I. Psychogénèse de Léopold
Ce qui ne facilite pas la description du développement de Léopold, c’est qu’il a une double origine, apparente et réelle, comme les nerfs crâniens qui donnent tant de tablature aux étudiants en anatomie. Son origine apparente, je veux dire le moment où il s’est extérieurement séparé de la personnalité d’Hélène et manifesté comme un « esprit » indépendant, est relativement claire et bien marquée; mais son origine réelle, profondément enfouie dans les couches les plus intimes de la personnalité d’Hélène et inextricablement confondue avec elles, présente de grandes obscurités et ne peut être fixée que d’une façon très conjecturale. Occupons-nous d’abord de l’origine apparente ou de la première apparition de Léopold aux séances.
On comprend qu’une fois initiée au spiritisme et plongée dans un courant d’idées où la réconfortante doctrine des Esprits guides ou protecteurs tient une place importante, Mlle Smith n’ait pas tardé à posséder, comme tout bon médium, un désincarné spécialement attaché à sa personne. Elle en eut même deux successivement, à savoir Victor Hugo et Cagliostro. Il ne s’agit pas là d’un simple changement de nom du guide d’Hélène, qui se serait d’abord présenté sous l’aspect et le vocable du grand poète, puis aurait adopté ensuite ceux de l’illustre thaumaturge, mais ce sont bien, au début du moins, deux personnalités différentes, voire même hostiles, dont l’une a peu à peu supplanté l’autre (tout en absorbant quelques-uns de ses caractères) à la suite d’une lutte dont la trace se
retrouve dans les procès-verbaux fort incomplets des séances de l’époque. Aussi peut-on distinguer trois phases dans la psychogénèse du guide de Mlle Smith : une phase initiale de cinq mois, où V. Hugo règne seul; une phase de transition d’environ un an, où l’on voit la protection de V. Hugo impuissante à défendre Hélène et son groupe spirite contre les invasions d’un intrus nommé Léopold, qui réclame et manifeste une autorité croissante sur le médium en vertu de mystérieuses relations au cours d’une existence antérieure; enfin, la période actuelle, qui dure depuis six ans, où V. Hugo ne figure plus et qu’on peut dater approximativement du moment où il a été révélé que Léopold n’est qu’un nom d’emprunt sous lequel se cache en réalité la grande personnalité de Joseph Balsamo.
Je ne trouve aucun fait digne de mention dans la première phase, où V. Hugo, qu’on a vu apparaître comme guide de MIle Smith dès le ier avril 1892 (voir plus haut, p. 33), ne joue qu’un rôle assez nul. Sur la seconde phase, en revanche, il convient de citer quelques extraits des procès-verbaux du groupe N., pour mettre en lumière le singulier caractère avec lequel Léopold s’y manifesta dès le début.
26 août i8q2. — « Un esprit s’annonce sous le nom de Léopold. Il vient pour Mlle Smith et paraît vouloir avoir une grande autorité sur elle. Elle le voit au bout de quelques instants, il paraît âgé de 35 ans environ et est tout habillé de noir. L’expression de son visage est plutôt bonne, et aux quelques questions que nous lui adressons, nous comprenons qu’il l’a connue dans une autre existence et qu’il ne voudrait pas qu’elle s’attachât de cœur à quelqu’un ici-bas... Mlle Smith distingue son guide V. Hugo. Elle est heureuse de son arrivée et s’adresse à lui pour qu’il la protège en prévision des obsessions de ce nouvel esprit. II lui répond qu’elle n’a rien à craindre, qu’il sera toujours là. Elle est joyeuse d’être ainsi gardée et protégée par lui, et sent qu’elle ne doit rien craindre. »
2 septembre. — «...Léopold vient aussi, mais Mllc Smith ne craint rien, car son guide [V. Hugo] est là qui la protège. »
23 septembre. — «. . .Soirée peu heureuse. Un esprit s’annonce. C’est Léopold. Il nous dit tout de suite : Je suis seul ici, je veux être le maître ce soir. Nous sommes très contrariés et n’attendons rien
de bon de lui. Il cherche, comme il l’avait déjà fait une fois, à endormir Mlle Smith, qui a une peine inouïe à lutter contre ce sommeil. Elle sort de table, espérant par ce moyen l’éloigner et qu’il laissera la place à d’autres. Elle revient au bout de dix minutes, mais il est toujours là et n’a pas l’air de vouloir abandonner la partie. Plus nous lui parlons et plus nous avons l’air de ne point le craindre, plus il secoue la table pour nous montrer que lui non plus ne nous craint pas. Nous appelons nos amis [spirituels] à notre aide... [Ils prennent momentanément la place de Léopold, mais bientôt] de nouveau Léopold est revenu, nous luttons avec lui, nous voulons qu’il s’éloigne, mais ni la douceur ni les paroles dures ne le font fléchir ; devant cet entêtement, nous comprenons que tous nos efforts seront inutiles, et nous nous décidons à lever la séance. ))
