‹ Des hopitaux et des hospices (volume 2)Chapitre 8 sur 98 · Blanqui, Des classes ouvrières · texte numérisé non relu

Blanqui, Des classes ouvrières

2. Daremberg, La Médecine : Histoire et doctrine, p. 421. Paris, 1865.

core du nom d'hôtels garnis, impossible de les faire sortir. Ils y vivent le jour, ne le quittent que la nuit, et la police seule ose y pénétrer pour y exercer une surveillance souvent et trop souvent infructueuse. »

a II y a, ditFrégier1, des chambres garnies qui contiennent jusqu'à neuf lits séparés par de petites ruelles suffisant à peine au passage des habitants, et ces lits sont bien souvent occupés par deux personnes qui ne se connaissent pas et qui ne se sont jamais vues. »

« Dans une pièce au quatrième étage, écrit encore Bayard2, ayant à peine cinq mètres en carré, je trouvai vingt-trois individus, hommes et enfants, couchés pêle-mêle sur cinq lits. L'air de cette chambre était tellement infect, que je fus pris de nausées. La chandelle qui nous éclairait faillit s éteindre. Les souliers et les vêtements de ces individus exhalaient une odeur aigre et insupportable, qui dominait les autres exhalaisons.»

Et qu'on ne s'y trompe pas, ce n'est pas à Paris seulement que l'on retrouvera ces bouges infects. Qui n'a entendu parler (c'est, hélas I de notre époque) des caves si tristement célèbres du quartier Saint- Sauveur et de la rue des Etaques, à Lille; des hideuses masures du quartier Martainville, à Rouen ; de celle du Courgain, à Calais; de Barbatre, à Reims; des hôtels des Miracles, à Bordeaux?... «Il existe dans les grands centres (c'est en 1860 que le docteur Ch. Dubreuilh écrivait ces lignes)3, au milieu des agglomérations d'habitants, il existe des abus séculaires, que le progrès général du bien-être n'a point encore atteints. Il faut avoir vu ces abus de la spéculation , pour s'en faire une idée. Ces amas de logis informes, appelés à Bordeaux hôtels des Miracles, sont des établissements tenus par des logeurs en garni, et où des ouvriers, des colporteurs, des chiffonniers, une foule de voyageurs ou d'individus très-pauvres viennent chercher un gîte, à raison de trois, quatre, six sous par nuit; c'est là que vivent habituellement entassés ces hommes

1. Frëgier, Des classes dangereuses de la population dans les grandes villes, t. II. Paris, 1840.

2. Bayard, Annales d'hygiène publique. Paris, 1841, t. XXXII, p. 285.

3. Dubreuilh (de Bordeaux), Commission des logements insalubres de Bordeaux. Rapport du 30 janvier 1860.

qui n'ont d'ouvriers que le nom , et dont l'existence est un problème. Là, les habitants sont en rapport avec la demeure. La plupart s'occupent à trier pendant le jour le produit de leurs rondes nocturnes, accroupis autour de ce sale butin; ils entassent dans tous les coins, et jusque sous leurs couchettes, des os, de vieux linges souillés de fange, dont les miasmes fétides se répandent au milieu de ces hideux galetas. »

Qu'on essaye, après ces déplorables tableaux, de comparer l'air de nos hôpitaux, qu'on dit pourtant si méphitique, avec celui que respirent ces malheureux pendant la moitié de leur existence! Se fait-on une idée d'un malade atteint de fièvre typhoïde, de gangrène, de dyssenterie , de phlegmon diffus, couché haletant dans ce foyer d'infection, dont il augmente à chaque instant l'horrible puanteur ? — Vous ne voulez plus d'hôpitaux! Du moins, avant de les supprimer, rendez au logis du pauvre un peu d'air, un peu de lumière, un peu de soleil.

Cette question de l'insalubrité des logements n'est pas d'ailleurs la seule qui milite en faveur des hôpitaux, et Alfred Becquerel *, comparant les secours à domicile aux secours hospitaliers, n'hésite pas à donner -la préférence aux derniers. Médecins instruits, aides dévoués à chaque instant du jour et de la nuit, conditions hygiéniques plus favorables, secours entièrement consacrés aux malades, au lieu d'être divisés peutêtre entre les membres de sa famille affamée : voilà ce que le pauvre trouvera dans un hôpital et que ne pourrait jamais lui apporter un simple secours à domicile. — Cabanis lui-même, qui fut, on le sait, un des partisans les plus dévoués des secours à domicile, avoue que « quelque forme qu'on adopte d'ailleurs pour la distribution des aumônes et des secours, une administration bienfaisante ne peut se passer d'hôpitaux 2. »

Reste donc le second grief : les hôpitaux brisent les liens de la famille. On nous représente la jeune fille jetée par la souffrance dans une salle d'hôpital, entourée de mauvais conseils, entraînée au mal, déjà désireuse de la guérison pour courir au vice; le jeune homme devenant libertin, gâté, corrompu, prêt

