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I. Phonétique et Écriture martiennes

Le martien se compose de sons articulés qui tous, tant consonnes que voyelles, existent en français. Tandis que sur ce globe les langues géographiquement voisines de la nôtre (pour ne pas parler de plus éloignées) en diffèrent chacune par certains sons spéciaux — ch allemand, th anglais, etc. — la langue de la planète Mars ne se permet pas de pareilles originalités phonétiques. Elle semble, au contraire, plus pauvre que le français. Je n’y ai pas rencontré jusqu’ici la chuintante ; ou ge (comme dans juger), ni le son double ;r. (Je ne parle que des textes proprement dits rassemblés ci-dessus, car, dans les discours verbeux et impossibles à recueillir de certaines séances, il y avait certainement des/; mais là encore, je n’ai remarqué aucun son simple étranger au français, et le cachet acoustique particulier de ce jargon ne résultait que d’une plus grande abondance de combinaisons peu fréquentes dans notre langue, telles que le phonème tch, qui ne se retrouve que dans les deux textes i et 3.) La phonétique martienne, en un mot, n’est qu’une reproduction incomplète de la phonétique française.

L’alphabet martien, rapproché du nôtre (fig. 24, p. 201), suggère une remarque analogue. La forme graphique des caractères est assurément nouvelle, et nul ne devinerait nos lettres dans ces dessins d’aspect exotique. Néanmoins

chaque signe martien correspond (à la seule exception du signe du pluriel) à un signe français, tandis que l’inverse n’est pas vrai, de sorte qu’ici encore on est en présence d’une imitation appauvrie de notre système d’écriture.

Les douze textes écrits sur lesquels j’établis mes comparaisons comprennent environ 300 mots (dont 160 différents) et 1200 signes. 11 s’y trouve au total 21 lettres différentes ayant toutes leur équivalent exact dans l’alphabet français, lequel en possède encore 5 autres qui manquent en martien : j et x dont les sons eux-mêmes n’ont pas été observés, et <7, w, y qui font, en somme, double emploi avec k, v et i. Cette réduction du matériel graphique se manifeste en deux autres détails. D’abord, il n’y a ni accents ni ponctuation, à l’exception d’un certain signe, ressemblant à notre circonflexe, employé quelquefois en guise de point à la fin des phrases. En second lieu, chaque lettre n’a qu’une forme, la diversité des majuscules et des minuscules ne paraissant pas exister en martien, non plus que celle des caractères cursifs et typographiques. Des chiffres, nous ne savons rien.

Il y a cependant trois petites singularités à signaler. i° A défaut de majuscules, les initiales des noms propres se distinguent assez souvent par un point placé au-dessus du caractère ordinaire. 2° Dans les cas de lettres doubles, la seconde est remplacée par un point situé à droite de la première. 30 Enfin, il existe, pour marquer le pluriel des substantifs et de quelques adjectifs, un signe graphique spécial, ne répondant à rien dans la prononciation, et ayant la forme d’une petite ondulation verticale qui fait un peu songer à une amplification de notre s, marque ordinaire du pluriel en français. — Ces particularités, outre la forme extérieure des lettres, constituent toute la dose d’invention déployée dans l’écriture martienne. Ajoutons que cette écriture, qui n’est ordinairement pas penchée, va de gauche à droite comme la nôtre. Toutes les lettres sont à peu près de même hauteur, sauf l’i qui est beaucoup plus petit, et restent isolées les unes des autres; leur assemblage en mots et phrases offre à l’œil un certain aspect d’inscriptions hiéroglyphiques orientales (‘).

L’alphabet martien n’ayant jamais été révélé comme tel, nous ignorons l’ordre dans lequel les lettres s'y succéderaient. Il semble toutefois qu’elles aient été inventées en suivant notre alphabet, au moins en grande partie, si l’on en juge d’après les analogies de forme des caractères martiens correspondant à certaines séries de lettres françaises; comparez a et b ; g et h ; s et t ; et surtout la succession

(>) Noter certaines analogies avec l'écriture sanscrite. Comp. p. ex. le p et 17 martiens avec le 8 ou certains t et d sanscrits.

