XXVI. — Le Fruit cueilli sur l'arbre
A citations égales, Dainba Dia n'étant pas fils de chef, comme Ahmed Mamadou, ses droits à la permission étaient moindres. Il fallut même, dit-on, pour qu'on les reconnût, l'heureuse circonstance de la mauvaise humeur de son commandant qui rétablit son nom sur la liste, contre son capitaine qui l'avait rayé. L'examen des titres des candidats avait pu cependant être fait à loisir, car depuis trois mois : avril, mai et juin, on venait tous les trois ou quatre matins demander aux intéressés leur identité civile et militaire. Déjà, plus de dix fois, Damba Dia avait répondu : « J'ai vingt-et-un ans, je ne suis pas fils de chef, je suis en France depuis mars 1916, j'ai été blessé et cité le 8 août, je n'ai pas la médaille militaire... » lorsque, la onzième ou douzième fois, il répondit, flegmatique, de cette voix inaltérablement calme dont il est doué :
— J'ai trente ans, je suis fils de chef, je suis monté en France en 1914, j'ai été blessé dix fois et j'ai la médaille militaire.
Suffoqué, le sergent-major s'écria :
— Pourquoi dis-tu tout le contraire de tout ce ■que tu as toujours dit depuis qu'on te fait les mêmes questions ?
— Eh bien ! justement, puisque voilà cent fois qu'on me demande et que je dis la même chose, je pense que si on vient me le demander encore, c'est qu'on n'est pas content de ma réponse ; c'est pour ça que je tais une autre.
Damba Dia a pu passer à Paris cinq jours en-
tiers chez nous, tandis qu'il en a passé quatre avec ses camarades, à la caserne de Lourcine. Il était vêtu du pantalon kaki, de la chéchia rouge, dun dolman orné de sa fourragère et de sa croix réglementaires, relevé du dépassant d'un col blanc.
Av€C ses camarades, il a exploré le métro grâce à son initiative personnelle ; puis, à la suite de son adjudant, il a visité la tour Eiffel, la grande Roue, le tombeau de Napoléon, l'Arc de Triomphe et le Nouveau-Cirque où recevaient, toujours, les phoques.
Avec nous, il a fait la connaissance de quelques-uns de nos amis, de leurs installations et de leur table ; des galeries du musée du Louvre et des magasins de nouveautés ; de la basilique du Sacré-Cœur et de la cathédrale Notre- Dame ; de quelques autobus et tramways ; du jardin des Tuileries ; du jardin d'Acclimatation et du jardin des Plantes; du Bois de Boulogne; du parc de Saint-Cloud à l'occasion des courses de chevaux ; d'un grand restaurant ; du cinéma Pathé et de la salle de TOpéra-Comique, à l'occasion de Carmen.
Quand nous lui avons demandé si, comme Ahmed, il avait aimé voir les phoques au Nouveau-Cirque il nous a répondu :
— Oui, j'ai trouvé bien joli aussi, parce que j'étais bien étonné que des bêtes qui ressemblent les poissons, ils jouent au ballon comme des hommes ; mais quand j'ai vu qu'on leur donne toujours des sardines, j'ai pensé : « Ah ! c'est parce qu'ils sont contents d'attraper les sardines, qu'ils font jeu de ballon comme service militaire. » Mais ça m'amusait bien quand même.
— Tu es monté dans la grande Roue ?
— Oui, mais j'étais pas trop bien, dans ce moment-là, parce que, dans le même compartiment, il y a une demoiselle qu'elle se cachait à côté des soldats américains, quand elle nous a vus arriver. J'ai dit : « Vous avez peur de nous. Mademoiselle ? » Elle a dit que non, mais c'était la vérité, quand même. Aussi, c'était un peu la faute à mes camarades qu'ils parlaient trop fort et qu'ils crachaient dans la voiture. Moi, je connaissais bien qu'ils étaient pas saouls, mais la demoiselle elle pouvait pas le connaître aussi.