y octobre. — «[Manifestation des esprits favoris du groupe qui déclarent] qu’ils n’ont pu venir comme ils l’auraient désiré, entravés qu’ils ont été par l’esprit Léopold qui cherche à s’introduire parmi nous, et que nous voudrions repousser autant que possible, persuadés qu’il ne vient pas dans un bon but, d’après la manière peu convenable dont il s’annonce. Je ne sais si nous arriverons à l’éloigner, mais nous craignons beaucoup qu’il ne nous gêne et retarde notre avancement. »
7 octobre. — « ...Léopold s’annonce. Nous cherchons à le raisonner, nous ne voulons pas lui interdire de venir, mais ce que nous lui demandons, c’est qu’il vienne en ami comme tous, et non pas en Maître comme il l’exprime. Il n’est pas satisfait, paraît y mettre beaucoup de malice, et nous parle avec un sans-façon qui nous démonte. Espérons qu’il arrivera à de meilleurs sentiments. 11 se fait voir, se promène autour de la table, nous envoie à chacun un salut avec la main, et se retire pour laisser de nouveau la place à d’autres ...»
14 octobre. — « [Après un quart d’heure d’attente immobile et silencieuse dans l’obscurité, autour de la table, on interpelle MUe S mith et on la secoue vainement.] Elle est endormie. D’après le conseil des personnes présentes, nous la laissons dormir, puis au bout de quelques minutes, la table se soulève, un esprit s’annonce, c’est Victor Hugo; nous lui demandons s’il a quelque chose à nous dire, il répond que oui et épelle : Eveillez-là, ne, la laissez jamais dormir. Nous nous empressons de le faire, nous sommes, du reste, inquiets de ce sommeil; nous avons beaucoup de peine à l’éveiller. »
6 janvier i8()y. — « Après vingt minutes d’attente, arrive Léopold, qui, comme d’habitude, endort quelques instants le médium, nous taquine et empêche nos amis [désincarnés] de venir à la table. Il nous contrarie dans tout ce que nous lui demandons et va contre
tous nos désirs. En présence de cette rancune, les assistants regrettent les mouvements de mauvaise humeur qu’ils ont eu contre lui, et déplorent de le payer aussi cher. On ne réussit qu’avec peine à réveiller le médium. »
Février i8ç 3. — « Dans l’une des séances de ce mois, il arriva une chose remarquable : c’est notre médium à qui l’esprit Léopold, très irrité ce jour-là, enleva deux fois de suite sa chaise en l’emportant à l’autre extrémité de la chambre, pendant que Mlle Smith tombait lourdement sur le plancher. Ne s’attendant nullement à cette mauvaise farce, Mlle Smith tomba si malheureusement sur un genou qu’elle en souffrit pendant plusieurs jours et avait de la peine à marcher. Nous avons dû lever la séance, nous n’étions pas tranquilles. Pourquoi cette animosité?... ))
Ce mot d’animosité résume assez bien, en effet, la conduite et les sentiments que Léopold paraît avoir eus vis-àvis du groupe N., au rebours de son placide rival V. Hugo. Les souvenirs personnels des assistants que j’ai pu interroger confirment la physionomie essentielle de ces deux figures. Hugo est un protecteur anodin, au ton paterne et fadasse dont les bons conseils revêtent volontiers la forme des vers de mirliton et des devises de caramels (1). Caractère effacé en somme, et bien éclipsé par celui tout opposé de l’arrogant Léopold, qui prend un singulier plaisir au rôle de trouble-fête, vindicatif et jaloux, empêchant la venue des désincarnés désirés du groupe, endormant le médium ou le précipitant à terre, lui défendant de donner son cœur à d’autres, et désorganisant les séances autant qu’il est en lui. C’est à quoi il semble avoir fort bien réussi, car les réunions du groupe N., prirent fin au commencement de l’été ; puis vient une interruption de six mois après laquelle je retrouve Mlle Smith inaug'urant le 12 décembre une nouvelle série de séances dans un tout autre groupe spirite organisé par M. le prof. Cuendet. Ici, V. Hugo ne reparaît plus que très rarement, et jamais avec
(l) Voici deux exemples de ces dictées typtologiques adressées par V. Hugo à M1" Smith et conservées dans les procès-verbaux du groupe N. :
g décembre i8g3. — L'amour, divine essence, insondable mystère,
Ne le repousse point, c'est le ciel sur la terre.
