CHAPITRE Y
Diagnostic et séméiotique des hallucinations.
Il n’est pas difficile de reconnaître des hallucinations, mais ce qui est beaucoup plus embarrassant, c’est de déterminer la cause de ce phénomène et sa signification.
Il faut tout d’abord séparer nettement, chez les enfants, les hallucinations de la folie ; car chez eux, en général, les hallucinations n’ont pas de suite, sont passagères comme leur cause, ne se reproduisent pas plusieurs fois et ne laissent pas de trace dans leur manifestation.
Sur les 73 observations de ce travail, il n’y a eu qu’un seul cas de folie hallucinatoire (Obs. 72). Chez les autres enfants, les hallucinations se sont produites en plein jour et dans l’état de veille. Ces enfants étaient nerveux, timorés, impressionnables, d’une imagination très vive, prédisposés à l’hystérie ou déjà hystériques.
La séparation des hallucinations et de la folie est plus difficile chez l’adulte. Cependant, il y a là une affaire d’expérience contre laquelle les théories médicales ne sauraient prévaloir. Dire comme Moreau de Tours, que tous les hallucinés sont des fous, c’est aller un peu trop loin, et c’est amoindrir des noms poétiques littéraires, philosophiques, politiques, dont notre pays se fait gloire.
Sans 4QUte l’hallucination est un symptôme d’aliénation mentale, mais plie n’pp'est pns le caractère pathognomonique.
Elle peut exister qpninie phénoniène isolé .chez des sujets dont l’esprit supérieur est fortement préoccnpé de toutes conceptions scientifiques, littéraires et politiques, chezi des poètes, chez les ânies enthousiastes et passionnées pour la foi religieuse; enfin, chez ceux que domine une grande passion terrestre pu spirituelle, Dans tous ces cas, on a vu l’hallucinatipn se produire chez des sujets qui en avaient conspience, qui connaissaient leur erreur de perception ou qui en étaient dupes, mais ne présentaient pas et ne-devaient pas présenter plus tard les dérangements intellectuels de raUéna.tiop mentale. Socrate, Luther, Pascal, Jeanne d’Arc, Napoléon, pour n’en citer ici que quelques exemples assez illustres, en sont la preuve (1), L’énufpération suivante empruntée à Moreau de Tours, achèvera la démonstration, mais, contraipement à l’opinion de cet aliéniste qui considérait le génie çomri(w y,m. Névrose^ noUS ne voyons dans ces hallucinés célèbnes que des intelligences supérieures et non des fQus,
Il faut séparer les hallucinations de l’état d§ VCille chez les epfants, des hallucinations hypnagogiquc.s sj bien décrites par Hauryî qui les a éprouvées lui-mênie.
Ces hallucinations hypuagogiques surviennent au moment où l’on va s’endormir, chez l’homnie Pu chez l’enfant demiéyeiiié, dans cette période intermédiaire do la veille et du
(1) Hallucinés cél^^res considérés comme atteints de plie. — Sperate; Pausanias; Brutus ; l’empereur Julien; Charlema^e; Charles-Quint ; Cromwell; Bernadette; Malebranche; Descartes; Gœthe; Van Helmont; Zimmernjann; saint Dominique; saint Franepia Xavier; saint François gaint PiT§,n 5 Qis dq §al§sj saipt Ignace 4e Lpypla; Lwthep; Jeanne d’ArÇj Ls T?sse; Pernar4in de ^aintrPierre; Chatterton; Gilbertî Sylvie Pellico; Pascal; Albert-le-Grand; Pope; Gibbpn| ^pzart; ^ahopief; Napoléon DU
sommeil, ou bien elles s’observent chez des enfants endormis qu’un rêve terrifiant réveille à moitié, ét qui, dans la demiobscurité où ils sont, continuent à voir les objets imaginaires qui les épouvantent.
La mère a beau venir à leur secours et leur parler, rien n’y fait ; ils entendent à peine ce qu’on leur dit, puis ils se calment et se mettent à dormir de nouveau.
C’est ce que l’on connaît sous le nom de terreurs nocturnes, mais il y a entre ce genre d’hallucinations hypnagogiques et les véritables hallucinations, la différence qu’il y a entre le sommeil et la veille, et c’est un tort que de confondre, comme Debacker, dans sa thèse de 1884, très bien faite, les terreurs nocturnes des enfants avec les hallucinations.
Il faut les distinguer aussi des hallucinations du somnambulisme naturel, ou de celles que l’on provoque par l’hypnotisme et la suggestion, en déterminant le somnambulisme artificiel.
En général, celles-ci ne laissent aucune trace dans la mémoire après le réveil, et c’est ce qui les sépare de l’hallucination proprement dite.
Reste donc à déterminer la cause des hallucinations idiopathiques, sympathiques, toxiques et organiques de l’enfant, semblables à celles dont j’ai rappelé les observations.
On peut dire que si ces hallucinations sont fébriles, simples ou suivies de convulsions éclamptiques, elles indiquent une maladie aiguë imminente ou une fièvre éruptive et sont des hallucinations réflexes sympathiques.
Si les hallucinations se produisent sans fièvre, en plein jour et en bonne santé, chez des sujets nerveux ou anémiques, et irritables, ce ne sont que des hallucinations idiopathiques; au contraire, lorsqu’elles sont sous la dépendance d’une affection vermineuse de l’intestin, il faut les considérer comme des hallucinations réflexes.
Quand elles surviennent après l’ingestion accidentelle
d’agents toxiques et accompagnées de délire plus ou moins violent, de forte congestion du visage et de dilatation des pupilles, elles révèlent une intoxication par la belladone ou une solanéevireuse, soit qu’au contraire elles soient accompagnées de rêvasseries, de somnolence et de forte contraction des papilles ; elles résultent d’une intoxication par les opiacées.
Dans le cas où elles se produisent chez un enfant qui a des maux de tête, du strabisme passager, des troubles de la sensibilité cutanée, et des troubles du mouvement, on peut les considérer comme symptomatiques d’une lésion cervicale. Alors, si, comme l’a imaginé mon père, on fait l’examen ophthalmoscopique et que cet examen révèle la suffusion séreuse de la papille, la dilatation des vaisseaux, des hémorrhagies de ta rétine ou un tubercule de la choroïde (Obs. LV), il n’y a plus de doute à conserver, et les hallucinations sont symptomatiques d’une lésion cérébrale. Ces faits de lésions intraoculaires du nerf optique, de la rétine, de la choroïde, coïn(;idant avec les perceptions anormales de l’hallucination, sont assez nombreux, et on en trouve qui sont mentionnés dans l’atlas d Ophthalmoscopie médicale et de Cérébroscopie, publié par mon père et dans son Traité des maladies du système nerveux reconnues par l’ophthalmoscope.
En poursuivant les recherches dans cette direction, et par le moyen d’investigation, nul doute qu’on ne trouve des cas analogues ; il suffira de chercher. Dans ce cas, il y a une lésion intra-oculaire en même temps que des troubles cérébraux et sensitifs; on peut être assuré que ces troubles fonctionnels du système nerveux sont d’origine organique et entretenus ou produits par une altération de la substance cérébro-spinale.
Vu, le président de la thèse, PROÜST.
Vu, bon et permis d’imprimer.
Le Vice-Recteur de l’Académie, GRÉARD.