CHAPITRE IV
CARACTÈRES DU DELIRE AMBITIEUX DANS LA PARALYSIE GÉNÉRALE. DIAGNOSTIC DIFFERENTIEL
Les idées de grandeur constituent, comme on sait, un des symptômes importants de la paralysie générale, et bien qu'on ne soit plus disposé à voir en lui, comme le voulait Bayle, la caractéristique indispensable de cette affection, on ne saurait cependant se dispenser de le considérer comme la manifestation fréquente de l'encéphalite interstitielle diffuse. Mais, à vrai dire, ce n'est pas en tant que délire ambitieux qu'il vaut, mais bien en ce qu'il porte, comme tout produit intellectuel du paralytique général, le cachet spécial qui caractérise essentiellement la maladie : le cachet de la démence. Le délire ambitieux, comme du reste tous les autres délires, n'a de valeur dans la paralysie générale, ainsi que ne manque jamais de le faire remarquer M. Magnan, dans ses leçons, qu'en ce qu'il permet d'apprécier ce caractère de démence qui est la vraie traduction de l'encépalite interstitielle diffuse.
Voyons donc, en effet, comment s'offre à nous, le délire
ambitieux dans la paralysie générale, et pour que le tableau ait toute sa signification, choisissons un cas de délire ambitieux bien caractérisé. En quelques minutes, nous allons avoir successivement devant nos yeux un millionnaire... un inventeur prodigieux... un bienfaiteur du genre humain... un artiste du plus grand talent... un prince... un empereur... un Dieu. Nous n'avons qu'à laisser aller ce pauvre «fou heureux»et successivement les millions, les décorations, les titres nous seront distribués avec une générosité qui n'a d'égale que la satisfaction avec laquelle elle est faite. Le paralytique général, content de lui-même, au comble de tous les bonheurs, nage dans une félicité suprême.
Ce puissant empereur est assis devant nous, dans la pose la plus modeste... ne lui supposez pas une mine altière et superbe ! Bien au contraire, son visage épanoui par une béate satisfaction, sa tenue qu'il ne s'occupe guère de mettre en harmonie avec ses paroles, sont loin de lui donner l'air de l'emploi. Les millions le gênaient, disait-il à l'instant, et voici la réponse qu'il fait à la demande de sa profession et du chiffre de son salaire quotidien: « Je suis terrassier... je gagne quatre francs par jour. »
En un mot, le plus complet désaccord règne entre les allégations du malade et son attitude. — Cette contradiction ne le préoccupe guère, et il est facile de voir qu'il n'a aucun souci de donner la moindre explication concernant ces apparences si profondément illogiques. — Au milieu du chaos de leurs conceptions incohérentes, les paralytiques généraux n'éprouvent nullement le besoin, pour passer d'un sujet à un autre, de chercher une transition : les idées naissent et s'expriment sans se rattacher à ce qui précède ni à ce qui suit. Ils amoncellent ainsi absurdités sur absurdités, les impossibilités sont pour eux comme si elles n'existaient pas, car ils n'en tiennent aucun compte dans l'exposé de leurs rêves d'avenir. Tel est le cachet que revêtent toutes Garnier. 4
les conceptions du paralytique général. Tout produit intellectuel, germant dans un sol profondément altéré, apporte avec lui la marque de sa dégénérescence.
Les rêves philanthropiques hantent souvent le cerveau des paralytiques généraux. Désireux de faire rejaillir sur la masse universelle le bonheur qui est leur partage, ils se préoccupent de fondations charitables, etc.. Le monde sera par eux doté de l'âge d'or, moyennant un système d'après lequel chacun pourra vivre sans travailler. Tout le monde aura chevaux, équipages... Les maisons seront faites d'or... les diamants remplaceront les cailloux sur les routes, etc., etc.
Est-il vraiment nécessaire, maintenant, de s'étudier à faire ressortir la différence capitale qui existe entre de semblables conceptions, qui marquent la déchéance de la cellule cérébrale, et les idées ambitieuses qu'on peut rencontrer dans le délire des persécutions. Qu'il nous suffise d'opposer, en une formule brève, la mobilité, l'absurdité, l'incohérence des premières à la fixité, à l'apparente vraisemblance, à la coordination des secondes. C'est surtout àM. J. Falret(l), que revient le mérite d'avoir bien précisé les caractères généraux du délire ambitieux dans la paralysie générale : ce savant clinicien a su parfaitement mettre en lumière la nature de ces idées qui, dit-il, sont multiples, mobiles, non motivées, contradictoires, au contraire de celles de la mégalomanie, qui sont limitées en nombre, fixes, raisonnées, systématiques.
Dès 1853, M. le professeur Lasègue (2), dans sa thèse d'agrégation, insistait sur le caractère spécial des conceptions ambitieuses dans la paralysie générale. Dans ce remarquable travail qui a grandement contribué à vulgariser la connaissance de la folie paralytique, le délire des grandeurs est montré sous son vrai jour.
(1) J. Faire t. Do la folie paralytique .
(2) Lasègue. De là paralysie générale progressive. Thèse d'agrégat.
Enfin, M. Magnan, dans l'article Paralysie générale qu'il a fourni à l'ouvrage de Valleix, établit très-nettement le caractère des idées de grandeur dans l'encéphalite interstitielle diffuse.
« Le délire ambitieux chez les paralytiques généraux diffère totalement de celui que l'on trouve chez les monomaniaques ambitieux. Il n'y a pas, comme chez ces derniers, une suite d'idées bien coordonnées, donnant quelquefois avec une netteté persuasive des preuves à l'appui de leur délire.
« Leurs allures, leur extérieur, leur tonne sont nullement en rapport, comme chez le monomaniaque ambitieux, avec les idées délirantes. On voit assez fréquemment le paralytique général pleurer en affirmant qu'il est heureux, qu'il jouit des félicités célestes, etc. Il distribue les millions, les titres, les empires, à froid pour ainsi dire, sans émotion, sans paraître apprécier ce qu'il dit. Rien de semblable, on le sait, chez les autres malades. Dans la paralysie générale, le délire ambitieux ou mieux de satisfaction est étendu à tout. Les paralytiques étalent toutes les qualités du moi au point de vue physique, intellectuel et moral. Après avoir vanté leurs forces et leur beauté (voyez ces bras, quelle vigueur ! quelles jolies dents, etc.!) ils passent à leurs talents (je suis poète, littérateur, etc.), puis à leurs idées généreuses (je fonderai des hôtels pour tout le monde, chacun aura son équipage, ses chevaux) ; arrivent ensuite les projets de fortune (l'or, les rubis, les diamants, ils sont rois de la terre); puis, enfin, tout s'embrouille et se confond. Si pendant qu'ils parlent de leurs fortune, de leur titre, de leurs idées grandioses, on les interrompt pour leur demander leur métier; souvent on obtient une réponse faite tranquillement sur le même ton (je suis homme de peine). »
(I) Valleix. Guide du médecin-praticien, 1866, t. I, p. boi.