ig février i8g3. — L'amour, la charité, seront ta vie entière;
Jouis et fais jouir, mais n'en sois jamais fière.
le rôle de guide, lequel rôle est attribué d’emblée et sans conteste à Léopold dont l’identité véritable (Cagliostro) n’est un secret pour personne dans ce nouveau milieu. C’est donc dans le courant de 1893, à une époque impossible à préciser faute de documents, que se termina la rivalité de ces deux personnages par le triomphe complet du second.
Il résulte de ce qui précède que l’apparition de Léopold dans les séances du groupe N., fut un phénomène manifeste de contraste, d’hostilité, d’antagonisme à l’endroit de ce groupe. Rien, par conséquent, ne nous éclairerait mieux sur la vraie nature de Léopold et la tendance émotionnelle qui l’a inspiré que de connaître exactement les dispositions et l’atmosphère qui régnaient dans ce groupe. Il est difficile et délicat de se prononcer sur l’esprit complexe d’un milieu dont on n’a pas fait partie et sur lequel on ne possède que des indices clairsemés et pas toujours très concordants. Voici toutefois ce qui me paraît certain.
Le groupe N., beaucoup plus nombreux qu’il ne convient à des séances de ce genre, renfermait des éléments assez divers. A côté de personnes graves et convaincues, il y avait ordinairement là quelques étudiants qui prenaient pension chez l’une des dames du groupe, et qui ne paraissent pas avoir senti tout le sérieux des réunions spirites. Cet âge est sans pitié, et la profonde signification des séances obscures échappe souvent à son intelligence superficielle et badine. Dans ces conditions, Mlle Smith devait inévitablement éprouver deux impressions contraires. D’une part, elle se sentait admirée, choyée, fêtée, comme le médium hors pair qu’elle était et sur qui reposait l’existence même du groupe; d’autre part, ses instincts secrets de haute dignité personnelle ne pouvaient qu’être froissés des familiarités auxquelles elle était exposée dans ce milieu trop mélangé. Je regarde les deux guides rivaux et successifs d’Hélène comme l’expression de ce double sentiment. Si elle avait été élevée à l’américaine ou que sa
texture fût d’un grain moins fin, le flirtage des séances n’eût sans doute fait que donner plus de chaleur et d’éclat à V. Hugo; au lieu de cela, il souleva les colères victorieuses de Léopold dans une nature d’une grande fierté native, extrêmement chatouilleuse sur le point d’honneur, et dont l’éducation plutôt sévère et rigide avait encore exalté le sens du respect de soi. Après une lutte d’un an entre ces deux personnifications de tendances émotionnelles opposées, la seconde l’emporta définitivement comme on l’a vu, et M1!e Smith se retira du groupe N., qui se trouva dissout du même coup.
On aperçoit maintenant l’idée que je me fais de Léopold. Il représente, à mon avis, chez Mlle Smith, la synthèse, la quintessence — et l’épanouissement d’autre part — des ressorts les plus cachés de l’organisme psychophysiologique. Il jaillit de cette sphère profonde et mystérieuse où plongent les dernières racines de notre être individuel, par où nous tenons à l’espèce elle-même et peutêtre à l’absolu, et d’où sourdent confusément nos instincts de conservation physique et morale, nos sentiments relatifs aux sexes, la pudeur de l’âme et celle des sens, tout ce qu’il y a de plus obscur, de plus intime et de moins raisonné dans l’individu. Quand Hélène se trouve dans un milieu, je ne dirai pas dangereux, mais où elle risque simplement, comme dans le groupe N., de se laisser aller à quelque inclination contraire à ses aspirations fondamentales, c’est alors que Léopold surgit soudain, parlant en maître, revendiquant la possession du médium tout pour lui, et ne voulant pas qu’elle s’attache à quelqu’un ici-bas. On reconnaît bien là l’auteur de cette voix « qui n’est pas celle de la conscience » (1), mais qui a toujours empêché jusqu’ici Mlle Smith de lier sa destinée à celle de quelqu’un qui ne serait pas parfaitement à sa hauteur. Et on y reconnaît également ce même principe de protection et de préservation qui agissait déjà au temps de sa jeunesse.
