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La conscience du surnaturel dans les étals mystiques

Je crois cependant qu'il y aurait lieu de prendre pour point de départ une idée plus large que cette notion purement descriptive du fait initial. J'en ai proposé une, il y a vingt ans, qui me semble aller davantage au fond des choses, en déûnissant la vie mystique « la vie de la grâce devenant consciente, connue expérimentalement (3) ». J'entends par là que Dieu donne à l'âme mystique quelque chose comme un sens nouveau, la conscience de sa vie en Dieu et de la vie de Dieu en elle. Cette conscience elle-même se développerait peu à peu, suivant le développement de la vie mystique, depuis le sentiment de la présence ou d'une touche amoureuse de Dieu en l'âme jusqu'à celui du concours divin à tous nos actes surnaturels et de l'union, — accidentelle bien entendu, mais immédiate — entre lui et nous,

(1) L'auteur lui-même définit l'aridité mystique de saint Jean de la Croix comme . un souvenir amoureux de Dieu • (xv, 29); • une attention amoureuse à Dieu • (XV, ai).

(2) Noter que cette présence ou action sentie de Dieu n'implique par elle-même aucune vue distincte du Bien-Aim'», ni aucune autre connaissance positive que celle d'une présence intime, quelquefois d'une louche ou d'un regard. D'où étonnement, mêlé parfois de frayeur, devant cette transcendance obscure (si l'on peut dire). Cette frayeur est distincte de la crainte d'illusion ou de tromperie diabolique (laquelle ne vient qu'à la réflexion). 11 peut arriver — et il arrive dans les purifications passives — qye ce reyard prenne quelque chose de pénétrant et d'implacable, révélant l'âme à elle-même, avec toutes ses poussières, ses laideui-s, son égoïsme de fond, avec son néant et sa malice, faisant un tel contraste avec la grandeur et la pureté de Dieu que l'àme en est au supplice, et voudrait fuir, ou se cacher, si c'était possible, pour échapper à cette vue.

(3) Dans Nature et surnaturel •■•, ii, 5, p. 62.

m. CRITIQUES ET CONTROVERSES. xixt

entre sa substance et la nôtre, de façon à englober la vie de Dieu et ses opérations en nous, notre vie et nos opérations en lui. Elle serait à la fois connaissance et amour, tantôt la connaissance étant au premier plan et tantôt l'amour (1).

Je crois que cette déûnilion, ou une déOnition analogue, dont la formule pourrait se perfectionner peu à peu, donnerait une notion exacte de la vie mystique, et s'appliquerait à toutes ses manifestations, depuis les premières impressions de connaissance ou d'amour, jusqu'au plein développement de l'union mystique dans le mariage spirituel, sans exclure les éléments objectifs qui semblent venir comme du dehors dans les visions ou révélations.

D'où vient cet élargissement de la conscience, cette sorte d'hyperestbésie de l'esprit et du cœur? En quoi consiste-t-elle? Les mystiques nous disent, et il faut les croire, qu'elle est un don spécial de Dieu, un mode de connaître par sensation spirituelle, sans image ni objet sensible. Les théologiens mystiques ajoutent qu'elle se fait, au moins en certains cas, par idées infuses, analogue en cela à la connaissance angélique, intermédiaire entre la connaissance de foi obscure et la vision béatiOque. Le R. P. ne parle pas, que je sache, du moins en son nom, de l'analogie avec la connaissance angélique, et je crois me souvenir qu'il s'en excusait sur l'ignorance où nous sommes de ce qu'est cette connaissance. L'excuse n'est valable qu'à moitié : tout obscure qu'est pour nous cette connaissance, c'est quelque chose de savoir que la connaissance mystique lui est comparable, et d'appliquer à celle-ci les belles explications que saint Thomas nous donne de celle-là (2K

'I) C'ost la pensée de Gerson, et, somble-t-il, plus ou moins explicitée, celle de tous les mystiques. M. Paclieu, dans une série d'articles sur cette question, a vivement revendiqué pour l'élément affectif la première place dans la définition ni^^me de l'état mystique. Le P. de la Taille, dans une étude qui Fera analysée plus bas, met aussi l'élément affectif, l'acte de volonté, à l'origine de l'état mystique, comme à celle de l'acte de foi. Pourquoi n'acceptcrait-on pas l'opinion de Gerson, qui semble mettre d'accord les dires divei-s des mystiques? Tantôt ils se sentent enflammés d'amour sans savoir d'abord d'où vient cet amour, sinon qu'il est infus et ne vient pas d'eux; tantôt ils ont un sentiment de présence amoureuse, sentiment lui-même tout imprégné d'amour, mais, natura prior, antérieur à l'amour, connaissance et amour toujours inséparables et s'impliquant l'un l'autre.

(-2) Dans bien des cas de connaissance mystique, il faut admettre, suivant la théorie scolastique, ces idées infuses ou espèces impresses, produites directement par Dieu dans l'àme. Mais la théorie des espèces impresses, et donc des idées infuses, me parait être quelque peu à la gène pour expliquer le fait premier, fondamental, de l'état mystique : ce sentiment de présence, de possession, de contact vivant et immédiat entre I>ieu et l'Ame, cet amour senti dans le fond de l'àme, dans son centre, comme disent les mystiques, sans perception intellectuello distincte

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