k 1 m n. D’autre part, on constate d’étranges rapports entre des lettres très distantes dans l’alphabet français, lorsqu’on rapproche U et g, z et h, f et V, ainsi que c et i qui semblent avoir simplement fait chassé-croisé en passant du français au martien. Au total, si l’on essaye de ranger ces curieux caractères suivant leur ressemblance de forme, on trouve qu’ils se répartissent en cinq groupes assez distincts. Le premier ne renferme que C et r, constitués exclusivement par des traits rectilignes. Le second, comprenant e et d, servirait de transition aux deux suivants caractérisés par la présence d’une grosse boucle ou panse ouverte soit à gauche (a b f n p v), soit à droite (i g h k 1 m z u). Un dernier groupe embrasserait o s et t où il n’y a plus ni traits rectilignes, ni grosse panse dominante, mais seulement des courbes diverses. A remarquer encore certaines couples de lettres qui ne sont que l’image renversée ou spéculaire l’une de l’autre : m et n, 1 et p, et d’une façon moins parfaite f et k. A ces cas de symétrie verticale se joignent ceux de symétrie horizontale, mais inexacte dans les détails, qu’on observe dans les groupes 1 et m, n et p (comme chez nous dans les lettres d et q, b et f).

C’est dans la valeur phonétique des lettres, c’est-à-dire dans la correspondance des sons articulés et des signes graphiques, qu’on voit le mieux percer la nature essentiellement française du martien. La seule différence notable à relever ici entre les deux langues est la beaucoup plus grande simplicité de l’orthographe martienne, résultant de ce qu’il ne s’y trouve pas de lettres inutiles : toutes se prononcent, même les consonnes finales telles que s, n, z, etc., qui sont le plus souvent muettes en français. Cela revient à dire que l’écriture martienne s’est moulée sur la langue parlée, et n’est que la notation des sons articulés de celle-ci par les moyens les plus économiques. Tant s’en faut cependant qu’elle réalise le type d’une écriture vraiment phonétique, c’est-à-dire où chaque signe correspondrait à une certaine articulation élémentaire, constante et invariable, et vice-versa. Elle fourmille, au contraire, d’équivoques, d’exceptions, d’irrégularités, qui font qu’une seule et même lettre revêt des prononciations très différentes suivant les cas, et que réciproquement un même son s’écrit de diverses manières, sans qu’on puisse apercevoir aucune

explication rationnelle pour toutes ces ambiguïtés — si ce n’est qu’on retrouve précisément les mêmes en français ! On rencontre en d’autres termes, dans ce prétendu idiome extra-terrestre, une collection de singularités et de caprices qui ne nous étonnent point au premier abord, tant notre langue nous y a accoutumés, mais dont la réunion, lorsqu’on y réfléchit, défie l’œuvre du hasard et constitue un signalement auquel il est impossible de se méprendre. Le martien n’est que du français déguisé. Je ne relèverai que les plus curieuses de ces frappantes coïncidences, d’autant plus frappantes que le champ où je les récolte est très limité puisqu’il se borne aux douze textes à la fois écrits et prononcés, lesquels ne renferment que 1 60 mots différents.

Les voyelles simples de l’alphabet martien correspondent exactement aux cinq voyelles françaises a e i o u et ont les mêmes nuances de prononciation. La plus intéressante sous ce rapport est l’e qui n’a pas moins de quatre ou cinq valeurs différentes, tout comme chez nous ; les trois e d’ésenale, par exemple, se prononcent successivement comme ceux de médecine; ceux de êvé comme dans rêvé; la terminaison de amès comme dans kermès , etc. Les diphtongues et nasales se prononcent et s’écrivent en martien identiquement comme en français, à en juger du moins par les seuls échantillons ou, an, on, qui figurent dans les textes écrits.

Le C martien joue un triple rôle qu’il remplit également (avec d’autres encore) en français. 11 est guttural et équivaut au k dans carimi, crizé, où il se prononce comme dans car, cri. Il prend le son sifflant de l’s dur devant e (il ne s’est pas encore rencontré devant i) dans le mot cé qui se prononce comme dans agacé. Enfin, joint à l’h, il forme la chuintante ch dont je reparlerai.

L’s a les mêmes caprices que chez nous. Elle est généralement forte; mais, entre deux voyelles, elle devient douce comme le z, à moins qu’elle ne se double, auquel cas elle reste forte. Par exemple, dans les mots somé, astané, mis, elle se prononce comme en français dans somme , astre , fils; tandis que dans ésenale et misaïmé elle siffle comme le z de êzé, épizi, exactement comme en français l’s et le z s’équivalent dans visage et gazeux; mais elle redevient forte, grâce à sa duplication, dans essate et dassinié comme dans essai et assigner.

