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Des inconnus chez moi

IL m'est arrivé, au cours de ces dernières années, une aventure surprenante : dans une contrée des mieux explorées, la région de la France méditerranéenne, je me suis trouvée tout à coup en présence d'êtres inconnus, au sujet desquels ni mon expérience personnelle ni la science en général n'ont pu me fournir de renseignements.

D'après la couleur de leurs corps de forme humaine, j'ai cru devoir chercher sur eux des précisions en regard du mot : nègre. Mais celles que j'ai trouvées ne correspondent pas à mes observations. Buffon seul, dans un chapitre de son Histoire naturelle, émet quelques idées qui peuvent se rapporter à mes sujets : « ... Ils [les nègres] sont gais ou mélancoliques, laborieux ou fainéants, amis ou ennemis, selon la manière dont on les traite. Qu'on les nourrisse bien et qu'on ne les maltraite pas : ils seront contents, jogeux, prêts à tout faire, et la satisfaction de leur âme sera peinte sur leur visage. Qu'on les traite mal, ils prendront le chagrin fort à cœur et périront quelquefois de mélancolie... Ils supportent très aisément la faim ; pour vivre trois jours, il ne leur faut que la portion d'un Européen pour un repas....»

Néanmoins, ces traits appartenant à nombre d'espèces vivant sur la terre, j'ai pensé que leur

rapport avec mon objet n'était que le fait d'une simple coïncidence.

Après mes lectures, je n'ai donc trouvé d'autre avantage au mot nègre, pour désigner mes étranges visiteurs, que celui de révéler qu'ils sont noirs. Cet avantage ne parait pas très précieux quand on songe que nos longues relations avec des chats, des poules, des chevaux noirs, par exemple, ne nous ont pas fait éprouver le besoin de les qualifier de nègres.

Ce qui nous empêcherait, d'ailleurs, de le faire, est que le mot nègre n'est pas demeuré un simple vocable d'usage pratique, et ne saurait s'appliquer à des objets réels. Aussi poétiquement que le mot « colombe » qui évoque la blanche paix, l'innocence, l'amour divin, le mot « nègre », en effet, symbolise inversement parmi nous, la frénésie brutale, la laideur satanique et autres chimères nocturnes.

Les vivants enfants du soleil que j'ai rencontrés ne pourraient donc s'évoquer, sur la couverture de ce livre, par le même mot qui nous repousse, depuis Venfance, comme synonyme de cabinet noir et de croquemitaine.

En outre, ce mot étant employé par les colonisateurs inséparablement d'épithètes péjoratives, comme dans cette expression courante: « sale nègre », ses destinataires, faute de savoir le latin, le prennent pour une insulte de même sens que celle de « fils de truie », mais plus infamante, le monstre « nègre » étcmt d'une laideur indéfinie.

L'appellation de « tirailleurs sénégalais », que j'ai examinée ensuite, ne m'a pas moins déçue.

A première vue, d'après les mouvements en groupe et quelques détails de toilette des nou-

veaux venus, il semblait que cette désignation dût leur convenir. Mais quand j'ai pris connaissance des livres et articles écrits sous ce titre, tous pittoresques et martiaux, je me suis vue en présence d'une nouvelle fable, ou plutôt de l'ancienne fable du Chamite, modernisée.

Le tirailleur sénégalais y est un soldat-Diable ou soldat-Bête qui croque les ennemis et lèche les pieds de son chef ; tels ces dragons apprivoisés qui servent de soubassements aux trônes des Bons Dieux. Le tirailleur sénégalais, c'est le diable militarisé, la plus belle conquête du colonisateur depuis le diable domestiqué des Américains.

Cette deuxième qualification ne pouvant nullement s'appliquer aux paisibles individus que je fréquentais, j'ai consulté successivement des ouvrages spéciaux et de hautes compétences, à propos des mots : Sénégalais, Guinéens, Dahoméens, Congolais, etc., concurremment avec ceux, plus précis, de : Ouolofs, Sarakolés, Toucouleurs, Foulahs, Bambaras, Malinqués, Soussous, Kissiens, Baoulès, Batékés, etc., etc..

Mais l'attribution de noms ethniques à mes compagnons de trois années est aussi vaine pour évoquer leur âme que celle, à nos oiseaux, du nom de leurs familles serait vaine pour évoquer leurs ailes.

Je me contente donc d indiquer dans mon titre l'inutilité de mes recherches, laissant au lecteur le soin de nommer les personnages d'après leur description. Pour moi, si je risquais un nom sur leurs figures, morales et physiques, ce serait le mot « hommes », ou « hommes souriants », que j'écrirais avec une petite lettre, humblement, comme on écrit des arbres, ou des raisins, ou des

raisins sucrés; tandis que je désignerais les personnes de notre société habituelle par les mots : Hommes, avec un grand H, Surhommes, Héros, Saints, Demi-Dieux, ou Dieux.

Je ne voudrais pas que les lignes précédentes fissent croire que j'ai entrepris mon ouvrage dans un but scientifique, ou humanitaire. Je ne m'attribue pas d'aussi grande mission, ni d'ailleurs aucune mission d'instruire ou de distraire mes contemporains. C'est pourquoi l'on ne trouvera dans ce livre aucune de ces descriptions de tabagies, d'ivrogneries, de vols et de viols, si réjouissantes et pittoresques, qui ornent les compositions des amis de l'humanité. Mon point de départ fut tout égoïste. J'habitais, avec ma famille, la petite villa « les Cistes », au bord de la forêt de l'Estérel, en Provence ; je m'y livrais à des occupations journalières de jardinage, d'élevage et d'art pictural, lorsque les inconnus dont j'ai parlé m'ont arrêtée dans la voie de mes pensées habituelles par leur charme, et m'ont chargée, soudain, d'une émotion si lourde, qu'on eût dit d'un trop volumineux bouquet de lilas blanc et rose dont il fallait bien déposer quelques branches, ici, pour pouvoir continuer mon chemin.

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