‹ Des Indes à la planète MarsChapitre 13 sur 103 · III. Léopold et le vrai Joseph Balsamo · texte numérisé non relu

III. Léopold et le vrai Joseph Balsamo

On peut concevoir que Léopold nous eût donné, par la perfection psychologique de ses incarnations partielles ou totales et par le contenu de ses messages, un portrait tellement vivant de Cagliostro qu’il y aurait lieu de se demander si ce n’est pas ce dernier qui « revient » réellement, de même que M. Hodgson et ses confrères se demandent si ce n’est pas G. Pelham en personne qui se manifeste par Mrae Piper. Supposons, par exemple, que Léopold eût une écriture, une orthographe, un style identiques à ce qui reste ici ou là des manuscrits de Joseph Balsamo ; qu’il parlât le français, l’italien, l’allemand, comme le faisait cet aventurier cosmopolite (dans la mesure où on peut le savoir) et avec tout juste les mêmes particularités; que ses conversations et messages fussent farcis d’allusions précises aux événements réels de sa vie et surtout de faits inédits mais vérifiables, etc., on pourrait hésiter si l’on est en présence d’un étonnant sosie ou, chose non moins étonnante, du personnage lui-même. Resterait encore la tâche épineuse et délicate de prouver que Mlle Smith n’a pas eu connaissance par les voies normales de ces mille traits exacts, et que ce soi-disant revenant authentique n’est pas simplement un simulacre très bien réussi, une admirable reconstitution, un merveilleux pastiche, comme

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les facultés subliminales ne sont que trop portées et habiles à en faire pour le divertissement des psychologues et la mystification des naïfs.

Dans l’espèce, le problème ne se pose pas. Je le regrette, mais il n’y a vraiment — à mon avis, du moins, car en ces matières il est prudent de ne parler que pour soi — aucun motif de soupçonner la présence réelle de Joseph Balsamo derrière les automatismes de Mlle Smith. Autant vaudrait me demander si ce n’est pas un mauvais plaisant de l’au-delà, un farceur de la quatrième dimension de l’espace, qui a brisé un de mes carreaux en mon absence, alors que des enfants jouant à la balle sous mes fenêtres me suggèrent de cet accident une explication, absolument hypothétique puisque je n’en ai pas été témoin, mais du moins assimilable par mon pauvre cerveau. Qu’il y ait de très curieuses analogies entre ce qu’on sait de Cagliostro et certains traits caractéristiques de Léopold, je n’en disconviens pas, mais elles sont précisément ce qu’elles peuvent être dans la supposition du pastiche subliminal.

Prenons d’abord l’écriture. Pour faciliter les comparaisons, j’ai reproduit ici (v. pages 108 et 109) des fragments de lettres de Cagliostro, de Léopold et d’Hélène. Mettons les choses au mieux, et supposons — ce qui est peut-être discutable — que l’écriture de Léopold, par sa régularité, sa grandeur absolue, sa fermeté, rappelle plus celle de Balsamo que de Mlle Smith : le degré de ressemblance ne dépasse cependant point, je pense, ce qu’on peut attendre du fait banal que l’écriture reflète le tempérament psychophysiologique et se modifie avec l’état de la personnalité (l). On sait combien la calligraphie d’un sujet hypnotisé varie selon qu’on lui suggère de devenir Napoléon, Harpagon, une petite fille ou un vieillard ; rien de surprenant à ce que la sous-personnalité hypnoïde d’Hélène qui s’imagine être le mâle et puissant comte de Cagliostro,

l1) V. p. ex. : Ferrari, Héricoi-rt et Richet. La personnalité et l'écriture, Revue philosophique, t. XXI, p. 414.

s’accompagne de tensions musculaires communiquant à l’écriture elle-même un peu de cette solidité et de cette ampleur que l’on retrouve dans l’autographe de Balsamo. A cela, d’ailleurs, se borne l’analogie. Les dissemblances dans le détail et la formation des lettres sont telles que la seule conclusion qui s’impose, c’est que Mlle Smith, ou sa subconscience, n’a jamais eu sous les yeux de manuscrits de Cagliostro. Ils sont rares, en effet, mais la facilité qu’elle aurait eu, et dont elle n’a pas songé à profiter, de consulter à la Bibliothèque publique de Genève le même volume d’où j’ai tiré la figure 5, prouverait du moins sa bonne foi et sa candeur si cela était le moins du monde nécessaire. La signature extravagante de Léopold au bas de tous ses messages (v. fig. 7) ne rappelle en rien non plus celle d’Alexandre Cagliostro dans sa lettre de la fig. 5.

Les formes d’orthographe archaïque faurois pour f aurais, etc., qui apparaissent dès le premier autographe de Léopold (v. p. 99), et qui se retrouvent dans les messages de Marie-Antoinette, constituent un très joli trait auquel le Moi ordinaire n’aurait probablement jamais songé dans une imitation volontaire, mais que l’imagination subconsciente a bien su mettre à profit. On peut, sans doute, admirer que MUe Smith, qui n’a pas poussé loin les études littéraires, ait retenu ces particularités orthographiques du XVIIIrae siècle; mais n’oublions pas la finesse de choix, la sensibilité raffinée, l’art consommé quoique instinctif, qui président au triage et à l’emmagasinement des souvenirs subconscients. Comme l’abeille va butinant de fleur en fleur sans se tromper jamais, les notions dominantes de l’imagination hypnoïde s’assimilent chacune avec un flair exquis, dans les réserves de la mémoire ou les rencontres extérieures de la vie, ce qui leur convient et s’harmonise avec elles ; par une affinité naturelle, l’idée d’un personnage d’une certaine époque attire et absorbe en son sein tout ce que le sujet peut savoir ou entendre dire des façons d’écrire, de parler ou d’agir, spéciales à cette même

Y Isographie des Hommes célèbres.

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