RÈGLES
pour sentir et connaUre en quelque manière
les divers mouvements
qui sont excités dans l'âme :
les bons, afin qu'on tes admette;
les mauvais^ afin qu'on les rejette.
Ces Bègles conviennent davantage pour la Première Semaine.
Premifre règle. A ceux qui vont de péché mortel en péché mortel, l'ennemi a coutume pour l'ordinaire de proposer des délices apparentes, en faisant qu'ils imaginent des délectations et des voluptés sensuelles; et son intention est de les retenir ainsi et de les enfoncer de plus en plus dans leurs vices et dans leurs péchés. Envers ces sortes de personnes* le bon esprit suit une marche contraire; il pique leur conscience par le remords et par les reproches de la raison.
Seconde régie. Dans ceux qui se sont mis avec ardeur à se purifier de leurs péchés, cl à servir Dieu Notre-Seigneur en s'élevant du bien au mieux, la manière dont agissent les esprits est opposée à celle que trace la première règle. Car alors c'est le propre du mauvais esprit de mordre, d'inspirer la tristesse, d'opposer des obstacles, inquiétant l'âme par de fausses raisons, pour l'empêcher d'aller en avant. Au contraire, le propre du bon esprit est de donner du courage et des forces, des consolations, des larmes, des lumières et du calme, rendant tout facile et écartant tous les obstacles, alln qu'on avance dans le bien que Ton fait.
(1) Ajouté à la disi<ïmc édition. Voir Introduetion. n. .TT. — J.-V. R.
(1) Bxtrtieti ipirituets. L» traduclion est celle du P. Paul Debachy, S. J. Paria, L«Chlel- Irus. p. 493-«M. Nous la rrproduiaoni avec la gracieuto aaloriaatioo de l'autear et de l'Miteur. Elle a éi4 faite aur le texte eapagnol. — J.-V. B.
Troisièwie règle. De la consolation spirituelle. J'appelle consolation le mouvement intérieur qui se produit dans une âme, quand elle vient à s'enflammer d'amour pour son Créateur et Seigneur, et conséquemment à ne pouvoirplus aimer sur la terre aucune créature en elle-même, mais seulement dans le Créateur de toutes choses. — De môme encore, quand on répand des larmes qui portent à l'amour du Seigneur, soit qu'elles naissent de la douleur de nos péchés ou du souvenir de la Passion de Jésus-Christ N.-S., ou de toute autre cause directement ordonnée à son service et à sa gloire. — Enfm j'appelle consolation tout accroissement d'espérance, de foi et de charité, et toute allégresse intérieure qui appelle et attire l'âme vers les choses du ciel et de son propre salut, la rendant calme et la pacifiant dans son Créateur et Seigneur.
OiuitiHème règle. De la désolation spirituelle. J'appelle désolation tout ce qui est contraire aux effets marqués dans la troisième règle, comme l'obscurcissement de l'âme, le trouble intérieur, l'impulsion \ers les choses basses et terrestres, l'inquiétude causée par les diverses agitations et tentations, et qui porte à la défiance; sans espérance, sans amour, l'âme se trouve paresseuse, tiède, attristée, et comme séparée de son Créateur et Seigneur. Car de même que la consolation est opposée à la désolation, ainsi les pensées qui naissent de l'une sont en opposition avec celles qui naissent de l'autre.
Cinquième règle. Au temps de la désolation, il ne faut jamais faire aucun changement, mais se tenir ferme et constant dans ses résolutions et dans la détermination où l'on était, soit au jour qui a précédé cette désolation, soit pendant qu'on jouissait de la consolation. La raison en est que comme dans la consolation c'est plutôt le bon esprit qui nous guide et qui nous dirige par son conseil, ainsi dans la désolation c'est le mauvais esprit, dont les conseils ne peuvent nous mener à rien de bon.
Sixième règle. Encore que dans la désolation on ne doive rien changer aux résolutions prises antécédemment, néanmoins il est tri;s avantageux de se changer soi-même avec courage, de manière à prendre l'offensive contre la désolation elle-même; par exemple, en s' adonnant davantage à la prière et à la méditation, en s'examinant avec beaucoup de soin, en ajoutant quelque exercice convenable de pénitence.
Septième règle. Celui qui est dans la désolation doit considérer comment le Seigneur pour l'éprouver l'a laissé à ses puissances naturelles, afin qu'il résiste aux diverses agitations et tentations de l'ennemi; car il le peut avec le secours divin, qui lui reste toujours, quoiqu'il ne le sente pas ouvertement; parce que, si Dieu lui a soustrait celte faveur spéciale, ce grand sentiment de son amour, et cette intensité de la grâce sensible, il lui conserve néanmoins la grâce qui suffit au salut étemel.
