‹ Des hôpitaux sous tenteChapitre 4 sur 4 · L. LE FORT · texte numérisé non relu

L. LE FORT

or les laits ont prononcé; ceux que j'ai observés à l'hôpital Cocliin sont une réponse péremptoire, et quant au bien-être des blessés, il y a quelques jours, 22 octobre, par une température minima de 4 degrés au-dessus de zéro, mes malades, interrogés les uns après les autres, ont tous préféré rester sous la tente que de retourner dans les salles de l'hôpital. Si aujourd'hui je crois devoir les y replacer, c'est que la neige qui tombe en abondance me fait craindre la possibilité d'accidents qu'il est de mon devoir de prévenir.

Malheureusement, les tentes employées dans l'armée, même celle connue sous le nom de « tente du conseil » , excellentes pour l’usage auquel elles sont destinées, ne pourraient être utilisées comme tentes d’ambulance. 11 fallait, pour rendre pratique l'hospitalisation sous toile, créer un modèle de tente remplissant les conditions de transport et d’établissement faciles, protégeant le malade du froid et de la chaleur, ayant un poids aussi faible que possible, pouvant servir isolément ou pouvant, par le rapprochement de plusieurs tentes, former des salles d’hôpital. L’heureuse détermination prise par M. Ilusson d’établir à Cochin un hôpital sous toile me fournit l’occasion; la tente d’ambulance américaine dessinée et décrite dans la thèse de M. Schatz, me donna un modèle que je n’eus plus qu’à perfectionner.

Tenle d’ambulance américaine. — Cette tente, d’une construction fort simple, se compose d’une charpente de bois et d’une toile qui la recouvre. La charpente est formée de deux mâts verticaux reliés par une poutre horizontale. La toile intérieure constitue le toit et les parois latérales; la toile supérieure « [hj » ne recouvre que le toit. La toile supérieure ne touche l’inférieure qu’au niveau du faîte du toit, plus bas, elle s’en éloigne au moyen de cordes tendues et attachées à des piquets. La toile intérieure porte au niveau de la ligne qui formera l’arête inférieure du toit un grand nombre de cordes qui, en s’attachant aux piquets, servent à tendre la portion de toile formant toit. L’autre partie descend verticalement en formant paroi latérale; des anses de cordes placées à son bord inférieur servent à la ûxer à une seconde rangée de piquets. Chaque côté mesure environ 5 mètres, ce qui donne une superficie de près de 25 mètres pour six malades.

La tente américaine, quoique constituant un progrès véritable, présente néanmoins de sérieux inconvénients, faute de moven de soutènement donnant un point d’appui pour former le toit, la toile extérieure et les cordes qui la complètent toi-

nient une ligne droite depuis le faîte jusqu au sol. Celle inclinaison du toit commande celle de la toile intérieure, ce qui diminue d'autant la capacité de la tente, et l’on ne peut qu en > se baissant arriver à s’approcher des parois latérales. Les deux toiles se rejoignant au niveau du faîte, il n existe entic elles qu’un intervalle insuffisant partout et nul là oii il est le plus nécessaire. De plus, ni l’une ni l’autre de ces deux toiles n’est

percée d’ouvertures au niveau du toit, de telle sorte que la circulation de l’air soit entre les deux toiles, soit à l’extérieur de la tente, est aussi peu marquée que possible. Enfin, la toile extérieure ne recouvre ni les pignons ni les parois latérales, et rien n’empêche précisément au niveau du lit des malades le refroidissement nocturne.

Tenle d’ambulance ( modèle de l’auteur). — Une disposition particulière m'a permis de créer un modèle exempt des inconvénients que présente la tente américaine. Cette disposition consiste dans l’emploi d’un compas donnant point d’appui pour former le toit, et servant en même temps à établir et à maintenir invariable l’écartement des deux toiles. Le squelette de la tente se compose de deux tiges verticales, réunies au niveau du faîte par une barre horizontale glissée dans un fourreau formé par la toile intérieure. Les deux toiles descendent parallèlement, comme on le voit dans la figure, jusqu’au bout

du toit ; puis clics gagnent le sol où elles se fixent par le moyen de quelques piquets.

Les parois verticales correspondant aux pignons sont également formées d'une toile double, et sont percées chacune d’une double porte, qui s’ouvre en roulant la toile sur ellemême, et en la fixant au moyen de deux sangles. La toile ex-

térieure porte de chaque côté au niveau du faite trois fenêtres en soufflet; la toile intérieure est percée au même niveau d’un grand nombre d’ouvertures. La circulation de l’air entre les deux toiles et à l’intérieur de la tente est très-complète, garantit de toute élévation de température et assure une aération constante et énergique surtout lorsqu’on maintient les portes ouvertes.

