V. Incarnations et messages spirites
Le moment venu de parler du Spiritisme, je me sens mal à mon aise et gêné dans les entournures, pour des raisons fort diverses dont j’exposerai quelques-unes, sans chercher d’ailleurs à les légitimer ici. Car mon but est simplement, comme on l’a vu plus haut (p. 350), d’indiquer mes dispositions subjectives à l’endroit de cette doctrine, afin
que le lecteur puisse en faire la part, si bon lui semble, dans mon appréciation des phénomènes de cet ordre présentés par Mlle Smith.
J’avoue d’abord que le Spiritisme est un sujet qui a le don de me mettre en gaîté et qui me porte d’instinct à batifoler. Je ne sais vraiment pas pourquoi, car rien de ce qui touche aux Morts et à l’Au-delà ne devrait être matière à plaisanterie. Mais c’est comme ça. Peut-être cela tient-il à la nature des intermédiaires et à la qualité des messages dont les esprits ont coutume de nous gratifier. Quoiqu’il en soit, j’ai ordinairement beaucoup de peine à garder mon sérieux en présence des manifestations des désincarnés. Or je me reproche amèrement cette humeur facétieuse lorsque je songe qu’elle s’exerce aux dépens de conceptions et de croyances qui ont soutenu les premiers pas de notre race en sa douloureuse ascension, et dont la survivance ou la réapparition atavique est aujourd’hui encore une source de force morale, de bienheureuses certitudes, de consolation suprême, pour une foule de mes contemporains, parmi lesquels plusieurs que j’ai appris à connaître et qui m’inspirent autant d’estime que d’admiration par la rectitude de leur vie, la noblesse de leur caractère, la pureté et l’élévation de leurs sentiments. Toute conviction sincère et vécue est absolument respectable, même lorsqu’on ne la partage pas ; aussi fais-je d’avance (et rétrospectivement) amende honorable à mes amis et connaissances spirites pour les écarts de plume qu’il pourrait (ou qu’il a déjà pu) m’arriver de commettre au cours de ce volume, tiraillé que je suis, je le répète, entre le respect que j’éprouve pour les personnes, et l’impression plutôt bouffonne que me laisse la doctrine avec son cortège de conséquences et de preuves à l’appui.
En second lieu, j’ai souvent fait la décevante expérience que, lorsqu’on en vient à la discussion, le Spiritisme a le grand avantage pour ses défenseurs, mais le grand inconvénient pour ceux qui voudraient le serrer de près, d’être fuyant et insaisissable par le fait de sa double nature — Science et Religion tout à la fois — qui lui permet de n’être jamais franchement ni l’une ni l’autre. Il me rappelle la chauve-souris du fabuliste :
Je suis oiseau, voyez mes ailes !
Je suis souris, vivent les rats !
Quand on voudrait analyser et contrôler, suivant les strictes méthodes scientifiques, les faits positifs sur lesquels il prétend baser sa thèse fondamentale — la réalité de communications avec les esprits des morts, par l’intermédiaire des médiums — aussitôt les adeptes vous déballent leur pacotille de théories (j’allais dire leurs théories
<3e pacotille !), et s’étonnent du manque d’idéal de ces affreux scientistes-matérialistes-néantistes, qui s’acharnent à chercher la petite bête dans les démonstrations du Spiritisme au lieu de tomber à genoux devant la splendeur de ses enseignements. Que si alors, se laissant entraîner du terrain de l’observation rigoureuse sur celui de la philosophie morale et religieuse, on a le mauvais goût de ne pas apercevoir l’immense supériorité de cette doctrine sur toutes les autres, ils vous ferment la bouche en vous affirmant que seule, à la différence de ses rivales qui ne sont qu’erreurs ou hypothèses invérifiables, celle-ci a l’incomparable avantage d’être scientifiquement établie. Et le cercle recommence, tant et si bien qu’on se décourage de discuter un système qui de ses deux livrées, scientifique et religieuse, est toujours prompt, au rebours de Maître Jacques, à endosser précisément celle dont on n’a que faire pour l’heure.