Huitième régie. Quand on est sous le poids de la désolation, il faut travailler à rester ferme dans la patience; car c'est la vertu à opposer aux vexations
présentes. Il faut aussi penser que la consolation ne lardera point à venir, si 1 on emploie les moyens prescrits dans la sLviùme règle contre la désolation.
Neuvième règle. Il y a trois causes principales pour lesquelles nous nous trouvons dans la d<'solation. La première est que nous sommes lièdeset pare»sen.T, ou négligents dans nos exercices spirituels, et ainsi ce sont nos propres fautes qui éloignent de nous la consolation spirituelle.
La seconde cause est que Dieu veut nous éprouver pour voir combien nous valons, et jusqu'où nous irons dans son service et pour sa gloire, sans un tel salaire de consolations et de grâces extraordinaires.
La troisième cause est qu'il veut nous donner cette vraie connaissance et cette conviction par la<iuelle nous sentions intimement qu'il ne dépend pas de nous d'acquérir ou de retenir la ferveur de la dévotion, la véhémence de l'amour, les larmes, ni aucune consolation spirituelle, mais que tout cela est un don et une grâce de Dieu N.-S. ; et il veut par là nous ôter la prétention de placer, pour ainsi dire, notre nid dans une maison qui n'est point à nous, laissant aller notre espiit à quelque pensée d'orgueil ou de vainc gloire; et nous attribuant à nous-mêmes la dévotiOn et les autres parties de la consolation spirituelle.
Dixiime régie. Celui qui est dans la consolation, doit pensor comment il .se comportera dans la désolation qui surviendra plus tard, prenant de nouvelles forces pour ce temps-là.
Onzième règle. Quand on éprouve la consolation, il faut mettre tous ses soins à s'humilier et à se rabaisser autant qu'on en est capable, en peasant combien peu l'on vaut au temps de la désolation, dès qu'on n'a plus cet appui si>nsible de la grâce. Au contraire, si l'on est en proie à la désolation, il faut penser que l'on peut beaucoup, avec la grâce qui suffit pour résister à tous les ennemis, prenant des forces en son Créateur et Seigneur.
Douzième règle. Notre ennemi peut être comparé à une (méchantej femme, tant par la faiblesse à laquelle il est forcément réduit, que par le furieux désir de nuire. Car une femme, lors<prelle est en rixe avec un homme, a cela de propre qu'elle perd courage et prend la fuite quand l'homme lui inonlrc un visage assuré. Au contraire si l'homme commence à fuir en perdant courage, la colère, la vengeance et l'audace de celte lemmc croissent et dépassent toute mesure. Ainsi, le propre de l'ennemi du salut est de sonlir ses forces et son courage lui échapper (et toutes ses tentations s'enfuient avec lui), lorsque celui qui s'exerce aux choses sfdrituelles oppose un visage intrépide à se» attaques, en faisant diamétralement le contraire de ce qu'il suggère. Mais si l'on commence à craindre et à manquer d'assurance dans le support des tentations, il n'est pas stir la terre de béte féroce comparable à l'ennemi de la nature humaine, qui poursuit alors son dessein pervers avec le dernier acharnement.
T)'eiiième régie. On poul aussi le comparer à un sédnciPur, en ce qu'il veut le secret, et craint d'Otre découvert. Car de môme que le séducteur qui, par des discours trompeurs, a rinl«>nlion d'attirer au mal la fille d'un bon père ou l'épouse d'un bon mari, veut que ses paroles et ses insinuations soient tenues secrètes, et qu'au contraire c'est pour lui un extrême] déplaisir lorsque cette fille découvre à son père, et cette femme à son mari, ses propos fallacieux et sa tendance coupable, parce qu'il comprend bien que c'en est fait alors de son entreprise; de même l'ennemi de la nature humaine, quand il suggère à l'âme juste ses frauduleux conseils, veut et désire qu'elle les garde dans le secret ; mais il éprouve un grand déplaisir lorsqu'elle les découvre à son bon confesseur, ou à quelque autre personne spirituelle qui soit au fait de ses ruses et de ses malices, parce qu'il sent bien qu'une fois sa fourberie dévoilée, il ne pourra plus mener à terme son méchant dessein.
Quatorzième règle. L'ennemi se comporte encore à l'égard de notre âme comme un chef de brigands pour vaincre et faire son butin. Car de même que ce capitaine, après avoir assis son camp près de la forteresse, en examine les défenses et la position pour l'attaquer ensuite par le côté le plus faible; ainsi l'ennemi de la nature humaine, rôdant autour de nous, explore en tous sens toutes nos vertus théologales, cardinales et morales, et à l'endroit où il nous a trouvés plus faibles et plus dépourvus de ressources pour notre salut étemel, c'est là qu'il donne l'assaut et cherche à nous prendre.