‹ Des Indes à la planète Mars (volume 2)Chapitre 57 sur 77 · IV. Du langage hindou de M"^ Smith · texte numérisé non relu

IV. Du langage hindou de M"^ Smith

La nature du langage hindou d'Hélène est moins aisée à tirer au clair que celle du martien, parce qu'il n'a jamais été possible d'en obtenir ni traduction littérale ni textes écrits. Ignorant au surplus les dialectes sans nombre de l'Inde antique et moderne, et n'ayant pas cru devoir me

livrer à leur étude uniquement pour apprécier à leur juste valeur les exploits philologiques d'un médium iutrancé, je ne puis me permettre aucun jugement personnel eu cette matière. Il ne me reste pas même la ressource de placer intégralement les pièces du procès sous les yeux du lecteur, comme ie l'ai fait pour le martien, par la raison que notre inintelligence de l'hindou d'Hélène, jointe à sa prononciation rapide et peu nette — un vrai gazouillement parfois — nous a fait perdre la plus grande partie des nombreuses paroles entendues au cours d'une trentaine de scènes orientales disséminées sur un espace de quatre ans. Même les fragments que nous avons pu noter présentent pour la plupart tant d'incertitudes qu'il serait oiseux de les publier tous. J'ai communiqué les meilleurs d'entre eux aux orientalistes cités dans la préface de ce livre. Des renseignements qu'ils ont bien voulu me donner, il ressort que le soi-disant hindou d'Hélène (je lui conserve cette dénomination vague qui ne doit rien préjuger sur sa nature) n'est aucun idiome déterminé connu de ces spécialistes, mais que d'autre part on y retrouve, plus ou moins méconnaissables et défigurés, des termes ou des racines qui se rapprochent du sanscrit plutôt que des langues actuelles de l'Inde, et dont le sens correspond souvent assez bien aux situations oii ces mots ont été prononcés. Je vais en donner quelques exemples.

1. Les deux mots atiêyâ ganapatinâmâ, qui ont inauguré la langue hindoue le 6 mars 1895 (v. p. 263), et qui revêtaient à ce moment-là dans la bouche de Simandini la portée évidente d'une formule de salutation ou de consécration à l'adresse de feu son époux inopinément retrouvé, ont été articulés d'une façon si impressive et si solennelle que leur prononciation ne laisse guère de place au doutée II est

' Il n'existe un léger doute que sur le premier mot, proféré brusquement par Hélèui' comme une exclamation ou une interjection ; bien qu'aucun des assistants n'ait eu de variante à proposer pour atiéyâ (pron. a — ti — é (fermé) — iâ) noté par M. Lemaître qui faisait le procès-verbal, la surprise occasionnée par ce vocnble inattendu nous avait laissé à tous un certain sentiment d'incertitude à son sujet.

d'autant plus intéressant de constater l'accord de mes savants correspondants sur la valeur de ces deux mots : le premier ne leur rappelle rien de précis ou d'applicable à la situation, mais le second est une allusion flatteuse et pleine d'à-propos à la divinité du panthéon hindou qui s'intéresse le plus vivement à la gent professorale.

M. P. Oltramare, à qui j'avais envoyé ces mots sans lui rien dire de leur provenance, me répondit : « Rien de plus innocent que le mot ganapatinâmâ ; il signifie qui porte le nom de Ganapati, lequel est le même que Ganêsa. . . Quant à atiêyâ, ce mot n'a pas une physionomie hindoue; serait-ce peut-être atreya, qui, paraît-il, servait de désignation aux femmes qui avaient avorté, une explication que d'ailleurs je ne garantis nullement. . . [Pour être plus affirmatif sur ces mots, il faudrait savoir] s'ils sont vraiment sanscrits, car s'ils appartiennent aux langues vulgaires, je me récuse absolument. »

M. Glardon, qui connaît mieux ces langues vulgaires et parle couramment l'hindostani, ne m'indiqua pas davantage de sens pour atiêyâ, et vit aussi dans l'autre mot « une épithète d'honneur, littéralement nommé de Ganapati^ nom familier du dieu Ganêsa. »