Une troisième cause de mon malaise lorsqu’il me faut toucher à ce sujet, c’est la crainte d’être mal compris ou mal interprété, grâce à la classification naïve et simpliste qui prévaut dans les milieux où fréquentent les désincarnés. Spiritisme ou Matérialisme, tel est l’alternative brutale dans laquelle on se trouve pris malgré soi. Si vous n’admettez pas que les esprits des morts se révèlent par des coups de table ou les visions des médiums, c’est donc que vous êtes matérialiste. Si vous ne croyez pas que les destinées de la personnalité humaine se terminent au cimetière, c’est donc que vous êtes spirite. Pas de milieu, et tirez-vous de là ! — Cette question de nomenclature et d’étiquetage est assurément puérile. Personne cependant ne consent volontiers à être fourré dans des compagnies qui, pour honorables qu’elles soient, ne lui sont pas sympathiques ; c’est une petitesse très humaine. Aussi tiens-je à dire que je repousse absolument l’alternative ci-dessus. Elle me fait penser à un rêveur en petit bateau qui, ne voyant plus que le ciel et l’onde, s’imaginerait que le monde est composé de gaz et de liquides, et oublierait l’existence des solides. Car il y a pourtant plus de choix que cela dans le musée de la pensée humaine. Au siècle dernier, par exemple, outre le Spiritisme de Svedenborg et le Matérialisme du baron d’Holbach, il y a eu encore le Criticisme d’un nommé Kant qui a fait quelque bruit dans le monde et dont la vogue n’est pas absolument éteinte. Je n’aurais pas craint de m’y rallier. Et de nos jours, s’il me fallait choisir entre Buchner et Allan Kardec comme les spirites semblent parfois le croire, je n’hésiterais pa3 à opter... pour M. Renouvier, ou tout simplement pour feu mon compatriote Charles Secrétan.
Mais tout cela, me dira-t-on, et cette collection de grands noms, ce sont des nuances d’école et des subtilités trop abstruses pour le gros bon sens, qui n’entend rien à ces distinctions de points de vue
métaphysiques. Soit. Je ne tiens pas autrement à la philosophie et il me suffit, pour repousser tout ensemble le matérialisme et le spiritisme, d’être disciple — indigne, hélas, mais convaincu — du Nazaréen qui répondait aux matérialistes de son temps, non par des évocations spirites, mais par celte simple remarque : « Dieu n’est pas Dieu des morts, mais des vivants, car pour lui tous sont vivants » (i). Je ne sais trop si cette raison persuada les Sadducéens, mais elle me plaît en sa simplicité, et je n’en désire pas d’autre. Si Dieu existe — je veux dire si la réalité suprême n’est pas la force-substance inconsciente et aveugle du monisme à la mode, mais la souveraine personnalité (ou si//>rapersonnalité) qui dans la claire conscience du Christ, mieux qu’en aucune de nos consciences troublées, faisait continûment sentir sa présence paternelle — si Dieu existe, ce n’est apparemment pas pour jouer le rôle d'un perpétuel entrepreneur de pompes funèbres qu’il consent à exister, et pour laisser choir à tout jamais dans le néant les pauvres créatures qui s’attendent à lui. Elles peuvent disparaître à nos yeux, mais elles ne disparaissent pas aux siens; pour nous elles sont mortes, mais pour lui, et par conséquent dans la réalité vraie, elles sont vivantes. Autrement il ne serait pas Dieu. C’est tout ce qu’il me faut. Je n’entrevois rien, il est vrai, des conditions concrètes de cette autre existence, dont le mode même, si on me le dévoilait, resterait probablement lettre close pour mon intelligence empêtrée dans les liens actuels de l’Espace et du Temps. Mais que m'importe! Ce que j’ignore, Dieu le sait, et en attendant qu’il m’appelle à rejoindre ceux qui m’ont précédé, il est assez grand pour que je m'en remette à lui du sort mystérieux de nos personnalités. « Pour lui, tous sont vivants. » Je n’en demande pas davantage, et des prétendues démonstrations du spiritisme, vraies ou fausses, je me soucie comme d'un fétu.