Le compas est formé par deux tiges de bois, articulées au centre sur un cylindre métallique qui glisse librement le long des supports verticaux. A leur extrémité libre, les branches du compas se terminent par une broche de fer munie d’un pas de vis et de deux écrous. Celte broche passe au travers d’ouvertures percées dans les bords de la toile au niveau de l’arête inférieure du toit. La toile intérieure appuie sur le rebord formé par l’extrémité de la tige de bois ; la toile extérieure repose sur un écrou vissé sur la broche métallique à la distance de 20 à 25 centimètres; le second écrou qui n’existe

pas sur le dessin et qui, du reste, n’est pas indispensable, empêche la toile de pouvoir abandonner le compas.

Le bord des deux toiles depuis le faîte jusqu’au sol est garni d’une corde, ralinguée, comme on le fait pour les voiles. Ces cordes allant s’attacher aux piquets d’angle, assurent la fixité de la tente, car elles se trouvent plus ou moins tendues, suivant qu’en relevant le centre du compas, on écarte en les re-

levant ses extrémités libres. Une autre corde horizontale va d’une extrémité à l’autre de la lente, c’est elle qui fixe et dessine le bas du toit. Celle qui est ralinguée sur la toile extérieure se continue, comme on le voit sur la figure, par un bout laissé libre pour aller se fixera des piquets enfoncés dans le sol, il sert à tendre horizontalement le toit et à empêcher la tension de la toile de fausser le compas. Disons, en passant et sans entrer dans des détails de fabrication, que l’expérience nous a montré que des sangles cousues sur la toile remplaceraient avantageusement ces cordes ralinguées, sur la tension desquelles agit beaucoup l’état hygrométrique de l’air.

Outre les deux portes percées sur chaque pignon, une large porte formant auvent est taillée dans la partie qui répond aux parois latérales. Une modification très-simple et qui n’augmenterait ni les frais de fabrication, ni la difficulté d’installation, permettrait de donner à la tente la disposition que représente la figure suivante, disposition telle qu’on puisse, pendant la chaleur du jour, mettre le malade en plein air, tout en le garantissant des rayons solaires.

Il suffirait de diviser la toile intérieure en deux parties, comme cela existe dans la grande tente de l’hôpital, l'une répondant au toit, l’autre aux parois latérales ; celle-ci glissant

comme le feraient des rideaux sur une corde horizontale allant d’une extrémité ii l’autre de la tente, et s’attachant aux deux compas, pourrait être ramenée vers les angles.

L’inspection des dessins permet facilement de comprendre les avantages que la tente d’ambulance, dont nous avons fait usage pendant cet été, présente sur la lente américaine.

L’espace laissé libre (et par conséquent la quantité d’air allouée à chaque malade) est notablement augmenté par suite de la verticalité des parois, et loin d’être obligé de se baisser pour approcher des lits, on peut circuler partout, même la tête couverte, sans heurter nulle part le toit.

La circulation de l’air, soit entre les toiles, soit à l’intérieur de la tente, est aussi complète qu’on peut le désirer, et il est facile de l’augmenter ou de la diminuer, suivant l’état de l’atmosphère.

L’état hygrométrique de l’air modifie incessamment la tension des toiles; il suffit, pour remédier à ces modifications, de hausser ou de baisser les compas ; rien de pareil n’est possible avec la tente américaine.

La toile étant double sur tous les points, les malades sont beaucoup plus efficacement protèges , aussi bien contre la chaleur du jour que contre le froid de la nuit.

La tente d’ambulance, telle que nous 1 avons conçue et telle qu’elle aété exécutée sur l’autorisation de 1 administiation,

mesure 5 mètres de chaque côté, c'est-à-dire une superficie de 25 mètres carrés. Elle peut recevoir, sans qu'il y ait encombrement, six lits, car il reste 1 mètre d'intervalle entre chaque lit, et le cubage afférent à chaque malade ne doit pas être évalué pour un hôpital sous toile comme pour un hôpital ordinaire. Chaque tente fabriquée par la maison Husson avec les toiles hvstasaspes, pour lesquelles elle est brevetée, coûte environ 800 francs. Le prix de revient est donc de 133 francs par lit.

La tente d'ambulance peut être parfaitement utilisée dans la pratique hospitalière comme tente d’isolement, soit en la laissant avec ses dimensions, soit en la réduisant à de moindres proportions.

En rapprochant les unes des autres un nombre plus ou moins considérable de ces tentes, on peut constituer des salles de dix, quinze, vingt malades et plus; salles communiquant par l'intermédiaire des portes percées dans les parois formant pignon, mais qu’on peut diviser en autant de sections isolées par la fermeture des portes de communication. Pour maintenir rapprochées plusieurs tentes, il suffit d’engager dans une laine de fer percée de deux trous, les extrémités libres des compas des deux tentes contiguës.