M. de Saussure ne trouva également aucun sens au premier terme; où il incline aujourd'hui à voir une création arbitraire dans le genre du martien, et il remarqua que dans le second « les deux mots Ganapati, divinité bien connue, et nàmâ nom^ sont construits ensemble on ne sait comment^ mais pas nécessairement d'une manière fausse. — Il est assez curieux, ajouta-t-il, que ce fragment où est mêlé un nom de divinité soit justement prononcé avec une sorte d'emphase solennelle et un geste de bénédiction religieuse. » Cela dénote bien, en effet, un emploi intelligent et intentionnel.

Un mélange d'articulations improvisées, et de véritables mots sanscrits adaptés à la situation, tel paraît donc être l'hindou d'Hélène d'après ce premier et court échantillon. Les spécimens ultérieurs ne feront que corroborer cette impression.

2. La prochaine explosion d'hindou eut lieu cinq mois plus tard (15 septembre 1895), au milieu d'une très longue séance orientale où je ne relève que les points qui nous intéressent spécialement, à savoir le sanscrit supposé d'Hélène, l'interprétation française qu'en donna Léopold, et les curieux traits de concordance de ces deux textes.

Dans une scène de tendresse, avec soupirs et sanglots, à l'égard de Sivrouka, Hélène prononce d'une voix excessivement douce les paroles suivantes : ou mania priva (ou prira, priya) — marna radisivou — mam.a sadiou sivrouka — apa tava va signa damasa — simia damasa bagda sivrouka. Pendant les phrases diverses qui précèdent le réveil, je demande la signification de ces paroles à Léopold qui occupe le bras droit d'Hélène. H refuse d'abord en dictant par l'index: Cherchez-la vous-mêmes, puis, comme j'insiste : J'aurais mieux aimé que vous la cherchiez vous-mêmes. Je le prie de nous dicter au moins l'orthographe exacte du texte exotique recueilli d'une façon assez incertaine, mais il se dérobe en disant qu'il ignore le sanscrit. A force de questions auxquelles il répond par oui et non, on apprend pourtant que ce sont des paroles d'amour de Simandini à son époux qui allait la quitter pour un voyage dans ses Etats. Puis soudain, comme il semble que le réveil approche, Léopold agite fiévreusement l'index et commence à dicter avec impatience : Dépêchez-vous [d'épeler] . . . Mon bon, mon excellent, mon bien-aimé Sivroulia, sans toi où prendre le bonheur. Ses réponses à nos questions nous donnent encore à entendre que c'est le sens intégral de tout le sanscrit prononcé ce soir (et rapporté ci-dessus) ; que ce n'est pas lui, Léopold, qui fait parler cette langue à Hélène, car il ne la sait pas, mais que c'est bien lui qui vient de nous en donner l'équivalent français, non par une traduction littérale des mots euxmêmes puisqu'il ne les comprend pas, mais en interprétant les sentiments intimes de M"** Smith, au courant desquels il est parfaitement. Peu après, Hélène se réveille amnésique.

D'après M. de Saussure, il y a certainement dans ce texte quelques fragments sanscrits répondant plus ou moins à l'interprétation de Léopold. Les plus clairs sont mania priya qui signifie mon chéri, mon bien-aimé, et mania sadiou (corrigé en sâdhô) mon bon, mon excellent. Le reste de la phrase est moins satisfaisant dans l'état où il est : tava veut bien dire de toi, mais apa tava est un pur barbarisme si cela doit signifier loin de toi. De même la syllabe bag dans bagda fait penser, indépendamment de la traduction de Léopold, à bhâga bonheur, mais elle se trouve entourée de syllabes incompréhensibles.

3. Dans une séance subséquente (!"■ décembre 1895), Hélène se livra à une série de pantomimes somnambuliques variées, représentant des scènes de la vie de Simandini qui étaient censées se passer à Mangalore, et au cours desquelles il lui échappa plusieurs paroles hindoues dont on ne put malheureusement obtenir aucune interprétation de

la part de Léopold. Mais ici encore, si l'on n'est pas trop difficile, on arrive à retrouver dans ces phrases un sens plus ou moins adapté à la pantomime.