Ou plutôt je les souhaite fausses. Et si elles sont vraies, si réellement il est dans la loi de la nature que pendant de longues années encore, après cette terrestre existence, nous nous traînions lamentablement de table en table et de médium en médium, les meilleurs d’entre nous (pour ne pas parler des autres) étalant sans pudeur les preuves de leur décrépitude mentale en de pitoyables balivernes et d’ineptes vers de mirliton — eh bien tant pis! C’est une misère et une honte de plus ajoutées à toutes celles dont est tissé ce satanique univers, une nouvelle calamité venant couronner les maux physiques et moraux d’un monde contre lequel le chrétien proteste toutes les fois qu’il répète : Que ton règne viorne, un scandale additionnel condamné à disparaître avec les autres quand Son Règne sera venu. Mais ce n’est en aucun cas ce que réclame ou espère la conscience
(>) Evangile de Luc, chap. XX, v. 38.
morale et religieuse de l’humanité; cela est sans rapport avec la bonne nouvelle du christianisme. Il n’y a rien de commun entre les survivances empiriques, spatiales et temporelles, que prétend établir le spiritisme, et la « vie éternelle » proclamée par le prophète de Nazareth. Ces choses, eût dit Pascal, ne sont pas du même ordre. Voilà pourquoi je ne suis pas spirite.
Ici surgit un dernier point qui me tracasse quand je dois dire mon avis sur le spiritisme devant des spirites. — « Vous ne tenez pas personnellement, m’a-t-on souvent objecté, à ces communications des vivants avec ceux qui nous ont devancés dans l’au-delà, et vous faites fi des démonstrations du spiritisme. C’est fort bien pour vous, qui êtes un mystique et à qui l’existence du Dieu de Jésus- Christ paraît une garantie suffisante des destinées de la personnalité humaine et des palingénésies ultimes. Mais tout le monde n’a pas le même tempérament et ne prend pas si gaillardement son parti d’ignorer le genre de vie d’outre-tombe. Croire en Dieu, et lui abandonner les yeux fermés le sort de ceux qui nous quittent emportant les meilleurs morceaux de notre être, c’est bien beau, mais bien difficile. Le temps n’est plus du psalmiste qui pouvait dire : Quand il me tuerait, je ne cesserais pas d'espérer en Lui; et pour ce qui est du Christ, il fut certainement un médium très remarquable, mais ses simples affirmations ne sauraient être tenues aujourd’hui pour paroles d’évangile. La race des Thomas, née de son vivant et que d’ailleurs il ne condamna point, s’est généralisée; il faut du solide et du palpable aux foules de notre époque, elles ne sont pas capables d’admettre un monde supérieur à celui des sens si on ne le leur fait pas toucher au doigt par les messages et les retours des défunts euxmêmes. D’où il résulte que toute attaque, toute attitude hostile visà-vis du spiritisme, tend directement à ébranler le seul rempart qui soit désormais efficace contre le matérialisme et ses conséquences funestes : l’incrédulité, l’égoïsme, le vice, le désespoir, le suicide, et en fin de compte la décomposition et l’anéantissement du corps social tout entier. Au contraire, que la science reconnaisse et consacre enfin officiellement le Spiritisme, et aussitôt, avec la certitude tangible d’une autre vie, le courage et la force reviendront au cœur des individus, le dévouement et toutes les vertus se mettront à refleurir, et l’humanité relevée verra bientôt le ciel descendre sur la terre, grâce aux rapports rétablis et journellement pratiqués entre les vivants et les esprits des morts. »
On devine mon embarras. — D’un côté je n’admets aucunement l’objection précédente. Je ne pense pas que l’évangile ait fait son temps ou soit au-dessus de la portée des foules, puisque c’est à elles que son auteur le destinait; je crois, au contraire, que la foi chré-
tienne, la foi du Christ ou la foi au Christ, est en son essence intime une réalité psychologique, une expérience personnelle accessible aux plus humbles, un fait de conscience qui survivra à l’oubli de tous les systèmes théologiques et à l’effondrement de tous les clergés, et dont la puissance vitale et régénératrice sauvera nos civilisations (si quelque chose doit les sauver) par le moyen des individus qu’elle aura renouvelés, sans rien devoir aux pratiques ni aux théories spirites. Inversément, je ne partage pas l’optimisme de ceux qui font du spiritisme une panacée sociale, et qui s’imaginent que là où la conscience morale et la conscience religieuse ont cessé de se faire écouter, les messages des désincarnés auront plus de succès (*).
