TRAITEMENT ET CONSIDERATIONS MEDICO-LEGALES
Il est bien peu encourageant d'aborder un pareil chapitre alors que l'on a si peu de choses à offrir pour la curabilité du délire des persécutions. Les troubles psychiques, systématisés, entretenus par des hallucinations tenaces, lesquelles se dérobent à toute thérapeutique, ont été considérés de tout temps comme des cas excessivement rebelles ; c'est en vain qu'on a tenté contre eux les médications plus ou moins variées. Hiffelsheim, il y a quelques années, a essayé sans succès les courants continus contre les troubles hallucinatoires.
Voici, du reste, quel était le procédé : les malades étaient soumis à un courant voltaïque faible, continu, dont les pôles étaient fixés en permanence aux oreilles du patient. L'appareil se composait d'une série de petites piles réunies en couronne, formant ceinture autour de la tête : le courant électrique devait ainsi traverser la masse encéphalique. M. Baillarger enregistra d'abord quelques succès, après des expériences faites à la Salpêtrière, mais ces résultats satisfaisants ne furent pas confirmés par les nouveaux essais qui furent tentés.
On sait aussi que M. Moreau (de Tours) proposa, dans le temps, de combattre les hallucinations par des agents thérapeutiques qui, comme le datura stramonium et le ha-
chisch, provoquent des troubles hallucinatoires, mais cette pratique, empruntée à la méthode substitutive, ne fut point adoptée.
L'arsenic, préconisé par M. Lisle, n'eut pas plus de succès.
On emploie avec avantage les bains térébenthines ou thermo-résineux chez la catégorie d'aliénés qui nous occupe (1). Le malade est plongé dans un bain d'air chaud chargé de vapeurs résineuses dégagées par des copeaux de pin Mugho. La température du bain, variant entre 40° et 70°, détermine une abondante sudation. Après ce bain, d'une durée de 15 ou 20 minutes, le malade est plongé dans une piscine, puis essuyé avec soin et soumis soit à une friction, soit à un massage.
Quand il survient des paroxysmes dans le délire, il convient de prescrire les bains tièdes suffisamment prolongés. Le bromure de potassium et les purgatifs salins pourront aussi trouver leur emploi.
On devra se garder d'employer les douches dans les phases aiguës ; on ne réussirait qu'à exciter davantage le malade.
C'est au changement de milieu surtout qu'il faut demander une modification de l'état maladif. Soustraire le persécuté à la sphère dans laquelle il se meut ordinairement, c'est là assurément un des moyens les plus efficaces contre les hallucinations. Que de fois n'avons-nous pas entendu les délirants persécutés convenir que, depuis leur séjour à l'asile, leurs tourments avaient pris fin en partie, ou même complètement! Il convient donc d'accorder dans cette variété d'altération psychique, une grande importance aux changements de milieu.
Les voyages remplissent cette indication, mais il faut dire
(1) Voir dans la Gazette médicale de Paris, année 1877, les Leçons faites à Sainte-Anne par M. Magnan.
qu'ils n'ont pas l'efficacité qu'on est disposé à leur accorder, car le plus souvent l'aliéné, dans ses pérégrinations plus ou moins lointaines, est trop livré à ses méditations maladives, et, ce qu'il faut avant tout, c'est une activité physique suffisante pour commander le repos de l'esprit, après la soustraction au milieu où le délire s'est déclaré. Il y aura donc lieu de s'efforcer de placer le malade dans des conditions telles qu'il ne puisse être exclusivement occupé de ses conceptions délirantes.
L'avantage du placement dans les asiles d'aliénés est, tout en soustrayant le malade aux influences du milieu, de lui enlever tout motif d'excitation, de l'astreindre à une vie régulière où l'exercice, la nature même des occupations, l'accomplissement normal des besoins physiques, contribuent largement à user les conceptions erronées.
Mais, outre ces considérations thérapeutiques ou, si l'on préfère, hygiéniques, le placement dans les asiles acquiert, en médecine légale, une importance de premier ordre.
Souvent, en effet, le médecin est appelé à décider la question de savoir si tel délirant persécuté peut, sans inconvénients, continuer à vivre de la vie sociale, et s'il n'y a pas lieu plutôt de le priver d'une liberté dont il pourrait user pour commettre des actes ^d'une nature plus ou moins grave : question souvent embarrassante et des plus délicates. C'est dans le mode de réaction particulier à chaque malade que le médecin doit trouver les éléments de son appréciation ; c'est d'après cette connaissance qu'il prendra ou non la grave détermination de le séquestrer.
Dans sa dissertation inaugurale, M. Maret (1) classe les délirants par persécution en trois catégories. Use base pour établir cette division sur le danger relatif que ces malades peuvent présenter, soit pour eux-mêmes, soit pour les autres.
(1) Maret. Loc. cil .
Dans un premier groupe, il place ceux qui sont inoffensifs pour eux-mêmes et pour les autres.
Au second groupe appartiennent les persécutés dangereux pour eux-mêmes.
Dans le troisième groupe enfin, il range les délirants persécutés, dangereux pour les autres.
Ce classement naturel a certainement sa valeur, pourvu, bien entendu, que l'on s'en tienne à un moment particulier de la maladie, car tel délirant persécuté qui est aujourd'hui inoffensif peut devenir dangereux par le progrès et l'intensité du délire. Mais ne peut-on simplifier cette division en disant que le persécuté est passif ou actif? Nous aurons un délirant actif toutes les fois que le malade appartiendra aux deux dernières catégories de M. Maret, car on ne nous refusera pas que lorsque le persécuté devient dangereux pour lui-même, c'est-à-dire lorsqu'il a des tendances au suicide, il y ait là un mode de réaction que lui suggère son tempérament. Là où un autre, de nature originellement plus violente, aurait frappé, lui se dérobepar le suicideauxattaques de ses ennemis.
En résumé, le malade réagit selon le tempérament qui lui est propre et aussi quelquefois suivant la phase maladive et l'intensité du délire des trois façons suivantes, comme l'énonce notre excellent maître, M. Magaun.
d 0 II fuit et évite les dangers imaginaires. 2° Il se défend.
3° Il attaque.
Le jour où le malade désigne et menace l'auteur de ses maux, le danger devient imminent. « Le délire des persécutions, dit Krafft-Ebing (1), a une importance médico-légale considérable, car il devient très-fréquemment la cause d'outrages à 1h loi. »
(1) Krafft-Ebing. Loc. cit.
M. le professeur Tardieu (1) n'est pas moins explicite : « Je ne connais pas de fous plus dangereux que les hallucinés qui répondent par un coup de couteau à une insulte imaginaire, ou qui, de loin, déchargent une arme à feu sur un groupe où ils croient que l'on parle d'eux en termes désobligeants. »
La nécessité d'une séquestration immédiate s'impose donc, non-seulement dès que le malade, en désignant l'ennemi imaginaire, s'apprête à fondre sur lui, mais aussi dès qu'il devient dangereux pour lui-môme; en un mot, dès qu'il réagit, et que de persécuté passif il se fait persécuté actif.
Quant au rôle de l'expert devant la justice, on peut comprendre qu'il est tout tracé en pareil cas. « A tous les degrés, dit M. Tardieu (2), et dans tous les cas, de tels aliénés (persécutés) sont irresponsables, et le médecin peut et doit, en toute sécurité de conscience, s'efforcer de les soustraire à des verdicts de condamnation qui atteindraient non des criminels, mais des malades dignes de pitié. » Mais ce savant médecin légiste déclare que c'est surtout pour des fous de cette espèce que l'expert rencontre malheureusement le plus de peine à faire prévaloir les données les plus positives de la science : « C'est parmi eux, je le dis avec autant de conviction que de tristesse, que l'on compte des exemples déplorables d'erreurs judiciaires qui ont conduit de pauvres malades jusqu'à l'échafaud (3). »
Ces paroles du savant professeur sont bien de nature à faire naître chez tout médecin la volonté ferme de contribuer, pour sa part, à démontrer aux magistrats que, chez ces malheureux, il ne saurait y avoir libertas concilii, ou possibilité de choisir entre l'action et la non-action.
(1) Tardieu. D.î la folie, 20 i.
(2) Tardieu. Luc. cit., p. 212.
(3) Tardieu. Loc. cit.
Observations prises dans le Traité du délire des persécutions de M. Legrand du Saulle.
Obs. I. — Enfant naturel. Double gibbosité. Reproches chimériques. Rêves qu'il interprète. Doubles pensées. Insomnie. Hallucinations de rouie. (Legrand du Saulle, Délire des persécutions.)
Louis-Joseph, 36 ans, enfant trouvé, élevé à l'hospice de Laon jusqu'à 13 ou 14 ans, double gibbosité. Il est venu à Paris en 18-16, afin d'y exercer son métier de tailleur. Il travaille avec peine ; quelques dettes, beaucoup de misères ; se reproche d'avoir vécu avec un compagnon qui a volé une paire de draps. « J'éprouve la transmission de mes pensées ; ce que je pense, les autres le pensent avec moi, ce qui me jette dans un état de folie. Cela a commencé une semaine avant le jour de l'an, par des rêves que je faisais et que j'interprétais. J'écrivais mes rêves et je les interprétais en travaillant. J'avais mis à la loterie et j'espérais gagner, mais je ne sais pas si elle est tirée ; j'avais rêvé où il fallait prendre les billets, mais pas le numéro. La nuit, je dormais peu, j'étais tourmenté, je bâtissais des châteaux en Espagne. J'ai su hier ou avanthier définitivement que ma pensée était transmise. La nuit on berçait un enfant, je ne sais pas ce que cela voulait dire. J'aime une personne do 15 ans et demi, je présumais qu'elle avait un enfant et qu'on venait le bercer : les parents, que j'ai interrogés, ne m'ont pas éclairé là-dessus. Quand je pense, je vois sur les figures qu'on me comprend, et je ne comprends pas les paroles que mes camarades prononcent tout haut. Je pense souvent deux choses à la fois qui sont toutes contraires. Ils ont des signes pour montrer qu'ils me comprennent. Cela me tourmente. Je ne suis plus libre parce qu'on connaît ma pensée. On ne répète pas ma pensée, mais je devine qu'on me comprend. Une fois il est venu par le poêle une voix qui a crié : « Lamottc ! », et en quittant la maison, j'ai trouvé des papiers qui annonçaient que j'étais associé à des voleurs répandus dans toute la France. Des papiers que j'avais écrits ont disparu depuis que je me connais avec des doubles peu" sées ; je n'écris plus, car souvent je pense autre chose que ce que j'écris. J'avais signé la mort du président de la République, et en ce moment la chandelle s'est soufflée. J'agissais pour le triomphe de la République ; comme ma pensée se transmet, je me suis figuré qu'on devait le savoir. »
Ohs. II.— Veuve d'un insurgé fusillé. Idées de persécution, d'empoisonnement et de grandeur. Hallucinations de l'ouïe. Tœdium vitas. (Legrand du Saulle, loc. cit.)