t1) Voir sa lettre citdc, p. 24.
dans les automatismes téléologiques surgissant à l’occasion de certains chocs émotifs dont j’ai parlé p. 2 i.
Mais par ces considérations nous nous trouvons être remontés déjà fort au delà de l’origine apparente de Léopold dans la séance du 26 août 1892, vers son origine réelle bien plus ancienne. Celle-ci paraît dater d’une grande frayeur qu’Hélène eut au cours de sa dixième année. Comme elle traversait la plaine de Plainpalais en revenant de l’école, elle fut assaillie par un gros chien qui se dressa contre elle en aboyant. On se représente la terreur de la pauvre enfant, qui fut heureusement délivrée par un personnage vêtu d’une grande robe foncée à larges manches avec une croix blanche sur la poitrine, lequel se trouva là tout à coup et comme par miracle, chassa le chien, et disparut soudain avant qu’elle eût pu le remercier. Or, d’après Léopold, ce personnage ne serait autre que lui-même qui apparut pour la première fois à Hélène en cette occasion et la sauva en faisant peur au chien.
Cette explication a été donnée par Léopold, le 6 octobre 1895, dans une séance où Hélène venait d’avoir en somnambulisme la répétition de cette scène de frayeur, avec cris déchirants, gestes de lutte et de défense, tentatives de fuite, etc. A l’état de veille, elle se rappelle très bien cet épisode de son enfance, mais n’y fait pas intervenir Léopold et croit que ce fut un curé ou un religieux quelconque qui, passant par là par hasard, se porta à son secours et chassa l’animal. Ses parents ont également le souvenir de cet incident. qu’elle leur raconta un jour en rentrant très émotionnée de l’école et à la suite duquel elle ne put de longtemps rencontrer un chien dans la rue sans être reprise d’effroi et se cacher dans la robe de sa mère. Elle a toujours conservé une aversion instinctive pour les chiens.
11 ne semble pas à première vue que, dans cette aventure, la sphère des sentiments de pudeur ait dû être spécialement en jeu; mais si l’on songe que toutes les émotions intenses se tiennent, qu’il s’agit, en somme, d’une sorte d’attentat, et que la puissance désagrégeante des chocs physiques et moraux chez les individus prédisposés est un
fait aujourd’hui banal, on ne fera pas difficulté de souscrire à l’affirmation de Léopold, en la prenant, il est vrai, en un autre sens que lui, et de voir dans cet épisode la première origine de la division de conscience et des manifestations hypnoïdes de MIle Smith. Quant à savoir si le personnage en robe était un passant réel accouru au secours de l’enfant, et dont l’image, gravée à jamais dans sa mémoire à la faveur de l'émotion, s’est plus tard reproduite dans toutes les circonstances analogues et a fini par faire corps avec Léopold ; ou si ce fut déjà alors une vision imaginative, accompagnant quelque vigoureux déploiement automatique d’énergie musculaire par lequel la petite fille réussit à se débarrasser du chien, c’est ce qui n’est pas possible; la première hypothèse me paraît toutefois la plus naturelle et la plus simple.
On a vu (p. 28) qu’après ce premier incident, les choses en restèrent là pendant quatre ans, jusqu’au moment où la puberté vint favoriser le développement des visions orientales. Ici, Léopold, auquel nous devons ces renseignements, n’est plus tout à fait d’accord avec lui-même, car tantôt il dit que c’est lui qui donnait ces visions de l’Inde à Mlle Smith, tantôt qu’elles se produisaient d’ellesmêmes comme des réminiscences d’une vie antérieure ; cependant, le fait qu’il en avait connaissance, et s’en souvient en gros, semble bien indiquer qu’il était pour quelque chose dans leur apparition, conformément à sa première thèse, ce qui appuie l’idée d’une connexion intime entre ces rêveries subconscientes et la sphère psychique profonde à laquelle j’ai fait allusion. A côté de ces visions diverses, Léopold a clairement reparu sous la forme du protecteur à robe brune dans nombre de circonstances où cette sphère était plus directement intéressée. Je n’en citerai que deux exemples, l’un très ancien, l’autre tout récent.
