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Fig. 6. — Ecriture norrnale de M"' Smith, Fig- 7- — Ecriture de Léopold. — Fragment et signature
d’une de ses lettres, écrite par M"* Smith en hémisomnambulisme spontané.
époque. Je ne sais si Balsamo a jamais pratiqué le français et l’orthographe comme Léopold ; s’il l’a fait, cela n’affaiblit en rien l’hypothèse du pastiche, mais si l’on venait à découvrir qu’il ne l’a pas fait, elle s’en trouverait fortifiée d’autant.
Pour ce qui est de la parole, j’ignore comment, avec quel accent et quelles singularités de prononciation, Balsamo parlait notre langue, et à quel degré, par conséquent, sa reconstitution par la fantaisie subliminale d’Hélène tombe juste. Si on pouvait tirer ce point au clair, il en serait probablement comme de l’écriture. Rien de plus naturel que de prêter au chevalier d’industrie palermitain une forte voix de basse, bien masculine, et cela va sans dire aussi italienne que possible. Il faut, en outre, noter que Mlle Smith a souvent entendu son père parler cette langue, qui lui était très familière, avec plusieurs de ses amis, mais que, d’autre part, elle ne la sait pas et ne l’a jamais apprise. Or, Léopold non plus ne sait pas l’italien, et il fait la sourde oreille quand on lui adresse la parole dans cet idiome (1). — Les intonations, l’attitude, toute la physionomie enfin, prêtent aux mêmes remarques. A supposer que cela soit d’une rigoureuse vérité historique jusque dans les moindres détails, « ce langage solennel, ces gestes majestueux, cet accent onctueux et sévère à la fois » (2), répondent trop bien à la figure du grand Cophte telle que les pages dramatiques de Dumas l’ont à jamais gravée dans l’imagination populaire — sans parler du portrait bien connu de Cagliostro — pour qu’il y ait lieu de voir dans cette saisissante incarnation autre chose qu’un reflet éclatant d’idées préexistantes, une très intéressante objec-
(') La façon dont Léopold s’est excuse de ne pas répondre à mes questions en italien vaut la peine d’être citée pour montrer combien il peut être parfois ingénieux et retors. Il soutient qu’il sait parfaitement l'italien, mais qu’il fait comme s’il 1 ignorait, parce que s il s’en servait, je ne manquerais pas d'en tirer un nouvel argument contre son existence réelle et indépendante, en disant que c’est tout simplement le cerveau d’Hélène qui fabrique cette langue pour l’avoir souvent entendu parler autour d’elle! — Je conviens qu’il ne se trompe pas et me connaît joliment bien. Mais, c’est égal, je ne m’attendais pas à cette raison-là !
(s) Ai.ex. Dumas, Mémoires d’un médecin. Introduction, chap. III.
tivation d’un type formé par les moyens les plus naturels dans la pensée subliminale de Mlle Smith.
Ouant au contenu si varié des conversations et messa-
ges de Léopold, il n’oblige pas davantage d’invoquer Balsamo comme son auteur nécessaire. Lorsqu’on en a écarté tout ce qui concerne personnellement Mlle Smith et les assistants, mais n’a rien à faire avec le siècle dernier, ainsi que les dissertations spirites sur la façon « fluidique » dont Léopold existe, perçoit, et se meut, il reste trois sujets ou catégories de communications qui méritent un rapide examen.
Ce sont d’abord les réponses de Léopold aux questions qu’on lui pose sur sa vie terrestre. Ces réponses sont remarquablement évasives ou vagues. Pas un nom, pas une date, pas un fait précis. On apprend seulement qu’il a beaucoup voyagé, beaucoup souffert, beaucoup étudié, beaucoup fait de bien et guéri de malades ; mais il voit les choses de trop haut maintenant pour songer encore aux menus détails historiques du passé, et c’est avec un mépris non dissimulé ou des paroles de blâme direct pour les vaines curiosités de ses interrogateurs charnels, qu’il s’efforce de ramener au plus vite la conversation, comme Socrate, sur les sujets de morale et de haute philosophie où il se sent évidemment plus à l’aise. Quand on le presse davantage, il se fâche parfois, et parfois aussi avoue ingénûment son ignorance en la gazant d’un air de profond mystère : « L’on demande le secret de ma vie, de mes actes, de mes pensées — je ne puis point répondre ! » Ça ne facilite pas les recherches d’identité.
