CHAPITRE I
GRENOUILLETTE SUS-HYOIDIENNE.
Ce chapitre est le résumé d’un travail de M. Delens paru dans la Revue de Chirurgie de 1881.
J'y ajoute une observation remarquable de M. Dieu, médecin en chef de l'hôpital de Sétif (Algérie), dont la communication à la Société de Chirurgie fut l’occasion d’une intéressante discussion.
La grenouillette, que les auteurs du Compendium ont désignée sous le nom de grenouillette sus-hyoïdienne, est une de celles dont l'étude laisse le plus à désirer.
On sait que la grenouillette de la glande sous-maxillaire fait saillie à la région sus-hyoidienne. Il n’en faudrait pas conclure que tous les faits publiés sous le titre de grenouillette sus-hyoïdienne ne sont que des cas de grenouillettes de la glande sous-maxillaire, La question est en réalité plus complexe.
En effet, la glande sublinguale, lorsqu'elle atteint un volume excessif, peut faire saillie au-dessous du maxillaire ; les grenouillettes sous-maxillaire et sublinguale peuvent coexister, bien que le plus souvent elles succèdent l'une à l’autre.
Lorsquelles existent simultanément, tantôt elles restent indépendantes, conservant chacune son siège primitif et ses cacactères propres, tantôt elles communiquent entre elles. Enfin, l'une ou l’autre se complique parfois de l’existence d’un kyste séreux, développé en dehors des acini de la glande.
Ainsi, la grenouillette sus-hyoïdienne n’est pas un kyste dont l’origine soit constante, mais c’est plutôt un groupe clinique constitué aussi bien par ie développement de la glande sous-maxillaire que 92° ;- accident dans le développement de la grenouillette sublinguale.
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Les chirurgiens anciens ont fait allusion à des faits qui se rapprochent singulièrement de ceux que j'étudie en ce moment,
J.-L. Petit, Louis, Boyer, Dupuytren, Jobert, ont décrit des grenouilleties faisant saillie à la région sus-hyoïdienne. Mais ce sont là plutôt des faits de ranules ayant acquis assez de développement pour apparaître au dessous des machoires.
C'est dans le Compendium de Chirurgie que l’on trouve pour la première fois, nettement indiquée, l'existence de la grenouillette sus-hyoïdienne. MM. Denonvilliers et Gosselin consacrèrent un court chapitre à cette affection, à laquelle ils imposèrent la dénomination qui lui a été conservée.
Depuis, un certain nombre de travaux ont été publiés sur ce sujet. Je dois citer la Thèse de Cadiot (Paris, 1879), Delens, dort le mémoire déjà cité a relevé huit observations antérieures, et en ajoute quatre personnelles.
Je présente ici l'observation de M. Dieu (Soc. de Chirurgie, 1881, pag. 462).
Lassale (Louise), petite fille âgée de 7 ans, entre le ? septembre 1881 à l’hôpital de Sétif.
Les parents, depuis deux moisenviron, se sont aperçus que leur enfant avait sous la langue une tumeur qui allait tous les jours en augmentant. Cette tumeur, absolument indolente, est située sous la langue, au niveau du plancher de la bouche ; elle est de la grosseur d’une noix, bilobée, le frein de la langue la séparant en deux parties égales. Elle est fluctuante, à parois minces et transparentes, sans changement de la coloration de la muqueuse. Elle repousse la langue en haut vers le palais. Si on place un grain de sel sur le plancher de la bouche, on voit sourdre la salive par le conduit de Wharton. Le diagnostic poré est grenouillette développée dans une glandule sublinguale.
Le 7 septembre, opération.
Un ténaculum est enfoncé dans la tumeur. Excision à coups de ciseaux de la plus grande partie de la paroi supérieure du kyste. Il s'écoule une
Livog re
assez grande quantité d’un liquide jaune, filant el visqueux. Le kyste étant débarrassé du liquide; M. Dieu fait une forte cautérisation des parois de la poche avec un crayon de nitrate d'argent.
L'enfant sort trois jours après dans un état satisfaisant.
Six mois après, c’est-à-dire au mois de mars 1881, elle revient à l’hôpital : elle est dans l’état suivant : ;
Une tumeur volumineuse, de la grosseur d’une mandarine, siègesous le menton ; elle est située sur la ligne médiane, qu’elle déborde également de chaque côté ; elle est indolente fsans changement de couleur à la peau, arrondie, peu tendue, et elle offre une sensation vague de fluctuation. Si on fait ouvrir la bouche à l’enfant, on voit le plancher buccal soulevé par une nouvelle tumeur kystique, beaucoup moins volumineuse que celle qui avait été opérée. Ce kyste intra-buceal augmente considérablement de volume si on comprime la tumeur sus-hyoïdienne, etil est très vraisemblable que les deux poches communiquent largement entre elles.
D’après le dire des parents, cette tumeur aurait commencé à se déve— lopper trois mois environ après la première opération, c’est-à-dire vers le mois dejanvier 1881.
Opération le 8*avril.
Sachant les difficultés que l’on éprouve d'ordinaire à faire sortir par un trocart leliquide visqueux et filant de ces tumeurs ; craignant d'autre part d’avoir une réaction trop vive, M. Dieu résolut de disséquer le kyste sus-hyoïdien et d’en exciser le plus largement possible les parois.
Ce chirurgien fit £sur la ligne médiane de la région sus-hyoïdienne une incision de la peau dépassant la tumeur en haut et en bas. Le kyste fit immédiatement saillie entre les lèvres de la plaie. Il disséqua très profondément la tumeur, qui s’énucléa comme un kyste sébacé. À la fin de la dissection, le kyste se creva, et il s’en écoula un liquide visqueux, très filant, jaune brun foncé.
Dès que la poche fut vidée, il attira fortement les parois du kyste, qui s’engageait dans une boutonnière assez large formée par les muscles génio-hyoïdien et génioglosse, et il les excisa à l’aide de quelques coups de ciseaux.
I fut aisé de voir que le kyste sus-hyoïidien communiquait largement avec le kyste sublingual par une ouverture à peu près semblable à la glotte, les lèvres de cette ouverture étant représentées par les muscles génio-hyoïdien et génioglosse,
Une sonde molle, introduite par cette ouverture, vint faire saillie sous la muqueuse du plancher de la bouche, qui était complètement affaissé.
Craignant d’avoir laissé dans la plaie, qui était profonde, des débris de la poche kystique, le chirurgien renonca à la réunion immédiate : il se contenta de bourrer la plaie avec des boulettes de charpie trempées dans de l’eau de Pagliari ; un bandage simple maintint le pansement.
Je passe rapidement sur les suites de l'opération. Il me suffira de dire que la petite malade sortit le 12 mai sans avoir éprouvé le moindre accident. Le plancher de la bouche était complètement affaissé ; les conduits de Wharton étaient toujours perméables, et il ne restait de cette affection qu'une petite cicatrice linéaire dissimulée par la saillie du menton.