1. Alfred Becquerel, Traité d'hygiène privée et publique. Paris, 1851, p. 305.

2. Cabanis, Quelques principes et quelques vues sur les secours publics. Paris.

à user de sa liberté pour se lancer dans cette existence de vagabondage, qui conduit si souvent au crime. Nous le reconnaissons : il y a du vrai ; partout où l'on souffre, au bagne, en prison, à l'hôpital, on fait des connaissances, et ces connaissances est-on libre de les choisir? Mais ici encore comparons la demeure de l'ouvrier avec la salle de l'hôpital :

« Pénétrons, dit M. Félix Roubaud 4, dans la demeure d'un ouvrier malade, d'un ouvrier qui se trouve dans les meilleures conditions pour être soigné chez lui, c'est-à-dire qui, en état de santé, suffit, par son travail, à ses besoins et à ceux de sa famille; qu'y trouvons-nous dans cette demeure, quand la maladie s'est assise au chevet d'un lit? la misère!... la misère, cet énergique dissolvant de la famille ; la misère qui chasse du foyer paternel l'enfant qui n'y trouve plus sa nourriture; la misère qui conduit à la prostitution la mère désolée et la jeune fille haletante de faim et de froid 1 Dans cette demeure, où pour vivre toutes les forces sont nécessaires, où toutes les activités sont indispensables ; la maladie, quand elle y pénètre, ne suspend pas seulement une force et une activité, elle en annihile plusieurs à la fois : à celui que la douleur enchaîne à sa couche, il faut des soins, une surveillance, un service, qui retiennent près de lui et loin du travail journalier un ou plusieurs membres de la famille ; la mère, à qui ce devoir est ordinairement dévolu, ne peut plus suffire aux exigences de son ménage, et par cela même laisse s'introduire dans son intérieur un désordre qui hâte et qui aggrave l'état de gêne que la maladie apporte toujours chez ces infortunés. Afin de ne pas charger le tableau, nous ne porterons pas en compte les honoraires du médecin et les prix des médicaments : les saintes lois de notre ministère et les Bureaux de bienfaisance épargnent au pauvre ce surcroît de dépenses; mais la misère, malgré cet allégement, n'en arrive pas moins rapide et menaçante, et, si la maladie se continue, si elle s'aggrave, comme cela arrive presque toujours au milieu de tous les éléments délétères qui se groupent dans cette demeure, à quels conseillers vont obéir l'enfant qui a faim et la jeune fille qui se débat contre l'étreinte du besoin ?

1. Félix. Roubaud, Des hôpitaux au point de vue de leur origine et de leur Utilité, p. 97. Paris, 1853.

Les Bureaux de charité peuvent-ils apporter quelque soulagement à cette infortune, quelque espérance à ces désespoirs? Les Bureaux les mieux organisés et les mieux approvisionnés soit par les allocations municipales, soit par la charité privée, comme, par exemple, ceux de Paris, ne peuvent donner, en moyenne, plus de 5 centimes par jour à chaque pauvre secouru à domicile, 5 centimes 1 »

Et pensez-vous que le malheureux entouré de ses enfants qui crient sous l'étreinte de la faim, ne préférera pas la mort à a vue de tant de souffrances ! Que de fois ce modique denier achètera du pain pour les siens ! Que de fois le bouillon qui lui était destiné sera partagé entre la famille tout entière ! Ce n'estplus un malade que voussoignez, c'est déjà tout un hôpital.

Oh! non, ne me parlez pas de ces secours à domicile pour l'indigent qui recueille à grand'peine son pain de chaque jour, et qui n'a pas su prévoir l'avenir : pour celui-là, ouvrez votre hôpital ; s'il a une famille, il ne l'oubliera pas, et vous l'entendrez souvent répéter au médecin : « Guérissez - moi vite; je manque à la maison. » S'il aune famille, il ne sera pas oublié ; vous la verrez, à certains jours, s'empresser à la porte de l'hôpital, accourir au lit du malade, retrouver, dans ce lieu de souffrance, les joies du foyer domestique, et le quitter en lui disant : Au revoir, en lui laissant le plus efficace des remèdes, l'espérance l.

L'hôpital n'engendre pas la misère; il ne brise pas les liens de la famille. Ajoutons, avec de Polinière -, qu'il est néces-

1. Les malades qui viennent chercher dans nos hôpitaux l'assistance médicale ne se séparent, pour cela, nullement de leur famille; ils y jouissent.au contraire, de la plus grande latitude pour les voir aussi souvent qu'ils peuvent le désirer, pendant la durée du traitement et jusqu'au moment de la sortie. On comprend cependant que l'Administration ne saurait, sans exposer les malades eux-mêmes à de sérieux inconvénients, autoriser des rapports journaliers et permanents avec le dehors; aussi a-t-elle fixé deux jours par semaine pour les relations de famille ou d'amitié; et ces jours-là, pendant deux heures, toutes les salles de malades sont accessibles au public. En dehors des jours d'entrée, l'hôpital ne s'ouvre aux visiteurs que dans les circonstances graves, lorsque le malade est en danger, ou que ses intérêts personnels l'exigent. Le directeur de l'établissement juge de l'opportunité de ces entrevues, et use libéralement du droit qu'il a de les autoriser. (Husson, Étude sur les hôpitaux, p. 148.)