Mais d’un autre côté, il y a des cas individuels intéressants et qui méritent certainement des égards. On me cite des gens, et j’en ai connu, à qui ce serait porter un coup fatal que de leur ôter les béquilles spirites sans lesquelles ils ne savent plus marcher dans la vie. Pour l’un, qui s’est constitué l’apôtre militant de la nouvelle doctrine, toute l’existence serait ruinée si l’on venait à briser son idole. Tel autre a l’habitude, chaque soir avant de se mettre au lit, de recourir à son guéridon pour faire un petit bout de causette avec ses chers disparus; pourquoi, au nom du ciel, aller lui enlever cette joie bien innocente en lui disant que son dialogue n’est qu’un monologue et qu’il converse simplement avec lui-même et ses souvenirs latents? Celui-ci reçoit à tout moment, par l’écriture automatique, sur les menus faits de la vie journalière, les confidences ou les opinions du tiers et du quart désincarnés, et ce serait une désillusion aussi dure qu’inutile de lui montrer que tout cela est un pur délayage de ses propres observations et inductions subconscientes. Celui-là, dans toutes les circonstances embarrassantes, interroge une parente défunte qui lui dicte aussitôt sa ligne de conduite; à quoi bon détruire sa confiance dans la réalité de cette précieuse pythonisse invisible, et le renvoyer à sa réflexion personnelle, où il trouverait les mêmes conseils utiles et souvent de meilleurs, mais dont l’autorité lui semblerait beaucoup moindre, de sorte qu’il perdrait certainement au change sous le rapport de la promptitude et de la fermeté des décisions. Et ainsi de suite. Pour des millions de personnes et à cent litres divers — croyance religieuse, consolation morale, rite solennel et mystérieux, vieille habitude, distraction préférée, etc. — le spiritisme est aujourd’hui le pivot et le soutien de l’existence; ne fait-on pas dès lors plus de mal que de bien en l’ébranlant, et ne vaut-il pas mieux laisser les choses aller leur train? Pourquoi empêcher l’homme de se repaître de rêves si tel est son plaisir? D’autant
(*) « S'ils n'écoutent pas Moïse et les Prophètes, ils ne se laisseront pas non plus persuader quand même l’un des morts ressusciterait. » Luc, XY1, 3 i .
plus qu’en définitive. . . qui sait? ! Tout est possible , et n’est-ce point justement aux revenants que pensait Hamlet dans l’apostrophe célèbre d’où j’ai tiré ce principe?
Telles sont mes perplexités. En attendant d’y trouver une issue, et pour me résumer, il me semble indispensable de séparer nettement le Spiritisme-Religion, qui est un ensemble de croyances et de pratiques chères à beaucoup de gens, du Spiritisme-Science, simple hypothèse destinée à expliquer certains phénomènes relevant de l’observation. Le premier ne me dit rien, ou plutôt il m’amuse ou me répugne suivant les circonstances; mais les sentiments plus relevés et dignes de tout respect qu’il inspire à ses adeptes, m’imposent le devoir de le laisser hors de cause et de l’ignorer ici. Le second, en revanche, ne manque pas de m’intéresser comme il intéresse tous les curieux de la nature.
Car ce n’est pas une question banale que de se demander si les individualités humaines ou animales continuent à intervenir d’une façon effective dans les phénomènes physiques, physiologiques ou psychologiques de cet univers, après la perte de leur organisme corporel et visible. S’il y a des faits qui l’établissent d’une manière péremptoire, que de problèmes en jaillissent, et quel champ inattendu d’investigation cela n’ouvre-t-il pas à nos sciences expérimentales! Et si l’hypothèse est fausse, quoi de plus captivant que l’étude des singuliers phénomènes qui ont pu lui donner naissance, la recherche des causes véritables dont l’enchevêtrement parvient à simuler avec plus ou moins de perfection le retour des défunts dans notre monde observable! On comprend donc que, même dépouillée de tous les accessoires émotionnels dont elle s’enveloppe si facilement dans le cœur et l’imagination des hommes, la question de l’immortalité empirique et des interventions spirites, apparentes ou réelles, conserve son importance scientifique et mérite d’être discutée avec la calme sérénité, l’indépendance, la rigueur d’analyse, qui sont le propre de la méthode expérimentale.