Une femme 0..., ouvrière en bijouterie, âgée de 66 ans, déclare qu'elle a pris part à la construction des barricades de son quartier pendant les journées de mai. Son mari a été fusillé par l'armée de Versailles. Elle est très-exaltée et rapporte ce qui suit :
« J'ai du fluide en moi. Je ne peux ni manger ni me coucher, parce qu'on me fait trop enrager. Ils mettent du chloroforme partout : clans mon lit, dans mon armoire, dans mon café. Quand je n'y fais pas attention, ils m'en fourrent dans les poches. Lorsque j'ai été arrêtée, le 30 mai, j'avais sur moi quatre bagues en or appartenant à mon patron; ils m'ont fouillée et me les ont prises, puis ils m'ont relâchée ; apparemment que le fluide leur aura donné une secousse. Mais ils se vengent etme crient depuis ce jour-là des las de choses : « Propre à rien, coquine, voleuse. » Ils me font toutes les niches imaginables ; ils ont fait des petits trous dans ma porte, et ils ont seringue du chloroforme dans ma chambre. J'ai pris alors deux jupons très-épais et je les ai cloués en dedans de ma porte, pensant bien que je finirais par avoir la paix ; eh bien, pas du tout, huit jours après, ils m'ont percé le plafond avec un vilebrequin, et tout a recommencé. »
La femme 0... ne désigne personne. Ses ennemis sont innombrables, mais elle ne les connaît pas. Elle entend toujours des voix d'hommes, « excepté celle de la petite somnambulistc, qu'elle connaît bien. »
Pressée alors de questions voici ce qu'elle rapporte : « Mon mari était républicain révolutionnaire de la reine d'Angleterre et membre de la commune de Belgique révolutionnaire ; ils disent qu'ils l'ont fusillé, mais cela n'est pas vrai. Je suis sûre, moi, qu'il est parti pour rassembler les drapeaux révolutionnaires et pour présider toutes les communes. Alors est arrivée contre lui et contre moi « la ligue des monarques. » J'ai déjà été empoisonnée cinq fois ! Il y a dans ma maison une petite somnambulistc, — et vous savez que les somnambulistes savent tout et voient tout, puisqu'ils ont en eux une fée, là, au creux de l'estomac ; — et chaque fois que j'ai été empoisonnée, elle a dit : « Coup de sany, vile, dêpechez-vous, faites ceci, faites cela, » et j'ai été sauvée. Aussi,
c'est bien moi qui serai un jour la reine de toutes les communes. »
La femme 0... est très-maigre et paraît avoir souffert. Elle s'alimente à peine, et « dans le cas où ils la poursuivraient toujours, elle ne résistera plus et se fera mourir. »
Obs. III. — Éducation distinguée. Idées de persécution. Craintes incessantes d'empoisonnement. Turbulences. Idées de grandeur. Fortune soustraite. Réclamations. (M. Maret, thèse de Paris, 1858.)
Madame B... âgée de 49 ans, d'une bonne constitution et d'un tempérament nervoso-sanguin, entre à l'asile le 3 juillet 1867. Cette personne, d'une éducation très-soignée, sait au moins trois langues étrangères, s'exprime avec une grande facilité, et a beaucoup voyagé en Allemagne, en France et en Amérique. C'est dans cette dernière partie du monde qu'elle a été frappée d'événements malheureux à la suite desquels elle est devenue aliénée. Ne l'ayant pas observée au dehors, nous puisons dans le certificat médical annexé aux pièces d'admission les renseignements qui suivent: monomanie de tous les instants, pas de domicile fixe, idée bien établie qu'elle est poursuivie partout où elle se rend par les affidés d'une société d'empoisonneurs qui étend son réseau dans tout le voisinage ; conviction que non-seulement on mêle du poison à ses aliments, mais encore qu'on en imprègne ses rideaux et toute sa chambre. Par suite de cette idée bien arrêtée qu'on l'empoisonne, la malade est devenue soupçonneuse, ne peut accepter ni logis ni hospitalité où elle soit à l'abri des atteintes de ses ennemis, et où elle puisse retrouver le repos et la tranquillité. A l'asile, c'estavec de la strychnine qu'on l'empoisonne ; on en répand dans son lit, on en sème sur le parquet. Les murs, l'air ambiant en sont infectés. Sous l'influence de ces idées délirantes, elle refuse de coucher dans son lit, ou bien se relève ensuite pour flairer à l'entour et rechercher de quel côté vient le poison, ou bien la place qui en renferme davantage.
Elle en a le mal de tête, s'agite, demande continuellement sa sortie, et ne l'obtenant point, elle injurie tout le monde, mais toutefois en conservant encore des manières qui conviennent à son éducation et à son ancienne condition. Elle désigne plusieurs personnes du service comme ses empoisonneurs, les montre du doigt, et dit d'une sœur qu'elle a de la strychnine plein les poches pour lui en distribuer; elle la traite de 'petite coquine avec un accent
assez convaincu pour que ces dernières aient des précautions à prendre. Elle s'est d'ailleurs déjà portée à des voies de fait et il est très-fréquent de la voir se plaindre et réclamer sa sortie, en frappant du pied sur le parquet et nous montrant ses poings serrés comme si elle devait ouvrir le combat. Nous lui demandons alors de nous montrer les moindres traces de ces poudres malfaisantes répandues partout avec tant de profusion. Impossible d'en trouver aucune trace et notre malade de répéter que c'est une matière si subtile qu'elle échappe à la vue; mais elle a le don de la découvrir rien qu'à l'odeur de l'air, qui en est empesté. Ce n'est pas la mort qu'elle redoute ; elle l'appelle au contraire de tous ses vœux, et s'estime heureuse d'avoir ses croyances religieuses pour se soutenir. Ce qu'elle craint le plus, c'est de devenir folle, à force de souffrir du poison. Lui demande-t-on comment il se fait qu'elle seule soit atteinte, quand ses compagnes ne ressentent aucun des tourments dont on abreuve son existence au moyen de ces substances nuisibles? Tout le monde a du contre-poison; les empoisonneurs surtout en sont munis d'une riche provision. D'ailleurs, celles qui meurent à l'asile sont emportées par la même cause. Son délire, qui portait d'abord sur un objet prédominant, tend bientôt à se généraliser davantage, en ce qui concerne les mesures prises par ses ennemis pour l'accabler : l'arsenic et la strychnine, maintenant, militent de puissance et d'action pour la tourmenter; il faut qu'elle sorte, ou elle mourra dans cette abominable maison, « les médecins sont vendus à Bismark, et tous les Français sont des lâches de la laisser ainsi en butte à de si terribles supplices » sans la secourir ni confondre tant de malfaiteurs.
Il est bon de remarquer qu'avec de si fréquentes réclamations de liberté, notre malade ne sait pas profiter des circonstances qu'elle rencontre pour exposer à l'autorité les manoeuvres des empoisonneurs et demander sa sortie. Un jour que l'établissement recevait la visite de M. le procureur général, accompagné du procureur impérial, — «Voilà, lui dit le médecin en chef,une bonne occasion de faire arrêter tous les empoisonneurs et d'obtenir votre sortie, parlez-en à ces messieurs. » — « Ah ! répondit-elle, je n'ai pas besoin; ils savent bien tout ce qui passe. » Ces sortes de malades se croient une exception à l'ordre universel; ils sont devenus tellement célèbres par leurs malheurs que le monde ne s'occupe que d'eux et qu'on ne peut rien lui apprendre ; les maux qu'ils endurent sont trop extraordinaires pour que chacun n'en ait pas connaissance. Garnier. 5
Nouvelle complication du délire ; notre malade se croit mariée par le Pape à un nègre trois fois millionnaire, se dit riche, et bientôt son activité délirante lui suggère que le nègre a trouvé la mort au fond des flots. C'est alors que le légat du Pape l'aurait remariée au sous-préfet de R... Elle demande qu'on lui rende son mari et ses biens. Avec ces nouveaux éléments de folie, ses idées premières d'empoisonnement n'en restent pas moins prédominantes.
Nous lui avons « soustrait sa fortune, » et le temps ne tardera pas où nous serons arrivés à nos fins, en la faisant mourir par toutes sortes de poisons. Nous employons même maintenant, dans nos impitoyables manœuvres, de l'électricité empoisonnée, mais ce n'est toutefois que dans ses moments de violente exaspération qu'elle nous accuse d'user contre elle de ce fluide impondérable, additionné de matières si subtiles qu'elle ne les découvre qu'à l'odeur. Sur tout autre terrain que celui de son délire de persécution, cette malheureuse dame retrouve toute sa raison, et c'est avec un véritable intérêt qu'on l'entend raconter les différentes circonstances de ses voyages et les divers épisodes de sa vie si agitée.
Obs. IV. — Hallucinations. Idées de persécution. Idées de grandeur consécutives et changement de personnalité. (M. Legrand du Saulle, Délire des persécutions.)
Le sieur H..., caporal dans un régiment de ligne, a été conduit dans un asile d'aliénés. Il est âgé de 34 ans. Depuis un an il avait été envoyé trois ou quatre fois à l'hôpital militaire pour des accès de délire, subits et passagers, pendant lesquels il se livrait à des actes de violence dont on ne pouvait se rendre compte. Ces accidents avaient été attribués, par supposition, soit à des excès de boisson, soit à des vertiges épileptiques, sans que rien fût venu confirmer l'une ou l'autre de ces hypothèses ; mais comme au bout de quelques jours tout rentrait dans le calme, H... ne tardait pas à sortir de l'hôpital et à reprendre son service, jusqu'à une nouvelle explosion. Le médecin de son régiment avait remarqué néanmoins que, même pendant les périodes de calme, H... conservait une attitude concentrée et des préoccupations hypochondriaques qui dénotaient un trouble intellectuel persistant. La répétition des
mêmes rechutes finit par le faire envoyer dans un asile d'aliénés.
Là, les choses se passèrent exactement de la même manière qu'antérieurement ; attitude ordinaire concentrée ci insociable ; exacerbations passagères, accompagnées d'une grande violence dans les actes et les propos, différentes paroles prononcées pendant ces paroxysmes indiquèrent en outre que H... était en proie à des hallucinations multiples ; maisil fut impossible, pendant longtemps, de pénétrer dans le secret de ses sensations morbides et de ses conceptions délirantes. Une observation prolongée montra qu'il n'y avait aucun caractère épileptique ni alcoolique dans sa maladie
Enfin, alors que nous connaissions déjà H... depuis quinze mois, nous pûmes un jour obtenir des éclaircissements qu'il ne nous avait encore jamais donnés sur ses préoccupations intimes. Il était, le matin, à la visite, très-excité, et se plaignait avec des gestes violents des gueux et des canailles qui, non contents de le retenir, de force, loin de son régiment et de ses chances d'avenir, ne cessaient de le tourmenter par le magnétisme et l'électricité.
Nous profitâmes de cette circonstance pour le faire causer, et il se laissa aller à nous raconter les principaux traits de son délire ; les voici en résumé :
Il y a huit ou dix ans, H... a commencé à éprouver dans tout le corps des souffrances très-vives, surtout vers la tête. Sans aucun phénomène extérieur, il lui semblait qu'on le martelait, qu'on le harassait, qu'on lui soutirait toute sa force. Plus tard, à ces souffrances physiques, s'en ajoutèrent de morales, bien plus pénibles.
On agissait sur ses pensées de deux manières différentes, tantôt on lui soutirait d'avance les pensées qu'il allait avoir, et il les entendait énoncer à haute voix, près de son oreille, au moment même où il les concevait ; tantôt, au contraire, on mettait un obstacle absolu à la formation de ses propres pensées, on lui en imposait d'autres, tout à fait différentes de celles qu'il aurait eues spontanément, et on les lui imposait malgré lui.
