Formes grammaticales
L’ensemble des textes que nous possédons ne permet pas encore d’en tirer une grammaire martienne. Quelques indices permettent cependant de pronostiquer que les règles de cette grammaire, si jamais elle voit le jour, ne seront guère qu’un décalque ou une parodie de celles du français.
Voici par exemple la liste des pronoms personnels, articles, adjectifs possessifs, etc., apparus jusqu’ici:
je ce
me lé, moi si
ton ché
ce tès, ces têsé
de ti
tu dé
te di, toi vi
ta chée
cette tès, tésée
des tié
il hed
se rès, lui pi
tes chi
le (pron.) zé
du té
nous nini
mon êzi
son bi
qui kâ, que ké
au ine
vous sini
ma êzé
sa bé
quel kiz, quelle kizé
ils hed(1)
mes éziné
ses bée
un mis, une misé
on idé
notre iche
le, la, les (art.) zé, zi, zèe.
(*) Ce mot ne figurant que dans un texte auditif (3o), nous ignorons s’il prendrait, par écrit, le signe (non prononcé) du pluriel.
Il y a des textes où le féminin dérive du masculin, comme en français, par l’adjonction d'un e muet, et le pluriel par le petit signe non prononcé qui a tout l’air d’une réminiscence de notre s. Ainsi diviné heureux donne divinée heureuse ; ié tout donne iée toute et iée- toutes (textes 7. 24. 28, etc.)- De même, la terminaison ir caractéristique du futur rappelle le va français (uzir dira , dézanir répondra, trinir parlera , etc.) dont la voyelle, moyennement haute, a été remplacée par la plus aiguë de toutes, conformément à la tonalité élevée du martien. Il suffit, en tous cas, de ces exemples — ainsi que de formes telles que la série cé amès je viens; amès viens; né amé est venu ; dé améir tu viendras — pour montrer que le martien est une langue à flexion, et même une langue analytique, singulièrement analogue au français.
Il y a entre ces deux langues un autre ordre de points de contact, d’un intérêt plus spécial parce qu’il montre le rôle prépondérant que les images verbales ont souvent joué dans la confection du martien au préjudice de la nature logique, intrinsèque, des idées. Je veux dire qu’à tout moment le martien traduit le mot français en se laissant guider par des analogies auditives, sans égard pour le sens véritable, de sorte qu’on est tout surpris de retrouver dans l’idiome de la planète Mars les mêmes particularités d’homonymie que chez nous. C’est ainsi que deux vocables identiques comme prononciation, mais aussi hétérogènes comme signification, que la préposition à, et a du verbe avoir, se rendent en martien par le même mot é.
De même, le petit mot le est toujours traduit par zé, dans son double rôle d’article et de pronom (voir par exemple, dans le même texte 20 : le petit oiseau, tu le verras). Pareillement que aux multiples emplois se dit uniformément ké. Notre mot si, devient ii dans l’acception de oui comme dans celle de tellement. La préposition de, qui marque tant de rapports logiques différents, est invariablement traduite parti, et le pronom personnel te par di, peu importe qu’il exprime un datif ou un accusatif. Inutile de multiplier davantage ces exemples (le lecteur en trouvera facilement d’autres si ça l’amuse) qui montrent que ces petits mots, conjonctions, pronoms, prépositions, etc., qui, dans notre idiome très analytique, constituent les articulations essentielles du langage et remplacent les cas de la déclinaison, etc., sont toujours traduits uniquement sur leur apparence verbale, sans nul souci de leur fonction logique. Le martien suit
servilement le français et n’a aucun sentiment propre de ce que M. Bréal a appelé la survivance des flexions (l). 11 est clair que jamais quelqu’un ayant un peu étudié d’autres langues, telles que l’allemand ou l’anglais, ne s’aviserait de traduire les deux nous de la même façon dans la phrase nous nous comprenions, comme le fait le martien nini nini triménêni. Bref, il est de toute évidence que les gens de là-haut ne pensent qu’en français, et modèlent leur langage sur une parole intérieure, auditive ou motrice, exclusivement française.
On pourrait faire d’autres rapprochements curieux. En français la conjonction et ne diffère que faiblement, au point de vue des images phoniques, du verbe est; en martien aussi il y a la plus grande analogie entre ni et né qui traduisent ces deux mots. Entre le participe passé nié du verbe être et la conjonction ni, il n’y a qu’un é de différence, tout comme entre leurs équivalents irançais été et et. L’oreille tend à rapprocher le mot va (il va) du verbe venir plutôt que du verbe aller; c’est sans doute pourquoi il se dit en martien ami (texte 23) qui semble appartenir à la série amès viens, amé venu, etc. — Il faut avouer que toutes ces coïncidences seraient bien extraordinaires si elles étaient purement fortuites.