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Vocabulaire

Au point de vue étymologique, je n’ai su démêler aucune règle de dérivation, même partielle, qui permettrait de soupçonner que les mots martiens soient issus des mots français suivant une loi quelconque. A part le tout premier texte, où il est difficile de nier que les gens de Mars nous aient volé nos termes de politesse en les dénaturant, on ne voit guère de ressemblance nette entre les mots martiens et leurs équivalents français; tout au plus quelques traces douteuses d’emprunt, comme mervé superbe qui pourrait être un abrégé de merveille (texte 25), et véche une imitation de voir.

Encore moins le lexique martien trahit-il l’influence de langues étrangères (du moins à ma connaissance). C’est à peine si de loin en loin on rencontre un terme qui éveille un rapprochement; par exemple, mode mère et gudé bon font penser aux mots allemands ou anglais ; animina existence ressemble à anima; diverses formes des verbes être et vivre, èvé, évaï, essat, rappellent le latin esse , ou l’hébreu èvè et le passage du récit biblique de la création où Eve est appelée la mère des vivants. Un linguiste à la fois savant et facétieux réussirait sans doute à allonger la liste de ces étymo-

logies à la mode du XVIIIme siècle. Mais à quoi bon ? Dans cette rareté des points de contact entre les idiomes d’icibas et le glossaire martien on pourrait trouver un argument en faveur de l’origine extra-terrestre de ce dernier, si, d’autre part, il ne semblait trahir l’influence de notre langue en ce qu’une notable proportion de ses mots reproduisent d’une façon suspecte le nombre de syllabes ou de lettres de leurs équivalents français, et imitent parfois jusqu’à la distribution des consonnes et des voyelles. Voyez, par exemple, outre les termes de politesse déjà rappelés, les mots tarviné langage , haudan maison, dodé ceci, valini visage, etc., et la plupart des petits mots, tels que cé je, ké que, ti de, dé tu, etc. Abstraction faite de cela, il faut convenir qu’il n’y a aucune trace de parenté, de filiation, de ressemblance quelconque, entre le vocabulaire martien et le nôtre, ce qui fait un singulier contraste avec l’identité foncière que nous avons constatée entre les deux langues dans les paragraphes précédents.

Cette contradiction apparente porte en elle-même son explication, et nous livre la clef du martien. Cet idiome fantaisiste est évidemment l’œuvre naïve et quelque peu puérile d’une imagination enfantine qui s’est mis en tête de créer une langue nouvelle, et qui, tout en donnant à ses élucubrations des apparences baroques et inédites, les a coulées' sans s’en douter dans les moules accoutumés de la seule langue réelle dont elle eût connaissance. Le martien de Mn° Smith, en d’autres termes, est le produit d’un cerveau ou d’une personnalité qui a certainement du goût et des aptitudes pour les exercices linguistiques, mais qui n’a jamais su que le français, se préoccupe peu du rapport logique des idées, et ne se met pas en frais pour innover en fait de phonétique, de grammaire, ni de syntaxe, ne soupçonnant probablement pas même l’existence de toutes ces belles choses et la possibilité de tels raffinements. Il n’y a que le dictionnaire que le candide inventeur du martien ait pris à tâche de rendre aussi extraordinaire que

possible, conformément à la notion du vulgaire et des enfants qui ne voient dans un idiome étranger qu’un assemblage de mots incompréhensibles, ignorant que ce qui caractérise une langue, et la différencie vraiment d’une autre, c’est sa structure interne et non point son vocabulaire.

Le procédé de création du martien paraît consister simplement à prendre des phrases françaises telles quelles, et à y remplacer chaque mot par un autre quelconque fabriqué au petit bonheur. Mais ce travail de fabrication artificielle est en réalité plus difficile et fatiguant qu’on ne se l’imagine avant de l’avoir essayé. Involontairement, on reste pris dans les ornières du rythme et du nombre, on se laisse aller à traduire les termes courts par des courts et les longs par des longs, on conserve même parfois sans s’en apercevoir certaines voyelles ou consonnes du mot primitif, et au total on se trouve avoir contrefait ou dénaturé le vieux plutôt qu’inventé du neuf. Voilà pourquoi c’est surtout dans les textes du début qu’on reconnaît sous le martien la structure des mots français. L’auteur en a sans doute été frappé lui-même, et s’est dès lors évertué à compliquer son lexique, à rendre ses mots de plus en plus méconnaissables. Cette recherche de l’originalité — qu’il n’a d’ailleurs jamais étendue au delà de la partie purement matérielle du langage, n’ayant pas l’idée qu’il pût y avoir d’autres différences entre les langues — représente un effort d’imagination dont il faut lui tenir compte. Comme en outre il prend soin de conserver ses néologismes à mesure qu’il les forge, et de s’en faire un dictionnaire auquel il reste fidèle dans la suite, il faut également rendre hommage au travail de mémorisation que cela implique. Ce n’est pas qu’il ne s’y glisse parfois des erreurs et des oublis. La fixité de son vocabulaire n’a pas été parfaite dès le début. Mais enfin, après les premières hésitations, et indépendamment de quelques confusions ultérieures, il fait preuve d’une consistance terminologique louable, et

nul doute qu’avec le temps et quelques encouragements suggestifs, il n’en viendrait à élaborer une langue très complète — peut-être même plusieurs, comme il est permis de l’augurer du texte 33 sur lequel nous reviendrons au chapitre suivant.