Après avoir longtemps souffert, sans s'expliquer d'où cela pouvait venir, il a fini par comprendre que c'était à l'aide du magnétisme et de l'électricité qu'on le tourmentait de la sorte. Mais il lui restait encore à savoir quels étaient les auteurs de ses tourments; il n'y a guère que deux ans qu'il est fixé à cet égard.
11 a compris que ce n'étaient que des personnages tout-puissants, « des premières autorités, » comme il le dit, qui pouvaient disposer
de pareils moyens, et il a fini par savoir que c'étaient les princes d'Orléans. Quant à la cause de leurs hostilités, elle tient à sa propre origine. Quoiqu'il passe pour le fils de petits cultivateurs des environs de Nice, il a en réalité une tout autre naissance. C'est par suite d'une substitution au berceau qu'il porte le nom de H... ; en réalité, il est le duc de Reichstadt, et quelque bien gardé qu'ait été le secret de cette substitution, il a été pénétré parles ennemis les plus acharnés de la dynastie napoléonienne.
En effet, dit-il, les princes d'Orléans ont tout intérêt à étouffer tout vestige de l'existence du fils de Napoléon.
De là, la trame et le complot dont il ressent sans cesse les effets. Une des formes les plus pénibles de ses souffrances c'est l'obligeance; il entend par là, non pas la serviabilité, mais l'obligation qu'on lui impose de faire accueil à des idées toutes différentes de celles qu'il aurait normalement.
Pour lui, son intention serait de s'élever simplement, par son propre mérite, à un rang élevé dans l'armée, réservant son vrai titre pour les éventualités de l'avenir. Il s'applique donc à supporter les persécutions sans mot dire ; mais il n'en souffre pas moins intérieurement, et par moment les tourments sont tellement violents, qu'il ne peut retenir l'explosion de sa colère et de son indignation.
Ce qui en ce moment le mécontente le plus, c'est que ses ennemis veulent le forcer à se marier au-dessous de son rang, lui coller une femme de bas étage, par laquelle ils le domineront; une pareille union le déclassera définitivement et ne lui laissera aucun espoir de remonter au rang qu'il devrait occuper dans la société.
Uns. V. — Hallucinations. Idées de persécutions. Délire des grandeurs consécutif. (Legrand du Saulle, Délire des persécutions.)
M. T..., homme de lettres, âgé de 38 ans, entre d'office dans un asile d'aliénés, en vertu d'un certificat constatant « qu'il est convaincu qu'il a été introduit, en 1814, dans la famille qu'on lui attribue, qu'il est réellement Napoléon II. Pour lui, les précautions qui ont été prises à son'égard, et qui ont été suscitées par son état d'aliénation, sont une preuve de l'élévation de sa naissance; on l'a persécuté, traqué, parce que l'on redoute ses droits au trône. »
À peine séquestré, M. T... commence à protester; il s'adresse d'abord au président de la Chambre des Députés, puis à certains
membres qu'il connaît; il prend ensuite à partie les ambassadeurs, les ministres, le parquet, les magistrats. A tous, il demande sa mise en liberté; il s'exprime toujours avec une grande pureté de langage et une correction parfaite ; mais ses lettres portent toutes la trace de son délire, et suffiraient pour démontrer qu'il est affecté d'hallucinations, d'idées de persécution et de grandeur.
Les certificats délivrés par plusieurs médecins chargés de l'exa miner, à l'occasion de ses nombreuses réclamations, ne sont pas moins significatifs. M. T..., disent-ils, est sans cesse halluciné. Pendant le jour, les personnes qui passent à côté de lui lui adressent des injures, pendant la nuit, des inconnus s'introduisent dans sa chambre par le parquet, et lui tiennent les propos les plus offensants. Il ne peut concevoir une idée sans qu'aussitôt elle soit répétée, à haute voix, et divulguée à la connaissance du public ; on le persécute en l'entourant d'odeurs infectes ; il se plaint que tous ses aliments renferment du poison, ou au moins des choses dégoûtantes ; on refuse de reconnaître qu'il est Napoléon II, etc.
Quant au mode de progression des symptômes de sa maladie, et à l'enchaînement des conceptions délirantes, M. T.., se charge luimême de le faire bien comprendre. Il écrit au président du Conseil, le 30 juin 184... : « Monsieur le Ministre, j'ai été transféré à l'asile de... pendant le mois de février dernier, à l'occasion d'un Mémoire que j'ai publié, et dans lequel j'exprimais la conviction que je suis le fils de l'empereur Napoléon Ier et de l'impératrice Marie-Louise ; retenu en France, en 1814, par des causes extraordinaires. Aujourd'hui plus que jamais, je crois à cette hypothèse sur mon origine, parce qu'elle est la seule qui puisse m'expliquer les indignes et incessantes persécutions dont le gouvernement du roi des Français m'a environné depuis plusieurs années.
Elle seule peut m'expliquer aussi pour quel motif le fils de l'empereur Napoléon Ier et de l'impératrice Marie-Louise, dont l'existence fut reconnue sous le nom du duc de Parme, par les traités de 1814, a disparu tout à coup, substitué par le duc de Reichstadt, dont le nom n'est compris dans aucun traité. »
Obs. VI. — Hallucinations. Délire des persécutions. Idées de grandeur.
(Legraml du Saulle, loc. cil.)
M. X... a apporté, en naissant, certaines prédispositions à la folie. Reçu avocat après des études ordinaires, il s'est fixé dans une
petite ville, et n'a jamais été sérieusement occupé. Il s'est marié, mais son caractère fantasque lui a fait faire mauvais ménage, et il s'est séparé de sa femme.
Habitant un pays voisin de la frontière, il a été obligé de prendre la fuite à la suite de troubles pendant lesquels il avait été compromis. Par une nuit de décembre, il a dû traverser à pied une chaîne de montagnes, au milieu de la neige, à travers mille dangers. Dans ce voyage émouvant, il a commencé par éprouver des illusions ; les arbres de la route lui paraissaient des gendarmes mis à sa poursuite ; le son éloigné des cloches le menaçait de loin.
Il était à l'étranger depuis quelques mois, lorsque éclata un accès aigu de folie, qui nécessita un traitement de plusieurs semaines, dans un asile d'aliénés.
Plus tard il reveint en France, dans sa ville natale ; mais sa conduite y dénota un trouble mental tellement grave, qu'il dut être placé d'office dans un asile d'aliénés, où il fut, pendant plusieurs années, soumis à notre observation. Voici quel était alors son état : les hallucinations ont été le point de départ de son délire, qui présente le mélange le plus complet d'idées de persécution et d'idées de grandeur.
Il a des ennemis acharnés, on le tourmente sans cesse ; non con tents de s'adresser à lui, ses persécuteurs étendent leurs maléfices à tous les siens. Il entend dans le grenier de sa maison les cris de ses deux filles qu'on viole ; il veut voler au secours de sa mère que l'on égorge; il ne peut pas faire un pas sans être victime de tentatives d'empoisonnement;. la cuisine de l'établissement lui sert un mélange d'arsenic et de chair humaine, quand les repas ne sont pas uniquement composés de matières fécales métallisées.
Quant aux motifs de ces persécutions, ils ne sont autres (pie son immense supériorité sur tous les autres hommes ; il avait les plus heureuses dispositions, et il les a tellement cultivées, qu'il a acquis un talent supérieur, surtout en mécanique. Aussi a-t-il surpris depuis longtemps le secret du mouvement perpétuel, et il passe une bonne partie de son temps à dessiner les divers organes de la machine qui doit résoudre cet important problème. Appliquée à l'industrie, à la locomotion, cette machine changera la face de l'univers. Mais ce n'est pas seulement pour le priver des fruits de sa découverte qu'on le retient, de force, dans une maison de fous ; un motif, bien plus élevé, le fait enfermer.
Les souverains de l'Europe se liguent contre lui, parce qu'on a
découvert, depuis peu, qu'au lieu d'être le fils de M. et Mmo X ,
il a une origine impériale et royale : il est le fils de Louis XVI et de la reine Hortense. Ce n'est pas le vrai Louis XVI qui a été exécuté ; il a pu fuir et s'est caché dans une petite ville de la Franche- Comté, où il a exercé, jusqu'à un âge avancé, le métier de cordonnier, ce qui ne l'a pas empêché d'avoir un fils avec la princesse Hortense Beauharnais, lors d'un voyage de cette dernière en Suisse. Ce fils, c'est lui, connu sous le nom de X..., il réunit donc tous les droits au trône des Napoléons et des Bourbons ; on ne saurait méconnaître son origine en voyant son profil et ses cheveux, et, en effet, il s'applique à se donner la physionomie la plus majestueuse qu'il peut. Mais eût-on encore quelques doutes, qu'ils devraient disparaître en présence des aigles impériales, mêlées aux fleurs de lys, dont il est prêt à montrer l'empreinte évidente sur son prépuce, devant un jury composé de sénateurs et de sages-femmes.
Obs. VIL — Délire partiel systématisé. Idées de persécution et de grandeur. (Legrand du Saulle, loc. cit.)
M. L... était fils naturel d'une Française et d'un gentilhomme anglais, et bien qu'il ait été reconnu, il a beaucoup souffert moralement de l'irrégularité de sa naissance. On suppose que la mère est morte aliénée.
L... reçut une bonne éducation et devint officier de marine ; de 20 à 25 ans, il fit un voyage de circumnavigation. A son retour, sans motifs connus de nous, L... quitta la marine, et se consacra aux arts du dessin, pour lesquels il avait un grand talent ; en quelques années, il eut acquis une réputation des plus honorables. Entièrement dévoué à l'art, dans lequel il excellait, L. .. voulut faire uniqncment de l'art pour l'art, et son travail fut loin de lui rapporter tous les bénéfices pécuniaires qu'il n'aurait pas manqué de réaliser, s'il avait voulu faire une part plus large au côté industriel de sa profession. Aussi vécut-il, presque toujours, dans de grands embarras d'argent. Son caractère était naturellement porté aux idées tristes et à la défiance ; à tort ou à raison, il se figura que son talent portait ombrage aux autres artistes voués à la même spécialité que lui, qui, pensait-il, le considéraient comme un intrus, parce qu'il s'était formé lui-même, au lieu de passer, avec eux, par l'école des Beaux-Arts. 11 se figura dès lors qu'il était en butte au mauvais
vouloir de tous ses confrères. Qu'il y ait eu ou non quelque chose de fondé dans ces idées, elles furent certainement exaltées d'une manière considérable par les tendances naturellement soupçonneuses de L..., qui poussait, en ce qui le concernait personnellement, le scrupule de l'honnêteté jusqu'à l'exagération la moins raisonnable.. A cette époque déjà, il se crut persécuté, se figura que ses œuvres, quoique entièrement composées par lui, dessins et gravures, étaient attribuées à d'autres, que ses ennemis trouvaient moyen de se substituer à lui pour recueillir de son talent, célébrité et profit. Il se brouilla avec tous ceux qui auraient pu lui être utiles, et fut réduit à une existence matérielle de plus en plus difficile.
