‹ Des idées de grandeur dans le délire des persécutionsChapitre 10 sur 12 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

PRONOSTIC DU DÉLIRE DES PERSÉCUTIONS. VALEUR PRONOS- TIQUE DES IDÉES AMBITIEUSES SURAJOUTÉES,

Alors que le délirant persécuté en est encore à cette période indécise où ses conceptions maladives ne reposent pas sur un point déterminé et qu'il ne désigne que d'une manière vague et confuse la nature des souffrances dont il se plaint, et par conséquent n'a pas créé cette terminologie bizarre, qui est la caractéristique de la période de S3^stématisation, la guérison peut être légitimement espérée. Il va sans dire que les conditions d'hérédité entreront largement en ligne de compte dans cette appréciation. On sait, en effet, quelle gravité toute spéciale s'attache à ces cas, malheureusement très-fréquents, comme nous l'avons vu, où la transmission, par voie d'hérédité, est formelle. Mais, se plaçant en dehors de ces conditions, le médecin aura encore, pour servir de base au pronostic, l'indication fournie par la nature même des conceptions délirantes. Si ces dernières se traduisent par ce choix d'expressions étranges empruntées à on ne sait quel argot, si elles s'affirment dans une traduction toujours la même, le verdict d'incurabilité peut être rendu. Nous savons que des réserves sont toujours nécessaires à ce sujet, mais la vérité qui se dégage de la trèsgrande majorité de ces délires parvenus à la période de systématisation, c'est la tendance à une chronicité complète.

Aux premières périodes de la maladie, au contraire, il n'est pas très-rare d'observer d'abord des rémissions assez franches, qui peuvent être l'indice d'un retour vers la guérison. Le malade, s'il est sous le coup d'hallucinations, commence d'abord à émettre des doutes sur la réalité des sensations, et penche à croire que ce qu'il rapportait à au-

trui ne pourrait bien être qu'au dedans de lui-même. Peu à peu, enfin, il se décide à convenir de l'absurdité de la plupart de ses conceptions maladives et consent à être le premier à en rire. La rétrocession du délire s'accuse de plus en plus et l'affranchissement psychique devient complet... mais nous ne disons pas définitif, et il n'y aura lieu d'y compter avec chances de succès que si le terrain est favorable, c'est-à-dire si le malade n'est pas entaché d'antécédents héréditaires.

La conduite du médecin est fréquemment fort délicate à tenir, car il ne doit pas se laisser surprendre par les apparences souvent trompeuses.

Le persécuté essaie souvent, en effet, de donner le change, et où l'on avait cru voir une guérison, ou tout au moins une phase suspensive assez nette, il n'y a qu'un calcul dont le but est d'obtenir, ordinairement, une mise en liberté. Un persécuté séquestré, en quête de sa sortie, a parfois recours à cette attitude de dissimulation, et le médecin ne saurait être trop défiant à l'égard de ces persécutés qui conviennent si facilement de leurs idées erronées.

S'il existe des rémissions, on voit également se produire des paroxysmes; ajoutons que cette exacerbation brusque a servi quelquefois à juger le délire. Un état maniaque éclate subitement, et, à la manière d'un phénomène critique, il peut être l'occasion d'une guérison définitive; peu à peu l'excitation se calme et tout rentre dans l'ordre : le malade est guéri pour toujours.

Par contre, ces accès maniaques, au lieu d'amener une amélioration, voire même la disparition du délire, peuvent ou ne rien changer à l'état antérieur, ou l'aggraver dans certains cas, comme si cette secousse psychique généralisée était venue servir de critérium et décider de l'incurabilité de la maladie.

Nous avons dit que la guérison est un fait rare dans le

délire des persécutions; elle ne s'observe guère qu'à la première période ; elle est exceptionnelle après la systématisation, époque de la maladie où le persécuté a déjà pris pour base de toutes ses conceptions une idée dominante sous l'empire absolu de laquelle il s'est placé.

En parlant de la pathogénie des idées ambitieuses intervenant au milieu des idées de persécution, nous avons essa}ré de montrer comment le malade avait accompli, dans la voie syllogistique où il s'était engagé, un nouveau progrès par la filiation même des conceptions délirantes. Peuton s'étonner d'après cela que la seule apparition des idées ambitieuses, surajoutées au délire primitif, imprime un caractère spécial de gravité au pronostic? L'observation démontre, en effet, que les persécutés mégalomaniaques sont à peu près irrémédiablement condamnés (1). Nous insistons particulièrement sur cette question, car, pensons-nous, elle n'a pas été suffisamment mise en lumière ; c'est qu'il s'attache une gravité exceptionnelle, au point de vue du pronostic, à la constatation du délire ambitieux chez les persécutés.

Comme il n'y a aucune lésion organique apparente dans cette affection, la durée peut être fort considérable et embrasser une période de 15, 20 ans et plus.

Les fonctions dénutrition s'accomplissent régulièrement, et le plus souvent la santé générale se maintient bonne. Notons, toutefois, une catégorie de ces malades chez lesquels les troubles de l'assimilation peuvent compromettre l'existence. Nous voulons parler de ces « toxicophobes » qui refusent quelquefois toute nourriture, et que l'on est obligé

(1) M. Ma^nan a observé cependant an cas de guérison très-franche chez un persécuté mégalo-maniaque dont le délire remontait à cinq ans ; ce malade avait d'abord eu des idées de persécution (on Télectrisait, on l'injuriait, etc.), puis des idées de grandeur. Il commandait aux planètes, il devait régner sur la France. — Communication orale.

d'alimenter au mc^en de la sonde œsophagienne. Le pronostic acquiert de ce fait, chez ceux-là, une gravité plus grande.

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