J’ai parlé des inconsistances qui se rencontrent dans le vocabulaire martien, surtout dans les premiers temps. Beaucoup ne sont peut-être qu’apparentes et tiennent à ce que, soit Hélène, soit les auditeurs, distinguaient mal parfois les sons qu’ils entendaient. Cependant, en faisant bénéficier le martien de tous les cas douteux, il en reste quelques-uns où très certainement il n’y a eu aucune méprise, et qui révèlent des modifications dans les mots ou leur sens précis. Par exemple, dans le texte 4, tout se dit is (aucune hésitation possible sur cette prononciation ice), tandis qu’à partir du texte 7, quinze jours après, il se dira définitivement ié et au féminin iée (texte 24). De même le mot kiné petit (3) s’est transposé plus tard en nikê (20), et amiché mains (12) est devenu éméché main (23), à moins qu’on ne veuille voir dans cette variation une flexion originale pour distinguer le pluriel du singulier! L’article la, qui se disait ci dans le texte 2 (tel qu’Hélène l’a entendu et noté au crayon et qu’Esenale l’a distinctement prononcé au moment de la traduction), est plus tard devenu zi (27, 31). L’adverbe là, par suite de la confusion verbale dont j’ai donné d’autres exemples p. 233, a subi le même sort (comp. 4 et 40), et, de plus, il figure comme zé dans le texte visuel 26, ce qui constitue une véritable faute de la part d’Astané, car zé veut toujours dire le. La négation ne, nettement articulée ké dans les premiers textes, a été prononcée et écrite kié à partir du texte 17, peut-être pour la distinguer de ké que. — Dans d’autres cas. le défaut de fixité peut s’expliquer par l’oubli momentané du véritable équivalent français et la substitution d’un synonyme. Par exemple, le mot instant qui se dit tensée (8 et 17), sert aussi une fois (n) à traduire mûné, dont le vrai sens est moment (34). De même le mot triménèni (15) aurait probablement dû être rendu par entretenions plutôt que par comprenions, car, d’après la suite du même passage (15) et divers autres textes (8,37), c’est le verbe seïmiré qui est le véritable équivalent martien de comprendre. De même encore azini, traduit par alors comme patrinèz, semble plutôt signifier puis ou ensuite (17). — Les exemples d’inconsistance totale, c’est-à-dire de l’emploi de deux mots de fabrication absolument différente pour exprimer la même idée, sont rares. On en trouvera un en comparant les deux occasions, à sept mois de distance, où Esenale dit à sa mère qu’il la reconnaît (3) et qu’il l’a reconnue (15), ces deux formes

du même verbe étant exprimées par deux mots aussi différents que cévouitche et ilinée.

Une autre sorte de variation éclate dans la façon de rendre les monosyllabes français je, de, etc., lorsque leur e s’élide et se remplace par une apostrophe devant le mot suivant. Dans les premiers temps, le martien paraît toujours prendre le mot français en bloc, comme une unité : tive d’un, ilassuné m approche, zalisé l’élément, mianiné t' enveloppe, méï t’ai, etc. (passim dans les quinze premiers textes). Les derniers textes, au contraire (depuis 29) font toujours la distinction des deux mots, et Esenale les sépare en français comme en martien : ti mis de un, lé godané me aider, zé bodri le os, di anizié te envoie, etc. 11 y a donc eu comme un progrès dans la faculté d’analyse du philologue martien. Ce progrès a pu être spontané. mais je suis tenté de le rattacher au moins en bonne partie à une discussion que j’eus avec Léopold sur le martien, la confusion de l’article et du pronom zé le, etc. (voir au chapitre suivant); discussion qui tomba précisément dans l’intervalle entre ces deux séries de textes, et qui doit avoir attiré l’attention subliminale d’Hélène sur la valeur propre des petits mots que l’élision fait rentrer, au point de vue verbal, dans le mot suivant. Ce progrès analytique ne supprime d’ailleurs pas certaines inconsistances; car, si on peut comprendre zalisé, l’élément, comme la contraction de l’article zé et du substantif alisé (comp. textes 14 et 28), on ne s’explique pas la formation de ilassuné, méï, etc., puisque me se dit cé, et te di; ni le désaccord entre tive et ti mis.

On pourrait sans doute allonger cette liste de contradictions et de variations. Mais, somme toute, ces petites imperfections se réduisent à peu de chose, comparées à la permanence générale très remarquable du vocabulaire martien.

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