I. Consultations médicales
Je me suis trop avancé en promettant (p. 112, note) des spécimens de faits extraordinaires de ce genre. On m’en a beaucoup raconté ; comme, par exemple, Léopold dictant la recette inédite et compliquée d’une pommade pour faire repousser les cheveux, pommade destinée à un monsieur habitant l’étranger, et dont un seul pot suffit à recouvrir d’une abondante chevelure son crâne dénudé avant l’âge; ou Léopold encore, consulté sur la santé d’une personne domiciliée bien loin de Genève, et révélant à la fois la nature véridique de son mal jusque-là méconnue par les médecins, son origine due à certains incidents insoupçonnés mais parfaitement exacts de son enfance, et enfin le traitement qui fut couronné de succès, etc. Mais l’absence de témoignages écrits et de renseignements précis, sur les circonstances concomitantes de ces cures merveilleuses, les réduit au rang d’amusantes historiettes sur la valeur desquelles il est impossible de se prononcer. Et en fait d’épisodes mieux attestés, je n’ai pu obtenir que des récits authentiques c’est vrai, mais où la probabilité d’un élément supranormal est réduite à un minimum . . . imperceptible pour moi. Je n’en cite qu’un cas.
M. et A'lme G. ayant invité M“* Smith à passer une journée chez eux à la campagne, à quelques lieues de Genève, dans le courant d’août, en profitèrent pour faire une séance afin de consulter Léopold sur la santé d’un de leurs enfants dont ils étaient inquiets. Je résume l’incident d’après le compte rendu écrit que M. G. m’en envoya dans la suite.
« Notre fillette, dit M. G., était fortement anémiée et retombait fréquemment en état de faiblesse, malgré des intervalles de mieux. On nous avait conseillé le Dr D’Espine pour notre retour à Genève. Le médium [M"“ Smith] ignorait tout cela, nous avions du reste fait en sorte qu’il n’en sût rien. « La séance débute par quelques bonnes
paroles de Léopold, à qui M. G. demande alors s’il fera bien de consulter le Dr D’Espine: Et moi donc, répond Léopold, ne puis- je rien pour vous? Ingrats! Mais lorsqu’on le prie d’indiquer un traitement, il réplique : Attendez d’être à Genève. On lui demande cependant si l’œuf et le cognac mêlés sont bons pour l’enfant ; il répond que l’œuf est bon, mais qu’il ne faut point de cognac dans son cas, puis recommande de lui faire faire tous les jours une promenade d’une heure au grand air; quant à des prescriptions relatives à la nourriture, il répète : Je vous ai dit d’attendre à Genève.
Une fois rentrés à Genève au milieu de septembre, M. et Mme G. ont une nouvelle séance avec Hélène. Cette fois Léopold est plus précis, il conseille : pas trop de lait, mais quelques petits verres d’un bon vin naturel à chaque repas; puis il ajoute : Traitez l'anémie d’abord, et vous aurez raison des fréquentes angines qui finiraient par trop l'affaiblir. Le sang est si affaibli chez elle que le moindre refroidissement, la moindre émotion, et j’irai même plus loin, je dirai que la perspective d’un plaisir même, suffit à déterminer la crise de l’angine; vous avez dû le remarquer. — « Léopold, note ici M. G., nous a fait toucher du doigt des détails que nous ne savions comment expliquer. Tout ce qui précède n’était absolument pas dans notre esprit et encore moins dans celui du médium. A chaque phrase, nous nous regardions ma femme et moi avec stupéfaction. . . » — Léopold ordonne encore beaucoup de légumes verts, des douches d’eau tiède salée pendant 3 minutes le soir, et : maintenant la chose principale c'est 5 gouttes de fer dans un demi-verre d’eau deux fois par jour avant le repas. Faites, et vous verrez le résultat dans un mois. — Après quinze jours déjà de ce régime, la fillette était méconnaissable.
J’ai cité ce cas parce que c’est un de ceux qui ont le plus frappé M. et Mrae G. et sur lesquels ils fondent leur conviction de l’existence indépendante et des connaissances supranormales de Léopold, en sorte qu’à défaut de grand intérêt médiumique il a celui de montrer combien peu suffit à alimenter la foi dans les milieux spirites. J’oubliais de dire que la famille G. était parfaitement connue de Mlle Smith, qui y avait fait des séances hebdomadaires pendant tout l’hiver et le printemps précédents; aussi une seule chose m’étonne-t-elle, c’est que Léopold, lors de la première consultation improvisée, se soit trouvé pris au dépourvu au point de renvoyer ses ordonnances à plus tard et de devoir s’en tenir à des banalités telles que la
promenade au grand air et la suppression du cognac. Dans la seconde séance, on voit l’effet d’un mois d’incubation : Léopold a eu le temps de retrouver dans la mémoire d’Hélène les souvenirs concernant la fillette anémique et sujette aux angines, ainsi que des prescriptions à coup sûr excellentes dans le cas donné, mais qui ne dénotent guère une science supranormale. Il n’est pas même besoin ici de la télépathie pour expliquer des messages dont le fonctionnement subconscient des facultés ordinaires de Mlle Smith suffit amplement à rendre compte.
On pourrait multiplier presque indéfiniment les exemples de ce genre tirés de la médiumité de Mlle Smith; mais à quoi bon? Je ne prétends pas, encore une fois, que sur le nombre, Léopold n’ait jamais donné de consultations médicales dépassant les connaissances latentes d’Hélène et impliquant des pouvoirs supranormaux de clairvoyance; je dis seulement que je n’ai point encore réussi à en trouver un seul cas où les preuves fussent à la hauteur de la conclusion.