A. Verneuil, Société de chirurgie, loc. cit., p
La première condition que nous posons donc comme d'une absolue nécessité, c'est de ne construire que de petits hôpitaux, pour éviter l'agglomération des malades; à façades parallèles, pour faciliter l'aération.
Un fait matériel est venu, il y a trois ans, donner gain de cause à cette manière de voir, au moins en ce qui touche l'aération. Au moment même où l'Académie de médecine entamait cette discussion l, restée malheureusement inachevée, sur l'hygiène hospitalière, l'administration de l'assistance publique entreprenait des travaux de démolition à l'hôpital Necker; la suppression d'un bâtiment formant équerre avec la salle des hommes suffit pour lui donner momentanément une salubrité exceptionnelle. Mais laissons la parole à M. A. Desormeaux, chirurgien de cet hôpital : « Toutes les personnes qui visitent l'hôpital Necker, disait-il dans une note lue à l'Académie de Médecine 2, sont frappées de son aspect agréable, et sont convaincues qu'il doit être un des plus salubres qu'on puisse rencontrer. Telle était aussi ma pensée, et je ne pouvais m'expliquer le triste état sanitaire de la salle Saint-Pierre (salle des hommes du service de chirurgie), au milieu d'un ensemble aussi complet de bonnes conditions intérieures et extérieures, comparativement surtout à l'état sanitaire excellent de la salle des femmes, recevant librement l'air par l'une de ses faces. L'effet de la démolition du vieux bâtiment qui fermait le jardin au nord-nord-est a dévoilé, en la faisant disparaître, la cause de l'insalubrité que j'avais en vain cherchée jusque-là.
» Les démolitions, commencées le 22 mai et finies vers le 12 juin, ont livré un vaste accès à l'air, qui, maintenant, vient battre les deux côtés de la salle. Depuis ce moment, les complications des opérations sont rares, et celles qui viennent sont peu graves, rien n'ayant été changé d'ailleurs dans la salle. »
A l'appui de cette observation, M. A. Desormeaux exposait l'état comparatif du service et des résultats des opérations avant
i. Voyez Bulletin de V Académie impériale de médecine, t. XXVII. 2. A. Desormeaux, Remarques sur l'aération des hôpitaux, lues à l'Académie de médecine, le 5 août 1862. Gazette des Hôpitaux, 7 août 1862, p. 367.
et depuis le fait que nous rapportons. Les résultats étaient probants.
On se rappelle peut- être comment M. Husson crut devoir répondre à M. A. Desormeaux, en essayant de s'appuyer sur des chiffres, alors qu'on lui citait des faits : « A entendre quelques chirurgiens, qui heureusement ne font pas encore école, l'on ne mourrait plus dans les hôpitaux que du bâtiment; mais les sophistes de la médecine auront beau faire, la nature de l'affection, la constitution et l'état moral du malade, la sûreté du diagnostic, l'opportunité de l'opération, l'habileté du chirurgien, les soins consécutifs, le régime alimentaire approprié, seront toujours les causes principales du succès ou de l'insuccès des opérations de la chirurgie l. »
Eh bien! vous vous trompez étrangement, administrateur d'élite, mais hygiéniste incomplet : on meurt du bâtiment dans nos hôpitaux encombrés, et vous le savez bien, car vous n'ignorez pas qu'il ne manque à nos maîtres ni la sûreté du diagnostic, ni l'habileté de l'opérateur, ni la bienveillance pour encourager les malades, ni le sens chirurgical pour agir en temps opportun; il ne leur manque qu'une chose, et celle-là vous la leur refusez !
Et quant à dire qu'ils ne font pas école (heureusement 1 ajoutez-vous), l'écririez-vous encore aujourd'hui, lorsqu'il ne s'est trouvé qu'une voix à la Société de chirurgie pour condamner votre système hospitalier ? Prenez-y garde ! en défendant des projets qui ne sont pas les vôtres, vous en devenez le complice. Il ne vous appartient pas de nous donner les hôpitaux que nous vous demandons. Du moins, ne défendez pas systématiquement ce que nous attaquons avec la raison pour règle et l'expérience pour guide.
Nous ne sommes pas architecte, et, quelque mauvais médecin qu'on nous veuille estimer, nous doutons que nous puissions jamais devenir un Perrault. Il nous serait donc difficile de tracer un plan d'hôpital. Mais nous poserons du moins quel-
1. Husson, Lettre à l'Académie de médecine. Gazette des Hôpitaux, 14 août
ques principes; nous émettrons quelques idées qui ont une importance capitale au point de vue de l'hygiène.
Le nombre des étages fixera toutd'abord l'attention : de nombreuses observations ont parfaitement démontré que, dans la plupart des hôpitaux à plusieurs étages, la mortalité est plus grande dans les étages supérieurs. « Villermé, dit M. Tardieu l, a donné plusieurs faits qui paraissent concluants. Coste rapporte que le docteur Hunter avait remarqué que, sur deux salles exactement de môme dimension, l'une supérieure et l'autre inférieure, à nombre égal de malades et dans des circonstances absolument semblables, la mortalité avait été plus forte dans celle d'en haut, et qu'il fallait, dans les temps d'encombrement, pour que le nombre des morts fût le même, diminuer les malades dans la salle supérieure. M. le marquis de Pastoret 2 a montré une mortalité toujours plus forte dans les salles supérieures de l'Hôtel-Dieu, là où des salles étaient superposées, tout étant égal d'ailleurs. i>
Ce détail n'avait pas échappé à l'illustre Tenon : « On sait, écrivait-il dans son premier mémoire 3, que, dans les spectacles, où il n'y a cependant que des gens qui se portent bien, l'air du dernier rang des loges est sensiblement malfaisant ; il donne des maux de tête, la respiration est plus difficile. La raison en est simple : la respiration dénature l'air ; cet air vicié, plus léger que l'air ordinaire, monte et occupe particulièrement le dernier rang des loges de spectacle. Ce n'est pas à cette hauteur, et dans cette atmosphère d'un air altéré, qu'on doit imaginer de placer des malades surtout, quand on pense que cet air vicié et moins respirable est encore chargé de miasmes morbifiques. »
Tenon ajoutait que la crainte du feu seule lui suffisait pour proscrire un grand nombre d'étages, et il concluait : « Nous désirerions que les malades n'occupassent que le premier étage ; mais comme une pareille disposition produirait un grand
1. Ambroise Tardieu, Dictionnaire d'hygiène publique et de salubrité. 2e édition, Paris, 1862, t. II, article Hôpital.
2. De Pastoret, Rapport sur l'état des hôpitaux, des hospices et des secours à domicile depuis l'an 1804 jusqu'en 1814. Paris, 1816.