En cas d’accident atteignant un grand nombre de personnes, d’épidémies, et même, il faut tout prévoir, do guerre civile, il suffirait d’avoir en réserve un certain nombre de ces tentes, pour pouvoir en deux heures au plus, créer sur n’importe quel point île Paris un hôpital temporaire; car dix minutes au plus sont nécessaires à des hommes exercés à la manœuvre pour les dresser ou les démonter.

Utile dans la pratique hospitalière ordinaire, notre modèle de tente d’ambulance nous paraît d’une utilité considérable dans la chirurgie d’armée, puisqu’on a entre les mains les moyens de former sur place des hôpitaux de champ de bataille. Le poids de chaque tente est de 100 kilogrammes; un seul fourgon peut donc en transporter dix, c'est-à-dire un hôpital pour soixante malades, lesquels exigeraient, pour être mal transportés, au moins six voitures d’ambulance.

Mais, ce n’est pas tout que d’avoir un abri à donner au blessé, il faut encore l’amener du lieu oii il est tombé jusqu à l’endroit où l’on a dressé les tentes, il faut que là il trouve un lit pour le recevoir.

En prenant part aux travaux de la Société internationale de secours aux blessés militaires, j’eus, il y a deux ans, l’occasion de m occuper pratiquement de cette question, cl la seule so-

lution satisfaisante était, suivant moi, de trouver le moyen de supprimer tout transbordement et de relever le blessé là oii il était tombé sur un brancard qui deviendrait son lit d’hôpital. Le brancard que j'ai imaginé à cette époque me paraît susceptible de remplir celte indication. Très-simple dans sa composition, et par conséquent peu coûteux, très-solide et fort léger, il sert, comme les civières de l'armée, à aller chercher le blessé à l’endroit même où a eu lieu le combat. Placé sur un train qui se compose de deux roues, d’un essieu et de deux ressorts terminés en fourche pour embrasser les tiges du brancard, il peut être roulé par un seul homme le long des chemins d'exploitation qui servent au passage des charrues ou des voitures utilisées dans l’agriculture jusqu’à l’endroit où s’élève l’hôpital, et un seul train de roues peut servir successivement à un grand nombre de brancards; arrivée à destination, la civière est descendue, et grâce aux pieds et à la têtière dont elle est munie, elle devient un lit. Ce brancard nous sert depuis dix-huit mois à l’hôpital Cochin soit pour aller en ville chercher des blessés, soit pour promener nos malades dans les jardins, et nous avons pu nous assurer par la pratique de sa solidité et de son utilité. Il est le complément naturel de l’hôpital sous toile, et je crois fermement que nous avons dès maintenant la possibilité de réaliser dans l’hospitalisation des blessés militaires, une révolution que je crois indispensable au salut de nos soldats, dont la vie s’est trouvée si souvent compromise et perdue par l’usage et surtout par l’abus des évacuations.

Conclusions.

Le traitement des blessés à l’air libre est préférable au séjour dans les salles ordinaires de nos hôpitaux. On devra donc y avoir recours toutes les fois que le climat ou la saison le permettront.

Comme annexes d’hôpitaux permanents, on peut employer la tente ou la baraque. Toutefois, la tente nous parait avoir sur la baraque l’avantage d’une protection plus grande contre la chaleur solaire, d’une aération plus parfaite, d’une purification plus facile, par le lavage des toiles, en cas d’imprégnation par les miasmes; d’un séjour plus gai par suite de la possibilité de supprimer à volonté les parois latérales en les convertissant en galeries couvertes.

L’inconvénient de l’usure probablement assez rapide de la

toile servant à former le toit extérieur de la tente nous parait largement compense par les avantages que nous venons de signaler.

Qu’il s’agisse de baraques ou de lentes, il est indispensable qu’elles soient constituées par des doubles parois, percées de larges ouvertures au sommet du toit ; c’est à cette condition seulement qu’on s'oppose efficacement à l’élévation de la température intérieure.

La tente-hôpital construite à l’hôpital Cochin, nous a paru réaliser toutes les conditions désirables.

La tente d’ambulance peut être utilisée comme tente d’isolement. Elle peut surtout être employée dans la chirurgie militaire pour former des hôpitaux transportables, et donne le moyen de supprimer les évacuations des blessés à de grandes distances.

Les faits observés par nous sont encore trop peu nombreux pour permettre des conclusions rigoureuses; mais nous avons obtenu sous latente des résultats thérapeutiques assez remarquables pour que nous y trouvions la confirmation de nos idées à l’égard de la supériorité de ce mode d’hospitalisation.

Paris. — Imprimerie de E. Martinet, rue Mignon, 2.

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