‹ Des Indes à la planète MarsChapitre 58 sur 103 · III. Les éléments arabes du cycle oriental · texte numérisé non relu

III. Les éléments arabes du cycle oriental

Un petit problème pour les partisans de la préexistence orientale de Mlle Smith : Comment se fait-il que retrouvant dans ses trances l’usage de 1’ « hindou » qu’elle parlait jadis à la cour de Sivrouka, elle ait totalement oublié l’arabe, qui fut pourtant sa langue maternelle dans cette même antériorité, et qu’elle dut employer exclusivement jusqu’à son départ de la terre natale, à dix-huit ans bien révolus? Si les émotions de son princier mariage lui avaient enlevé toute mémoire du passé, on comprendrait que l’idiome de son enfance et de son adolescence eût sombré comme le reste dans cette amnésie de sa vie de jeune fille. Mais ce n’est pas le cas. Elle a gardé de très vifs souvenirs de son père le cheik, de ses tentes au soleil, des gens, des chameaux et des paysages de l’Arabie. Dans beaucoup de séances et de visions spontanées, elle se trouve reportée à cette première moitié de son existence asiatique. Mais alors elle raconte en français ce qu'elle voit se dérouler

devant elle, ou bien se livre à une pantomime muette. Jamais elle n’a prononcé ni écrit quoi que ce soit qui ressemblât à de l’arabe. Peut-on supposer que déjà dans sa vie hindoue, elle s’était assimilé la langue de sa patrie d’adoption au point d’en perdre jusqu’aux souvenirs latents de sa langue maternelle ? Cela serait contre toutes les analogies psychologiques connues. Ou bien faut-il admettre que son centre de Broca ou son larynx, façonnés dans cette existence-ci par le français, peuvent encore se plier en somnambulisme aux dialectes de la famille indoeuropéenne tels que son prétendu sanscrit, mais sont réfractaires aux réminiscences d’un idiome sémitique?

Soyons sérieux. D'ailleurs en disant qu’Hélène n’a jamais parlé ni écrit l’arabe, j’exagère. Elle en a écrit une fois quatre mots. C’est l’exception qui justifie la règle. En effet, non seulement elle n’a accompagné cet unique texte d’aucune prononciation, mais elle l’a exécuté comme un dessin, et il ressort de l’ensemble de la scène qu’elle ne faisait que copier, sans le comprendre, un modèle que lui présentait un personnage imaginaire. Voici un aperçu de cet incident :

27 octobre i8çs ■ — Peu après le début de la séance, Mlle Smith a une vision arabe : « Regardez ces tentes... il n’y a point de pierres ici, c’est tout du sable. . . (elle compte les tentes une à une :) il y en a vingt!... Elle est belle, celle-ci ! Ne trouvez-vous pas, M. Lemaître, que c’est la plus grande? Elle est attachée par des ficelles et de petits piquets. . . » Etc. Puis elle décrit les personnages : l’un qui fume assis dans un coin les jambes croisées ; d’autres tout noirs (la table dit que ce sont des nègres et que la scène se passe en Arabie); puis un homme vêtu de blanc qu’Hélène a le sentiment de connaître sans réussir à se le remettre. Elle appuie son index sur son front dans l’altitude d’une personne cherchant ses souvenirs, et la table [sur laquelle elle a la main gauche] nous informe alors qu’elle a vécu en Arabie dans sa vie de Simandini, et qu’elle essaye de se remémorer ces temps lointains. Suit une scène assez longue où ses réminiscences arabes alternent et se mélangent avec la conscience du milieu réel, bien qu’elle ne nous voie et ne nous entende plus. De là un état de confusion mentale qui paraît lui être fort pénible :

« ... M. Lemaître! M. Flournoy ! Etes-vous là? Répondez-

moi donc !... Je suis pourtant bien venue ici ce soir ? Si au moins je pouvais... je ne suis pourtant pas en voyage... je crois bien que c’est dimanche... enfin, je n’y comprends plus rien ; je crois que j’ai la tête si fatiguée que toutes mes idées s’embrouillent... je ne rêve pourtant pas... Il me semble que j’ai autant vécu avec eux (les assistants, dit la table) qu’avec eux (les Arabes de sa vision)... Mais, je les connais, tous ces hommes! Dites-moi donc qui vous êtes! êtes-vous arrivés ces jours à Genève? (il s'agit, dit la table, d’Arabes vivant il y a cinq siècles, parmi lesquels le père de Simandini.) Venez donc plus près, venez ici ! je voudrais que vous me parliez!... M. Lemaître!... Eh, ce joli petit dessin ! qu’est-ce que c’est donc que ce dessin ? (la table ayant dit que c’est un dessin que lui présente l’Arabe son père, et qu’elle pourra le copier, on place devant elle un crayon et une feuille blanche qui paraît se transformer en papyrus dans son rêve :) C’est joli, cette feuille verte; c’est une feuille de quelle plante?... Je crois bien que c’est un crayon que j’ai là, je vais essayer de faire ce dessin... » Après la lutte ordinaire entre les deux manières de saisir le crayon (v. p. 98-99), elle cède à la tenue de plume de Léopold en disant : « Enfin tant pis ! », puis trace très lentement et avec grand soin la fig. 35 , de gauche à droite, en levant souvent les yeux sur son modèle imaginaire, comme elle copierait un dessin. Après quoi elle s’endort profondément, puis viennent d’autres somnambulismes.

Au réveil, elle se souvient de l’état de confusion par où elle a passé : « Vilaine soirée, dit-elle ; j’étais malheureuse, je me sentais vivant ici, comme toujours, et je voyais des choses comme étant à l’étranger; j’étais avec vous et je vivais ailleurs, etc. » Les éléments imaginaires de son état possédaient d’ailleurs un plus fort coefficient de réalité que les éléments actuels, car il lui semblait que sa vie présente n’était qu’un rêve, et qu’en vérité elle était dans une autre existence.

