Les deux liores
Comme les deux hommes, les deux ouvrages diffèrent beaucoup l'un de l'autre. Différence d'esprit, de ton et de manière, pins que de fond doctrinal. Il y a plus d'âme et de vie dans le P. de Maumigny ; il y a davantage le sens pratique du directeur d'âmes, le contact avec le réel. Même quand il donne des conseils pratiques, le P. Poulain est un théoricien ; môme quand il théorise, le P. de Maumigny a en vue la pratique. D'un côté, nous voyons le professeur qui explique ou qui étudie; de laulre, le prêtre soucieux du bien et de l'application.
Les titres indiquent déjà ces deux tendances : Des grâces d'oraison, cela nous annonce des études ot des considérations; Pratique de Corai' son mentale, c'est un guide qui s'offre à nous diriger dans notre oraison. Même dans la mystique, le P. de Maumigny est un maître en ascèse: même dans l'ascétique, le P. P. est plutôt un spéculatif. Le P. P. est davantage un chercheur et un érudit, un théoricien; le P. de M., beaucoup moins érudit, pas du tout curieux, est plutôt un praticien, un directeur.
Quant au fond, les différences doctrinales se réduisent à peu de chose, surtout dans les dernières éditions (l). J'ai indiqué les principales, quand j'ai fait mes réserves à propos des lectures mystiques, des enquêtes, du désir des grâces mystiques, de l'appel aux oraisons extraordinaires, de la place qui revient à l'amour dans la définition du fait mystique. Car sur tous ces points, en me séparant du P. P., je me mettais avec le P. de M.; ou plutôt, je restais avec lui; car, si j'ai beaucoup appris du premier, j'ai toujours voulu être le disciple du second, comme du maître vénéré qui m'a fait beaucoup de bien.
J'ai dit : turtoul dont les dernu)rcs éditions. Sur beaucoup de points,
I) Sans oublier, bien cntondii, que le P. de M. consacre tout un volume à roraisoii ordinaire, étudiée pour ello-tnéme et en vue d.» la pratique, tandis que le P. P. no s'en occupe qu'en passant et pour nous introduire à l'étude de l'oraison my.tiquc. Ajoutons que, mônio d.ins levjcond volume du P. de M., coosacrt^ à l'Oraiion extraordinaire, la pr.'-occup:»tion ascétique est dominante.
ORACCS D'0RAiS4». il
xuv INTRODUCTION A LA DIXIKME ÉDITION.
en effet, le P. de M. était, aux débuts, plus loin du P. Poulain, pour les idées comme pour les tendances. Ces divergences portaient moins sur les oraisons mystiques elles-mêmes quo sur les ôtaLs intermédiaires, et sur la façon do s'y conduire : oraison affective, contemplation acquise ou oraison de simple regard. Le P. de M. était d'abord très hostile à ces oraisons, qu'il regardait comme peu utiles, ou môme comme nuisibles, parce qu'elles lui semblaient peu pratiques, sujettes à l'illusion, trop quiétisles. Peu à peu, il dut se rendre compte que le P. P. avait derrière lui un ensemble de textes et de faits, toute une tradition, dont il fallait tenir compte, et que l'expérience quotidienne elle-même témoignait en faveur de ces oraisons intermédiaires. De là les précisions et développements sur l'oraison affective dans la troisième partie du tome I", le chapitre mi* de la sixième partie (1); dans la première partie du tome H, les explications sur la distinction entre la contemplation parfaite et l'imparfaite, c. xi, et sur la différence entre la contemplation acquise et l'infuse, c. xiv. De son côté le P. P. a proflté des critiques faites à certaines tendances de son livre à propos des mêmes oraisons intermédiaires. Sans se heurter, sans s'assimiler l'un à l'autre, ils se sont heureusement influencés l'un l'autre (plus peut-être par action indirecte que par contact immédiat).
Un exemple précis, tout à l'avantage du P. de Maumigny, aidera le lecteur à mieux se rendre compte des rapports et des différences entre les deux maîtres. Que l'on compare entre eux les chapitres consacrés à détinir en quoi consiste exactement l'union mystique ou l'oraison extraordinaire, Poulain, c. v-xiv; Maumigny, t. II, c. in-x. L'analyse révèle aux deux auteurs les mêmes traits caractéristiques, ou peu sen faut; mais le P. de M. a concentré ensuite son analyse dans une déiinition chaude et vibrante, qui n'est guère dans le ton du P. P. : a La contemplation peut être déûnie : Un regard simple ri amoureux à Dieu, où l'àme, suspendue par l'admiration et l'amour, le connait expérimentalement, et, dans une paix profonde, goûte un commencement de la béatitude éternelle. » Le P. P. fait comme l'anatomie de l'étal mystique, le P. de M. regarde et décrit en spectateur émerveillé qui voit une âme en extase. Ils disent les mêmes choses, ou peu s'en faut (2); mais quelle différence de ton! Est-ce à dire que le P. P. n'ait pas le sens de la réalité mystique et de sa beauté? Il l'a; mais il ne sy laisse pas
(1) • La règle qui doit tout domlnor dans l'oraison est de suivre l'attrait de la grâce, contrôlé par un directeur expérinoenté. •
(2) Le lecteur aura remarqué que le P. de M. fait entrer l'amoar dans sa définition, tandis que le P. P. le classe parmi les caractères • de seconde espèce ». Voir ci-dessus n. 11.