Au milieu d'une gracieuse scène de jeu avec son petit singe Mitidja, elle lui dit de l'accent le plus doux et le plus harmonieux : [A] marna kana sour (ou sourde) mitidya.., kanamitidya (ter).

— Plus tard, répondant à son prince imaginaire qui vient, suivant Léopold, de lui faire (on ne sait pourquoi) de sévères admonestations, qu'elle écoutait d'ailleurs avec un air de soumission forcée et même de ricanement, elle lui dit : [BJ adaprati tava sivrouka... nô simyô sinonyedô... on yediô sivrouka. — Enfin, revenue à de meilleurs sentiments et doucement penchée vers lui, elle lui murmure avec un charmant sourire : [C] marna plia... marna iiaximi (ou naxmi) sivrouka... aô laos mi sivrouka.

Dans le fragment [A], on peut soupçonner dans mam.a kana un terme d'affection en rapprochant kana du sanscrit kânta aime ou kanishtha mignon, petit ; k moins encore de traduire, avec M. Glardon, kana (corrigé en khana) mitidya par à manger pour Mitidja.

— Dans la phrase [B], suivant M. de Saussure, « les derniers mots pourraient avec quelque bonne volonté faire songer au mot anyediuh le lendemain ou un autre jour, répété deux fois, et, d'autre part, le premier mot se transformer en adya-prabhrti à j9a?'hV d'aujourd'hui: ce qui, combiné avec d'autres syllabes convenablement triturées ellesmêmes, pourrait donner quelque chose comme: adya-prabhrti tava, sivruka... yôshin... na anyediuh, anyediuh: dès aujourd'hui., de toi, Sivrouka, (que je sois) ...femme. ..non un autre jour, un autre jour. Ce qui n'a du reste (si cela a un sens !) guère de rapport avec la scène. »

— Dans la phrase [C], les mots m.ama plia représentent évidemment la même chose que plus haut m.araa priya, mon hien-aimé ; naxmi pourrait être lakshmî beauté et fortune, et les derniers mots pourraient contenir asmi je suis. Mais, ajoute M. de Saussure, « il doit être bien entendu que toute espèce de sens continu, là où je me suis amusé à le chercher, est pour le moment un simple jeu. »

Tout en laissant donc reconnaître des mots de pur sanscrit, l'ensemble de ces premiers textes présente, d'autre part, des choses assez suspectes au point de vue de la construction, de l'ordre des mots, et peut-être aussi de la justesse des formes (pour autant qu'on peut faire fond sur les formes dans des textes aussi confus).

« Par exemple, observe M. de Saussure, je ne me souviens pas qu'on puisse dire en sanscrit mon Sivrouka, ni mon cher Sivrouka ;

on peut bien dire maina priya mon hien-aimé, substantivement, mais c'est autre chose que marna priya Sivruka; or, c'est ce mou cher Sivrouka qui revient le plus souvent. — Il est vrai, ajoute mon savant collègue, qu'il ne faut rien affirmer trop absolument, surtout pour certaines époques où l'on a fait dans l'Inde beaucoup de sanscrit de cuisine. . . Il reste toujours la ressource de se figurer que. puisque la 11^ femme de Sivrouka était une enfant de l'Arabie, elle n'avait pas eu le temps d'apprendre à s'exprimer sans faute dans l'idiome de son seigneur et maître au moment où le bûcher a mis fin à sa courte existence. »

Le malheur est qu'en entrant ainsi par hypothèse dans le point de vue du roman, on se heurte à une autre difficulté : « Le plus surprenant, remarque en effet M. de Saussure, est que M™'= Simandini parlât le sanscrit et non le prâcrit (le rapport du premier au second est celui du latin au français, l'un sortant de l'autre, mais l'un langue savante au moment où se parle l'autre). Quand, dans le drame hindou, on voit les rois, les brahmes et les personnes de haute condition se servir régulièrement du sanscrit, on peut se demander s'il en était constamment ainsi dans la vie réelle. Mais en tous cas toutes les femmes (sauf certaines religieuses), même dans le drame, parlent prâcrit. Un roi s'adresse à sa femme dans la langue noble (sanscrit); celle-ci lui répond toujours dans la langue vulgaire. Or, l'idiome de Simandini, si c'est un sanscrit très méconnaissable, n'est en tout cas pas du prâcrit. Il suffit pour le voir de quelques formes, par exemple priya, qui dans toutes les dialectes vulgaires se prononcerait piya sans r. »

