TENTE-HOPITAL DE L’HOSPICE COCHIN
le renouvellement de l’air extérieur fût assuré au moyen d’ouvertures placées près du faîte. Il fallait enfin que la charpente, aussi légère et aussi peu compliquée que possible, pût être facilement démontée et reconstruite. Nos plans reçurent l’approbation de M. Husson, et la tente dont nous allons don-, ner la description, construite avec le concours de M. Ganot, architecte de l’hôpital, est en usage depuis près de quatre mois, et elle nous paraît remplir le but que nous cherchions à atteindre.
L’ensemble des constructions se compose de la tente-hôpital, à laquelle se trouvent annexées deux petites lentes que je décrirai plus loin : l’une destinée à servir de salle d’opération et de salle de garde; l’autre, divisée en deux compartiments, sert de cabinet pour la religieuse et de lieu de séjour pour les infirmiers.
Les lieux d’aisances et l’office avec son fourneau sont placés dans deux petites constructions élevées en arrière et à distance de la grande tente. Le tout, comme on peut le voir dans la planche ci-jointe empruntée au journal l’ Illustration, est situé dans une vaste prairie renfermée dans l’enceinte de l’hôpital.
Le sol, légèrement exhaussé par l’apport de gravois de démolition et d’escarbilles, a reçu ensuite un lit de salpêtre battu. Ce terrain uni et solide a été recouvert d’une couche de graviers de 8 à 1 0 centimètres d’épaisseur. Nous nous sommes parfaitement trouvé de cette disposition ; le gravier n’a nullement donné de la poussière comme on aurait pu le craindre, et lorsque par hasard des linges mouillés de pus, le contenu d’une cuvette ayant servi à un pansement, sont tombés sur le sol, il a suffi d’enlever une pelletée de graviers pour empêcher toute souillure et toute cause de mauvaise odeur. J’ajoute toutefois que, sauf la dépense plus considérable, le salpêtre peut avec avantage, lorsqu’il s’agit d’une lente annexée à un hôpital, être remplacé par le bitume.
Les bords de la plate-forme sur laquelle est placée la tente sont longés par deux ruisseaux bitumés qui reçoivent les eaux pluviales et les conduisent à l’égout de la rue voisine.
La charpente est constituée par six fermes, interceptant entre elles cinq travées de 4 mètres, ce qui donne à la tente une longueur de 20 mètres; sa largeur est de 7 mètres. Elle renferme dix-huit lits, mais pourrait facilement en contenir vingt-quatre. Chaque ferme est disposée de la façon suivante : Un poteau carré de bois de sapin de 10 centimètres d’épaisseur et de 2m,25 de hauteur (au-dessus du sol, dans lequel il
s’enfonce de 30 centimètres) donne attache à un arbalétrier formé par une forte planche de 4,n,80 de longueur, s’entrecroisant en X au niveau du faîte avec celle du côté opposé. Ces deux branches supérieures de l’X, très-courtes, servent à donner point d’appui pour le faux toit ou lanterne. Chaque ferme est réunie à sa voisine par une planche de 4 mètres de long sur 15 centimètres de longueur et 34 millimètres d’épaisseur posée de champ et formant le faîte. Une seconde traverse, beaucoup plus mince, forme l’arête inférieure du toit et marque l’endroit oii la toile se réfléchit pour former la paroi latérale. Entre chaque arbalétrier, quatre lames de bois viennent compléter le toit et soutenir la toile.
Comme d’ordinaire, chaque arbalétrier est muni d’une moise destinée à empêcher son écartement; celle-ci se trouve rattachée au faîte par un poinçon qui, par son extrémité supérieure taillée à angle, marque l’arête du faux toit.
Les toiles sont disposées de la façon suivante : La toile extérieure, colorée en vert elair par son immersion dans le sulfate de cuivre, est en colon et tout à fait imperméable à l’eau, tout en restant perméable à l’air; elle doit celte propriété a l’application des procédés qui appartiennent à la maison llusson, dont les produits sont connus sous le nom de bâches hyslasnsnes. Le faux toit est formé par une bande de toile retombant verticalement sur les cotés jusqu’au niveau du toit, mais relevée de distance en distance pour permettre la libre soi lie
de l’air.