Damba Dia ignorait la faune africaine, à l'exception des chameaux et des autruches ; il a été bien heureux de découvrir à Paris les lions, les éléphants, les girafes, les diverses antilopes ; en revanche le jour où il goûte, avec moi, d'une brioche, dans le voisinage du cèdre de Jussieu, il me confie :
— La petite fille avec la robe rouge qui est l'autre côté du chemin, elle a demandé tout de suite à sa mère si je ne suis pas méchant.
— Si je serais venu tout seul, jamais je serais arrivé jusqu'à cette table, ici, nous dit-il au restaurant où nous l'emmenons, Jean et moi. Tellement tout le monde il m'a regardé fort quand je suis entré, j'aurais forcé pour retourner dehors. »
A la fête de Clichy, une foraine, à la vue de son uniforme, lui tend en souriant une carabine pour l'inviter au tir. Il dérobe ses mains et son visage, de l'air gêné d'une personne à qui on rappellerait une intempérance passée: « Non, merci, » dit-il.
Je l'ai perdu dans la basilique du Sacré-Cœur, le jour où nous avons fait l'ascension du dôme. Redescendue plus tôt que lui, je l'avais attendu,
angoissée, près d'une heure, jusqu'à la clôture des portes et je l'avais grondé :
— Pourquoi es-tu resté si longtemps, envolé là-haut comme un pigeon? Le bon Dieu aurait pu s'y tromper, à la fin, et t'y laisser. Tu n'avais donc pas peur qu'on t'enferme ?
— Non, puisque j'étais jamais fatigué pour regarder partout, plus loin que Paris encore.
La plupart des gens qui me voyaient dans la rue, en juillet 1919, avec Damba Dia, pensaient que je pilotais un sauvage à travers la civilisation; d'autres, que je divertissais un permissionnaire, tandis que mes amis croyaient savoir que je satisfaisais la curiosité d'un jeune étranger intelligent et d'un bon élève.
Mais ils avaient tous également tort, car je n'accomplissais aucune de ces tâches.
Au cours de ma vie, je me suis réveillée successivement sur des travaux et des plaisirs à goûter ou à entreprendre, lesquels sont bien connus de tous. Je me suis réveillée sur des devoirs scolaires, sur des vacances, sur des fêtes de fiançailles, sur des problèmes d'art ou d'argent, sur des maladies et des voyages. Récemment, je m'étais réveillée sur la visite d'un jeune parent tourangeau, puis sur celle d'Ahmed Mamadou.
Mais pendant les quelques jours où Damba Dia est venu habiter avec nous, je me suis réveillée sur un événement d'un caractère exceptionnel.
Damba Dia n'étant pas un sauvage — c'est la demoiselle aux soldats américains qui était sauvage — ni un Sénégalais comme Ahmed Mamadou, ni un de mes compatriotes dhine caté-
gorie quelconque, il était un inconnu d« tout le monde et il n'avait pas de traits saisissables pour moi. Je veux dire que sa présence ne me chargeait pas d'un autre personnage, elle m'amplifiait seulement.
Tout le temps que je me suis promenée dans Paris, avec Damba Dia, je me suis promenée seule, ainsi que d'habitude, mais comme avec une jolie robe nouvelle, et avec des traits et des regards neufs devant tous les objets.
C'est au musée des Arts Décoratifs que j'ai eu la première fois, en y conduisant Damba Dia, le sentiment du phénomène. Nous y avons lu l'histoire de tous les styles français et nous n'avons passé aucun meuble, tapisserie ou bijou, car, si un peu distraite, je franchissais un objet sans l'examiner, mon compagnon me rappelait en arrière, et, quand je lui ai dit :
— Tu n'es pas fatigua de regarder tant de choses ?
— Oh ! jamais ! m'a-t-il remontré.
C'est à l'instant de cette exclamation que je me suis mise à le considérer, tandis qu'il était en arrêt devant une faïence de Rouen qu'il interrogeait si fort, qu'il semblait vouloir l'ausculter. Il ne me voyait pas, et moi je le voyais enfin clairement sous le déguisement qui le dérobait aux autres. Il était la folle enfant, éprise d'universel, que j'avais été moi-même, à seize ans, lors de mes premières visites aux musées. Je croyais cette jeune fille disparue, et voilà que je la retrouvais dans sa fraîcheur, intacte malgré tant d'années. Elle a d'autres proportions et une tête un peu élargie de jeune chat ou de chérubin noir. C'est imprévu, et cependant cela ne la change pas. Peut-être même est-elle plus ressem-
blante, dans cette toilette mâle. Cette voix et cette couleur de la peau, graves et mates, sont une fort heureuse transposition pour donner l'idée de cette ferveur que j'ai possédée.
