XXV. — L'Epagneul dans les magasins
JE suis de retour à Paris depuis un mois, lorsqu'un certain jour de juin 1919, où l'on sonne à la porte, c'est, en l'ouvrant moi-même, un Sénégalais que j'introduis.
Ma pensée est si constamment en allée vers ces chers amis, que je n'éprouve aucun étonnement à ce qu'elle ait réussi à en amener un de Saint-Raphaël jusqu'à moi. Mais pourquoi celui-là ? Je ne le remets pas tout de suite ; du moins, je ne retrouve pas, seule, son nom : Ahmed Mamadou. Il est un de ceux que j'ai vus le plus rarement. Il faisait partie, en février 1919, d'un groupe d'élèves nouveaux que je n'ai pas décrits et qui se présentèrent à l'école après le départ de mes anciens, rapatriés.
Assis aux places laissées vacantes par mes vieux camarades regrettés, je les considérai d'abord comme s'ils étaient responsables de leur disparition. Je leur témoignai de l'humeur ainsi qu'il serait dû à des loups qui auraient dévoré des petits Chaperons Rouges. Mais il fallut bien me rendre à l'évidence : ces Toucouleurs, originaires des environs de Louga, étaient d'uns douceur toute particulière. Nous dûmes même, François et moi, désigner l'un d'eux par le surnom de : « Mouton » ; Ahmed reçut celui de « la Chèvre », non qu'il fût capricieux, mais parce que ses longs yeux doux à fleur de tête, sa lèvre supérieure fine et préhensive, ses épaules tombantes, rappelaient le type de cet animal.
Ces braves gens n'eurent pas de chaace avec
moi; à peine engagés depuis huit jours dans un programme d'études, j'eus cette grippe dont j'ai déjà parlé au sujet de Samba Penda. J'étais une malade intraitable : je ne voulus jamais m'aliter. Je demeurais jour et nuit enveloppée dans ma robe de chambre, à demi emmaillotée dans une couverture, sur un fauteuil ou sur mon lit, et je recevais toutes les visites. Il est vrai que cette réception ne ressemblait en rien à celles que l'on conçoit ici et où des amis organisent à notre chevet, et à leur gloire, un tournoi vertigineux de conseils, de prévenances, de dévouements.
Je n'aurais pu supporter ces visites-là avec 39 ou 40° de température ; mais celles de mes élèves noirs n'étaient pas fatigantes. Ahmed était de ceux qui, presque chaque soir, venaient frapper à la porte de ma chambre, chargés de pommes de pin, de racines de bruyère pour mon feu, d'oranges, de citrons pour mes boissons. L'un d'eux m'apporta un jour le tronc ébranché d'un jeune pin, presque aussi long que ma chambre. Entrés, ils ne me regardaient qu'une seconde :
— Ça va mieux ?
— Non.
Je ne disais plus un mot. Ils s'installaient sur les chaises, s'asseyaient sur le lit de Jean, s'accroupissaient sur le plancher ; ils attisaient le feu, il lisaient leurs livres de grammaire, ils parlaient de leurs affaires dans leur langue ou en français. Ils étaient si naturels que, loin de m'agiter, leur vue m'incitait à ne pas remuer, de peur de les troubler eux-mêmes, comme il arrive lorsqu'on a la bonne fortune de surprendre Tes jeux des lapins dans les bois.
En mai 1919 je croyais le caporal Ahmed Mamadou rentré au Sénégal avec ceux de sa coni' pagnie ; mais on l'avait retenu quelques mois de plus en France dans un bataillon de jeunes, démuni de cadres. Il est parmi ceux à qui échoit la faveur de visiter Paris en qualité de décorés et de fils de chef.
C'est pour cela qu'il pend de sa mamelle gauche une croix au bout d'un ruban tout neuf. J'ai vu bien d'autres croix de guerre pendre de la poitrine des militaires ; mais, sur Ahmed Mamadou, elle me rappelle particulièrement celle que je portais presque toujours, à l'âge de cinq ans, sur mon tablier d'écolière, quand je fus trois mois en pension chez les Dames du Saint-Sacrement. Elle ne me fait pas penser à la guerre, elle me fait penser qu'Ahmed Mamadou, comme je le fus, a été bien sage et qu'il n'a pas tiré la langue à la supérieure.