Il va sans dire qu’à priori l’hypothèse des Esprits, pour expliquer les phénomènes des médiums, n’a rien d’impossible ou d’inepte. Elle ne contredit pas même nécessairement, comme on se l’imagine quelquefois, le principe directeur de la psychologie physiologique — le parallélisme psychophysique — qui demande que tout phénomène mental ait un corrélatif physique. Car malgré notre habitude de considérer les phénomènes moléculaires ou atomiques du cerveau, le catabolisme des neurones, comme le vrai concomitant des processus conscients, il se peut fort bien, il est même assez vraisemblable, que ces mouvements moléculaires ne constituent pas le terme physique ultime côtoyant immédiatement le monde mental, mais que les véritables corrélatifs physiques (spatiaux) des phénomènes psychologiques (non-spatiaux) doivent être cherchés dans les vibrations de la matière impondérable, l’éther, où les atomes et molécules pondérables sont plongés un peu comme les grains de poussière dans l’atmosphère, pour employer une comparaison sensible quoique bien inexacte.
Le corps éthéré, périsprital, astral, fluidique, etc., des occultistes et de beaucoup de penseurs qui ne le sont point, n’est une notion scientifiquement absurde que quand on en fait un intermédiaire équivoque et nuageux entre l’âme et le corps, un tertium quid in assignable, un médiateur plastique dont nul ne sait s’il est matériel, ou spirituel, ou autre chose. Mais conçu comme un tourbillon ou un système de mouvements de l’éther, il n’a rien d’absolument anti ou extra-scientifique par nature; le rapport entre les faits de conscience, subjectifs, et les faits matériels, objectifs, reste essentiellement le même — également inintelligible vu l’hétérogénéité de ces deux ordres de phénomènes, mais également susceptible (au moins en théorie) de déterminations empiriques et de lois précises — soit que l’on considère le monde matériel sous la forme impondérable de l’éther, ou sous la forme pondérable des atomes chimiques, des molécules physiques, et des éléments anato-
iniques. Rien ne s’opposerait donc radicalement, du point de vue des sciences naturelles, à l’existence d’esprits désincarnés promenant dans l’espace leurs tourbillons d’éther; tandis que nous autres, esprits incarnés , nous y traînons par surcroît un lourd revêtement d’atomes pondérables, à travers lequel nous subissons peut-être (surtout les médiums) certaines influences, de la part de ces voisins intangibles mais sources de vibrations diverses, dont nos organismes laisseraient passer les unes et absorberaient les autres, comme pour toute espèce d’ondes.
Voilà qui est pour faire plaisir à mes amis spirites. Voici deux points qui leur plairont moins. D’abord je me sépare d’eux quand ils passent prématurément des pures possibilités, abstraites et en l’air, à l’affirmation des réalités. Peut-être l’événement leur donnerat-il raison un jour, voire même prochain, mais nous n’y sommes pas encore tout à fait. Je reconnais volontiers que jamais les circonstances ne leur ont été aussi favorables qu’à l’heure présente. Le retour authentique de Georges Pelham et d’autres défunts, par l’intermédiaire de Mm* Piper intrancée, semble admis par tant d’observateurs perspicaces et qui n’étaient point jusqu’ici suspects de crédulité (*); les phénomènes observés depuis quinze ans chez ce médium incomparable sont à la fois si merveilleux et entourés de si solides garanties scientifiques ; le cas est en un mot tellement inouï et stupéfiant à tous égards, que ceux qui ne le connaissent que de loin, par les rapports imprimés et les récits oraux de témoins immédiats, se sentent en mauvaise posture pour formuler leurs doutes et leurs réserves à ce sujet. Plaise aux Esprits rendre bientôt leur démonstration irréprochable — en nous révélant le moyen d’éliminer l’action combinée de Yimagination subliminale, dont on connaît fort bien la malice, et de la télépathie dont on ne connaît pas du tout les limites! Mais pour le moment il ne faut pas oublier que le procès est encore pendant.