Il lui arriva aussi, se figurant que telle ou telle de ses planches était l'objet d'une substitution de nom [d'auteur, de la détruire de ses propres mains, plutôt que de laisser un autre jouir des avantages qui lui étaient refusés ; plusieurs de ses gravures ont acquis dans le commerce une valeur relative considérable, précisément à cause de la destruction qu'il fit lui-même de la planche.
Du domaine de son art, ses conceptions délimitées s'étendirent aux questions politiques et sociales. Il vit toutes choses sous le jour le plus faux et le plus menaçant, crut le régime politique de l'époque dirigé contre lui, et accusa le chef de l'Etat d'être l'instigateur de toutes les persécutions qu'il endurait : il s'imagina que la société entière était vouée aux débauches les plus infâmes, ne vit partout que sodomie et pédérastie, prétendant reconnaître, à chaque endroit, d'après une odeur spéciale, les indices de la pratique de ces vices, qu'une voix imaginaire baptisa pour lui du nom de fantasia.
Menant, au milieu de pareilles idées, une existence aussi misérable physiquement que moralement tourmentée, L... croit pouvoir remédier à tous ses maux en se mariant.
L'on ne saurait s'étonner que, dans dépareilles dispositions, il se soit mal adressé et qu'il ait été mal reçu. Cette nouvelle déception met le comble à ses souffrances; manquant de tact, tombé au dernier degré de prostration et de découragement, il part pour l'étranger ; mais il emporte avec lui ses hallucinations, ses terreurs, ses idées de persécution; le travail lui est impossible, la misère l'étreint, et bientôt il ne rentre en France que pour être placé dans un asile d'aliénés, où il trouva des soins physiques et moraux dont il a toujours conservé lapins sincère reconnaissance.
Au bout de quinze mois de traitement, sans être complètement
rétabli, il put faire un voyage avec deux amis; mais l'amélioration fut de peu de durée. Bientôt nous retrouvons L... brouillé avec ses deux amis, qu'il range désormais au nombre de ses adversaires les plus acharnés. Il n'a pas de ressourses pécuniaires, il ne peut s'en procurer que par l'exercice de son art, et il apporte dans toutes ses relations une méfiance et une hauteur telles, qu'il écarte forcément toute commande. Au lieu d'attribuer ces revers à leurs véritables causes, il n'y voit qu'une nouvelle preuve de l'acharnement des ennemis qui ont juré de le faire mourir de faim.
Du reste, de nouvelles suggestions attirent son esprit vers des questions d'un ordre plus élevé : d'une part, les voix lui apprennent qu'il est par le sang et le talent le descendant direct de Raphaël ; d'autre part, hostile aux Anglais, il prétend combattre leur prépondérance maritime par une série de publications artistiques, pour lesquelles il réclame en vain les fonds de l'Etat. Après avoir rompu, avec éclat, toutes ses relations, tari toutes ses chances de gain, s'être usé dans une lutte impossible pour la réalisation de ses utopies, puisé é par toutes sortes de privations, L... est placé, de nouveau dans un asile d'aliénés.
Pendant toute la durée de son séjour dans cet établissement, L... n'a cessé de se plaindre des ennemis qui l'avaient réduit à la misère, alors qu'il devrait posséder une fortune immense, et d'adresser aux ministres, aux magistrats, aux députés, des mémoires d'une prolixité inimaginable, pour réclamer justice. 11 rédigeait avec le soin le plus minutieux un journal où les circonstances les plus insignifiantes de sa vie quotidienne sont fidèlement relatées et interprétées toutes dans le sens de son délire; mais, en même temps, il s'applique à dissimuler ses hallucinations, et à ne pas formuler nettement ses prétentions. De loin en loin seulement, clans un moment d'expansion, il prononce quelques paroles de nature à mettre sur la voie de ses pensées, et a trahir les détails de son délire.
C'est en rapprochant ses confidences, que nous avons appris que dans l'esprit de L..., sa prétendue naissance illégitime cache une origine illustre à deux points de vue. Comme artiste, il descend de Raphaël; comme homme politique, il réunit les droits des familles de Bourbon et d'Orléans; aussi devrait-il seul régler les destinées de la France.
C'est parce que les manœuvres de ses ennemis ont réussi, jusqu'à ce jour, à le tenir à l'écart, que toutes les calamités sont accumulées
sur les temps que nous traversons, que la France est humiliée devant l'étranger, que la ruine et la disette menacent toutes les classes de la société, que la corruption et la débauche (la fantasia coulent à plein bord.
Enfin, dans les derniers temps de sa vie, L... s'exalte encore dans sa propre estime, et arrive à dire qu'il est Jésus-Christ luimême, revenu sur la terre pour sauver le monde. Ses notes écrites montrent qu'il s'appliquait à exercer autour de lui, par l'exemple et les exhortations, une haute mission de réformateur et de moralisateur, et que de loin, en loin, il se flattait d'avoir fait quelques prosélytes.
Mais ce qui s'accusa le plus chez lui, ce fut l'esprit de mortification et ds pénitence ; il s'imaginait dissimuler les privations journalières qu'il s'imposait. Il finit par s'éteindre dans le marasme, à l'âge de 47 ans, sans avoir eu de maladie apparente bien caractisée. L'autopsie fit reconnaître une tuberculisalion générale des deux poumons, qui étaient remplis de granulations miliaires, et qui présentaient, en outre, quelques tubercules isolés, à différents degrés de leur évolution.
Obs. VIII. - Délire des persécutions. Séquestration prétendue arbitraire. Craintes d'empoisonnement. Influences électriques. Hallucination de l'ouïe. Pensée divine. Idées de grandeur. Délir? à deux. (Legrand du Saulle, d'après Maret.)
Mm0 X.., en apparence lucide, est placée dans un asile d'aliénés. Elle s'imagine être renfermée arbitrairement. On en aurait pour tout un jour au moins à raconter les persécutions dont elle est l'objet, et nous n'en finirions pas s'il fallait la suivre dans les explications extravagantes qu'elle donna à propos de ses empoisonnements. Chez elle, on empoisonnait le vin dans sa cave avec des matières fécales, et il serait difficile de calculer, nous dit le mari, la quantité considérable de vin et de liqueurs qu'elle a ainsi répandue sous l'influence de ces pensées délirantes. On lui jetait des gommes dans ses aliments pour la porter aux désirs vénériens, et un jour elle a ressenti trois coups d'électricité dans sa poitrine et a entendu une voix qui lui dit : « Vous êtes donc de fer ! » La même voix l'invita à se rendre, le lendemain, à midi juste, à l'église de sa paroisse, lui disant qu'elle s'en souviendrait, si elle n'y venait pas ; elle y songea trop tard, s'y rendit néanmoins avec son mari, et bien
entendu, ils ne virent rien. Elle donne des explications bizarres sur les événements qu'elle aurait vus se dérouler sous ses yeux à Paris en 1848. On emportait, dit-elle, des morts et des mourants en nombre considérable, et c'est tout simple: quand il y a trop de petits enfants pour prendre la place des adultes, on amène ainsi des bouleversements pour assassiner tout le monde, et, selon sa pensée, les médecins pourraient arrêter le fléau de la guerre en empêchant des naissances trop nombreuses. » D'ailleurs, elle prétend qu'on change la figure des gens, rien qu'avec une infusion, et elle s'est aperçue un jour, à l'église, qu'une multitude de personnes devinaient ce qu'elle pensait, et cela toujours au moyen d'une infusion de plantes qu'on lui avait fait prendre. A l'asile on lui avait fait manger longtemps de la chair humaine, et aujourd'hui c'est du cheval qu'on lui donne. Elle est arrivée même à concevoir qu'elle est appelée à jouer un rôle important, auquel l'empereur et un évêque qu'elle désigne, ne sont point étrangers. M. X.., son mari, est d'une intelligence très-faible et croit tout ce que sa femme raconte et, progressivement, est devenu un véritable aliéné.
Obs. IX. — Persécutions imaginaires. Vol d'une fortune. Idées de grandeur. Délire à deux. (Legrand du Saulle, d'après Maret.)
Mm<> X.., âgée de 45 ans, appartient à une famille entachée d'hérédité morbide.
Elle est, depuis trois ans, dans un établissement d'aliénés. Son délire de persécution, qui se généralisa en très-peu de temps, reposait d'abord, sur cette conception maladive, qu'un sieur P.., son voisin, lui avait changé son nom, afin de s'approprier une trèsgrande fortune dont elle devait légitimement hériter.
De là, des récriminations violentes et des querelles entre voisins.
Mmc X... crut bientôt que tout le monde s'occupait d'elle, qu'on la suivait, qu'on la montrait du doigt, que P... était l'auteur de toutes ces manœuvres hostiles, et qu'il avait intérêt à être renseigné sur toutes ses actions. Dans l'établissement où ello fut placée, la malade raconta à qui voulut l'entendre qu'elle était malheureuse d'être ainsi dépossédée de sa fortune et d'être, en outre, poursuivie par les incessantes méchancetés de P... le ravisseur de ses biens. « On lui lance secrètement les plus grossières injures, on lui reproche d'avoir tué son enfant. »
An bout d'un an, Mme X.., s'imagina qu'elle était appelée à de grandes choses. « Elle était en rapport avec l'impératrice pour l'installation de vastes hôpitaux. La plupart des beaux monuments de Paris et de la province ont été conçus et exécutés d'après ses plans... elle est décorée. »
Le mari, d'un niveau intellectuel peu élevé, n'a jamais rien pu faire. Il a commencé d'abord par n'ajouter ancune foi aux allégations de sa femme, mais il s'est ensuite rendu « à l'évidence. »
Obs. X. — Mégalomanie. Hallucinations et illusions anciennes. Délire des persécutions. Idées de grandeur consécutives. (Fovil'.e, Délire des grandeurs.)
Dans cette observation, qui est des plus complètes, on voit de la manière la plus évidente, l'enchaînement successif dans lequel les hallucinations et les illusions ont engendré le délire des persécutions, et comment celui-ci à son tour a été le point de départ des idées de grandeur, accompagnées d'erreur sur la personnalité des personnes qui entourent la malade et sur la sienne propre, puisqu'elle se croit victime d'une substitution. Mlle X.., utilise, dans la systématisation de son délire, avec un art merveilleux les événements historiques les plus importants de l'époque où sa maladie a été la plus active. Congrès de 1856, rivalité de l'Autriche et de l'Italie, aspirations de celle-ci à l'indépendance, ambition des princes de Savoie, campagne de Magenta et de Solférino, toutes ces circonstances jouent un rôle dans le récit, y figurent à leur date réelle et concourent à l'ordonnance générale du roman de Mlle X... qui prétend être archiduchesse d'Autriche, reine d'Italie et duchesse de Solférino. Rien n'est laissé au hasard ni au caprice, tout est raisonné, ordonné, classé. Enfin il s'agit d'un enfant naturel, et ils nous paraît bien probable que cette circonstance n'est pas étrangère à la nature spéciale du délire de Mlle X.
Obs. XI. — Délire partiel systématisé. Hallucinations et idées de persécution. Délire des grandeurs consécutif. (Foville, loc. cit.)
