérations du même genre peuvent encore, non pas éteindre les désirs des grâces mystiques, mais en comprimer les élans et en modérer l'expression : ainsi, la vue des responsabilités qu'elles entraînent, et l'humble crainte, tempérée par la confiance, de ne pas y correspondre comme il faut.
19. — 2° Tenir couipt« des dangers d'illusion. J'en ai déjà dit un mot dans la préface; ci il n'est pas besoin d'y insister longuement, quoique ces dangers ne soient pas chimériques. Il suffit, pour s'en rendre compte, de connaître la nature humaine et d'avoir quelque expérience des âmes.
Ceux qui ignorent ce que sont les grâces mystiques sont plus exposés à ces dangers. Mais on n'en est pas à l'abri, pour avoir eu déjà quelque goût de ces faveurs.
I.es illusions sont de trois sortes: illusion de croire que l'on est déjà dans ces états; illusion de s'en croire tout près, quand on en est loin ; illusion enfin, pour qui en est rapproché ou non, de négliger les devoirs d'état, l'effort pcrsonuel, la pratique «I v 'is communes, ou, comme disait S' Kranç«>is de Sales, d. ^ s vertus, sous prétexte d'oraison extraordinaire et d'états passifs. Ces dangers et autres semblables sont signalés par les mystiques
490 CILVPITRE XXV.
«ux-mênies. Pour se remettre dans le rrai, qn'on lise une des œuvres de la plus populaire des mystiques, le Chemin de la perfection de S" TlK^pèsft.
IS. — Objection. Celte illusion de négliger le devoir présent n'est-elle pas générakment la conséquence du désir des grâces surnaturelles? Quand le cœur est ailleurs, a-ton encore du goût pour se perfectionner dans son état?
14. — Réponse. Il n'y aura à en manquer que les personnes très ignorantes de la vie spirituelle. Les autres comprendront que, pour obtenir de nouveaux dons de Dieu, il faut commencer par se sanctifier le plus possible dans ta voie où elles se trouvent actuellement. Le désir qu'elles ont de relations plus intimes avec le souverain Maitre sera pour elles une excitation à la générosité, non un obstacle. J'ai connu des Âmes dont le désir n'a jamais été exaucé; et pourtant il a été pour elles d'un grand secours.
Il en est de même pour les gens du monde. Ils montrent pins de zèle pour leur emploi, quand ils espèrent mériter par là ce qu'ils appellent de l'avancement. Voir aux citations, i», 3°, et»».
K. — Il faut demander l'aHoour dcr« er«»ix en même temps que l'union mystique. C'est le moyen de mettre dans cette dernière demande le détachement nécessaire, et de se préparer aux épreuves qui ne manqueront pas d'accompagner les grâces extraordinaires.
!•. — Nous venons d'examiner la légitimité du désir. Sur soa •fflcaeifé, voir ch. xxvui, 94.
CITATIONS
(Bllet portent sur le désir qu'on pent avoir de FunioD mystique quand on est dans
la voi« ordinaire.)