Ma croix me valait le privilège de me promener dans le parc des religieuses et de ramasser .des escargots. La sienne vaut, à Ahmed, celui d'aller au Nouveau-Cirque. Ce sera le plus beau souvenir de sa carrière militaire d'avoir vu les phoques jouer au ballon. Ce qui l'a émerveillé beaucoup aussi, c'est de me voir paraître moimême, ici comme aux « Cistes » à sa simple pression sur le bouton électrique ; et, en entrant, de trouver, ici comme là-bas, le café servi, comme à son intention. C'est très amusant en effet et il rit de bon cœur.
Il a une grosse voix sans nuances avec laquelle il émet souvent l'exclamation : « Ah ! non ! » qui déconcerte notre habitude de la complaisance. On lui demande s'il se plaît à Paris et s'il voudrait y rester :
— Ah ! non. C'est pas bon pour moi, Paris. C'est mieux Saint-Raphaël.
On veut savoir si les Parisiennes sont à son gré :
— Ah ! non. Jolies pour Européens, oui; mais pour Sénégalais, pas beaucoup jolies.
Ahmed a visité les monuments de Paris en compagnie des autres permissionnaires, tandis que je l'ai conduit dans les grands magasins de nouveautés, à la foire des Invalides et chez des amis.
Ahmed est un agréable compagnon : il parle peu et, quand il parle, il ne dit pas de sottise» parce qu'il ne parle que de ce qu'il a bien regardé. Il voit avec lucidité les objets qu'on désigne à son attention. Devant l'exposition des machines agricoles, il discerne facilement les rôles des pièces les plus compliquées, malgré que l'agriculture soit rudimentaire dans son pays. De même si, dans un magasin, j'attire son regard sur un costume ou un objet usuel quelconque, il en découvre vite la commodité. Mais il ne se livre à cet examen que par politesse, car Ahmed n'est pas un rêveur et la vie d'une cliente des Galeries Lafayette est une fiction pour un paysan de Louga. Donc, isi je ne l'arrête, il se hâte sans rien regarder et, dès lors, j'ai l'impression de promener un brave épagneul de qui la joie de trotter à mes côtés est vive, mais qui regrette que l'endroit choisi pour la promenade, au lieu d'être spacieux comme une avenue, soit hérissé d'obstacles de toute nature et obstrué de foule. Il est plus heureux aux Champs-Elysées. Je l'entraîne cependant dans le Petit Palais où s'ouvre une exposition de peinture. Il ne s'intéresse qu'à celles des toiles qui représentent des
poissons, car il a la passion de la pêche. Toutefois, il remarque la frise qui décore la galerie intérieure du monument :
— Les lions-là, s'étonne-t-il, ils ont des ailes, même chose oiseaux...
— Tu n'aimes pas ça ?
— Si, il fait bien joli !
Rue Royale, le dimanche, je remarque des groupes qui vont à vêpres, à la Madeleine.
— Es-tu déjà entré dans une église ? dis-je à Ahmed.
— Non. Tu veux entrer là-dedans, aujourd'hui ? Si c'est pour toi, oui ; mais si c'est pour moi, non.
r— C'est pour toi ; mais ce n'est pas pour te faire dire des prières au Dieu des catholiques; je sais bien que tu es musulman. C'est seulement pour te faire voir.
Je m'enquiers de son opinion sur le grand orgue :
— Musique-là, il est beau ! dit-il.
C'est la première fois qu'il prononce ce mot et qu'il est aussi grave, mais il sort avec quelque précipitation ; peut^-être a-t-il eu peur d'être gardé par le dieu sévère du grand orgue ?
Quand nous arrivons à Montmartre, chez nos amis F., mon amie est couchée, un peu souffrante ; elle fait asseoir Ahmed MamadoU auprès de son lit et lui offre le thé et les gâteaux que l'on apporte à son chevet. A chaque mouvement de son exotique visiteur, elle se récrie, en souriant :
— Qu'il est gentil !
Lui n'a jamais connu d'aussi merveillfeuse aventure. Il lui est bien arrivé — rarement — au conrs de son séjour en France, de rencontrer des
gens qui lui ont donné un bonjour et une poignée de main cordiaux. Mais qu'une dame blanche le regarde sans cesse, avec attendrissement, et le soigne comme elle ferait de son petit bébé, c'est ce qu'il n'a pas encore vu ; cela ne peut se voir qu'à Paris, avec les lions qui ont des ailes et les phoques qui jouent au ballon. Aussi, quand il est invité à revenir, pour dîner, avec moi, le jeudi suivant et que je parle d'un empêchement, il ne consent pas à perdre sa chance de revoir sa jolie maman nouvelle, et il m'abandonne sans façon : — Si y a pas moyen pour toi venir, me déclare-t-il, c'est pas besoin déranger ; moi, je vais arriver tout seul, jeudi.