Mme M... se croit la fille de Don Carlos ; les idées de grandeur qui tendent à prédominer aujourd'hui dans le délire de Mme M... sont consécutives aux hallucinations et aux persécutions. Elle<
résultent des efforts auxquels la malade s'est livrée pendant des années, pour s'expliquer les sensations et conceptions inexplicables et maladives auxquelles elle ne pouvait se soustraire. Ici encore, la pathogénie successive des conceptions délirantes est évidente et significative ; resteront-elles fixées à leur forme actuelle ou passeront-elles encore par d'autres développements progressifs ? C'est ce qu'il nous est impossible de prévoir dès aujourd'hui.
Obs. XII. — Persécuté avec idées de grandeur, devenant persécuteur. Excès de boissons longtemps continués et amenant l'alcoolisme chronique à forme hémianesthésique. (Cullèrc, Annales médico-psychologiques, 1875.)
A... âgé de 64 ans, est fils de cousins germains. Sa vie a toujours été celle d'un cultivateur laborieux et sobre. Veuf d'une première femme, il a épousé, il y a dix ans, sa servante ; mais ce ménage fut loin d'être heureux. La femme n'avait pas toutes les vertus; le mari commeneait, très-vraisemblablement, à éprouver les premières atteintes de l'aliénation mentale, si bien qu'au bout de quelques années les époux furent séparés judiciairement.
Depuis cette époque, A... se croit en butte aux persécutions les plus singulières, causées par la physique. Des idées de grandeur viennent se joindre à ces premières conceptions délirantes et il devient à son tour un vrai persécuteur.
Il est difficile de connaître toutes les particularités du délire, car le malade est actuellement incapable de fournir des renseignements. Mais nous savons, cependant, qu'il se croit descendant d'un roi d'Angleterre, qu'il a douze millions qu'on lui retient injustement à Londres, et que, dans la ville qu'il habitait, il a causé de nombreux scandales en réclamant de grosses sommes à plusieurs personnes considérables, et en leur intentant des procès sans fondement.
Il y a un an, le malade, qui jusqu'alors avait vécu chez lui en conservant ses habitudes r >gulières, manifeste des idées d'empoisonnement. Dès lors, il ne prend plus ses repas chez lui, mais court les cabarets et fait de nombreux excès de boisson. Il boit du vin et va jusqu'à quatre bouteilles par jour. Le délire devient de plus en plus intense, les hallucinations se multiplient, une séquestration est nécessaire.
Tous ces renseignements nous sont fournis par un parent du malade, homme intelligent, digne de foi à tous égards. A son en-
tréc, le malade nous raconte qu'on s'introduit la nuit, chez lui, par la physique, qu'on lui brûle la plante des pieds en répandant de l'arsenic sur le plancher; qu'on lui introduit du pétrole dans le corps pour l'enivrer, et que lorsqu'il est enivré, on le met dans un cercueil; on lui fait subir toute espèce d'épreuves douloureuses.
11 accuse aussi des hallucinations de la vue, de nature alcoolique : flammes, fantômes, animaux immondes, etc.
2 novembre 187-i. Examen physique : il y a du tremblement de la langue et aussi des mains. Le malade accuse de la faiblesse du côté droit et une sensation de froid, tout le long de la cuisse du même côté. La main droite, exerce en effet, des pressions notablement plus faibles que la gauche. Le sensibilité du tact est au contraire diminuée. Sur le bras droit et dans une direction parallèle aux nerfs, les pointes de l'esthésiomètre ne donnent une double sensation qu'à une distance de 11 centimètres ; tandis que cette double sensation s'accuse à une distance de 6 centimètres du côté gauche.
Perpendiculairement à la direction des nerfs, il faut pour que les deux pointes soient senties à droite, un écartement de 6 centimètres, et à gauche de 4 centimètres seulement.
Au front, à gauche, les deux pointes sont senties à 2 centimètres de distance; à droite, pour le même écartement, le malade n'accuse qu'une seule sensation.
La sensibilité spéciale est également affaiblie à droite.
Odorat: la narine gauche reconnaît immédiatement l'acide acétique et le camphre. La droite n'accuse aucune sensation au camphre, et seulement de l'irritation à l'acide acétique.
Goût : le côté gauche de la langue accuse immédiatement les sensations salées et amères (sel marin, extrait de coloquinte); le côté droit reste absolument insensible aux mêmes substances.
En un mot noas sommes en présence de la forme hémianesthésique de l'alcolisme chronique, mise en lumière par Magnan (1).
Les journées qui se succèdent sont assez calmes : de temps en temps le malade parle seul et semble avoir des hallucinations de l'ouïe ; mais les nuits sont très-mauvaises : on ne cesse de lui envoyer du pétrole par la physique ; on fait aussi passer des chats sous son lit. On trouve chez ce malade un délire, vraisemblable-
(1) Magnan. De l'alcoolisme. Paris, 1874.
ment très-ancien, composé d'idées de persécutions et de richesses. L'alcoolisme vient s'y ajouter et devient alors la chose la plus importante, tant au point de vue des manifestations délirantes, qu'il exagère, multiplie, mobilise, que par les complications physiques qu'il détermine, lesquelles revêtent un caractère de haute gravité.
Pour nous, nul doute que l'aliénation mentale n'ait précédé de longtemps les excès de boissons. Cela ressort des renseignements exacts et précis qui nous ont été fournis, et aussi de la physionomie du délire, aujourd'hui altérée et confuse, mais claire et parfaitement délimitée au début.
M. Legrand du Saulle, dans sa monographie du délire des persécutions, relate brièvement deux observations de délire ambitieux avec persécutions imaginaires. Un homme intelligent, exerçant une profession libérale, et que des épreuves pénibles et multipliées, jointes à une impressionnabilité excessive, ont jeté dans un état mental qui s'est traduit par trois accès aigus de folie mélancolique, a toujours cru, pendant ses accès, que ses persécuteurs avaient un but plus élevé que de torturer un malheureux comme lui, et qu'en réalité leur but était de renverser la dynastie napoléonienne. L'autre malade, placé dans des conditions analogues, après avoir fait, par écrit, le tableau éloquent de toutes ses souffrances morales et physiques, ajoute : «Vous attribuerez à l'hallucination de pareilles idées; rien n'est plus vrai cependant; le magnétisme occulte a été développé à ce point-là, et l'empereur s'en sert pour la plus grande gloire et le prestige de sa dynastie. »
Obs. XIII (personnelle). — Idées de persécution. Délire ambitieux consécutif. Hallucinations de l'ouïe et du goût, et de la sensibilité générales. Délire à deux. (1)
Marie D.., blanchisseuse, âgée de 48 ans, entre pour la troisième
(1) Cette observation et les trois suivantes ont été publiées par M.jVIagnan dans la Gazette médicale de Paris, année 1877.
fois en décembre 1876, à Sainte-Anne. Les premiers symptômes remontent à dix-huit ans, ils se rapportent à un legs imaginaire, que lui aurait fait, en mourant, un avoué qui l'avait séduite et rendue more. Elle croit que la veuve et les parents du défunt ternissent sa réputation, veulent la dépouiller. Elle n'a point vu le testament, mais elle est persuadée que le legs existe: pourquoi? elle n'en sait rien ; il existe, voilà tout.
En 1859, elle est domestique chez un vicaire, elle remarque qu'on se moque d'elle dans la rue ; des voix l'accusent d'entretenir des relations avec les prêtres ; on marche sur sa robe, on la coudoie et réagissant déjà, elle soufflette un individu qui, en passant, l'aurait touchée du coude. Un jour, elle entre àl'église Saint-Roch, le curé qui prêche, dit à ce moment : « Ils n'osent pas le lui dire en face. » Elle s'imagine que c'est d'elle qu'il voulait parler ; elle reste préoccupée tout en continuant son service d'une manière régulière,
En 186], elle se marie et installe une crémerie. Voyant alors beaucoup plus de monde, les prétextes au délire deviennent plus nombreux ; les persécutions recommencent, elle trou\e des figures singulières à ses clients ; ceux-ci lui rapportent des œufs gâtés, alors qu'elle leur a donné des œufs frais , il se moquent d'elle, etc.
Elle entretient son mari de ses vexations et le persuade de leur existence. En 1866, ils mangent un gâteau que leur avait envoyé un cousin; à la suite ils ont une indigestion ; aussitôt ils accusent le cousin de tentative d'empoisonnement et font une plainte au commissaire. A partir de ce jour, ils délirent à deux.
En 1867, on l'injurie, on la menace, on l'accuse d'avoir tué son enfant ; elle se querelle et se bat avec son mari ; elle entre à la Salpêtrière et en sort améliorée après un séjour de trois mois ; elle est envoyée à l'asile de convalescence de Grenelle.
Au milieu de la nuit, la vierge lui apparaît. Les idées ambitieuses s'ajoutent au premier délire ; quant au mari, il ne franchit pas cette limite, il reste simple persécuté. De 1867 à 1871, leshallucinations continuent; on l'appelle communarde, on veut l'empoisonner ; elle se lève à quatre heures du matin pour aller puiser de l'eau à la fontaine ; elle enferme sa cruche afin qu'on n'y jette rien.
Dieu lui apparaît et lui dit: « Tout ce que tu diras arrivera » Je suis donc prophète ? pense-t-elle.
Depuis ce moment surtout, elle fréquente les églises, elle prétend avoir annoncé tous les malheurs qui, depuis, sont survenus ; la guerre, la Commune, etc.
Elle prononce des discours publics, attaque le gouvernement de M. Thiers, invite les bons citoyens â régénérer le pays, s'élève contre les mauvaises mœurs, le concubinage, le libertinage, etc. Bref, elle fait du scandale, est arrêtée et conduite à Sainte-Anne en septembre 1871 .
De 1871 à 1876, son délire continue ; mise en liberté en 1873, elle reprend ses occupations ; ses hallucinations ne cessent pas : son délire ambitieux persiste. En 1876, elle se rend à.l'Elysée, profère des menaces et des injures contre le maréchal de Mac- Mahon, est arrêtée et ramenée à Sainte-Anne. A son arrivée, elle est très-excitée et parle avec emphase et sur un ton de commandement. « Dieu est en colère contre son peuple, le crime déborde, les mœurs sont corrompues, malheur à qui traitera le prophète de fou.» Elle a écrit un manifeste aux fidèles, elle réclame des quêtes pour fonder des églises et signe ses lettres : le Prophète.
Le délire de persécution continue, les sœurs se moquent d'elle et disent: « C'est pour toujours dans les siècles des siècles; » elles continuent à lui faire du mal. Un jour elle voit un fichu rouge sur les épaules d'une malade, c'est un signe de sang « on veut lui trancher la tête », les sœurs la méprisent, bien qu'elle soit plus convenable que les autres malades.
Il existe des troubles de la sensibilité générale, des sensations pénibles dans les yeux, le nez, le front, des sensations voluptueuses.
Dans son lit, il y a des choses qui la piquent et l'empêchent de dormir ; le matin, des voix railleuses lui demandent si elle a passé une bonne nuit; c'est, dit-elle, un supplice atroce; elle injurie les sœurs qui lui font tout ce mal, elle les menace, mais ne s'est encore livrée à aucun acte de violence ; elle refuse souvent de manger par crainte de poison.