Je crains en second lieu, pour les médiums et les spirites pratiquants, que lorsque leur hypothèse aura été scientifiquement démontrée. le résultat n’en soit fort différent de ce que beaucoup s’imaginent. Il pourrait bien arriver que le culte du guéridon, l’écriture mécanique, les séances et tous autres exercices médianimiques reçussent précisément leur coup de mort de la reconnaissance officielle des esprits par la science. Supposons, en effet, que les recherches contemporaines aient enfin prouvé clair comme le jour qu’il y a des
(>) Voir R. Hodgson, A further record, etc. Proc. S. P. R. vol. XIII, p. 284.
messages venant réellement des désincarnés : il ressort déjà de ces mêmes recherches, avec non moins d’évidence, que dans les cas les plus favorables les messages véritables sont terriblement difficiles à démêler de ce qui n’est pas authentique. Ils se présentent noyés dans une si formidable mixture de confusions, d’erreurs, d’apparences illusoires de toutes sortes, que vraiment — à moins d’avoir le temps et la patience du Dr Hodgson, et un médium aussi remarquable que Mm" Piper (ce qui est bien exceptionnel), — c’est une folle prétention que de vouloir, dans un cas donné, assigner ce qui proviendrait véritablement des désincarnés, et le discerner avec certitude au milieu de ce qui doit être au contraire attribué aux souvenirs latents du médium, à son imagination subconsciente, aux suggestions involontaires et insoupçonnées des assistants, à l’influence télépathique de vivants plus ou moins éloignés, etc. Quand les gens auront compris que ce triage est presque toujours au-dessus de notre pouvoir, ils se dégoûteront peut-être d’expériences où ils ont quatre-vingt-dix-neuf chances contre une d’être dupes d’eux-mêmes ■ou d’autrui et où, chose encore plus vexante, même s’ils avaient le bonheur de tomber sur la centième chance, ils n’auraient aucun moyen certain de le savoir!
On ne voit guère de gens chercher de l’or dans les sables de l’Arve, où il y en a pourtant, parce que le jeu ne vaut pas la chandelle et que nul ne se soucie de remuer tant de boues pour une paillette problématique; et cependant nous possédons des pierres de •touche et des réactifs permettant de reconnaître à coup sûr le précieux métal de ce qui n’est pas lui ! Pareillement, à moins que les désincarnés ne daignent nous octroyer un réactif commode, une pierre de touche magique, pour distinguer leur présence réelle de ■toutes les admirables contrefaçons auxquelles les facultés subliminales exposent sans cesse les médiums et leur entourage, il me paraît probable que les pratiques spirites perdront de plus en plus de leurs charmes à mesure que la science mettra mieux en lumière la rareté des purs messages authentiques, et la quasi impossibilité de les reconnaître en fait. Il est vrai qu’aux enfants le similor et le strass feront toujours le même effet que des bijoux véritables. . .
Ce sujet décidément m’est fatal. Je m’y perds en digressions — fort inutiles, car peu importe au fond, pour l’examen actuel des messages fournis par MUe Smith, le verdict que l’avenir prononcera sur la théorie des Esprits, -avec ou sans corps éthéré. Même devenu vérité scientifique, le spiritisme ne nous dispensera jamais d’apporter à l’analyse des prétendues communications autant de soin
et de rigueur que lorsqu’il n’était qu’une hypothèse indémontrée; chaque cas particulier demandera toujours à être scruté pour lui-même, afin d’y faire le départ entre ce qui selon toute vraisemblance ne relève que des multiples causes non-spirites, et le résidu éventuel pouvant provenir des désincarnés. Je dois dire d’emblée qu’en ce qui concerneles phénomènes médiumiques d’Hélène, leur analyse attentive ne m’y a révélé aucun vestige évident de l’au-delà, pas même des traces certaines d une transmission télépathique de la part des vivants. Je n’ai réussi à y apercevoir que de très beaux et très instructifs exemples de la tendance bien connue de l’imagination subliminale à reconstituer les défunts et à feindre leur présence, surtout lorsque les suggestions favorables du milieu ambiant l’y incitent. N’étant point infaillible et me souvenant du principe de Hamlet, je me garderai bien d’affirmer que ces pastiches et simulacres soient absolument purs d’une collaboration spirite; je me contente de répéter que je n’ai pas su la découvrir et qu’elle me paraît au plus haut degré improbable; à d’autres d’en démontrer la réalité, s’ils croient pouvoir le faire. Quelques exemples pris dans les principales incarnations de Mlle Smith me permettront d’exposer d’une façon plus concrète ma manière de les envisager.