Un soir que nous disposons d'une heure, avant le repas, je lui offre une dernière leçon de français. Il doit analyser les noms et les verbes au double point de vue de la grammaire et du sens. Nous ouvrons à la première page venue un ouvrage sur la guerre, pour y prendre un texte. Nous sommes malchanceux, car, au cours de la lecture, je vois venir le mot bordel.
Je pense, tout d'abord, à é\iter le passage qui le contient. Je ne me suis jamais trouvée en présence de ce mot avec un soldat ; mais j'ai entendu des soldats, dans les trains, le prononcer avec affectation devant des femmes, avec un gros rire qui m'a apeurée. Ce mot ne déclenche-t-il pas infailliblement ce rire-là chez tous les soldats ? L'uniforme et son poids m'étant inconnus, j'ignore aussi les phénomènes qu'ils produisent.
Je ne vois bien d'Ahmed que sa croix de sagesse et sa langue rose que l'effort d'apprendre inquiète entre ses dents. L'uniforme d'Ahmed
me semble léger comme celui d'une écolière. S'il s'en échappait un rire brutal, cela serait très effrayant. Mais c'est par trop invraisemblable.
Je me rappelle ma classe des Malinqués, si frustes que l'un d'eux me disait, avec un accent auvergnat : Je vas « piger », quand il lui arrivait d'être obligé de quitter la salle d'études une iminute. Et cela ne faisait ricaner personne.
J'ai l'impression qu'Ahmed ne ricanera pas si je le place devant un mot cru ; mais si je fuis moi-même celui-ci, mon mouvement me prouvera un peu salie par son contact, et j'en serai gênée auprès de mon élève. J'aime donc mieux m'abandonner au cours du texte, sans grimace.
Ahmed doit s'arrêter après chaque nom : il s'arrête après le nom dont il s'agit comme après les mots précédents et, comme d'habitude, je lui demande :
— Tu connais ce mot?
Les regards d'Ahmed sont descendus au-dessous de la ligne à lire que son doigt garde seul.
— Oui, dit-il simplement.
Comme il n'ajoute rien, c'est moi qui dois parler, selon nos conventions, et je dis au hasard :
— Je suis sûre que ton père, qui est marabout, te dit dans ses lettres de ne pas aller au bordel comme il te dit de ne pas boire de vin.
— Ah, non! mon père il dit rien; parce qu'il connaît que pour les garçons y a pas beaucoup moyen empêcher.
Un peu plus loin, dans la même page, se re* trouve le même mot, mais cette fois-ci ce n'est pas moi qui m'effraie de l'aborder, c'est Ahmed. Il s'est arrêté devant, sans l'articuler :
— Encore? fait-il d'un air navré.
Il passe la phrase tout entière et prend l'alinéa suivant.
Ahmed Mamadou ne nous a pas renouvelé souvent ses visites, au cours de ses dix jours de permission, et il n'a accepté qu'une fois de coucher chez nous. Nous avons fini par ne plus insister pour le retenir. Il est un hôte trop inconfortable. Certains invités sont indiscrets par leurs exigences ; ceux qui n'ont pas de besoins du tout le sont aussi un peu. Ahmed ne témoignait que de celui de fumer, et c'était gênant, à la longue, de penser qu'une aussi grosse voix et qu'une aussi active mobilité de ses grands yeux ne s'alimentaient que de la fumée des cigarettes. Il n'acceptait d'autres cadeaux que de tabac. Eln traversant les magasins, je l'avais invité à choisir une chemise, ou un portefeuille, ou une montre. Il avait refusé net. Au sujet de la montre, il s'était fâché :
— Si tu donnes, je garderai pas même, je vais vendre demain !
Il avait dit d'une collection de vues de Paris, que je voulais lui faire emporter comme souvenir :
— Comme souvenir, tu dis ? tu as le temps, pour envoyer là-bas, au Sénégal, avec ton écriture. Avec ton nom dessus, c'est bon, oui ; mais si tu achètes maintenant, je vais jeter dans la rue.