Un jour qu’Mélène était allée consulter le docteur au sujet de sa dysménorrhée, celui-ci, qui la connaissait depuis longtemps et était
presque un ami de la famille, se permit de cueillir un innocent baiser sur la fraîche joue de la jeune fille. 11 ne s’attendait pas à l’explosion indignée que cette familiarité provoqua chez M**e Smith, à qui il dut se hâter de faire des excuses méritées. Ce qui nous intéresse ici, c’est que sous le coup de l’émotion, elle vit apparaître dans l’angle de la chambre son défenseur en robe brune, qui ne la quitta plus jusqu’à ce qu’elle fût rentrée chez elle.
11 n’y a pas longtemps ce même protecteur, toujours dans le même costume, l’a accompagnée plusieurs jours de suite pendant qu’elle traversait une promenade peu fréquentée qui se trouve sur sa route lorsqu’elle va à son bureau. Un soir, aussi, il lui apparut à l’entrée de cette promenade avec l’attitude de lui barrer le chemin, et l’obligea à taire un détour pour regagner son domicile. Mlle Smith a l’impression, et divers indices donnent à penser qu’elle ne se trompe pas, que c’est pour lui éviter une vue ou une rencontre dangereuse que Léopold, à la robe brune, lui apparaît ainsi dans des conditions toujours parfaitement déterminées. C’est à la distance constante d’une dizaine de mètres qu’il surgit devant elle, marchant ou plutôt glissant à reculons, en silence, à mesure qu’elle avance vers lui, et l’attirant en fascinant ses regards de façon à l’empêcher de les détourner à droite ou à gauche, jusqu’à ce qu’elle ait franchi le passage périlleux. On notera que tandis que Léopold en d’autres circonstances, par exemple aux séances, se montre à elle dans les costumes les plus variés et parle de tout au monde, c’est toujours sous son aspect hiératique en quelque sorte, muet et vêtu de sa grande robe foncée, qu’il lui apparaît dans les occasions de la vie réelle où elle est exposée aux émotions de danger spéciales à son sexe, comme il lui apparut la première fois lors de la frayeur de sa dixième année.
Les indications que je viens de donner justifient, je pense, suffisamment mon opinion, que l’origine réelle et primordiale de Léopold se trouve dans cette sphère délicate et profonde où l’on a tant de fois rencontré les racines des phénomènes hypnoïdes, et à laquelle les plus illustres visionnaires, tels qu’un Swedenborg (’), semblent devoir en bonne partie non point sans doute le contenu intellectuel et vivant, mais la forme imaginative, l’enveloppe hallucinatoire et matérielle, de leur génie. Un double problème subsiste toutefois dans le cas de Mlle Smith,
I ') Voir Leiimann, Aberglaube und Zauberei, übers. v. IJctcrsen, Stuttgart 1 8g8. p. 217 et suiv.
Pourquoi ces sentiments instinctifs, ces tendances émotionnelles, qui existent chez tout le monde et poussent chez beaucoup des diverticules subconscients et hypnoïdes, ont-ils chez elle abouti à un produit aussi complexe et aussi perfectionné que l’est la personnalité de Léopold, et pourquoi, en second lieu, cette personnalité croit-elle être Joseph Balsamo ?