La loilc qui forme le toit est divisée en deux parties : l’une pour le côté droit, l’autre pour le côté gauche. Elles ne se rejoignent pas au niveau du faite, mais sont séparées par un intervalle de 1 5 centimètres. A ce niveau, elles sont complétées par des sangles munies de boucles, sangles qui passent au-dessus de la pièce de faite, de sorte que les toiles, tout en étant solidement maintenues, permettent, grâce à cel écartement, une large aération. De là elles descendent jusqu’à l’arête inférieure du loil où elles s’attachent, au moyen de sangles cousues sur leur face inférieure, à la barre horizontale qui existe à cet endroit. Le bas de la toile, qui arrive jusqu’à terre, est garni de distance en distance d’anses de cordes dont on peut faire varier la longueur et qui vont s’attacher, non à des piquets ordinaires, mais à des crochets vissés dans une pièce de bois scellée dans le sol.
La toile intérieure est blanche et n’a pas subi de préparation particulière. Elle est formée de deux parties distinctes : l’une constituant le plafond, l’autre les parois latérales.
A partir du centre du plafond, la toile s’étend d’abord horizontalement en suivant la face inférieure des moises, puis elle descend obliquement, en dehors, le long des arbalétriers jusqu’à la base du toit, où elle se termine. Sa fixité est trèssimplement obtenue au moyen de cordes ou de fils de fer allant d’une extrémité à l’autre de la tente, et passant dans une série d’anneaux cousus à la face supérieure et externe de la toile. Au centre, les moitiés droite et gauche ne se rejoignent pas et laissent une fente de 10 centimètres de large pour la sortie de l’air intérieur.
Les parois latérales sont disposées en forme de rideaux glissant sur des tringles de fer. Lorsque le temps est beau, la toile extérieure, dans la partie qui forme les parois latérales, se relève horizontalement au moyen de bâtons fichés dans le sol et maintenus par des cordes de tension; elle constitue alors une galerie couverte sous. laquelle les malades peuvent s’asseoir et se promener et qui protège du soleil l’intérieur de la tente.
Pendant la chaleur du jour, les rideaux intérieurs sont largement ouverts, et les malades sont alors tout à fait en plein air, non plus sons une lente, mais sous une sorte de vaste parasol.
Grâce à l’écartement considérable qui existe entre le toit et le plafond intérieur, les rayons solaires ne parviennent pas à élever la température intérieure; et pendant la nuit, la cou-
cho d'air interposée dans l’éearlement des deux toiles empêclie le froid de se faire sentir.
L'absence de fenêtres, ou d’ouvertures en tenant lieu, pourrait laisser craindre qu’il ne règne dans la tente une demi-obscurité défavorable ou nuisible à l’exercice de la chirurgie ; il n’en est rien. La translucidité des toiles est assez grande pour que le jour soit suffisant, même quand les deux toiles sont abaissées et que les ouvertures servant de portes sont hermétiquement fermées.
Jusqu’à ce moment (1 2 octobre), les malades se sont tous trouvés heureux du séjour sous la tente. Je l’ai inaugurée en y passant la première nuit avec quelques-uns de mes élèves; et bien que la toile extérieure ait été à dessein maintenue relevée sur un des côtés, aucun de nous n’a eu à se plaindre du froid. Aujourd’hui que la température est plus basse, chaque malade a sur le pied de son lit une seconde couverture qu’il attire à lui , lorsque vers trois ou quatre heures du malin il éprouve le besoin d’un peu plus de protection. Pendant les grandes chaleurs de cet été, le thermomètre s’est exceptionnellement élevé à 29 degrés; la température étant, du reste, de 50 degrés au soleil; le maximum ordinaire était de 26 degrés centigrades ; mais le renouvellement incessant de l’air rendait le séjour de la tente très-agréable et la chaleur fort supportable.
Je ne dois pas devancer le jugement de la commission, mais je puis dire que les résultats cliniques sont des plus satisfaisants.
