‹ Des idées de grandeur dans le délire des persécutionsChapitre 7 sur 12 · IDÉES AMBITIEUSES SURAJOUTÉES AU DÉLIRE DES PERSÉCUTIONS · texte numérisé non relu

IDÉES AMBITIEUSES SURAJOUTÉES AU DÉLIRE DES PERSÉCUTIONS

Dans la première partie de ce travail nous avons suivi le délirant par persécution jusqu'à la phase extrême de son délire, c'est-à-dire jusqu'au moment où il est parvenu à circonscrire le domaine de ses conceptions maladives dans d'étroites limites. Nous l'avons vu, aussi, solidement établi dans ce camp retranché, d'où il défie toutes les attaques dirigées contre lui, sous forme de raisonnements destinés à saper l'édifice de ses idées.

(1) Dagonet. Traité des maladies mentales, 1862.

(2) Foville. Délire des grandeurs.

En 1874, M. Taguet publia également, dans les Annales médicopsychologiques, un travail où il passe en revue, à titre de phénomène accessoire, les idées de grandeur dans les diverses formes d'aliénation mentale,

(3) Broc. Loc. cit.

A cette période de la maladie, un phénomène particulier se produit quelquefois, sans qu'il y ait eu besoin que la période d'état fût constituée depuis longtemps. Maisil faut cependant que le début de la maladie remonte à une date assez éloignée pour qu'on ait chance d'assister à l'éclosionde ces nouvelles idées. C'est, en effet, un délire nouveau qui tente de s'établir sans effacer, du reste, le délire primitif dont il émane.

Le médecin qui tient son malade en observation pourra assister à la formation graduelle de ces conceptions ; elles ne s'annoncent pas bruyamment, et pour être interprétées à leur valeur, dès le début, il faut un observateur prévenu qui se gardera de laisser passer, sans en prendre note, une manifestation nouvelle et singulière du désordre psychique. Singulière, en effet, puisque c'est un délire à forme expansive ou maniaque qui va se greffer sur un délire à forme dépressive. En un mot le délirant persécuté, par des moyens que nous essaierons de faire connaître, a édifié un délire nouveau qui s'étaie sur les idées fixes primitives : notre persécuté, avons-nous dit, après être parti de ce fait qu'il est malheureux, qu'il souffre, en a conclu que des ennemis seuls pouvaient être la cause de ses souffraces. Ne peut-il se faire que se servant de cette conclusion comme prémisses d'un nouveau syllogisme, il en arrive à se dire que pour être ainsi en butte aux persécutions, il faut qu'il soit un personnage dont on a tout intérêt à se défaire... Il est donc quelque chose ! . . . Le nom qu'il porte est-il son vrai nom ?... (La situation d'enfant naturel est souvent pour beaucoup dans cette croyance à une origine illustre qui aurait été dissimulée.) Au lieu d'être le fils de simples ouvriers, n'est-il pas plutôt le descendant d'une illustre famille... un rejeton royal qu'on voudrait faire disparaître? Sans doute une substitution au berceau aura été accomplie dans le dessein de le soustraire aux dangers de toutes sortes que sa naissance

pouvait attirer sur lui, mais ses implacables ennemis ont découvert la vérité et le voilà, à cette heure, l'objet de toutes leurs infâmes machinations...

Telle est la logique de ce délire, si nous pouvons ainsi parler. Mais il faut reconnaître que les choses ne se passent pas toujours ainsi.

Il n'est pas rare, en effet, qu'une hallucination de l'ouïe soit l'origine de ces nouvelles conceptions délirantes. Une voix inconnue a révélé au persécuté son vrai nom, sa véritable origine.

Ou bien encore, le malheureux halluciné a surpris des gens qui s'entretenaient de lui, et quelques mots lui ont appris « toute l'affaire... »

Nous avons déjà fait remarquer à quelle période du délire des persécutions ce délire ambitieux pouvait faire son apparition. Devait-on s'attendre à voir éclore ces conceptions délirantes à la phase du début de l'affection? A priori, on était en droit de supposer, par la seule considération du mécanisme d'après lequel se forment ces idées délirantes, qu'elles n'appartiennent pas à cette époque de la maladie. Ce n'est évidemment pas au milieu du vague, de l'indécision de la première période qu'on serait en droit de compter sur la manifestation d'un délire qui reconnaît une certaine logique, si l'on veut oublier le point de départ, qui, seul, est faux.

« Frappés du peu de rapport qui existe entre leur position bourgeoise et la puissance dont leurs ennemis doivent disposer pour les atteindre en dépit de tout ; entre le rôle effacé qu'ils jouent dans le monde et les mobiles impérieux qui seuls peuvent expliquer l'acharnement avec lequel on les poursuit, quelques-uns de ces malades finissent par se demander si réellement ils sont aussi peu importants qu'ils le paraissent. Une nouvelle perspective s'ouvre à leur esprit tourmenté : ce n'est plus la personnalité des autres, c'est

leur propre personnalité qui se transforme à leurs yeux. Pour qu'on les traque comme on le fait, il faut, se disent-ils, que l'on ait intérêt à les perdre; c'est qu'ils portent ombrage à quelque personnage riche et puissant ; c'est qu'ils auraient droit eux-mêmes à une richesse, à une puissance dont ils sont frauduleusement dépouillés ; c'est qu'ils appartiennent à un rang élevé dont des circonstances plus ou moins mystérieuses les ont écartés. C'est que les gens qu'ils avaient considérés comme leurs parents ne sont pas leurs parents véritables ; c'est qu'ils appartiennent en réalité à une famille de premier ordre, à une souche royale le plus souvent (1). »

Ce passage du livre de M. A. Foville met bien en évidence la filiation des conceptions délirantes... la croyance à une persécution amène, comme explication naturelle, la croyance à une personnalité illustre. Tel paraît être, en effet, le plus ordinairement le mécanisme de formation des idées délirantes ; et même, quand l'hallucination parait être le point de départ du délire ambitieux, il est permis de penser que le travail syllogistique précédent est encore pour beaucoup dans la production des idées de grandeur.

Spielmann (2) insiste particulièrement sur cette tendance du persécuté à créer une seconde personnalité dont le rang motive enfin pour lui les persécutions dont il est l'objet.

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