En second lieu viennent les consultations et prescriptions médicales. Léopold affecte un grand dédain pour la médecine moderne et l’acide phénique. Il est archaïque dans sa thérapeutique comme dans son orthographe, et traite toutes les maladies à la mode ancienne, qui n’en est certes pas plus mauvaise dans bien des cas. Des bains au marc de raisin contre les rhumatismes, le tussilage et le
genièvre en infusion clans du vin blanc pour les inflammations de poitrine, l’écorce de marronnier dans du vin rouge et les douches d’eau salée comme toniques, les tisanes de fleurs de houblon et autres, les camomilles, l’huile de lavande, les feuilles de frêne, etc., etc., tout cela ne cadre pas mal avec ce que pouvait ordonner Balsamo, il y a un peu plus de cent ans. Le malheur au point de vue « évidentiel », c’est que la mère de Mlle Smith est extrêmement versée dans toutes les ressources de la médecine populaire où se perpétuent ces antiques recettes. Elle a eu l’occasion de soigner beaucoup de malades en sa vie, connaît les vertus de diverses plantes médicinales, s’entend à merveille à la préparation des drogues sur un feu doux, et prône ou emploie constamment, avec une sagacité et un à-propos que j’ai souvent admirés, une foule de ces vieux remèdes dits de bonne femme, qui font volontiers sourire les jeunes docteurs frais émoulus de la clinique, mais auxquels plus d’un recourt en cachette après quelques années d’expérience médicale. — On comprend que, dans ces conditions, il faille renoncer à faire le départ entre ce que Léopold a pu tirer des souvenirs inconscients de M1]e Smith, et ce qu’il aurait dû puiser dans la mémoire fluidique ou astrale du vrai Balsamo (x).
Restent enfin les sentiments de Léopold pour Hélène, qui ne seraient que la continuation de ceux de Cagliostro pour Marie-Antoinette. Mon ignorance en histoire ne me permet pas de me prononcer catégoriquement ici. Que la reine de France ait eu avec le fameux faiseur d’or des entrevues secrètes, dictées par la simple curiosité ou par
(!) M"" Smith estime que je m’exagère la richesse de son arsenal thérapeutique et fais trop d'honneur à ses connaissances. Elle af firme que, par l’intermédiaire de sa fille, Léopold a souvent ordonné des substances dont elle ignorait absolument les vertus curatives, et des remèdes dont elle n’avait même jamais entendu le nom. Je rapporterai au chapitre des « Apparences supranormales », quelques exemples de ces cas où Léopold aurait véritablement posé des diagnostics ou dicté des prescriptions inexplicables par les voies ordinaires. Il faut cependant remarquer, sur le point qui nous occupe ici, que la réalité avérée de ces phénomènes supranormaux ne prouverait pas encore qu’ils fussent dûs l’intervention de Joseph Balsamo en personne, plutôt qu’à la télépathie, la clairvoyance, ou tout autre cause occulte mais non proprement spirite.
des questions d’intérêt matériel, cela n’est pas douteux, je crois; mais que les sentiments de celui-ci à l’égard de la souveraine aient été une curieuse combinaison de la passion désespérée du cardinal de Rohan pour la reine avec le respect volontaire absolu qu’Alex. Dumas prête à Joseph Balsamo vis-à-vis de Lorenza Féliciani, c’est ce qui me paraît moins évident. Je laisse aux gens compétents le soin d’en juger. En somme, si les révélations de Léopold nous ont vraiment dévoilé des nuances de sentiment insoupçonnées jusqu’ici chez le comte Cagliostro, et dont des recherches documentaires ultérieures viendraient à confirmer l’exactitude historique — tant mieux, car cela constituerait enfin une trace de supranormal dans la médiumité d’FIélène !
Je n’ai rien à ajouter sur les rapports de Léopold et de Balsamo, sauf une remarque anticipée que l’on comprendra mieux après avoir parcouru les cycles de Mlle Smith. Le lien affectif qui unit Léopold à Hélène, ou Cagliostro à Marie-Antoinette, est très caractéristique : de lui à elle, c’est un sentiment aussi violent que désintéressé, un mélange d’admiration platonique, de dévotion religieuse, de paternelle sollicitude ; d’elle à lui, c’est beaucoup moins profond, pas trace d’amour proprement dit, mais une haute estime, un peu de reconnaissance, un besoin de le consulter sur les questions matérielles comme sur les plus graves problèmes de la philosophie morale, une très grande confiance n’allant cependant pas jusqu’à une soumission aveugle. Or, singulière coïncidence, c’est, autant qu’on en peut juger, exactement la même note émotionnelle qui se retrouve entre le sorcier hindou Kanga actuellement réincarné dans le magicien martien Astané, et la princesse Simandini réincarnée en M1Ie Smith. Ce rapprochement donne à penser. On dit bien que l’histoire se répète; cependant, cette tendance à la symétrie, ces retours d’une même phrase avec des modulations différentes, cette permanence d’un motif identique sous des enjolivements
variés, est, en général, le fait de l’art, de la poésie et de la musique, de l’imagination créatrice, en un mot, plutôt que du déroulement brutal de la réalité. Et j’avoue que je regretterais bien un peu, le jour où il me faudrait voir dans la médiumité de Mlle Smith des révélations authentiques de faits véritables, plutôt que le beau poème subliminal que j’y ai admiré jusqu’ici.