La sensibilité est obtuse à la face externe de la jambe; elle ne sent qu'une seule piqûre à l'csthésiomètrc avec un écartement de 11 centimètres, elle en sent deux avec un écartement de 12 centimètres ; à la face interne des jambes, elie ne sent qu'une piqûre avec un écartement de 8 centimètres ; quand ces deux chiffres sont dépassés, les deux piqûres sont perçues.
Garnier. a
Aujourd'hui, elle est calme ; les bains, la vie régulière et paisible de l'asile ont contribué à cette amélioration .
Obs. XIV (personnelle). — Hallucinations de l'ouïe et du goût. Idées de persécutions. Mégalomanie consécutive. Troubles do la sensibilité générale.
Augustine L... âgée de 42 ans, cuisinière est entrée le 25 décembre 1876. Son père est alcoolique et hémiplégique ; une de ses sœurs est atteinte de délire des persécutions, cinq autres frères et deux sœurs sont en bonne santé. Le début remonte à 1867; de Cherbourg elle revient à Paris, comme bonne ; elle a des hallucinations de l'ouïe ; on se moque d'elle ; on prétend qu'elle a un enfant; elle entend à chaque instant : « Voilà la Madeleine », on l'accuse de médisance, de vol : on l'excite à la débauche ; elle change dix fois de maître, en deux ans.
En avril 1869, elle se marie ; son délire cesse quelque temps. Peu à peu de nouvelles préoccupations reparaissent, on l'accuse de se mal conduire, on veut troubler son ménage, elle fuit ses ennemis et change plusieurs fois de place. En novembre 1872, son mari meurt. Le délire devient chronique, avec tendance à des idées ambitieuses : elle croit que son mari a été empoisonné ; le pharmacien se moque d'elle; elle prétend qu'on jette, pour l'outrager, des têtes de maquereau sur son passage, devant sa porte; on empoisonne son lait, son bouillon. Un jour une voix dit à côté d'elle : « Voilà la reine de France »; depuis ce moment elle se croit reine et accuse les prêtres de la persécuter pour garder le pouvoir ; ils la poussent à la débauche pour la rendre indigne de régner. Afin de fuir ses ennemis, elle va à Cherbourg, mais ses parents, ses amis, tout le monde lui fait des misères ; à l'église, partout, on dit du mal d'elle ; elle revient à Paris et entre à Sainte-Anne.
Obs. XV (personnelle'!. — Hallucinations de l'ouïe, du goût, de l'odorat, et troubles de la sensibilité générale. Idées hypochondriaques. Mêgalomanie consécutive.
Emmanuel X..., 39 ans, appartient à une famille qui a payé un impôt terrible au délire des persécutions. Le père a succombé aux progrès d'une paralysie générale ; la mère jouit d'une bonne santé et d'une rare intelligence. Sur cinq frères, quatre sont atteints du
délire des persécutions; le cinquième, qui est le troisième par l'âge, est bien portant et fort intelligent.
Depuis 1867, X... a des hallucinations de rouie ; on le raille, on se moque de lui, on cherche à empêcher son mariage ; des images obscènes se présentent à ses yeux; ses boissons, ses aliments lui semblent gâtés; il a des sensations désagréables dans tout le corps, il sent des odeurs infectes, il croit qu'on le masturbe, etc. Il porte plainte au parquet (1870) contre ses ennemis; il poursuit, l'interdiction de sa mère ; il se dit persécuté par les carbonari et devient hypochondriaque. On veut l'empoisonner, il craint la contagion de toutes les maladies, il crache et se mouche constamment pour se débarrasser le cerveau.
Plus tard, aux conceptions tristes s'ajoutent des idées ambitieuses; d'abord, il est parent de l'empereur, puis empereur luimêmeet veut s'installer aux Tuileries.
Obs. XVI. — Hallucinations de l'ouïe. Idées de persécution. Mégalomanie
consécutive. Idées de suicide.
Antoine X., frère du précédent, âgé de 36 ans, employé des postes, est sujet aux hallucinations de l'ouïe depuis 1869 : on l'accuse de vol, on veut le faire guillotiner ; il croit entendre ces mots : « Il est pincé. » Il avait, à ce moment, une blennorrhagie, et soufflette un de ses collègues, qu'il accuse d'allusions blessantes. Il vient à Sainte-Anne, avec un grand couteau dans sa poche, pour se défendre contre ses ennemis. Il part ensuite pour Grenoble ; là, il prétend que les officiers le méprisent. Il les provoque en duel, et se plaint au général commandant de la place, par la lettre suivante :
« Grenoble, 9 février 1869.
« Monsieur,
« Je viens vous prier de vouloir bien me dire pourquoi messieurs les militaires de la garnison de Grenoble m'insultent quotidiennement.
« S'ils veulent se battre avec moi, il n'est pas nécessaire de faire tant de frais; j'attends à l'adresse, ci-dessous indiquée, que l'un d'eux veuille bien venir régler, avec moi, les conditions d'un combat.
J'ai l'honneur d'être, monsieur le général, « Votre très- humble serviteur.
« Signé : X,..
« Rue Dauphine. n° 2. »
En 1870, pendant le siège, il reste à Paris, chez sa mère ; il prétend que c'est une fausse guerre, un faux siège. Des idées ambitieuses commencent à germer dans son esprit. En 1874, il prétend être le fils de Henri de Bourbon et de l'impératrice de France ; il répète à sa mère qu'il n'est que son enfant adoptif ; il veut aller dans la province de Grenade pour se faire rendre ses biens.
En octobre 1874, il écrit la lettre suivante :
Paris, le 29 octobre 1874.
« A. M. Magnan, à Sainte-Anne*
« Si vous vous permettez de délivrer à qui que ce soit un certificat de maladie mentale ou autre pour moi, je vous enverrai au bagne avec celui auquel vous l'aurez délivré. Il faudra que vous alliez immédiatement à Charenton pour reconnaître que mon frère Emmanuel X... n'est pas fou et qu'il faut qu'il sorte.
« Prince Henri de Bourbon.
« Voici mon adresse : M. Antoine X..., rue de Rennes, n° , Paris.
« Je ne reçois personne.»
L'erreur de personnalité est illogique en apparence seulement; car tout en signant Henri de Bourbon, il ajoute au-dessous son vrai nom, qu'il considère comme faux, mais c'est celui sous lequel il est connu de tous.
Des idées de suicide apparaissent en dernier lieu : on veut le déshonorer : « Tous m'ont vendu morceau par morceau, pièce à pièce, afin que n'étant plus qu'un être inutile et dégradé, je me supprime. »
Obs. XVII (personnelle). Persécutions imaginaires. Hallucinations de l'ouïe. Idées de grandeur. Naissance illustre. Surdité.
Marie G.... âgée de 48 ans, sans profession, a été cruellement frappée, il y a dix ans, par la mort de son enfant qu'elle nourrissait. A la suite de ce douloureux événement, son caractère s'est modifié sensiblement. Elle est devenue très-irritable et s'emportait atout propos. Vers cette même époque, elle a commencé à
devenir sourde. Les idées de persécution se sont montrées bientôt. Pendant les journées de mai 1871, la vue des cadavres des gardes nationaux l'a beaucoup émue.
En 1872, elle va consulter des somnambules qui lui apprennent qu'elle a des droits au trône de France.
Elle devient, alors, la proie des tireuses decartes et des hommes d'affaires interlopes qui ne manquent pas d'exploiter sa crédulité.
En 1873, les idées de grandeur apparaissent: elle est de naissance illustre. C'est le journal qui lui aurait appris qu'elle a « du sang royal dans les veines. »
En 1874, la menstruation cesse de s'accomplir.
A la visite, elle nous conte qu'elle descend d'une famille royale, que son ancêtre est le roi Le Preux, qu'elle est alliée à la Belgique, à Tlnde et à l'Autriche. Son ancêtre le roi Le Preux étant venu en France, faire un voyage, a épousé une bourgeoise : elle est le fruit de cette union. Toules les statues du château de Pierrefonds appartiennent à ses ancêtres. Elle refuse la responsabilité d'une si haute position et déclare qu'elle ne tient pas du tout au trône, sur lequel de grands intérêts veulent qu'on l'installe.
On lui a toujours fait des méchancetés, et pourtant elle n'a fait de mal à personne : — On veut l'empêcher de légitimer son enfant, afin de lui en substituer un autre qui serait roi.
Elle a un héritage de 25,000 fr. L'empereur Maximilien était son cousin.
Dans ces derniers temps, elle avait fabriqué, nous dit son amant, des petits drapeaux, blancs et verts, et donnait à ces objets une signification politique.
Elle désignait aussi quelques personnes auxquelles elle en voulait particulièrement, et manifestait le dessein de les frapper à la première occasion. Un jour, chez le boulanger de son quartier, elle se saisit d'une couronne de pain, la jette à terre, en disant qu'elle seule avait le droit d'avoir des couronnes. A plusieurs reprises, elle a tenté de se suicider avec son enfant.
On lui a proposé d'empoisonner son amant, afin qu'elle en prenne un autre. La reine des Belges est sa cousine, l'empereur d'Autriche, son cousin, ainsi que Maximilien. « Ce sont tous membres de ma famille. » — Ayant eu à l'un de ses repas une pomme dont les couleurs « vertes et rouges » lui annoncent que des élections vont avoir lieu, elle déclare qu'elle sait bien que ces élec-
tions ont pour but d'élire une contre-reine, mais elle ne le permettra pas.
Obs. XVIII (personnelle). — Délire des persécutions. Hallucinations de l'ouïe. Idées de grandeur. Faible niveau intellectuel.
Françoise P..., âgée de 53 ans, cuisinière, éprouve depuis 1869 des hallucinations de l'ouïe : c'est en patois qu'on s'adresse à elle. On écrit dans les journaux qu'elle a une maladie secrète. En 1869, elle adresse une réclamation au parquet. Mais, dit-elle, on ne l'a point fait appeler et sa lettre lui est revenue; mandée chez le commissaire de police, à l'effet de s'expliquer sur cette réclamation, elle déclare à ce magistrat qu'on la déshonore, qu'on la met sur les journaux malsains, où on l'accuse de vol, d'inconduite.
En 1870, deuxième réclamation, nouvel appel chez le commissaire de police. — ■ Pourquoi, lui est-il demandé, adressez-vous encore cette réclamation? — Afin qu'on me rembourse une somme de 700,000 fr. qui m'est due. On l'aurait renvoyée, dit-elle, après la guerre, pour examiner si sa réclamation était fondée.
En mai 1871, elle entendait dire dans la rue qu'elle était condamnée à un an de prison pour vol, mais elle n'est jamais allée en prison. — On disait aussi, autour d'elle, qu'il fallait la faire rester dans sa chambre, afin de pouvoir l'arrêter plus facilement. — Elle doit recevoir 1,800,000 fr. On la poursuit constamment..., on lui fait des misères..., on la rend malade..., on l'empêche d'obtenir la fortune qui lui est due. Les journaux s'entretiennent toujours d'elle.
Obs. XIX (personnelle). Idées de persécution. Hallucinations. Idées ambitieuses. Mission divine.
Marie R..., âgée de 33 ans, sans profession, a commencé à être bizarre, nous dit le mari, il y a sept ou huit ans. Elle croyait qu'on lui en voulait. Elle a deux enfants dont l'aîné a dix ans et le plus jeune trois ans : l'un et l'autre jouissent d'une santé excellente. Marie B... prétend qu'on fait courir, depuis longtemps, de faux bruits sur son compte. On l'insultait. Sa belle-mère prétendait qu'elle se conduisait mal. On la poussait à la débauche.
