DU DÉLIRE AMBITIEUX CHEZ LES PERSÉCUTÉS IMBÉCILES
Il n'est pas nécessaire d'observer bien longtemps des aliénés pour être à même de constater chez les faibles d'esprit, la tendance à créer des conceptions ambitieuses. Ces faits n'ont pas échappé au judicieux esprit de M. Ach. Foville.
« Les imbéciles sont, pour la plupart, sujets à des déviations intellectuelles, parmi lesquelles se dessinent fréquemment des conceptions délirantes orgueilleuses. Ce n'est là, du reste, que l'exagération maladive du travers trop commun dans le monde, où les esprits les plus bornés sont ordinairement ceux qui affichent les prétentions les plus déraisonnables.
« Chez les imbéciles, la portée du délire se réglant sur celle de l'intelligence ne peut s'élever bien haut et ne dépasse
guère ce qui se rapporte à la personne et à l'ajustement
Ces naïves manifestations d'un délire avorté restent proportionnelles au faible développement des facultés intellectuelles (1). »
Nous sommes, en tous points, de l'avis de l'auteur de ces lignes si bien tracées, quand il dit que chez les imbéciles la portée du délire se règle sur celle de l'intelligence; les idées ambitieuses, chez cette catégorie d'aliénés, revêtent, en effet, un cachet particulier sur lequel nous reviendrons, ca-
(i) A. Foville. I.oc. cit.
chet qui est conforme avec le niveau intellectuel de ces faibles d'esprit; mais nous avouons différer d'opinion avec M. Ach. Foville, en ce qui concerne l'espèce d'avortement qu'on devrait attribuer à leurs conceptions orgueilleuses. Il nous semble, au contraire, que les imbéciles, lorsqu'ils se mettent à concevoir des idées ambitieuses, celles-ci sont sans limite et deviennent quelquefois presque aussi gigantesques, pour nous servir de l'expression de M. Falret, que les idées de grandeur de la paralysie générale. Assurément, il est fort ordinaire de trouver chez les imbéciles cette simple tendance vaniteuse qui les porte à cette parfaite estime de leur personne, mais c'est là une simple manière d'être, qui ne saurait constituer un véritable délire ambitieux.
Nous avons déjà eu l'occasion de signaler la grande fréquence du délire des persécutions chez ces cerveaux mal équilibrés, d'une faiblesse congénitale incontestable. Souvent aussi, ces délirants persécutés ajoutent à ces conceptions premières des idées de grandeur. Dans ces circonstances, le tableau diffère notablement de celui que nous avons présenté, quand il a été question des persécutés ordinaires mégalomaniaques.
Nous n'aurons plus ici le même enchaînement dans les conceptions, ni cette proportionnalité, ni cette sorte d'harmonie dans l'échafaudage des idées ; au contraire, une discordance dans les propos, un désordre plus ou moins marqué, une exagération qui tend à l'absurde, sont les principaux caractères du délire ambitieux des imbéciles.
Ainsi que nous l'avons vu chez les persécutés magalomaniaques ordinaires, la personnalité nouvelle qu'ils s'attribuent, à un moment donné, ils la conservent et s'en contentent le plus souvent. Il est rare qu'il en soit ainsi chez les imbéciles : leurs personnifications sont souvent multiples ; et, de plus, les unes jurent à côté des autres ; elles ne sont pas l'expression d'une idée nettement arrêtée. Une faudrait
pas, pour cela, assimiler le délire ambitieux des imbéciles à celui des paralytiques généraux, mais il est permis de dire vraisemblablement qu'entre la mégalomanie vraie et le délire des grandeurs des paralytiques, les idées ambitieuses des imbéciles pourraient à la rigueur servir de transition.