Un amputé de la jambe a guéri sans accidents; deux fractures compliquées de plaie pénétrante dans le foyer de la fracture ont été suivies de guérison ; deux autres, dont l’une de la jambe avec issue du tibia et pénétration probable dans l’articulation, sont aujourd’hui en bonne voie ; aucun cas d’érysipèle, d’infection purulente, de pourriture d’hôpital ne s’est montré; les plaies ont eu constamment le meilleur aspect (il est vrai que je proscris absolument le cérat, à peu près complètement la charpie, et que je ne fais usage que de compresses imbibées de solutions médicamenteuses) ; des malades qui, dans les salles, avaient perdu l’appétit, l’ont retrouvé sous la tente; tout, en un mot, me donne l’espoir que l’expérience faite, grâce à l’administration, aura un excellent résultat pour le présent et l’avenir des malades, en contribuant à propager le système des hôpitaux sous tentes.
Au point de vue de l’aménagement, j’ai également lieu d’être satisfait ; toutefois, l’expérience acquise cette année me
fait croire que les petites tentes qu’il me reste à décrire doivent être préférées de beaucoup lorsqu’il s’agit d’hôpitaux mobiles. La grande tente ou tente-hôpital étant plutôt destinée à servir d’annexe à des hôpitaux fixes, puisqu’il n’y a guère alors à s’occuper de transport à grande distance, on pourrait donner à la charpente plus de force et de résistance, mais en même temps plus de poids. Peut-être aussi, pour éviter la dépense qu’entraînerait l’usure assez rapide de la toile extérieure formant toit, y aurait-il avantage à la remplacer par un toit permanent en planches. On aurait alors une tentebaraque; mais je crois qu’en donnant à celle-ci, sauf cette modification, toutes les autres dispositions de la tente-hôpital que je viens de décrire, on créerait également un type excellent d’hôpital d’été annexé à un hôpital ordinaire. C’est ce que l’avenir seul pourra prouver.
4° Tentes d’ambulance et tentes d’isolement.
Pouvoir isoler les malades atteints de pyémie, de pourriture d’hôpital, d’érysipèle, est le désir de tout chirurgien pénétré de cette vérité : que la contagion est la cause de la fréquence si malheureuse de ces complications parmi les blessés et les opérés de nos grands hôpitaux. 11 serait donc à souhaiter que l’on pût avoir à sa disposition des baraques ou des tentes d’isolement. C’est ce qui existe à la Charité royale de Berlin. D’après le dessin qu’en donne Fischer, ces tentes, de forme carrée, sont soutenues par quatre montants en bois formant les angles et supportant un toit formé par une toile tendue sur quatre bancs de bois qui se rejoignent au sommet de la tente. Deux des parois sont constituées par deux rideaux de toile s’écartant pour former portière; les deux autres côtés sont formés par une toile qui, en s’enroulant sur un cylindre, permet de supprimer, lorsque le temps est beau, une ou plusieurs des parois latérales. Cette disposition doit avoir pour effet de diminuer un peu les inconvénients qui, au point de vue de la chaleur, résultent de l’emploi d’une seule épaisseur de toile. Chaque tente renferme deux lits.
Le besoin d’isoler certains malades existant en toute saison, il semble que la baraque devrait être préférée à la tente. Je ne suis pas de cet avis. Une baraque sera toujours beaucoup plus difficile à chauffer qu’une chambre ordinaire, et puisqu’il ne s’agit ici que d’hôpitaux permanents, ce qu’il faut, c’est que l’hôpital soit construit de telle façon que le chirurgien
puisse avoir à sa disposition quelques chambres d’isolement réel. Si nous nous bornons à comparer la baraque et la tente, je donne la préférence à la lente, car, puisqu’il s’agit de maladies pouvant se propager par infection, la tente peut être assainie par un moyen d’une simplicité élémentaire : le blanchissage de la toile; tandis que les fentes existant entre chaque planche, elles porosités du bois dont est formée la baraque, forment un réceptacle toujours prêt à l’absorption et à la conservation des miasmes infectants.
J’ai rapproché la tente d’isolement de la tente d’ambulance parce que cette dernière peut être parfaitement utilisée, dans le cas où l’on voudrait isoler un ou plusieurs malades; c’est ce qui ressortira de leur description.
