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Des idées de grandeur dans le délire des persécutions

S'il est, en pathologie, une étude qui nous a toujours paru digne de fixer toute l'attention du médecin, c'est bien celle de l'aliénation mentale. Pour nous, ce n'a jamais été sans une assez grave appréhension que nous avons envisagé notre situation morale, à l'heure décisive où il nous faudrait déterminer le degré de responsabilité d'un criminel et dire à la loi suivant le cas : « Cet homme ne vous appartient pas!... » Furiosus satis ipso furore punitur... « Il suffit, dit-on souvent dans le monde, du plus vulgaire bon sens pour distinguer un aliéné de celui qui est sain d'esprit. En pareille matière, le bon sens que chacun possède est le critérium qui décide que tel individu en est privé. »

Ainsi qu'il arrive d'ordinaire, ces questions, que le vulgaire déclare si simples, sont précisément celles où les difficultés surgissent souvent formidables, telles enfin que les

plus compétents parfois hésitent et se troublent. Non, ce rôle de la psychologie criminelle, auquel s'attache un intérêt d'une nature si élevée, n'est pas à la portée du premier venu. Non, cette démonstration, parfois si difficile, cette appréciation souvent si délicate des influences modificatrices de la responsabilité, ne peuvent être attribuées à un expert quelconque, fût-il le plus judicieux qui se puisse trouver. Les connaissances du juge, si elles lui suffisent dans beaucoup de cas pour éclairer sa religion, ne sauraient cependant lui permettre, en thèse générale, de se prononcer en connaissance de cause.

On contestait autrefois la compétence du médecin à éclairer la justice sur les questions de responsabilité... La science progresse chaque jour et tend de plus en plus à assurer son empire : elle ne dicte pas les arrêts, assurément, mais le plus souvent les jugements rendus sont conformes aux conclusions des médecins experts. Le temps n'est donc plus où un philosophe, de la valeur de Kant, pourrait refuser à la médecine toute compétence en cette matière, pour l'attribuer à la philosophie seule.

Pour nous donc, pénétré de ces idées et animé du légitime désir d'acquérir, dans cette branche de la médecine, des notions qui nous missent à même, le cas échéant, de nous former une opinion un peu autorisée, nous avons voulu une chose bien simple : observer des aliénés. Des mesures récentes, réclamées depuis longtemps, rendront plus facile à ceux qui ont commencé plus tard leurs études médicales, la poursuite d'un semblable but.

Nous avons eu la bonne fortune de rencontrer dans M. Magnan un savant maître, pour qui la tâche de présider à notre initiation, dans son service du bureau central d'admission, à Sainte-Anne, a été œuvre de cœur, et nous tenons à lui rendre cet hommage public. Nous nous féliciterons

toujours d'avoir été à même de profiter de ses conseils, de même que nous nous honorons hautement de l'amitié qu'il veut bien nous témoigner.

Notre intention, dans cette étude, est d'essayer de bien mettre en lumière l'intervention de nouvelles conceptions délirantes dans le délire des persécutions et d'indiquer l'importance, au point de vue du pronostic, qu'il convient d'accorder à l'apparition de ce nouveau délire qui se surajoute au premier. Nous aurons soin aussi de chercher à établir les caractères distinctifs de ces idées ambitieuses et de les séparer ainsi très-nettement des idées de grandeur qu'on rencontre dans la paralysie générale.

Ce travail comprendra trois parties :

La première sera consacrée à une description succincte des symptômes du délire des persécutions.

La seconde partie comprendra l'étude de la mégalomanie venant compliquer le délire primitif et quelques mots au sujet du traitement.

Dans la dernière, trouveront place les observations tant personnelles que celles empruntées à différents auteurs.

Avant de s'engager dans la description d'une espèce nosologique, il convient de dire quelle place cette forme particulière occupe dans la classification des maladies.

Deux grands groupes, en aliénation mentale, comprennent les diverses formes d'altération psychique. Dans l'un, on range les formes expansives ou maniaques, pour attribuer à l'autre les formes dépressives ou mélancoliques. On est aussi convenu de reconnaître, dans l'une et dans l'autre de ces manifestations extérieures du désordre psychique, des délires que l'on distingue suivant que les facultés intellectuelles sont partiellement ou totalement lésées.

Nous ne nous attarderons pas à discuter la valeur de ces qualifications de « délire partiel, » de « délire général; » outre qu'une telle argumentation ne serait pas précisément ici à sa place, il nous semblerait en même temps assez inutile de faire des efforts à l'effet de battre en brèche des théories que tous les psychologues s'accordent à repousser aujourd'hui; on n'admet plus, en effet, le jeu isolé des diverses facultés de l'âme, doctrine qui a été la base de la division dont nous venons de parler.

Le délire des persécutions contient en lui-même sa définition et indique, à la fois, dans laquelle des deux grandes variétés des délires expansifs et dépressifs il doit être naturellement placé. C'est un syndrome qui peut mériter, si l'on conserve la division reconnue jusqu'à présent, d'être regardé comme délire partiel, en réservant la qualification de délire général à la forme dépressive proprement dite ou mélancolie.

C'est à M. le professeur Lasègue que revient l'honneur d'avoir mis en relief cette forme si intéressante d'aliénation mentale.

En 1852, le savant professeur fit paraître, dans les Archives générales de médecine, une description magistrale de la variété psycho-pathologique qui nous occupe. En quelques pages il a su créer un type clinique dont tous les aliénistes ont reconnu depuis les caractères si nets, si tranchés que M. Lasègue lui avait assignés.

Des travaux assez nombreux ont paru depuis sur ce sujet, notamment la monographie si complète de M. Legrand du Saulle. En outre, un auteur allemand (1), Krafft-Ebing,dans un ouvrage où il traite de la responsabilité criminelle dans les états de troubles intellectuels, consacre un cha-

(I) Krafft-Ebing. De la responsabilité dans les états de troubles intellectuels.

pitre assez important au délire des persécutions. On peut citer également la thèse de M. Maret. (Délire des persécutions, 1868, et un travail publié par M. Cullère dans les Annales médico-psychologiques, 1875.) Néanmoins, les travaux ultérieurs n'ont pas fait perdre au premier tableau ses lignes si caractéristiques et sur lesquelles on veut toujours jeter les yeux, alors qu'on désire se pénétrer des traits vraiment saillants de ce désordre psychique.

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