Pas plus que moi dans ce temps-là, Damba ©ia ne supporte que la critique restreigne l'admiration. II veut que tout, dans ces galeries et vitrines, soit adorable.
— La clé qui est là, me reproche-t-il, vous ne la trouvez pas jolie ?... Le tableau d'étofîe, de l'autre côté, pourquoi vous ne l'avez pas regardé longtemps ?... Le plat bleu, vous ne l'aimez pas aussi bien que le jaune ?
On dirait, tant il est attentif à saluer toutes les beautés de cette société d'objets d'art, qu'il les prend pour des fées délicieuses, mais qui seraient vindicatives si on ne leur rendait pas tous les hommages qui leur sont dus.
Quand nous entrons dans la salle des costumes d'apparat du premier empire, un poilu provincial quitte juste le trône doré de Napoléon où l'avait fait asseoir le paternel gardien. Ce dernier, aussi accueillant pour le nouvel uniforme que porte Damba Dia, offre à celui-ci le même instant de gloire gratuite. Mais mon compagnon refuse d'un air triste. Le prend-on aussi pour un étranger ?
C'est en vain que des feuilles de papier portent que notre hôte va quitter dans trois jours Paris, et bientôt la France, pour son rapatriement au Sénégal. Nous ne pouvons y croire, ni lui-même. Où donc est la patrie de Damba Dia ? C'est là un point trop délicat pour que le puissent élucider les lourds registres militaires. Pour nous, qui le connaissons bien, rien n'a pu
nous fournir la moindre indication à ce sujet. Son teint ? Un simple artifice comme ceux dont on use en peinture ou en poésie pour qu'un objet, renouvelé d'aspect, ressaisisse notre attention. Damba Dia a un physique différent, pour que je m'arrête et que je m'écrie : « Comme il me ressemble ! » Mais ce n'est pas pour une autre cause. Et la preuve, c'est que je lui ai demandé :
— Est-ce que tu ressembles à ta mère qui est au Sénégal ?
— Ma mère, elle m'a dit toujours que je ressemble personne dans ma famille; puisque ma mère et mon frère, c'est tous les deux la même figure et le même caractère ; et ma sœur aussi, on dit qu'elle est pareille à mon père qui est mort. Alors, quand je ne veux pas faire quelque chose qui est l'habitude dans la maison, là-bas, comme grigri que je ne veux pas garder, ma mère dit qu' « on ne sait pas d'où que tu viens, toi, puisque tu ne veux rien faire comme les autres; pour sûr que tu es descendu de la montagne. »
Nous nous en doutions bien aussi.
Nous lui avons donné une petite chambre d'où l'on découvre la Seine, ses ponts et la tour Eiffel entre les pigeonniers humains à sept étages. Il s'y est installé comme pour la vie, car j'y ai surpris sa contemplation en train de repeindre à neuf tous les objets et mes propres tableaux. Un soir qu'il y rentre pour se coucher, à l'issue d'une soirée passée avec nous dans le monde, je lui dis, avec mon bonsoir :
— Tu n'as pas été bien heureux, aujourd'hui, chez nos amis ; tu n'as rien dit ; tu ne savais plus rire ni remuer ; tu étais pareil à ces pe-
0<îs Iiieonnus. — 17
tites bêtes que François t'a montrées dans le jardin des « Cistes » et qui font les mortes quand on les touche. C'est parce qu'il y avait trop de personnes que tu ne connaissais pas, dans le salon, et parce qu'on a dit trop de paroles que tu ne pouvais pas comprendre...
— Oh ! c'est rien, ça. Il faut bien que je m'habitue ! dit-il sérieusement.
A Notre-Dame, il a pris, des yeux, tant de mesures de l'élévation de la nef, du volume des piliers et du rayonnement des rosaces qu'on l'eût dit chargé de la reconstruire dans le cas où elle s'effondrerait.