Si inversément on part des sons articulés pour examiner leur

représentation dans l’écriture martienne, on tombe sur des singularités qui existent toutes en français. La gutturale forte qui a plusieurs moyens d’expression chez nous, en possède encore deux en martien, le c et le k; il n’y a que le q dont le martien fasse résolument l’économie en le remplaçant par k (voir, par exemple, les mots ka, ké, signifiant qui, que). De même, la sifflante forte, ordinairement figurée par l’s simple (sauf entre deux voyelles) peut se traduire par c devant un e ; et la sifflante douce, représentée dans la règle par z l’est parfois par une s simple entre deux voyelles.

En outre, des sons qui phonétiquement sont aussi simples que bien d’autres, et pourraient revendiquer une lettre spéciale comme ils le font dans diverses langues terrestres, se trouvent avoir en martien précisément le même symbole complexe qu’en français. Le son-voyelle ou, par exemple, qui en allemand se rend par une seule lettre, a suivi l’habitude française : il s’écrit et se prononce dans pouzé, bounié, etc., comme dans poule. De même pour les nasales an, on, les seules figurant dans les textes écrits, où elles sont orthographiées dans sandiné, pondé, etc., comme dans santé et pondre. Enfin, la chuintante forte que le français est seul sur notre globe, je crois, à représenter par l’union du c et de Yh — puisqu’elle s’écrit sh en anglais, sch en allemand, c en italien, etc., et que maintes langues orientales la désignent beaucoup plus logiquement par un signe spécial simple comme le son lui-même — se trouve également représentée en martien par ch qui se prononce dans ché, métiche, etc., comme dans chez et fétiche.

Un petit détail dans l’orthographe de la terminaison assez fréquente che trahit d’une façon significative l’influence des vieilles habitudes, et montre que les soi-disant Martiens qui écrivent par la main d Hélène sont au fond plus accoutumés à manier le français que leur propre langue. En parcourant les divers textes graphiques, on s’aperçoit que le son ch dans la dernière syllabe d’un mot est représenté tantôt avec un e final (iche, mâche), tantôt sans e final (métich, antéch), bien que, dans tous ces cas, la prononciation soit exactement la même et semblable à celle des terminaisons françaises de riche, tache, mèche. D’où vient cette différence d’orthographe que rien n’explique dans la prononciation, et d'autant plus étrange qu’en français la finale ch non suivie d’un e a un tout autre son et devient gutturale ( varech . almanach )? Il faut, je pense, l’interpréter comme un simple lapsus calami dû à une ressemblance de forme probablement fortuite entre la lettre martienne h et la lettre française e. L’orthographe véritable et complète serait toujours che (métiche, antéche); mais il se trouve que l’h martien se termine par une boucle fermée semblable à un e français, ce qui entraîne facile-

ment une confusion : pour peu que la personnalité martienne d’Hélène soit distraite en écrivant la finale ch, sa main trompée par cette boucle a le sentiment d’avoir tracé un e final et oublie d’ajouter l’e martien qui manque encore. C’est l’inverse et la revanche des cas où le rêve sous-jacent vient troubler la personnalité normale et glisse des caractères martiens dans la correspondance française d’Hélène (v. fig. 1, p. 53, et 22, p. 199)- — Ce qui confirme cette explication, c’est un cas où la même erreur s’est produite avec la lettre Z, également terminée par une boucle en forme d’e. Dans l’article martien zé, qui se rencontre nombre de fois dans les textes écrits, l’e final n’est guère susceptible d’être omis, par la double raison que dans un mot de deux lettres, il est plus difficile d’en oublier une que dans de plus longs mots, et surtout que l’é , n’étant pas muet mais fermé, y frappe davantage l’attention dans la parole intérieure. Cependant, on rencontre à la fin du texte 18 un exemple de cette absence de l’e terminal, de sorte que l’article zé, qui a d’ailleurs été ensuite intégralement prononcé, s’y trouve réduit à la lettre Z. Esenale s’est évidemment laissé prendre à la boucle trompeuse qu’il venait de tracer par la main d’Hélène, comme il l’avait déjà fait deux lignes plus haut dans le mot métich, tandis qu’en quatre autres occasions, au cours du même texte, il a échappé à cette erreur (voir fig. 25, p. 21 1).

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