i. Cas de Mlle Vignier.
On devine que ce cas n’a aucune valeur probante puisqu’il y a eu jadis (comme on l’a vu p. 386), entre la famille Vignier et Mrae Smith, des relations qui suffisent à expliquer les connaissances véridiques manifestées par Hélène dans cette incarnation. J’en donne néanmoins le récit abrégé, à cause de certains points psychologiquement intéressants. Aucun des spectateurs ne se doutait d’ailleurs des susdites relations, au moment de cette scène absolument inattendue et énigmatique pour tous.
Dans une séance chez moi (3 mars 1895, après la vision hindoue décrite p. 261), Mlle Smith voit apparaître une dame inconnue dont
elle donne ce signalement : « nez courbé et crochu comme celui d’un aigle; petits yeux de souris très rapprochés; bouche avec trois dents seulement; sourire méchant, expression moqueuse; mise simple, collerette pas à la mode actuelle; elle s’approche de ce portrait (*) et le considère, pas méchamment ». On demande le nom de cette personne, et la table [Léopold] commence à épeler: Mademoiselle... mais refuse d’aller plus loin, tandis qu’Hélène voit l’apparition rire « d’un air narquois »; comme on insiste pour savoir son nom, la table dicte : Cela ne vous regarde pas, puis se met à sauter et gambader sur place comme fort aise de se moquer ainsi de notre curiosité. Bientôt Hélène s’endort et entre en somnambulisme : elle quitte la table et se dirige vers le portrait en question devant lequel elle reste comme figée, incarnant complètement la dame inconnue de sa vision. Je décroche le portrait et le mets à sa portée sur un fauteuil : aussitôt elle s’agenouille et le contemple avec attendrissement ; .puis tenant le cadre de la main droite tandis que la gauche très agitée joue avec le cordon, elle finit, après beaucoup de vains essais, par dire en bégayant fortement: /. . . j... je l'aimais b... b... beaucoup ; je n'aime pas l’autre. .. j ... j .. . je ne l’ai jamais aimée, l’autre. .. j’aimais bien mon neveu. . . adieu!... je le vois! Impossible d’obtenir aucun éclaircissement sur cette scène incompréhensible, jusqu’à ce qu’ayant glissé sous la main d’Hélène un crayon et un cahier, elle y griffonne fièvreusement, d’une écriture qui n’est point la sienne, ces deux mots : mademoiselle Vignier ; puis elle tombe dans une phase cataleptique dont elle se réveille amnésique au bout d’une demi-heure.
Ce nom de Vignier évoque en moi de lointains souvenirs et me rappelle vaguement que le professeur Dandiran (qui avait épousé • comme on a vu la sœur de ma mère) devait avoir une parente de ce nom; serait-ce elle qui revient m’exprimer par le canal de M11' Smith sa prédilection pour ma mère, dont elle a si attentivement considéré le portrait, et ses regrets peut-être que son neveu ne l’ait pas préférée à ma tante? — D’autre part M. Cuendet se souvient d’une demoiselle Vignier qui fut une amie de sa famille, mais qui ne répondrait point au signalement de la vision d’Hélène; il se promet de prendre des informations, et m’écrit en effet le lendemain:
« Cher Monsieur, voici quelques renseignements au sujet de notre séance d’hier. Ce matin je demande à ma mère: As-tu connu une autre demoiselle Vignier que celle qui a été ton amie? — Après une seconde de réflexion : Oui, me répond-elle, j’en ai connu une autre. C’était la tante de M. Dandiran, de Lausanne, la sœur de sa
(i) Un petit portrait à l'huile de ma mcre, pendu dans un panneau près duquel M"* Smith voyait l’apparition.