Les nombreuses paroles hindoues de M"^ Smith pendant ces dernières années donnent lieu à des observations analogues, et n'apportent aucune lumière nouvelle sur leur origine. Aussi me bornerai-je à quelques exemples, que je choisis moins à cause des textes sanscritoïdes eux-mêmes, toujours aussi informes et défectueux, que parce que les circonstances variées où ils se sont produits présentent un certain intérêt psychologique.

4. Scène de chiromancie. Au cours d'une longue séance arabe, puis hindoue (2 février 1896 ^ Hélène vient s'agenouiller à côté de ma chaise et, me prenant pour Sivrouka, elle saisit et examine ma main tout en tenant une conversation en langue étrangère (sans paraître percevoir mes paroles réelles). Il semble qu'on y retrouve, appliquées à

son prince imaginaire, des préoccupations relatives à ma santé qui avaient inspiré plusieurs somnarabulismes de M"^ Smith pendant les mois précédents (on en a vu un exemple p. 119-120).

En même temps qu'elle inspecte attentivement les lignes de ma main, elle prononce les fragments suivants, séparés par des silences correspondant aux répliques hallucinatoires de Sivrouka : priya sivrouka... nô (signifiant non d'après Léopold) . . . tvandastroura sivrouka... itiami adia priya... itiami sivra adia... yatou... napi adia... nô... marna souka, marna baga sivrouka... yatou. — Outre sivra qui, au dire de Léopold, serait un petit nom d'amitié pour Sivrouka, on devine dans ce texte d'autres termes d'affection : priya bien-aimé, m.ama souklia, marna bhàga, ô mes délices, ô mon bonheur. — M. Glardon y relève aussi le mot tvandastroum, qu'il rapproche de l'hindostani tandarast (ou tandurust) qui est en santé, tandurusti santé, provenant des deux mots tan condition physique, et durust 60», vrai, d'origine persane. Mais il ajoute qu'il n'y a là peut-être qu'une coïncidence, et il me paraît douteux qu'il eût songé à ce rapprochement s'il n'avait pas été question d'une scène de chiromancie.

5. Le cycle hindou, comme les autres, fait de nombreuses irruptions dans la vie ordinaire de M"^ Smith, et afFecte sa personnalité aux degrés les plus variés, depuis la simple vision éveillée de paysages ou gens orientaux, jusqu'aux incarnations totales de Simandini dont Hélène ne conserve aucun souvenir et qui ne sont connues que par les témoins occasionnels. Une forme fréquente de ces automatismes spontanés consiste dans des états mixtes où elle aperçoit des personnages qui lui semblent objectifs et indépendants, tout en ayant le sentiment d'une implication ou identification subjective avec eux, l'impression d'un tua res agitur indéfinissable. Il arrive alors facilement que les conversations qu'elle a avec eux sont un mélange de français et de langue étrangère qu'elle ignore tout en en ressentant la signification. En voici un exemple.

P'' mars 1898. — Entre 5 et 6 heures du matin, encore au lit, mais parfaitement éveillée à ce qu'elle affirme, Hélène a eu « une superbe vision hindoue » : Magnifique palais, à vaste escalier de pierres blanches, conduisant à de splendides salles garnies de