Je réponds d’emblée que ces deux points sont à mes yeux un pur effet d’autosuggestion. Pour ce qui est du premier, à savoir que la vie subconsciente se condense en une personnalité d’apparence indépendante et distincte du moi ordinaire, possédant son caractère à elle et se révélant par des procédés automatiques, le simple fait de s’occuper de spiritisme et de se livrer à des exercices médiumiques suffit à le produire. Ce n’est pas là une hypothèse ou une affirmation en l’air, c’est une vérité empirique, la constatation d’une réalité, une loi psychologique induite d’exemples concrets et qui, par conséquent, constitue l’explication suffisante, et seule plausible jusqu’à preuve du contraire, des autres cas particuliers auxquels sa formule est applicable. Prenez un individu ayant dans sa subconscience des souvenirs, des scrupules, des tendances affectives, des idées à coefficient émotionnel plus ou moins intense ; mettez-lui en tête, je ne dis pas des convictions, mais simplement des préoccupations spirites, puis attelez-le à une table ou à un crayon : pour peu qu’il soit du tempérament impressionnable, suggestible, désagrég'eable que le public appelle la faculté médianimique, il ne se passera pas longtemps avant que ses éléments subliminaux se groupent, s’ordonnent, se compénètrent suivant la forme « personnelle » à laquelle tend toute conscience i1), et se traduisent au dehors en communications qui ont l’air de venir directement des désincarnés. J’ai publié (2) dernièrement deux
l'i W. James. « Thouglu tends to Personal Form. » Princ. of Psychology, New-York 1890. t. I. p. 225 suiv.
(•■i) Genèse de quelques prétendus messages spirites. Revue Philosophique, t. XL' VII, p. 144 (février 1809).
exemples typiques de ce processus, où il n'y a pas plus d 'esprits au sens spirite du mot que dans le fait de se rappeler son nom ou son adresse, et je ne reviens pas sur cette démonstration.
Appliquée au cas de Mlle Smith, cette loi consiste à dire que Léopold n’existait pas nécessairement ipl n’y en a d’ailleurs aucun indice) à titre de sous-personnalité distincte avant qu’Hélène s’occupât de spiritisme. C’est aux séances du groupe N., par réaction émotionnelle contre certaines influences comme on l’a vu, qu’il s’est peu à peu formé, en s’enrichissant des souvenirs de même tonalité, jusqu’à devenir un être en apparence indépendant, se révélant par la table, manifestant une volonté propre et une tournure de pensée à lui, se rappelant les incidents antérieurs analogues de la vie d’Hélène et se donnant les gants d’y être déjà intervenu. Une fois constitué, ce second Moi ne fera, cela va sans dire, que croître, embellir, et se développer en tous sens en s’assimilant une foule de nouvelles données à la faveur de l’état de suggestibilité qui accompagne l’exercice de la médiumité, tandis que dans le passé il ne pourra s’agréger, et ne reconnaîtra comme lui appartenant, que les éléments de même ordre que lui, les faits subconscients issus de la même sphère fondamentale et teintés des mêmes dispositions. Sans le spiritisme et l’autohypnotisation des séances, Léopold ne se fût vraisemblablement jamais personnalisé, mais serait resté à l’état nébuleux, disséminé, incohérent, de vagues rêveries subliminales et de phénomènes automatiques égrenés.
Quant au second problème, celui d’expliquer pourquoi cette sous-personnalité une fois constituée s’est crue Cagliostro plutôt que de prendre tel autre nom célèbre ou de rester simplement l’ange gardien anonyme de Mlle Smith, cela demanderait une connaissance très complète des mille incidents extérieurs qui ont enveloppé Hélène au début de sa médiumité et ont pu la suggestionner involontairement.
go
Or, je n’ai réussi à récolter sur ce sujet que des indications laissant beaucoup à désirer, de sorte qu’il est loisible à chacun de déclarer que l’origine purement psychologique de cette personnification n’est pas clairement établie et de préférer, si bon lui semble, une intervention réelle de Joseph Balsamo désincarné, à mon hypothèse de l’autosuggestion. Voici, toutefois, les points de faits que je puis avancer à l’appui de cette dernière, sans parler d’autres considérations méthodologiques.
L’esprit autoritaire et jaloux, ennemi évident du groupe N., qui se manifesta le 26 août 1892 sous le nom de Léopold (*), ne révéla son identité de Cagliostro que quelque temps plus tard, dans les circonstances suivantes.
Une des personnes les plus assidues aux réunions du groupe N. était une dame B#*#, depuis longtemps adonnée au spiritisme et qui avait assisté précédemment à de nombreuses séances chez Al. et Mm' Badel, un couple d’amateurs très convaincus actuellement défunts, dont le salon et la table ronde ont tenu une place fort honorable dans l’histoire de l’occultisme genevois. (Je n’en parle que par ouï-dire.) Or, je tiens de Alme B**#. que l’un des désincarnés qui se manifestait le plus souvent aux séances de M. et Badel lorsqu’elle y assistait, était précisément Joseph Balsamo. Il n’y a, en effet, pas de figures dans l’histoire qui se prêtent mieux à ces retours posthumes au milieu des mystères du guéridon que celle de l’énigmatique sicilien, surtout depuis qu’Alex. Dumas lui a redoré de la façon éclatante que l’on sait son blason d’hypnotiseur avant la lettre et son auréole de grand Cophte illuministe.