En 1875, le curé, pendant le sermon, prétendait qu'elle était la Sainte-Vierge, Notre-Dame de Lourdes.
A la visite, elle nous apprend qu'elle était la Sainte-Vierge à quatorze ans. Elle est Notre-Dame de Lourdes. Elle prétend aussi être la « République, » et c'est son portrait que l'on a gravé sur les pièces de monnaie. Quelques jours après, elle nous dit que c'est une maladie qui l'a rendue plus digne. Elle n'est pas mère de Dieu. La Sainte- Vierge est née sans la tache originelle. Elle doit régner, etc.
Obs. XX (personnelle). Persécutions imaginaires. Idées de grandeur.
Marguerite E... âgée de 39 ans, domestique, est en proie depuis cinq ans à des idées de persécution.
On la regarde comme une moucharde, on l'injurie, « on lui donne des idées, même sans parler. »
Dès 1874, elle se dit appelée à placer le prince impérial sur le trône. Elle veut soutenir Napoléon IV. « C'est naturel chez moi. » L'impératrice et le prince impérial sont à l'hôtel du Louvre. Elle a écrit une lettre au Maréchal deMac-Mahon, pour l'engager à replacer le prince impérial sur le trône.
Elle chante le Te Deum pour le bonheur de la France et se fait arrêter faisant scandale et chantant des cantiques , à l'église Notre-Dame. Nous la voyons à la visite du 27 Novembre 1877; elle nous apprend que Napoléon IV va l'appeler. Elle régnera, mais elle veut la revanche contre l'Allemagne.
Elle dira son fait à la Gauche de la Chambre des députés et au Centre. La Droite peut compter sur son appui. C'est pour cela qu'elle est allée à Notre-Dame ; elle a fait des signes au prêtre qui officiait.
Nous croyons devoir reproduire la lettre suivante qu'elle adressait au maréchal de Mac-Mahon.
« Son excellence M. le maréchal de Mac-Mahon, veuillez agréer ma demande ; je suis toujours sur la même idée et la même opinion. Donnez-moi un cheval, une selle et un costume pour l'Alsace et la Lorraine le plus vile possible. On me dit folle ! Non, son excellence, j'ai bien toujours ma raison. Je suis, en attendant, votre humble servante.
« Marguerite E. »
« Réponse de suite, s'il vous plaît. »
« Mon adresse est à la maison de santé de Sainte-Anne.»
Obs. XXI (personnelle). Délire des persécutions. Idées de grandeur. Hallucinations multiples.
D... Jeanne, âgée de 38 ans, ancienne commerçante, prétend qu'on lui en veut... Elle sait Lien qu'on lui fait des misères... qu'on répand des cancans sur son compte. Cette malade offre cette particularité d'éprouver des hallucinations visuelles. Il est vrai de dire que le certificat mentionne des accidents hystériques anciens (1). Toujours est-il qu'elle apercevait des morts, nous dit-elle.
Jeanne D... a écrit au Président de la République, pour lui faire part de ses inspirations.
Elle entendait des petits coups — C'était Dieu qui l'inspirait.
« Je suis sous le coup d'une intrigue royale », nous dit-elle à son entrée. Elle entendait des craquements dans les tableaux, les meubles, etc., éprouvait des bouillonnements dans le corps, des serrements d'estomac, se sentait soulever dans les airs, montait et descendait tour à tour.
Le 27 novembre 1877, Jeanne D... est légèrement excitée ; la veille elle a chanté toute la journée et croit que le Président l'a entendue. «Elle s'est ralliée à Dieu»; mais elle est toujours sousle coup d'une intrigue royale. Elle entend des voix amies et ennemies ; ces voix l'empêchent de dormir. Elle se plaint de secousses par tou le corps.
Elle doit écrire, le lendemain, au Président.
Obs. XXII (personnelle). Idées de persécution. Hallucinations de l'ouïe, de la sensibilité générale, de l'odorat. Idées de grandeur.
Charlotte G... âgée de 44 ans, rentière, a des hallucination* de l'ouïe depuis six mois..., maison la poursuit déjà depuistrois ans; c'est un piège qu'on veut lui tendre... Elle déménagea plusieurs reprises, afin d'échapper aux personnes qui s'acharnent après elle. C'est la clique qui la poursuit. Chez elle, on réussissait à faire arriver, jusque sur ses effets et tout son corps, de la poudre de savon, le plafond en répandait à profusion, puis c'était de l'urine...
(1) Sur 58 femmes persécutées, M. le professeur Lasègue, n'a trouvé que deux fois des hallucinations de la vue, et dans ces deux cas, on avait affaire ù des femmes ayant présenté des accidents hystériques.
Lasse de déménager sans dérouter ses ennerris, elle quitte brus:? quement Bruxelles, sa ville natale, arrive à Paris. Dans l'hôtel où elle descend « tout lui paraît louche », au bout de deux jours. Elle s'adresse au commissaire de police pour demander une maison où elle serait tranquille. On l'arrête et le surlendemain nous la trouvons à Sainte-Anne... Au milieu du récit qu'elle nous fait de ses souffrances, nous constatons des idées ambitieuses simplement ébauchées. Sa mère, dit-elle, a travaillé chez les princes de L...On disait qu'elle descendait de cette famille.
A l'asile, elle se montre soupçonneuse, taciturne. Elle a trouvé une arête de poisson dans sa soupe et « se doute bien pourquoi cette arête se trouvait là. » Elle demande sa liberté instamment.
Le 20 novembre elle accuse des troubles de la sensibilité générale : on dit qu'elle est de cristal, qu'elle va se briser.
Obs. XXIII (personnelle). Délire ancien systématisé. Hallucinations d
l'ouïe. Idées ambitieuses.
R... Françoise, âgée de 27 ans, couturière, a une tante névropathique. Les idées de persécution ont commencé, nous dit la mère, il y a trois ans.
A cette époque, son mari l'a abandonnée ; elle avait toujours été fort malheureuse avec lui. Françoise D... a deux sœurs, qui n'ont jamais rien présenté d'analogue à ce qu'elle éprouve. A Puteaux, on la regarde de travers... Elle doit épouser un baron anglais, puis le prince impérial... les trois puissances sont venues lui annoncer le mariage. « On lui a mis le prince impérial sur les bras. » C'est le baron qui est cause qu'elle se souvient de cela. Quand elle s'est mariée, à l'âge de 16 ans, elle a dit à sa mère qu'elle devait se marier avec un monsieur, « mais elle ne savait pas, à ce moment, lui parler du prince impérial.»
A la visite du 16 décembre 1877, elle pleure, nous dit qu'elle voit bien qu'on veut mettre quelqu'un à sa place. Le maréchal deMac- Mahon devait la reconnaître pour sa Me, le baron aussi.
Obs. XXIV (personnelle). Hallucinations. Idées de persécution. Idées de
grandeur. Tentative de suicide.
F... Louise, âgée de 59 ans, sans profession, a tous ses parents
contre elle... on se moque d'elle. . elle entend rire... « Ils veulent lui enlever sa part d'héritage. » Il y a, dit-elle, une grande fortune à recevoir. Louise C... nie toute tentative de suicide. Cependant le certificat d'entrée note le fait.
Elle prétend que le nom d'une autre personne a été mis sur son contrat de mariage. On parle de sa fortune et on rit d'elle, parce qu'elle en est dépouillée. D'après les renseignements du mari, Louise F.., serait malade depuis six mois. Le début a été une frayeur ; on l'avait réellement menacée des agents de police. Depuis lors, la nuit, elle entendait les agents monter chez elle.
Obs. XXV (personnelle). Hallucinations de l'ouïe. Persécutions imaginaires. Idées de grandeur. Demi-imbécillité.
M. Joseph... âgée de 26 ans, portefeuilliste, a perdu sa mère, il y a huit ans; elle est morte de phthisie pulmonaire. Son père est mort dans un asile d'aliénés. Il a un frère âgé de 18 ans, qui a été élevé à la campagne chez une tante, mais il n'a guère entendu parler de lui, et ne peut, par conséquent, fournir aucun renseignement précis sur la santé de son frère.
Joseph M... est assez bien développé physiquement, les membres seulement sont grêles. La physionomie n'est pas dépourvue d'intelligence.
Ce malade, qui a des habitudes de pédérastie dont il ne se défend pas du reste, a reçu quelque instruction.
Depuis deux ans, nous apprend-il à la visite du 5 décembre 1877, on le poursuit dans la rue en le traitant d'une façon ordurière. «Voilà le s. . qui passe. . Ah ! nous y arriverons! nous y arriverons!..
Il y a un an environ, il s'est aperçu qu'on disait en le voyant : « C'est le fils de Henri V. — Non, c'est le fils de Henri Rochefort.^
Joseph M... est un enthousiaste admirateur d'une grande tragédienne qu'il a eul'occasioii de voir jouer plusieurs fois. Sa vocation, nous dit-il, est d'être acteur. On aurait pu faire de lui un artiste du plus grand talent. Il s'étend avec complaisance sur les pièces de théâtre, critique l'emploi de certains premiers rôles, les différents tableaux et entreprend de nous montrer comment il modifierait tel détail scénique, etc., etc.
Le choix des costumes, au point de vue historique, le préoccuperait surtout... Il citr des pièces qui n'ont échoué que pourn'avoir
pas été bien présentées au public. Pour lui on ne prodigue pas assez les joyaux, les étoffes chatoyantes sur la scène.
Au sortir de l'asile, il se rendra chez Mme X..., l'artiste dont nous avons parlé, lui demandera de le regarder comme son fils; si elle ne veut pas, il quittera la France, ira en Amérique, et là, il pourra se livrer librement à la carrière du théâtre.
11 prétend que sa mère, qu'il soupçonne du resie de n'avoir été que sa mère adoptive, ne l'aimait pas et lui préférait son jeune frère.
On dit encore qu'il est petit-fils du vice-roi d'Egyple ; en tous les cas, il veut découvrir ce qu'il y a contre lui. Il y a quelque temps Joseph M.... a eu de fortes coliques et s'est cru empoisonné.
Il nous déclare avec feu « qu'il n'a jamais approché une femme »; mais, pendant son sommeil, on amenait des femmes et on se servait de lui. Un filtre qu'on lui avait donné le livrait aux pratiques infâmes de ses ennemis. Joseph M... s'excite dans son récit, parle avec une grande animation des femmes poignardées sur son lit après avoir servi à l'accomplissement de ces actes honteux ; leur sang était recueilli et devait servir de breuvage, de filtre pour former des artistes. Tout celal'indigne et « ça ne peut pas durer. »
Obs. XXVI (personnelle). Idées de persécution. Idées de graudeur. Dissimulation d'identité,
Jean-Paul C, âgée de 25 ans, sans profession, d'origine polonaise, a été déjà traité à l'Asile de Marseille, en 1872. Après avoir servi pendant la guerre de 1870, dans la légion étrangère, assisté aux combats qui ont eu lieu autour d'Orléans, il fut envoyé en Algérie où il commença à tenir des propos singuliers. Il se disait Jean Ier, roi de Pologne. Il paraît probable qu'il a eu avant ces idées ambitieuses des idées de persécutions.