Toute cette scène donne l’impression nette que la phrase arabe n’existait dans la mémoire d’Hélène qu’à titre de souvenir visuel, sans signification ni images verbales quelconques. C’était pour elle une écriture incompréhensible, un simple dessin comme des caractères chinois ou japonais pour nous. Evidemment, il s’agit d’un texte qui a dû tomber sous ses yeux en quelque instant propice, et qui, absorbé par l’imagination subliminale à l’affût des choses d’aspect oriental, a été incorporé tant bien que mal dans une scène du rêve asiatique.

Telle est du moins la supposition qui me paraît la plus plausible. Car pour ce qui est d’y voir un débris de la langue arabe qu’Hélène parlerait et écrirait couramment si elle était dans une phase convenable de somnambulisme — comme l’a un jour prétendu Léopold répondant par gestes à une série de questions, pour ne pas dire d’insinuations, que lui faisait à ce propos un des assistants — cela me semble une hypothèse encore plus arbitraire, et peu en accord avec les autres phénomènes de trance de Mlle Smith. Les occasions ne lui ont pas manqué, depuis

Fig. 35. — Texte arabe dessiné de gauche à droite (') par M"' Smith en hémisomnambulisme : elqalil men elhabib ktsir, le peu de l’ami (est) beaucoup. — [Collection de M. Lemaître.] — Grandeur naturelle.

près de cinq ans que se déroulent ses romans exotiques, de déployer ses réserves philologiques supposées et de parler ou d’écrire l’arabe à flot si sa mémoire subliminale s’y prêtait. Elle a présenté tous les degrés et tous les genres de somnambulisme, et plus de visions d’Arabie qu’il ne le fallait pour réveiller par association l’idiome correspondant si vraiment il sommeillait en elle. Le complet et total isolement du texte ci-dessus, au milieu de ce débordement de scènes orientales, me paraît donc déposer fortement en faveur de ma supposition, qu’il s’agit là d’un cliché visuel unique en son genre, accidentellement rencontré et emmagasiné, et que la sous-personnalité asiatique de Mlle Smith ignore absolument l’arabe.

Cette supposition se trouve corroborée par les indices que j’ai pu recueillir sur l’origine probable de ce cliché. Quand je le présentai à mon collègue M. le prof. Montet, il m’apprit que c’était un proverbe arabe, ponctué à la façon du nord de l’Afrique, et signi-

(!) On sait que l’arabe se lit et s’écrit de droite ù gauche.

fiant : Peu d’un ami est beaucoup. Ce sens était évidemment ignoré de l’imagination subliminale d’Hélène, qui autrement n’eût pas manqué, comme pour l’hindou, de broder une jolie scène autour d’un dicton qui y prêtait, au lieu de le reproduire dans des circonstances en somme très insignifiantes. M. Montet m’ayant ensuite rappelé que la décoration musulmane fait un grand usage de proverbes ou adages de ce genre comme motifs d’ornements, je m’adonnai à des recherches assidues pour dénicher la source, objets d’art, étoffes et tapis, livres illustrés, etc., d’où ce texte avait bien pu tomber sous le regard d’Hélène. Ce fut en vain, et je commençais à désespérer de rien trouver — d’autant plus que ledit texte était tracé au naturel, en véritables caractères d’écriture, tandis que dans les inscriptions ornementales que je rencontrais, les lettres arabes étaient presque toujours stylisées, entrelacées, déformées de mille manières dans un but artistique — lorsque le hasard me mit sur une nouvelle piste.

Je causais un jour de ces phénomènes avec M. le Dr E. Rapin, qui fut à diverses reprises l’un des médecins de la famille Smith, et lui montrais mes documents, lorsqu’examinant le texte en question il s’écria : « Il me semble vraiment que je reconnais mon écriture ! », et me fit remarquer combien ces quatre mots sont tracés d'une façon droite et horizontale, alors que les vrais Arabes écrivent volontiers obliquement et plus ou moins de travers. 11 faut dire que le Dr Rapin, qui est arabisant à ses heures, avait fait quelques années auparavant un voyage dans le Nord de l’Afrique. Au retour, il publia le récit d’une de ses excursions (x), et avant de distribuer cette plaquette à ses amis et connaissances, il inscrivit à la plume sur chaque exemplaire, en guise de dédicace originale, quelque proverbe arabe (sans la traduction française) emprunté à une collection d’exemples qui se trouvait dans la grammaire où il avait étudié cette langue. Or le texte dessiné en somnambulisme par Mlle Smith, et tel qu’il est ponctué, est précisément un de ces proverbes, celui-là même qui se trouve en tête de la liste dans ladite grammaire (2). D’où la supposition infiniment probable qu’Hélène a eu sous les yeux un exemplaire de l’opuscule du Dr Rapin portant cette dédicace manuscrite, et en a été d’autant plus frappée qu’elle connaissait personnellement l’auteur. Le Dr Rapin tient pour fort possible qu’il ait envoyé sa brochure à MIU Smith ou à ses parents; malheureusement, à dix ans de distance, n’ayant pas gardé note des personnes à qui il adressa sa plaquette, il ne peut affirmer la chose et encore bien moins se rappe-

(*) D' E. Rapin, En Kaby'lie. Paris 1887. (Extrait de ï Annuaire du Club Alpin Français, vol. XIII, 1886.)

(3) Machuet. Méthode pour l'élude de l'arabe parlé. 3ra* édit. Alger 1880, p. 270.

Page 1