Non contente des réunions officielles du groupe N.. A\m' B**# invitait souvent Hélène chez elle, pour des séances intimes dont on ne tenait pas procès-verbal. C’est à l’une de celles-ci qu’Hélène ayant eu la vision de Léopold qui lui désignait une carafe avec une baguette, Almc B*** pensa soudain à un épisode célèbre de la vie de Cagliostro, et après la séance, elle sortit d’un tiroir et montra à Al"' Smith une gravure détachée d’une édition illustrée de Dumas, représentant la fameuse scène de la carafe entre Balsamo et la Dauphine au château de Taverney (2). Elle émit en même temps l’idée que l’esprit qui se manifestait par la table sous les mains d’Hélène était sûre-
I1) Suivant les souvenirs vacillants de divers témoins, Léopold se serait déjà manifesté une première fois, peu de jours avant la date ci-dessus, dans une séance d'Hélcnc tenue avec quelques personnes du groupe N., mais en dehors des réunions régulières de ce groupe, et sans procès-verbal.
|3) Ai. ex. Dumas, Mémoires d'un médecin, Joseph Balsamo, chapitre XV.
ment Balsamo, comme précédemment à la table de M. et Mme Badel, et elle s’étonna qu’on lui eût donné le nom de Léopold, à quoi Hélène répondit que c’était lui-même qui s’était appelé comme cela. Mm* Bv-*, continuant ses déductions, dit à Mlle Smith qu’elle avait peut-être déjà été le médium du grand magicien, par conséquent Lorenza Feliciani, dans une vie antérieure. Hélène accepta volontiers cette idée, et se considéra pendant quelques semaines comme la réincarnation de Lorenza, jusqu’au jour où une dame de sa connaissance lui fit observer que cela n’était pas possible, Lorenza Féliciani n’ayant jamais vécu que dans l’imagination et les romans d’Alex. Dumas (!). Ainsi dépossédée de son antériorité présumée, Hélène ne tarda pas à être déclarée Marie-Antoinette par la table. Quant à Léopold, peu de temps après que Mmc B*** l’eût ainsi identifié hypothétiquement avec Cagliostro, il confirma lui-même cette supposition dans une séance du groupe N. en dictant par la table que son vrai nom était Joseph Balsamo.
Il reste deux points obscurs et impossibles à élucider dans cette généalogie. D’abord qu’était cette vision d’Hélène où Léopold lui montrait une carafe avec une baguette? Si elle représentait réellement la scène du château de Taverney, on pourrait en conclure que Léopold avait bel et bien la conscience nette d’être Cagliostro avant que Mm* B*#* en émît l’idée, et que cette vision était un moyen détourné de se faire reconnaître ; mais cela ne prouverait point qu’il n’eût puisé cette conscience dans quelque suggestion antérieure inconnue de nous. Mais cette vision se rapportait-elle bien à cette scène célèbre, ou n’était-elle pas tout autre chose? Il faut renoncer à le savoir; ni les souvenirs de Mme B***, ni surtout ceux d’Hélène, qui ne conserve jamais longtemps la mémoire exacte de ses séances même éveillées, ne permettant plus de trancher cette question.
Ensuite, d’où vient ce nom de Léopold et pourquoi Cagliostro s’en serait-il affublé au lieu de se présenter ouvertement comme chez M. et Mme Badel et à tant d’autres tables spirites? Nul ne le sait. 11 n’y a, à ma connaissance, dans l’entourage de M11' Smith, personne portant ce prénom et de qui il aurait pu provenir. M. Cuendet, partant de l’idée que c’est bien un pseudonyme intentionnellement adopté par le vrai Joseph Balsamo pour pouvoir, à l’occasion, revendiquer son identité tout en la dissimulant aux séances de Mu‘ Smith, a fait l’ingénieuse hypothèse que le choix de ce nom de guerre [ou plutôt de table !] a été déterminé par sa construction symétrique sur les trois fameuses initiales L.". P,'. D qui représentaient la devise des Illuminés ( lilia pedibus destine), et qu’Alex. Dumas a inscrit à la fois en tête d’un de ses chapitres les plus impressifs f1) et sur la
(h Loc. cit. Introduction, chapitre III.
