OU MÉGALOMANIE
On entend par ce mot « mégalomanie » une variété du délire partiel, à forme expansive, dont l'idée prédominante est le sentiment exagéré de la personnalité. Mais, si les aliénistes sont d'accord aujourd'hui pour reconnaître cette forme d'altération psychique avec le caractère que cette définition Lui assigne, il n'en a pas été toujours de même. Il nous semble utile, à ce propos, de dire quelques mots des variations par lesquelles a passé ce délire avant d'être apprécié comme il l'est de nos jours.
Dans ce rapide historique, nous aurons sous les yeux, afin de nous guider plus sûrement, le remarquable travail de M. Ach. Foville (1). Cet auteur, dans l'exposé historique qui sert d'introduction à son étude sur la paralysie générale considérée dans ses rapports avec le délire ambitieux, a su montrer excellement par quelle progression, plus ou moins rapide, le délire ambitieux, d'abord flottant indécis au milieu des diverses formes d'aliénation mentale, accolé ensuite à une nouvelle entité morbide dont il devient l'inséparable et indispensable symptôme, est doté finalement d'une indé-
(I) Foville. Délire des grandeurs et paralysie générale.
pendance complète, et constitue un délire partiel nettement défini.
C'est dans Arnold (1) qu'il est d'abord fait mention d'une folie vaniteuse, formant une des six variétés de folie admises par l'auteur anglais.
Dans cette folie vaniteuse, on peut distinguer deux sousvariétés, dans l'une desquelles dominent les idées arrêtées et systématiques, tandis que dans l'autre tout est puéril, confus, et parait accuser un certain affaiblissement des facultés.
L'opinion d'Arnold ne prévalut pas, et l'illustre Pinel, en 1809, parle de ce délire comme faisant partie de l'une des deux variétés de mélancolie.
Il fallait, en effet, la découverte de la paralysie générale, en 1820, pour que la distinction entrevue par Arnold pût devenir un fait accompli. La création de cette nouvelle entité morbide, « le plus grand progrès qu'on puisse signaler dans l'histoire des maladies mentales, » permit de grouper autour d'elle, pour lui en faire autant d'attributs nouveaux, les symptômes épars çà et là. Aussi allait-on pouvoir rattacher à l'affection, à peine connue, les idées ambitieuses, qui semblèrent tout d'abord lui appartenir en propre et d'une façon exclusive. Bayle (2), qui a tant contribué à la découverte de la paralysie générale, dans sa description de l'arachnitis chronique, nom qu'il donne à la nouvelle entité morbide, énonce que cette affection a pour caractère de présenter toujours des idées ambitieuses, lesquelles ne se rencontrent dans aucune forme d'aliénation mentale. Pour lui, ce délire ambitieux est à la fois le symptôme nécessaire et suffisant de la paralysie générale : nécessaire, car il existe dans tous les cas; suffisant, car il n'existe dans aucune
(1) Arnold. Observations and the nature, kinds, causes and prétentions of insanity. London, 1806.
(2) Bayle. Traité des maladies du cerveau et de ses membranes, 1806.
autre forme de folie. Les idées de Bayle furent généralement adoptées, et régnèrent pendant assez longtemps. Dominé par cette croyance que les idées ambitieuses doivent constituer le symptôme exclusif de la paralysie générale, cet auteur s'oppose à ce que l'on admette comme possible la formation d'idées mélancoliques dans cette affection.
L'opinion si absolue de Bayle ne pouvait cependant manquer de provoquer bientôt une opposition parmi les différents observateurs qui s'occupèrent de l'étude de la paralysie générale.
Georget, Calmeil (1), furent les premiers à battre en brèche la théorie de Bayle. Calmeil, surtout, s'attacha à prouver que le symptôme caractéristique de la paralysie générale est l'affaiblissement des facultés intellectuelles, et, tout en reconnaissant la plus grande fréquence du délire ambitieux, il signale les idées hypochondriaques et les idées mélancoliques, et nie formellement la nécessité du délire ambitieux pour constituer la paralysie générale. En outre, il reconnaît que les idées de grandeur peuvent former une variété de folie, une monomanie distincte de la démence paralytique. Georget émet des idées analogues. Esquirol, dans son Traité des maladies mentales, publié en 1838, adopte les idées de Calmeil, et refuse d'admettre la valeur pathognomonique que Bayle avait voulu attribuer aux idées de grandeur dans la paralysie générale, et soutient aussi l'existence d'une monomanie ambitieuse sans paralysie.
Parchappe (2), loin de considérer le délire ambitieux comme inséparable de la paralysie générale, ne l'admet qu'une fois sur quatre dans cette affection.
Enfin, MM. Trélat, Lasègue, Linas, Billod, insistent, à leur tour, sur la non-spécificité du délire des grandeurs dans la paralysie des aliénés, et établissent formellement l'exis-
(1) Calmeil. Paralysie chez les aliénés, i8'26.
(2) Parchappe. Traité de la folie, 1841.
tence d'un délire ambitieux, bien différent de celui qu'on observe dans la folie paralytique.
Une fois l'existence de ces deux formes de délire ambitieux admise, il s'agissait de tracer les caractères distinctifs de chacune d'elles. M. Baillarger, le premier, posa les bases de ce diagnostic différentiel, en insistant sur le caractère d'opiniâtreté des idées, des conséquences logiques que les malades savent en tirer dans la monomanie ambitieuse, et, au contraire, la mobilité et la contradiction de ces idées de grandeur chez les paralytiques généraux. M. Delasiauve s'étudia également à faire ressortir le caractère diffus de ces dernières, en opposition avec les idées de grandeur des monomanes, qui sont fixes, circonscrites.
Enfin, M. Jules Falret (1), dans sa très-remarquable thèse, établit d'une façon définitive ce diagnostic différentiel, par les développements qu'il a su donner à cette question, si bien présentée dans ce beau travail.
En 1858, apparaît tout à coup une nouvelle théorie : celle de la manie congestive, née du besoin de trouver une explication à certains faits de guérison, ou de prétendue guérison, dans la paralysie générale. Cette nouvelle manière d'envisager la question ne pouvait simplifier le coté spécial qui nous occupe. Les idées de M. Baillarger, bien que reposant sur des faits indiscutables, ne furent pas adoptées par la majorité des aliénistes. M. J. Falret les combattit surtout vigoureusement. La monomanie ambitieuse d'un côté, les idées de grandeur dans la paralysie générale de l'autre, peuvent donc être considérées comme les deux types de cette variété de délire. Ainsi que le fait remarquer M. Ach. Foville, des idées de grandeur peuvent être signalées dans toutes les formes d'aliénation mentale, mais d'une façon tout à fait accessoire.
(1) J Falret. De la folie paralytique. Thèse de Paris, 1853.
Dans le but de remédier aux inconvénients du mot monomanie, M. Dagonet (1) adopte le mot mégalomanie, déjà usité en Allemagne. M. Ach. Foville(2) est disposé à accepter cette dénomination, et il insiste pour qu'on la réserve à ce délire partiel caractérisé par des idées ambitieuses , en dehors naturellement de tout symptôme de paralysie générale.
En 1863, M. Broc (3) fit de la mégalomanie le sujet de sa thèse inaugurale. L'auteur, tout en établissant la distinction entre le délire ambitieux, qu'il appelle mégalomanie, après M. Dagonet, et les idées de grandeur des paralytiques généraux, n'insiste cependant pas beaucoup sur les caractères différentiels de ces deux délires.