divans bas, sans dossier, d'étoffes jaunes, rouges, et surtout bleues. Dans un salon de repos, une femme [Simandini] à demi étendue et nonchalamment accoudée ; à genoux auprès d'elle, un homme aux cheveux noirs frisés et au teint mat [Sivrouka], vêtu d'une grande robe rouge chamarrée, et parlant un langage étranger, pas martien, qu'Hélène ne sait pas, mais qu'elle avait pourtant le sentiment de comprendre intérieurement, ce qui lui a permis d'écrire ses phrases en français, après la vision. Tandis qu'elle entendait causer cet homme, elle voyait remuer les lèvres de la femme sans percevoir aucun son de sa bouche, en sorte qu'elle ne sait ce qu'elle a dit ; mais Hélène avait en même temps l'impression de répondre intérieurement, en pensée, à la conversation de l'homme, et elle a noté cette réponse. (Cela veut dire, psychologiquement, que les paroles de Sivrouka jaillissaient en images ou hallucinations auditives, et les réponses de Simandini-Hélène en images dites psycho-motrices d'articulation, accompagnées de la représentation visuelle de Simandini effectuant les mouvements labiaux correspondants.) — Voici le fragment de conversation noté au crayon par Hélène au sortir de sa vision, de son écriture ordinttire, mais d'une grande irrégularité (et sans la ponctuation, que j'ai ajoutée) attestant qu'elle n'était point encore entièrement rentrée dans l'état normal :

« [Sivrouka :] Mes nuits sans repos, mes yeux rougis de larmes, Simandini, ne toucheront-ils point enfin ton attamana? Ce jour finira-t-il sans pardon, sans amour ? — [Simandini:] Sivrouka, non, le jour ne finira point sans pardon, sans amour; la sumina n'a point été lancée loin de moi, comme tu l'as supposé ; elle est là, voistu ! — [Sivrouka :] Simandini, ma soucca, maccanna baguea, pardonne-moi encore, toujours ! »

Cette petite conversation, soit dit en passant, donne assez exactement la note affective qui éclate tout le long du rêve hindou dans les rapports de ses deux principaux personnages. Quant aux mots sanscritoïdes qui y sont mélangés au français et que j'ai soulignés, ils n'ont pas une valeur étiale. « Sumina, dit M. de Saussure, ne rappelle rien; attamana tout au plus âtmànam (accusatif de âtmâ) l'âme; mais je me hâte de dire que dans le contexte où figure attam.ana on ne pourrait même pas se servir du mot sanscrit qui lui ressemble, et qui ne signifie au fond âme que dans le langage philosophique, et au sens d'âme universelle ou autres sens savants. ■» Dans les autres mots, en revanche, on reconnaît clairement ces termes d'affection sanscrits, déjà vus plus haut, qui émaillent si souvent le parler hindou d'Hélène.

6. L'apparition de mots hindous isolés, ou incorporés à un contexte non hindou, n'est pas très rare chez Hélène

et se produit soit en hallucinations auditives, soit dans ses écritures (voir par exemple iig. 37, p. 310), soit encore au cours de paroles prononcées en hémisoranambulisme plus ou moins marqué. La liste qu'on a pu recueillir de ces termes exotiques, détachés, otire le même mélange de pur sanscrit, et de mots inconnus qui ne se laissent ramener à cette langue que par des transformations si arbitraires ou forcées que cela ôte toute valeur à de tels rapprochements.

A cette seconde catégorie appartiennent, par exemple, gava, vindamini, jotisse, ainsi orthographiés par M"« Smith. Ces termes, dont elle ignore absolument ce qu'ils doivent signifier, frappèrent ses oreilles au cours d'une vision hindoue un matin à son réveil. Le dernier des ces mots rappelle à M. de Saussure le sanscrit jyôtis la constellation, mais alors il se prononcerait « djiôtisse «, ce qui ne correspond guère à la façon dont Hélène l'entendit et l'écrivit. — Il faut joindre à ces exemples quelques mots hindous qui ont fait irruption dans certains textes martiens (on sait que le cycle martien et le cycle oriental ont des attaches intimes et qu'il leur arrive souvent de se mélanger ou d'alterner rapidement l'un avec l'autre). Tels sont adàl, nom propre, et yestad, inconnu, dans le texte 13; et (dans le texte 31) vadasa, qui d'après le reste de la phrase semble désigner des divinités ou puissances quelconques, et où MM. de Saussure et Glardon soupçonnent tout au plus une réminiscence tronquée du terme sanscrit dévâ-dâsa esclave des dieux.