Quoi qu'il en soit, après un séjour assez court à l'asile de Marseille, il, obtient sa sortie... entreprend de parcourir la Suisse et l'Allemagne.
Nous le voyons à Sainte-Anne au mois de novembre 1877, après une démarche faite près du maréchal de Mac-Mahon, à l'Elysée, etc.
C... Jean-Paul, est un homme vigoureusement constitué, à laphysionomie intelligente et d'une tenue fort convenable. Il nous apprend, tout d'abord, qu'il n'est pas Jean-Paul C... et qu'il refu-
sera, dorénavant, de répondre à ce nom. En effet, après avoir été Jean le'', de Pologne, il est maintenant Louis XIV de Bourbon; c'est la qualité qu'il s'attribuait sur la carte remise par lui au palais de l'Elysée. 11 est mort dans sa première personnification de Jean Ier, est ressuscité Louis XIV, et est sorti de son tombeau de Saint-Denis. C'est Dieu qui lui a envoyé son fluide. Il est seulement l'esprit de Louis XIV et n'a de Jean-Paul C... que l'enveloppe matérielle. Comme il nous voit rire à cette étrange allégation |: « Il n'y a rien de risible là-dedans. » Nous lui faisons remarquer qu'il — y a au moins quelque chose d'étrange... « Mais, répond-il, ce n'était pas moins étrange, quand on entendit Denis Papin parler de la vapeur, Francklin des paratonnerres. — — Qu'avez-vous faitpourêtre amené à Sainte-Anne? — Oui, parlezen...; autrefois nous avions les lettres de cachet, aujourd'hui nous avons les maisons de fous pour se débarrasser des peisonnes gênantes. —
Pour chacun des deux rôles qu'il a été appelé à remplir, Dieu lui est apparu quelques jours avant, dans toute sa majesté, sous la forme d'un vieillard à barbe blanche en lui disant : Tu seras JeanIor, roi de Pologne.., tu seras Louis XIV. Sa mission remplie, il redevient Jean-Paul C...
Sur la recommandation qui lui est faite de s'occuper au jardin : « Voyons, ce n'est pas sérieux de proposer une chose pareille à Louis XIV. — Les souverains, ne dédaignent souvent pas, lui est-il répondu, de s'occuper de cette façon. — Qu'on me mène dans mon palais de Versailles et je m'occuperai sans doute de mes jardins, car je n'ignore pas que Cincinnatus labourait son champ, mais c'était son champ.
Nous croyons devoir reproduire ici la lettre que Jean-Paul C, adresse à M. Magnan.
«c Monsieur le Docteur.
« Je vais avoir le plaisir de vous faire quelques observations ; si comme je me plais aie croire, vous n'êtes pas de partiprismon ennnemi, vous comprendrez leur justesse. On m'accuse d'être fou, on m'enferme dans une maison de santé ; sous ce prétexte futile, on m'enpêche de remplir la mission dontje suis chargé etd'où dépend le salut de la France ; soit : les hommes qui mettent les difficultés entre moi et le but que je veux atteindre seront seuls responsables
des malheurs qui en seront la conséquence ; seuls, eux et les premiers ils seront les victimes de leur aveuglement. Je leur suis nuisible ; je les entrave dans leurs plans ; cela peut être juste, car si leur dignité, leur honneur et leurs intérêts étaient mieux compris par eux-mêmes, cela ne serait pas. Pourquoi, puisqu'ils veulent se débarrasser de moi, n'agissent-ils pas en hommes francs et loyaux. Supprimer un homme est chose si difficile ! Une hache ! comme à la Tour de Londres, une guillotine comme sur la place de la Concorde ! Douze fusils comme à Queretaro ! leur suffiraient pour me faire passer de vie à trépas. Ils seraient dès lors tranquilles ; je serais dans l'impossibilité de leur nuire. Pourquoi me soumettre à cette mort lente, à cette torture qu'on nomme la réclusion. Je veux bien admettre pour un moment que ma vie leur est chère, mais qu'ils croient que le moment n'est pas venu d'accomplir ma mission. Alors, pourquoi me priver d'air? Pourquoi ni'enfermer dans une salle, où l'on vicie l'air, par un grand nombre d'organes respiratoires? C'est insuffisant à des poumons habitués au grand air des déserts de l'Afrique et des steppes de l'Ukraine. Est-il juste de priver de mouvement un homme qui a toujours été habitué à en faire beaucoup, à un homme sanguiu qui a besoin d'exercice pour vivre ? Jamais de ma vie je n'ai su ce qu'étaient les maladies. Il y a vingt-deux jours que je suis ici et il n'y a pas de jour où l'air surchauffé des calorifères ne me donne le mal de tête. Donnez-moi de l'air, du mouvement, et vous ne ferez que me donner ce qu'on ne refuse pas aux assassins dans les bagnes delà Nouvelle-Calédonie. Je veux bien croire que vous m'avez compris, que vous finirez par comprendre que je suis un de ces hommes trempés à Y ancienne qu'on ne,'saurait abattre moralement, Chez moi, pour abattre le moral, il faut tuer le physique. Je veux bien croire, dis-je, que vous n'êtes pas mon ennemi personnel et que vous ferez droit à mes justes réclamations.
« Agréez, Monsieur le Docteur, l'assurance de ma considération distinguée.
a Louis XIV de Bourbon. »
Dans une autre lettre Jean-Paul C... explique sa résurrection qui est, tout bonnement, dit-il, une chose miraculeuse. Dieu l'a touché de son doigt, à plusieurs reprises. Après s'être longuement étendu sur la morale, la politique, le rôle de la France, que lui seul peut servir, il prie M. Magnan de transmettre au maréchal de Mac-
Mahon ses desseins sur l'avenir du pays. En retour de ce service, il promet à son médecin qu'il lui ouvrira le paradis et il signe toujours Louis XIV de Bourbon.
Du reste, chaque fois qu'il est appelé sous le nom de Jean-Paul C..., il refuse de répondre, il faut le nommer Louis XIV. A la visite du 3 décembre, Jean-Paul G... nous raconte que Dieu l'a averti que le Maréchal voulait le faire empoisonner. Mais il ne doit pas s'inquiéter, c'est par ordre supérieur ; il voit que le maréchal le craint.
Le 16 décembre il n'a pas voulu manger, car Dieu l'a prévenu qu'on voulait l'empoisonner.
Obs. XXVII (personnelle). Persécutions imaginaires. Idées ambitieuses.
Grétineux. Demi- imbécillité.
B... Henri, 37 ans, cultivateur du Jura, a les apparences d'un demi-crétin. Il n'a pas de goitre; mais la face est large, les arcades orbitaires sonttrès-écartées, le nez est écrasé, les dents sont larges et carrées, les mains sont larges et courtes; la peau de la face est ridée, les lèvres sont très-grosses.
B... a quitté, dans le courant du mois de décembre 1877, son village pour venir à Paris, réclamer au président de la République une récompense pour l'invention du mouvement perpétuel. Il est arrêté au palais de l'Elysée.
A la visite du 11 décembre, il nous donne des détails sur son invention, où le cric, dit-il joue le principal rôle. Il décrit d'une façon bizarre, un système d'engrenage, etc., etc. Il nous en promet un dessin, qui ne nous éclaire pas beaucoup plus que son exposé.
Il a déjà écrit, nous dit-il, il y a un an, au ministre de l'Agriculture, pour l'avertir qu'il tenait le secret du mouvement perpétuel, et que, si un autre que lui venait à se l'attribuer, c'est qu'on lui aurait dérobé son invention. B... se défie, en effet, depuis longtemps de ses voisins, au pays. Il sait qu'on lui en veut depuis longtemps. L'ouvrier chargé par lui d'exécuter [son système n'a reçu, nous dit-il, que pièce par pièce, tout ce qui compose sa mécanique, car il avait peur que l'ouvrier s'emparât de l'invention. Il a même un procès à ce sujet avec l'ouvrier, qu'il accuse de ne pas s'être acquitté de l'exécution, dans le but de le faire plus tard à à son profit.
Voici la lettre qu'il adresse, de l'Asile, à une jeune fille de son village ; il nous a confié n'avoir jamais été bien reçu par cette jeune personne, à laquelle il a fait la cour longtemps sans succès,
« Mademoiselle,
« Je vier.s vous exprimer le regret que j'ai de vous laisser conduire par nos ennemis, et surtout par M. le curé de M..., de qui j'ai tâché de respecter la dignité jusqu'ici ; mais à présent, je voudrais que ma plume sache le faire connaître, car s'il n'était pas complice, je crois que le mal ne serait pas si grand, car plus le procès s'est prolongé, plus il est devenu impitoyable ; vous avez toujours été de leur côté, sans quoi nous serions unis, et nous jouirions de l'honneur et de l'aisance, au lieu que par votre trop grande docilité et voire obéissance aveugle, vous vous rendez involontairement complice de mon déshonneur, et vous savez si je le mérite; car pour moi, je crois qu'il s'est laissé séduire par nos ennemis, et par l'appât de l'argent, qu'il recherche tant ; le monde en est témoin, je crois que c'est par ses intrigues qu'il m'a fait réduire
« Votre cœur, mademoiselle, n'est-il pas ému des maux qui nous arrivent? Chez nous, qui avons crédit et confiance, j'ai été obligé de passer une obligation pour avoir des fonds pour venir à Paris ; mais cette obligation est-elle fausse ou vraie? N'a-t-on pas vendu ou aliéné mes biens en général ?
« Je me recommande à M. le ministre de la Justice, à cet égard, car je n'ai pas prétendu faire autre chose qu'une obligation loyale et légale. La distance qui nous sépare ne peut pas vous faire oublier à mon cœur, qui vous a toujours aimée, vous aime encore, et que la mort ne pourra détruire les amitiés que j'ai pour vous. Puissent vos affections être les mêmes; elles conduiraient mon procès à bonne fin, et notre union en serait l'heureux résultat.
<f Recevez, s'il vous plaît, Mademoiselle, les sincères salutations de votre dévoué serviteur.
« Henri B... »
Obs. XXVIII (personnelle). Persécutions imaginaires. Hallucinations de l'ouïe et de la sensibilité générale. Idées ambitieuses. Demi-imbécillité.
Biaise C..., 50 ans, maroquinier, se dit tourmenté par des voix depuis deux ans environ. Il entend dire « Colas! Colas! La nuit, il sentait qu'on le balançait dans son lit. Il doit hériter d'une grande fortune; il aura un million à manger par jour, nous dit-il. C'est le maréchal de Mac-Mahon et aussi le maréchal Canrobert qui jouissent de ses revenus. Il était porté pour être député par l'Europe et le département de la Nièvre. Il est maréchal de France. Les journaux le disent. (Il ne sait pas lire.) La nuit on vient laper dans son corridor pour lui faire peur.
Il a été condamné pour participation à la Commune. Il est resté cinq mois à Brest, sur les pontons, mais il n'éprouvait rien à ce moment.
Le diable lui aurait donné un chapeau magique, mais son père étant mort, c'est son frère qui est le bon Dieu et qui a le chapeau magique. Propos incohérents.
Paris. — A. Parent imprimeur de la Faculté de Médecine, ru« M.-le-Prinop, 29-31.