2. De Polinière, Mémoire sur les hôpitaux et les secours distribués à domicile aux indigents malades, couronné par l'Académie royale des sciences, belles-, lettres et arts de Lyon. 1821, Lyon.

saire dans les maladies aiguës, dans les maladies chroniques, dans les maladies chirurgicales : — nécessaire dans les maladies aiguës, dont le caractère même exige la présence presque continuelle du médecin, l'application constante de soins assidus et intelligents, auxquels le médecin le plus dévoué d'un bureau de charité ne pourrait évidemment pas suffire; — nécessaire aussi dans les maladies chroniques, dont la longue durée condamnerait la famille du malade, obligée de lui donner des soins, à l'inaction, c'est-à dire à la misère; — nécessaire, entîn, surtout nécessaire dans les maladies chirurgicales, dont le traitement réclame non plus seulement l'intelligence et la dextérité d'un chirurgien, mais souvent la présence d'aides nombreux, indispensables avant, pendant, après les opérations; — nécessaire pour l'enfance, pour la vieillesse, pour l'âge adulte, partout et toujours, parce que la maladie nivelle les âges, et que le malade dans la force de l'âge est aussi incapable, lorsque la souffrance l'a atteint, de se porter lui-même secours, que l'enfant au berceau ou le vieillard impotent. L'hôpital est nécessaire, l'hôpital est indispensable, et, si on le fuit, ce n'est pas parce qu'il est insalubre, ce n'est pas parce qu'il engendre la misère, c'est parce qu'il est le séjour du pauvre, parce qu'il humilie l'amour-propre, l'amourpropre de l'individu, l'amour-propre de la famille ; parce que, en un mot, il est synonyme de misère. « Que faire à cela? Il faut demander aux mœurs de se réformer. Quand un convoi passe, tout le monde se découvre; personne ne va supposer que celui qui passe est mort de mauvaise maladie ou d'inconduite. Que les mœurs soient aussi sages et aussi prudentes à l'endroit de la pauvreté. Tant que la pauvreté restera une tache par elle-même, vous aurez beau supprimer l'hôpital; la portière saura bien, en parlant d'un malade soigné à domicile, dire : « C'est un malade gratis; voilà la fille en chapeau du malade gratis! » et semer l'humiliation dans le quartier à chaque instant. Que sera-ce, mon Dieu î s'il faut tirer le cordon la nuit pour le malade gratis ! On le voit, nous nous plaçons dans le vif de l'existence actuelle, et nous ne nous payons pas de raisons philosophiques....

» L'hôpital attriste, et il ne s'agit pas de le faire aimer;

mais l'hôpital est aujourd'hui indispensable; et, quand tout s'embellit jusqu'à la magnificence, le progrès ira sans doute un peu visiter nos hospices ; il y a envoyé assez de pauvres assurément l. »

Conservons donc les hôpitaux, parce qu'ils sont d'une absolue nécessité (et l'on voit que nous évitons de parler ici de ces asiles charitables au point de vue de l'instruction médicale; on nous accuserait peut-être d'égoïsme) ; appelons de nos vœux le jour où un bien-être général permettra de les supprimer. Mais, en attendant ce jour, hélas 1 bien éloigné de nous, « croyons à leur utilité tant qu'il y aura des hommes qui pourront naître avec peu d'intelligence et d'activité ; tant que des êtres humains disgraciés de la fortune et de la nature ne pourront suffire à leurs besoins matériels qu'au jour le jour; tant qu'il y en aura qui auront le malheur d'être nés sans courage et sans prévoyance 2; » et disons, avec Tenon 3, qui, lui aussi, avait rêvé la suppression des hôpitaux : « Le temps où les établissements de ce genre deviendront inutiles est trop éloigné de nous pour que le soin de les perfectionner ne soit pas encore longtemps un des objets les plus dignes des travaux des hommes éclairés et de la vigilance de l'Administration. »

Ce vœu de l'illustre académicien s'est en partie réalisé, et la nécessité des hôpitaux est si bien reconnue aujourd'hui, que l'on cherche de toutes parts à rendre salubre, agréable même à l'indigent ce lieu où il vient chercher la santé. Que nous sommes loin de l'époque où François Ier pouvait gémir du petit nombre de lits « en chacun desquels, par faute d'aisance, on veoit ordinairement huit, dix et douze pauvres en ung lict, si très-pressés que c'est grand pitié de les veoir 4. »

Que nous sommes loin, surtout, de ce vieil Hôtel-Dieu que visitaient, en 1784, au nom de l'Académie des sciences, de Lassonne, Daubenton, Tenon, Bailly, Lavoisier, La Place, Coulomb et d'Arcet ? et ne semble-t-il pas que l'on fait un rêve

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