Comme échantillons de mots isolés qui sont du pur sanscrit, on peut d'abord citer radyiva(fig. 37), équivalent évident deràdjîvaZe lotus bleu. Puis pitaram (accusatif de pita père), figurant, mais à faux au point de vue du cas, dans la phrase suivante : — Mon pitaram m'avait confiée à lui — d'une scène hindoue où. Hélène-Simandini parlait du fidèle esclave Adèl que son père le cheik arabe lui avait donné lorsqu'elle était partie pour l'Inde. Mais les spécimens les plus remarquables sont les deux mots sumanas et smayamana, qui ont particulièrement frappé M. de Saussure. Le premier « est la reproduction graphiquement irréprochable du sanscrit sumanas bienveillant, cité un peu dans toutes les grammaires et servant même çà et là de paradigme de déclinaison » ; il faut toutefois noter que, pour toutes les grammaires également, ce mot se prononce soumanas, tandis qu'Hélène l'a nettement articulé sumanas et qu'il paraissait désigner une plante dans sa phrase : — C'étaient les plus belles sumanas de notre jardin — . Quant à smayamana, il échappa à Hélène

(et fut aussitôt noté tel quel par M. Lemaître) dans une conversation française, tandis qu'elle regardait un album de vues d'Orient qui devaient naturellement amener le rêve hindou à fleur de conscience. Suivant M. de Saussure, ce mot, qui veut dire souriant, est peutêtre ce que M"^ Smith « a produit de mieux en fait de sanscrit ; d'abord parce que c'est une forme de 4 syllabes, qui a naturellement plus de mérite à être exacte que les mots de 2 ou 3 syllabes dont il faut se contenter d'ordinaire ; ensuite à cause du groupe consonantique sm, car il est également bien rare que M''^ Smith affronte un mot sanscrit présentant deux consonnes de suite, quelles qu'elles soient; enfin pour ce fait, encore plus rare, que smayamâna revêt un caractère grammatical, et non simplement lexicologique. étant un participe tel que le grec lego-meno-s. » On comprend, en effet, l'intérêt de ce mot, qui représente une forme déjà assez compliquée, lorsqu'on songe à la nullité grammaticale habituelle du « sanscrit » d'Hélène, nullité qui s'étend non seulement aux flexions^ mais à tous genres de formations.

7. Pour couronner ces spécimens du sanscrit d'Hélène, citons encore son « chant hindou » qui a t'ait une demidouzaine d'apparitions depuis deux ans, et dont Léopold a daigné, une seule t'ois, ébaucher la traduction. Les paroles consistent essentiellement dans le mot sanscrit gâya, chante, répété à satiété, avec, par ci par là, quelques autres termes mal articulés et offrant des variantes désespérantes dans les notes prises par les divers auditeurs. Je me bornerai à deux versions '.

L'une est d'Hélène elle-même. Dans une vision spontanée (18 mai 1898, le matin à son réveil) elle aperçut un homme richement vêtu de jaune et de bleu [SivroukaJ à demi-couchésurde beaux coussins, auprès d'une fontaine entourée de palmiers ; une femme brune [Simandinij, assise sur l'herbe, lui chantait dans une langue étrangère une ravissante mélodie ; Hélène en recueillit par écrit les bribes suivantes, où l'on reconnut le texte estropié de son chant ordinaire : « Ga hïa vahaïyanii...vassén iata...pattissaïa priaïa... »

L'autre transcription est celle que recueillit M. de Saussure, infiniment plus apte que nous, on le conçoit, à distinguer les sons hindous (20 juin 1897). Bien qu'il fut tout près d'Hélène qui chantait assise à terre, la voix de celle-ci était par moment si peu articulée qu'il laissa échapper plusieurs mois et ne garantit point

' On trouvera lin e .3'ih' version, antérieure à ces deux-ei, dans l'article de M. Leraaître, loc. cit. p. 186.

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