Style
Il resterait à examiner le style. Si le style c’est l’homme, c’est-à-dire non pas l’entendement impersonnel et abstrait, mais le caractère concret, le tempérament individuel, l’humeur et la vibration émotionnelle, on doit s’attendre à retrouver dans la tournure des textes martiens le même cachet spécial qui distingue les visions, les sons de la langue, l’écriture, les personnages, bref tout le roman, à savoir le curieux mélange d’exotisme oriental et de puérilité enfantine dont parait être faite la sous-personnalité de Mlle Smith à l’œuvre dans ce cycle. Il est difficile de se
prononcer en ces matières d’impression esthétique vague plutôt que d’observation précise; mais, pour autant que j’en juge, il me semble qu’il y a bien dans la phraséologie des textes recueillis un quelque chose d’indéfinissable qui ne répond pas mal au caractère général de tout ce rêve.
Comme évidemment ces paroles sont pensées d’abord en français, — puis travesties en martien par une substitution de sons dont le choix, ainsi qu’on l’a vu à propos de la tonalité élevée de cette langue, subit et reflète la disposition émotive générale, — c’est naturellement sous leur face française que nous devons les considérer pour juger de leur style véritable. Malheureusement, nous ne savons pas jusqu’à quel point la traduction donnée par Esenale est bien identique à l’original primitif ; certains détails semblent indiquer qu’il y a parfois des divergences. Quoi qu’il en soit, on sent nettement que la forme littéraire de la plupart de ces textes (pris en français) est plus voisine de la poésie que de la prose. Bien qu’aucun ne soit en vers proprement dits, le grand nombre d’hémistiches qu’on y rencontre, la fréquence des inversions, le choix des termes, l’abondance des exclamations et des phrases entrecoupées, y trahissent une grande intensité d’émotion sentimentale et poétique^). On retrouve le même caractère, avec une forte nuance d’originalité exotique et d’archaïsme, dans les formules de salutations et d’adieu (« sois heureuse ce jour»; «sur toi trois adieux», etc.), ainsique dans beaucoup d’expressions et de tournures de phrases qui rappellent plus le parler nuageux et métaphorique de l’Orient que la sèche précision de notre langage courant («il garde un peu de ton être» ; « cet élément mystérieux, immense», etc.).
Si maintenant l’on se rappelle que partout, dans l’histoire littéraire, la poésie précède la prose, l’imagination vient avant la raison et le genre lyrique avant le didactique, on arrive à une conclusion qui concorde avec celle
(>) La môme note reparaît en martien dans le frôquent emploi de l'allitération, de l'assonnance, de la rime : misaïmê, Jinaïmè, tant de mots terminés en iné, etc.
des paragraphes précédents. C’est que, par ses tournures et son style, la langue martienne (ou les phrases françaises qui lui servent d’ossature) semble nous apporter l’écho d’un âge reculé, le reflet d’un état d’âme primitif, dont se trouve bien éloignée, dans ses dispositions d’esprit ordinaires et normales, MUe Hélène Smith d’aujourd’hui.
Il y aurait bien des points de détail à relever dans le style des textes martiens, qui varie notablement suivant le personnage en jeu, ce qui est dans l’ordre. Esenale parle à sa mère autrement qu’Astané à Simandini, et le langage de l’amoureux Siké est, comme il convient, beaucoup plus fleuri (« soleil de mes songes », etc.) que celui du savant astronome Ramié, bien que ce dernier n’ait rien de la sécheresse scientifique d’ici-bas et soit probablement un émule de M. Flammarion plutôt que de feu Le Verrier. Mais ces remarques m’entraîneraient trop loin. Je me borne à une seule : l’emploi du mot métiche — incontestablement dérivé de notre Monsieur (v. texte i) — dans le sens de homme (textes 2, 7, 21, 33 ; dans le texte 18, il eût été plus conforme à la situation, surtout de la part d’Esenale, de traduire par monsieur). J’incline à voir dans cette confusion de deux sens bien différents, non une preuve de la suppression de toute inégalité sociale sur Mars, mais un ressouvenir de l’âge tendre où les enfants désignent encore comme « des monsieurs, des madames » tous les gens qu’ils aperçoivent sur la route ou dans les livres d’images. Ce serait un petit indice de plus de l’origine infantile de la littérature martienne.