CHAPITRE IV
La Personnalité tle Léopold.
Léopold est-il vraiment Joseph Balsamo comme il le prétend? Ou bien, sans avoir rien de commun que de superficielles analogies avec le fameux thaumaturge du siècle dernier, est-il du moins un individu réel, distinct et indépendant de Mlle Smith? Ou enfin ne serait-il qu’une pseudo-réalité, une sorte de modification allotropique d’Hélène elle-même, un produit de son imagination subliminale comme nos créations oniriques et les rôles que l’on suggère à un sujet hypnotisé ?
De ces trois suppositions, c’est la dernière qui, à mes yeux, est certainement la vraie, tandis qu’aux yeux de M1Ie Smith, elle est certainement fausse. Il serait difficile d’imaginer un plus profond désaccord, et l’on devine que nous avons de la peine à nous entendre sur ce point. C’est toujours moi qui finis par avoir le dessous. Je cède, pour deux raisons. D’abord par politesse, et puis, parce qu’au fond, je comprends parfaitement Hélène et qu’en me mettant à sa place, je penserais exactement comme elle. Etant donné son entourage et ses expériences personnelles, il est impossible qu’elle ne croie pas à l’existence objective, distincte, de cet être mystérieux qui intervient
constamment dans sa vie d’une façon sensible et quasimatérielle, ne laissant de prise à aucun doute. Il se présente à ses regards doué d’une corporéité égale à celle des autres g*ens et cachant les objets situés derrière lui comme un individu en chair et en os(1). Il parle à ses oreilles, le plus ordinairement à gauche, d’une voix caractéristique qui paraît venir d’une distance variable, quelquefois de deux mètres environ, souvent de beaucoup plus loin. Il secoue la table sur laquelle elle a posé ses mains immobiles, ou lui donne des crampes dans le bras, s’empare de son poignet et écrit par sa main en tenant la plume autrement qu’elle, et avec une écriture toute différente de la sienne. Il l’endort à son insu, et elle apprend avec étonnement au réveil qu’il a gesticulé avec ses bras, et parlé par sa bouche d’une grosse voix d’homme, à l’accent italien, n’ayant rien de commun avec son clair et joli timbre de voix féminine.
De plus, il n’est pas toujours là. Tant s’en faut qu’il réponde chaque fois aux appels d’Hélène et soit à sa merci. Bien au contraire : sa conduite, ses manifestations, ses allées et venues, sont imprévisibles et témoignent d’un être autonome, doué de libre arbitre, souvent occupé ailleurs ou absent pour ses propres affaires qui ne lui permettent pas de se tenir constamment à la disposition de MUe Smith. Quelquefois, il reste des semaines sans se révéler, malgré qu’elle le désire et l’invoque. Puis, tout à coup, il se manifeste quand elle s’y attend le moins. Il lui tient des discours, pour elle-même ou à l’adresse d’autres personnes, comme elle n’aurait pas l’idée d’en faire, et lui dicte des poésies dont elle serait incapable. Il répond à ses questions orales ou mentales, converse et discute avec elle. Comme un sage ami, un Mentor raisonnable et voyant les
(') C’est surtout lors de ses apparitions en plein air que Léopold a l'aspect d'un individu ordinaire dans le milieu ambiant. Dans la maison, il fait habituellement partie de quelque vision plus étendue qui se substitue à la chambre où se trouve Hélène, en sorte qu'on ne peut pas dire qu'elle voie Léopold se détacher sur les meubles ou la paroi comme une personne réelle.
choses de haut, il lui donne des avis, des conseils, des ordres même, parfois directement opposés à ses désirs et contre lesquels elle regimbe. Il la console, l’exhorte, la calme, l’encourage et la réprimande ; il prend vis-à-vis d’elle la défense de gens qu’elle n’aime point et soutient des causes qui lui sont antipathiques. On ne saurait, en un mot, concevoir un être plus indépendant et plus différent de MIle Smith elle-même, ayant un caractère plus personnel, une individualité plus marquée, et une existence réelle plus certaine.
Ce qui fortifie encore Hélène dans sa conviction, c’est l’assentiment non seulement de personnes de sa famille, mais encore d’autres gens cultivés qui, ayant eu beaucoup de séances avec elle, ne mettent point en doute l’existence objective et séparée de Léopold. Il y en a qui croient si solidement à la réalité de cet être supérieur, invisible pour eux, qu’ils vont jusqu’à l’invoquer en l’absence de Mlle Smith. Naturellement, ils obtiennent des réponses, par la table ou autrement, et cela amène parfois des complications imprévues lorsqu’elle vient à l’apprendre. Car bien qu’elle admette théoriquement — et que Léopold ait souvent déclaré lui-même — qu’il étend sa surveillance et sa protection très au loin, sur d’autres groupes spirites et plus spécialement sur tous les amis et connaissances d’Hélène, il se trouve qu’en pratique et en fait ni lui ni elle ne reconnaissent volontiers, dans les cas particuliers, l’authenticité de ces prétendues communications de Léopold obtenues en l’absence de son médium de prédilection. C’est généralement quelque esprit trompeur qui a dû se manifester à sa place en ces occasions-là. Ces dénégations n’empêchent point, d’ailleurs, les gens convaincus de continuer à croire à la toute-présence de ce bon génie, et d’apprendre à leurs enfants à le révérer, voire même à lui adresser leurs prières. Il ne faut pas oublier que le spiritisme est une religion. Cela explique également la considération mitigée qui entoure souvent les médiums, comme
les prêtres. Il arrive, que sans se priver le moins du monde d’en médire dès que l’on croit avoir des griefs contre eux, on leur prodigue, d’autre part, les mêmes marques de respect qu’à ce que l’humanité a produit de plus sublime. J’ai connu tel salon où sur le meuble central et bien en vue, à la place d’honneur, deux photographies se faisaient pendant dans des cadres de choix : d’un côté une tête de Christ d’un grand maître, de l’autre le portrait. . . de Mlle Hélène Smith. Chez d’autres croyants d’aspirations moins idéales mais plus pratiques, on ne conclut pas une affaire, on ne prend pas une décision grave, sans avoir consulté Léopold par l’intermédiaire d’Hélène, et les cas ne se comptent plus où il a fourni un renseignement important, évité une grosse perte d’argent, donné une prescription médicale efficace, etc.
On conçoit que tous les succès obtenus par Léopold, et la vénération mystique que beaucoup de personnes infiniment estimables lui témoignent, doivent contribuer pour leur part à entretenir la foi d’Hélène en son toutpuissant protecteur. C’est en vain que, contre cette assurance absolue, on chercherait à faire valoir les arguties de la psychologie contemporaine. L’exemple des fictions du rêve, les analogies tirées de l’hypnotisme et de la psychopathologie, les considérations sur la désagrégation mentale, la division de la conscience et la formation de personnalités secondes, toutes ces subtilités alambiquées de nos savants modernes viendraient se briser comme verre sur ce roc inébranlable de la certitude immédiate. Aussi bien n’entreprendrai-je point de combattre une proposition qui a incontestablement l’évidence sensible pour elle, et qui résout toutes les difficultés de la façon la plus aisée et la plus conforme au sens commun.
Cependant, comme il faut bien que chacun vive et exerce son petit métier, je demande l’humble permission de faire momentanément comme si Léopold n’existait pas en dehors de MUo Smith, et de tenter de reconstituer sa
genèse possible dans la vie mentale de cette dernière — uniquement par hypothèse et à titre d’exercice psychologique. D’ailleurs, les lecteurs qui se sentent peu de goût pour ce genre de compositions académiques n’ont qu’à sauter par dessus ce chapitre.