poitrine de Joseph Balsamo qui en est la figure centrale. Je ne demande pas mieux; en admettant que la seconde personnalité d’Hélène se soit crue Cagliostro avant la suggestion de Mrae B*** dont j’ai parlé tout à l’heure, et avant même de se manifester pour la première fois sous le nom de Léopold, il serait psychologiquement très plausible que, par le jeu capricieux des associations d’idées, l’imagination subconsciente d’Hélène ait, en effet, passé de l’image fascinante du fameux Cagliostro au souvenir du chapitre où Dumas le dévoile dans son essence, puis aux trois lettres en vedette qui couronnent ce prestigieux chapitre, et de là, enfin, au seul prénom connu dont ces lettres soient pour ainsi dire les piliers.
D’autre part, Hélène affirme catégoriquement, et sa mère aussi, qu’elle n’a jamais lu ni même vu les Mémoires d’un médecin avant l’époque où se révéla Léopold-Cagliostro. Quant à interroger Léopold lui-même, cela n’avance guère la question. Les premières fois que je le questionnai à ce sujet, il répondit que ce nom était un pseudonyme purement arbitraire dont il n’y avait pas à rechercher une explication raisonnée. Plus tard (séance du 28 février 1897), comme M. Cuendet lui faisait part de son hypothèse, il l’accepta aussitôt et par des gestes d’approbation énergique félicita l’auteur d’avoir enfin deviné la vérité. Mais cette adhésion ne prouve rien, car c’est un trait saillant chez Léopold (qu’il partage avec la plupart des personnalités subliminales) que, ne sachant pas dire grand'chose de lui-même quand on lui demande des renseignements précis sur un sujet quelconque, il acquiesce d’autant plus vite à tout ce qui, dans ce qu’on lui propose, peut flatter son amour-propre et cadrer ^avec sa nature ou son rôle. De plus, interrogé à nouveau sur l’origine de son nom dans une séance beaucoup plus récente (12 février 1899), il paraît n’avoir plus aucune souvenance de l’hypothèse de M. Cuendet, et explique qu'il a pris comme pseudonyme le prénom d’un de ses amis du siècle dernier, qui lui était très cher, et qui faisait partie de la maison d’Autriche bien qu’il n’ait joué aucun rôle historique; impossible de lui faire préciser davantage. Il est au total évident qu’il ne sait pas lui-même au juste pourquoi il se sert, et signe ses messages, du prénom de Léopold plutôt que de tout autre, ni même pourquoi il a adopté et conserve un pseudonyme bien inutile puisque sa prétendue identité n’est un secret pour personne depuis six ou sept ans qu’il a pris soin de la divulguer.
En résumé, M"' B***, qui est d’ailleurs spirite convaincue et profonde admiratrice des facultés médianimiques de Ml,e Smith, a l’impression « d’avoir bien été pour quelque chose )), par ses remarques et suppositions, dans le fait que Léopold s’est donné pour Joseph Balsamo et qu’Hélène s’est d’abord crue Lorenza Féliciani
puis plus tard Marie-Antoinette. C’est également à Mmc B'**, qui parlait volontiers de Victor Hugo, que remonterait suivant d’autres témoins le nom du premier guide temporaire de Mlie Smith.
Une chose reste certaine, c’est que, sauf l’affirmation vague d’avoir déjà connu Hélène dans une existence antérieure (x), Léopold n’a point prétendu être Cagliostro ni donné aucune raison de penser qu’il le fût, avant la réunion où AIrae B***, qui était accoutumée de vieille date aux manifestations de ce personnage, en énonça la supposition et montra à MUe Smith immédiatement après la séance (à un moment donc où elle est dans la règle encore extrêmement suggestible) une gravure des œuvres de Dumas représentant Balsamo et la Dauphine. A partir de ce jour, en revanche, Léopold ne cessa d’affirmer cette qualité, et réalisa progressivement les caractères de ce rôle d’une façon très remarquable, comme on va le voir.