Il se croit fait, aussi, pour le parc de St-Cloud, le jour où nous y déjeunons avant d'aller aux courses ; et c'est en atteignant les sommets de la ville pour gagner la pelouse que je lui demande soudain :
— C'est-il bien vrai, que tu aimerais vivre en France, t'y marier, y travailler, y demeurer comme nous? Voudrais-tu habiter demain, pour toute ta vie, cette petite maison-là, à droite ?
Damba Dia regarde attentivement, sans sourire, le modeste immeuble que je lui désigne. Il dévisage, par la grille, l'unique étage avec trois fenêtres, le rez-de-chaussée et le jardinet clos de murs :
— Oui ! fait-il gravement, comme s'il était sur le point de signer le bail.
Le jour de son départ, il pleut. J'en profite pour lui faire faire la revision de quelques notions grammaticales. Je lui explique, en outre, le jeu du conditionnel qu'il ne sait pas encore employer en corrélation avec l'imparfait. Pour accoutumer son oreille à leur proximité illogi-
que, je lui donne à terminer les phrases suivantes :
« Si on ouvrait cette porte, notre chatte... (entrerait) .
« S'il faisait beau temps, nous... (sortirions).
« Si Damba Dia ne pouvait revenir en France, il... «
Mon élève s'est décidé facilement à écrire les deux premiers verbes mis entre parenthèses ; mais il ne peut rien trouver d'assez expressif pour traduire son chagrin de ne pouvoir revenir en France. Je le presse en vain. Il appuie sa joue, fort, à la défoncer, sur son poing fermé, mais sa plume reste immobile.
— Voyons, lui dis-je, tu n'as pas besoin de faire une vraie réponse ; tu peux me dire une chose pour rire, par exemple : si Damba Dia ne pouvait revenir en France il... irait en Chine, ou bien, il... dirait : zut ! aux Français.
Son rire, ainsi provoqué, surprend Damba Dia et projette, jusque sur ses dents, les deux larmes qu'il contenait avec peine.
Jean a voulu prendre, avec un kodak, à la dernière minute, un souvenir du passage de notre petit ami dans le décor familial. Malheureusement, le temps est sombre, comme le sujet. Jean plaisante :
— Voyons, Damba, il faut sourire, sans quoi l'appareil ne te verra pas, car il fait déjà nuit un peu, et tu es noir ; mais si tu ris, il verra au moins tes dents qui sont blanches. Si nous n'avons que le portrait de tes dents ce ne sera pas aussi bien que ton portrait tout entier, mais ce sera toujours un souvenir gai.
Ce dernier mot, qui contredit le cœur du patient, achève de tout gâter :
— Je ne peux pas ! confesse-t-il.
— Mais si, tu peux ! insiste Jean. Ne regarde plus l'appareil ; regarde avec moi le petit bateau qui est dans la grande peinture en face de nous ; maintenant, regarde par la fenêtre la fumée du train.
Damba Dia a suivi des yeux le geste de l'opérateur, mais il revient aussi déconfit. Alors, sans que Jean le lui redemande, il recommence une seconde fois tout seul, des yeux, son pèlerinage auprès du petit bateau et de la fumée secourables, mais il ne trouve plus celle-ci, dissipée. Il éclate de rire alors, sans contrainte, mais en renversant si fort la tête en arrière que nous n'avons pu la retrouver sur le cliché le lendemain.
Au moment où il est parti, nous avons embrassé Damba Dia, Jean et moi. Je me souviens qu'après avoir baisé sa joue gauche, je n'ai pu baiser sa joue droite en son milieu. Je n'en ai effleuré que l'angle inférieur, comme il arriverait si on embrassait une personne à l'instant même où elle tombe.
Il est tombé de nos bras, cet inconnu de notre monde, dont l'âme avait la fleur et le goût des fruits que l'on cueille sur l'arbre, et il a emporté sa vision, qu'il m'avait prêtée, comme les Baïdi, les Saër, les Ghibi emportèrent la leur, qui les faisait sourire, tout seuls, à des pierres.
Maintenant, je ne sais comment m'avouer à moi-même mes vieux regards et, à tout ce qui m'entoure, les épargner.