Les voies mystiques el la voie normale
De ce qu'elle est un don gratuit il ne suit pas qu'elle vienne toute du dehors : elle peut être un épanouissement spécial de la vie surnaturelle sous une influence particulière de Dieu et de sa grâce.
Cet épanouissement spécial est-il dans la ligne même de la vie surnaturelle, comme un développement normal de cette vie, en sorte que toute vie spirituelle soit destinée à y aboutir et qu'il faille en imputer le non-épanouissement soit au sujet lui-môme, soit à des circonstances extérieures défavorables? Du xvii° siècle jusqu'à nos jours, la réponse négative était, je crois, la plus commune, soit chez les mystiques eux-mêmes, soit chez les théologiens et les directeurs d'âmes. Les voies mystiques étaient généralement regardées comme des voies exceptionnelles, où l'on ne peut entrer de soi-même, sans un appel spécial, accompagné de grâces qui ne seraient pas destinées à tous et auxquelles il serait téméraire d'aspirer sans cet appel spécial. Que beaucoup y soient appelés et n'y entrent pas, ou n'aboutissent pas par leur faute, les mystiques et les directeurs nous le disent, d'après une expérience trop commune ; mais on ne posait guère en règle générale que quiconque est fidèle à la grâce y soit destiné, et que ce soit tout un de marcher vers la sainteté, vers la perfection chrétienne, et de se préparer, si on ne lésa déjà, aux grâces mystiques.
d'aucan objet déterminé, cette expérience intime (cognitive et affective à la fois, mais tantôt plus cognitive qu'affective, tantôt plus affective que cognitive), cette sensation sans idée, cette passivité vivante, dont nous parlent souvent les mystiques, sans pouvoir l'expliquer. On remarquera que cette gène se fait également sentir dans l'ordre naturel, quand il faut expliquer par la théorie des cspiîces soit la connaissance sensible, notamment par le toucher, soit les faits de conscience immédiate. Je ne vois pas pourquoi une lumière spéciale infuse (infliu-us luminis inteltectualis) analogue de loin à la lumière de gloire, élevant et fortifiant l'intelligence, ne pourrait pas la rendre capable de saisir directement, sans espèces infuses, les réalités surnaturelles inhérentes à l'àme et faisant partie de sa vie : ses actes surnaturels, la grâce et les vertus infuses, avec les dons du Saint-Esprit, la présence obscure de l>ieu et son contact intime avec la substance de l'àme, les effets créés de l'action divine au fond de cette âme. Je ne regarde donc pas la connaissance par espèces influes comme essentielle à l'état mystique.
m. CRITIQUES ET CONTROVERSES. xxxui
Quelques théoriciens semblaient être d'avis contraire ; mais on ne tenait guère compte de leur opinion.
Depuis le renouveau des éludes mystiques, plusieurs théologiens ou chercheurs en ont appelé de ce jugement, et ils apportent en faveur de leur opinion des faits et des autorités dont il faut tenir compte. Nous retrouverons la question sur notre route. Elle vaut d'être étudiée à fond et sans parti pris. Pour aider à déblayer le terrain, quelques remarques peuvent (Mro utiles.
1*. Ne pas tenir pour acquise a priori l'opinion que les voies mystiques sont le prolongement normal des voies ordinaires de l'ascétique chrétienne et que seules elles peuvent mener l'âme à la sainteté; mais aussi ne pas la regarder a priori comme fausse.
2**. Se rappeler que les théories scolastiqnes de la contemplation, de la perfection, des vertus avec leurs multiples divisions (notamment la distinction des vertus en exemplares, polilicae, purtjatoriae, purqali animi, dont parle saint Thomas, 1* 2"*, q. 61, a. 5), sont d'origine antique et n'ont rien de spécifiquement chrétien ni surnaturel. 11 serait donc abusif d'y chercher des lumières directes pour la mystique chrétienne, encore moins des formules de cette mystique.
3". Si la perfection de la vie spirituelle est équivalemment la perfection de l'amour, il est naturel de rattacher les voies spirituelles aux degrés de cet amour (voie purgative à l'amour des commençants, voie illuminative à l'afnour des profitants, voie nnjtive à l'amour des parfaits (2* 2*", q. 26, a. 9); mais qui ne sait que ces degrés s'appliquent également dans les voies communes et dans les voies mystiques?
4°. Ne pas nier que les voies mystiques peuvent mener plus vite et plus loin; mais ne pas vouloir à tout prix que le Dn perfectione vitae spirituniis de saint Thomas, par exemple, implique des idées faites sur la distinction ou non distinction entre les voirs ascétiques et les voies mystiques ou sur la nécessité des voies mystiques pour arriver à cette perfection.
5". Les questions qui nous préoccupent tant aujourd'hui sur cette distinction des voies mystiques ou non mystiques, sur la possibilité d'arriver à la perfection sans passer par les voies mystiques, et autres semblables, ne se posaient pas alors, ou ne se posaient pas comme elles se posent aujourd'hui. Il faudra donc être prudent dans l'application des vieux textes aux questions modernes.
6". .\vant tout, il faudra lâcher de s'entendre sur le sens des mots, et notamment sar la définition mémo de la touche mystique et de l'état mystique.
Bien se dire, de part ot d'autre, que la question n'est pas résolue,
ixu? INTRODUCTION A LA DIXIÈME ÉDITION.
qu'elle n'est même pas parfaitement délimitée; que les uns la posent surtout du pcsnt de vue de la théologie mystique, c'est-à-dire du point de vue des principes, les autres du point de vue de la mystique expérimentale, c'est-à-dire du point de vue des faits; que le terrain de discussion est encombré de notions confuses et d'idées vagues, de considérations étrangères à la question précise. L'étude est donc à reprendre méthodiquement sans solution préconçue, avec le souci de bien poser la question, de déûnir les positions, de distinguer ce qui est acquis de ce qui ne l'est pas, de ne pas confisquer pour soi ou tirer en sa faveur des textes, des faits, des principes, que tous admettent, mais qui ne tranchent ni pour ni contre dans la question posée comme elle se pose ou doit se poser. Cf. n. 40, 4°.