IV. Lucidité
Tous les faits de lucidité (clairvoyance, double-vue, etc., peu importe le nom) qu’on attribue à Mlle Smith, peuvent à la rigueur, supposés réels, s’expliquer par des impressions télépathiques provenant de personnes vivantes. C’est dire que non seulement j’admets d’emblée la possibilité de tels phénomènes en vertu du Principe de Hamlet, mais que, puisque la télépathie n’a rien de bien étrange à mes yeux, je n’éprouverais aucune difficulté subjective à accepter la réalité des intuitions supranormales d’Hélène — pour peu qu’elles présentassent quelques garanties sérieuses d’authenticité, et ne s’expliquassent pas plus simplement encore par des processus normaux et ordinaires ; car enfin, si coulant que l’on se montre sur les preuves du supranormal, encore faut-il qu’elles se tiennent debout et ne s’effondrent pas au moindre souffle de l’analyse et du bon sens. Malheureusement, ce n’est guère le cas.
Léopold qui se trouve mêlé à presque tous ces messages véridiques, — soit qu’il s’en reconnaisse l’auteur, soit qu’il accompagne simplement de sa présence leur manifestation par Hélène plus ou moins intrancée — Léopold n’a jamais daigné m’en octroyer un dans des conditions vraiment satisfaisantes, et il blâme mes exigences en ce domaine comme de vaines et puériles curiosités. Quant aux innombrables phénomènes dont d’autres personnes plus heureuses que moi ont été gratifiées, ils m’ont toujours offert cette singularité : lorsqu’ils paraissent vraiment de nature à fournir une preuve décisive et éclatante de leur origine supranormale, je ne réussis jamais à en obtenir un récit écrit, précis et circonstancié, mais seulement d’incertains et incomplets racontars, parce qu’ils se trouvent trop intimes et personnels pour que les intéressés consentent à leur divulgation (*) ; tandis que lorsqu’on
(>) Je tiens dire que M"* Smith n’est pour rien dans ces refus de documents ; elle ne demanderait pas mieux que de me les procurer, mais elle est elle-même très mal informée. Scs consultants, qui sont pourtant purement ses obligés, ne lui disent qu'incomplètcment, ou même pas du tout, ce qu’ils ont obtenu de Léopold pendant ses somnambulismes suivis d’amnésie.
veut bien m’en rédiger une relation détaillée et répondre à mes demandes de renseignements exacts, le fait se réduit à si peu de chose qu’il faut vraiment une dose de bonne volonté qui me dépasse, pour y voir encore du supranormal. C’est jouer de malheur, et je serais en droit d’en tirer les conclusions les plus sceptiques. Je ne le fais pas cependant, et préfère me rabattre sur une interprétation moins sévère en rappelant le grand rôle de l’affinité élective et •du rapport dans les processus psychologiques qui se déroulent en présence de nos semblables.
Tout bien pesé, en effet, je ne serais point éloigné de croire qu’il y a vraiment chez Mlle Smith des phénomènes réels de clairvoyance, ne dépassant pas d’ailleurs les limites possibles de la télépathie ; seulement, pour qu’ils arrivent à se produire, il faut que « Léopold » — c’est-àdire l’état psychique spécial d’Hélène nécessaire à la réception et à l’externalisation des impressions télépathiques — soit aidé du dehors par l’influence de certains tempéraments favorables, plus fréquents chez les spirites convaincus que chez des gens quelconques, et qu’il ne soit pas entravé d’un autre côté par la présence paralysante de tempéraments néfastes tels que celui d’un observateur critique. Il est bien regrettable que les croyants naïfs, qui inspirent et obtiennent de magnifiques phénomènes de lucidité, se soucient ordinairement si peu des desiderata de la science et redoutent par dessus tout de s’exposer à son examen dissolvant; tandis que les chercheurs en quête de preuves probantes , n’inspirent et n’obtiennent presque rien. Mais c’est assez compréhensible, et il est à craindre que cette antinomie, entre l’état d’âme indispensable à la production des phénomènes et celui nécessaire à leur vérification, ne soit l’épine au talon destinée à retarder longtemps encore la marche des Recherches Psychiques.
Quoiqu’il en soit, je donnerai quelques exemples des faits de lucidité de M1Ie Smith, lesquels ne sont pas très variés et se laissent répartir dans les trois catégories des
diagnostics et prescriptions médicales, des objets perdus retrouvés, et des rétrocognitions d’événements plus ou moins anciens.