En étudiant la mortalité après les amputations dans les armées française, anglaise et américaine, et en recherchant les causes de l’infériorité s» déplorable et malheureusement si incontestable des résultats observés dans notre armée, j’ai montré que l’une des plus importantes était l’abus, et l’on pourrait même dire l’emploi des|évacuations. Lorsqu’une bataille a jeté sur le sol des milliers de malheureux blessés, il faut leur chercher un abri sous lequel on puisse leur donner des soins; on les transporte dans les villes les plus voisines, parfois;! de grandes distances; on en emplit les hôpitaux déjà existants, les édifices publics transformés en hôpital; puis, lorsque l’encombrement menace d’exercer, et trop souvent lorsqu’il exerce déjà ses terribles ravages, on évacue plus loin encore les blessés les plus transportables.
Pour effectuer ce transport d’une ville à une autre, on n’a pas toujours à sa disposition un chemin de fer, un fleuve ou la mer; d’ailleurs, cette ressource manque et manquera toujours pour transférer le blessé du lieu où il est tombé jusqu’à l’hôpital de la ville voisine, jusqu’au wagon ou jusqu’au navire qui doit le recevoir. Que fait-on dans ces circonstances? on met en réquisition toutes les voitures, de quelque nature qu’elles soient, et l’on peut imaginer quelle est la situation d’un malheureux atteint d’une fracture de cuisse par coup de feu, auquel on fait faire cinq ou dix lieues, couché sur de la paille jetée au fond d’un chariot non suspendu. Mais, diront quelques personnes, n’a-t-on pas pour cet usage les voitures d’ambulance, exemptes de ces inconvénients, puisqu’elles sont spécialement disposées pour recevoir des blessés?
Nous avons vu rassemblés au Champ de Mars, lors de l’Exposition de 1 867, les spécimens du matériel d’ambulance de presque toutes les nations. Ce matériel fut soumis a de nom-
h reux essais par la commission des ambulances internationales, et non-seulement parce que j’ai pris part à ses travaux, mais surtout parce que j’ai vu à l’œuvre en Italie et au Schleswig le matériel des armées française, autrichienne et prussienne, j’ai acquis la conviction que, sauf peut-être la voiture américaine, nous ne possédons aucun moyen de transport irréprochable. Il y a plus: quelque complet, quelque nombreux qu’on suppose le matériel de transport, il ne pourra jamais être, après une bataille, à la hauteur des besoins, car une armée ne s’embarrassera jamais des centaines de voitures d’ambulance qui seraient indispensables pour transporter quelques milliers de blessés.
Au lieu de chercher à améliorer les moyens de transport, il faut chercher à les rendre inutiles; il faut qu’une révolution s’accomplisse dans le mode de secours à donner aux victimes de la guerre ; il faut que le blessé cesse d’aller chercher, parfois fort loin, un hôpital trop souvent encombré; il faut que l’hôpital vienne vers le blessé.
Grâce au décret de Montebello devenu l’article le plus important de la convention de Genève, acceptée aujourd’hui par tous les États européens, les ambulances sont neutralisées , et il n'est plus besoin de soustraire les blessés aux vicissitudes de la fortune, en les mettant à l’abri dans des villes susceptibles d’être défendues, et, sous ce rapport, rien n’empêche que les hôpitaux soient créés à l’endroit ou près de l’endroit où s’est donnée la bataille. Or, il ne s’agit pas, bien entendu, d’hôpitaux construits en pierre, de fastueux monuments ; des tentes, voilà tout ce qu’il faut, et comme je l’écrivais dans ce journal, il y a plusieurs mois (Gaz. hebd., 1868, p. 532) : on transporte plus facilement une pièce de toile et des pieux que des blessés; il ne faut pas, pour cela, s’ingénier à trouver des voitures bien suspendues, munies de banquettes élastiques ou de lits à l’abri de secousses, et, puisque de toute façon l’ambulance doit avoir ses charrois, je soutiens qu’il est plus facile de transporter des tentes pour soixante blessés que de transporter trente hommes plus ou moins grièvement blessés. Dans le premier cas, un chariot suffit (je le prouverai plus loin); dans le second, il suffirait à peine de dix voitures d’ambulance.
Mais vous n’v songez pas, répondra le préjugé: donner de simples tentes pour abri à de malheureux malades; les exposer aux courants d’air, au froid de la nuit, à la pluie, aux intempéries de l’atmosphère, cela n’est pas sérieux. Aujourd’hui, mieux encore que l’année dernière, je puis répondre : Les faits sont plus forts que les théories et les raisonnements;