mère. Elle bégayait et n’était pas toujours très bienveillante; elle ayait trois grandes dents qui avançaient, et un nez à crochet. — Inutile de vous dire que c’est la première fois que j’en entends parler; je n’ai fait aucune [autre] question à ma mère et me suis borné à lui demander si elle avait entendu parler de cette demoiselle Vignier. »
Cette indication cadrant avec mes souvenirs et la vision d’Hélène, me fut ultérieurement confirmée par M. Dandiran qui me donna les renseignements suivants : Sa tante Mlle Vignier, morte il y a 35 à 40 ans (l) aimait en effet beaucoup son neveu; mais elle fut ravie de son mariage, et la phrase prononcée devant le portrait de ma mère, je l'aimais beaucoup, je n’ai jamais aimé l'autre, ne saurait se rapporter à une différence de sentiment à l’égard des deux sœurs pour qui elle eut toujours une égale affection. Cette phrase s’explique au contraire à merveille par le fait suivant. Ma mère et sa sœur se trouvant fiancées en même temps, on fit faire par le même peintre leurs deux portraits à l’huile, en buste de grandeur naturelle; mais ces portraits, qui se font pendant [ils sont actuellement en la possession de mon frère], réussirent inégalement et Mllc Vignier, qui s’occupait elle-même de peinture, trouva toujours celui de ma mère excellent, tandis qu’elle n’aimait point l’autre, celui de ma tante. — M11* Vignier était très vive, et M. Dandiran trouve que l’épithète de narquois et la scène de la table dictant : Cela ne vous regarde pas, en gambadant de joie, expriment assez bien son caractère; elle n’était cependant pas du tout méchante ni moqueuse au fond, mais il est certain que les personnes la connaissant peu pouvaient avoir cette impression. Elle avait trois ou quatre dents proéminentes et bégayait fortement. Sur sa photographie, elle a une collerette blanche, un nez assez long et arqué, mais les yeux sont plutôt grands et écartés. Elle portait toujours des lunettes d’or, dont le médium n’a pas parlé.
Si le lecteur a eu la patience de lire ces détails, il aura remarqué que les traits distinctifs de Mlle Vignier dans la vision et l’incarnation par Hélène (le bégaiement, les dents, la forme du nez, l’air méchant) coïncident avec ceux spontanément indiqués par Mrae Cuendet, qui l’avait peu connue; et que si M. Dandiran, mieux au fait du caractère de sa tante, trouve fausse la note de méchanceté ou de manque de bienveillance, il reconnaît que les gens du dehors pouvaient s’y tromper. Qu’est-ce à dire, sinon que l’imagination de M11' Smith n’a fait que réaliser le souvenir extérieur, le signalement de notoriété publique en quelque sorte, que M"” Vignier a laissé après elle? Et si l’on se rappelle qu’à l’époque où les deux fiancées
(*) Vérification faite à l’état-civil, M"* Vignier mourut en 1860, soit bien avant Ja naissance de M"’ Smith.
furent portraiturées, Mm' Smith fut mise en relations avec mes grands-parents maternels par la sœur même de MUe Vignier, il devient d’une probabilité touchant à la certitude que ce sont des souvenirs contemporains, racontés une fois ou l’autre à Hélène par sa mère, qui ont fait la matière de cette personnification somnambulique. — Quant aux mots mademoiselle Vignier écrits à la fin de l’incarnation, je les ai comparés avec des lettres originales de M11' Vignier et de sa sœur, Mme Dandiran; ces mots ne rappellent point la signature de la première, mais se rapprochent beaucoup de l’écriture de la seconde. On dirait qu’il s’agit là d’un cliché visuel provenant de quelque lettre ou billet où Mme Dandiran aurait nommé sa sœur. Je ne vois en tous cas pas sur quoi on pourrait se fonder pour attribuer à ces mots une origine supranormale.
Dans cet exemple, auquel j’en pourrais joindre plusieurs analogues, le contrôle spirite apparent se réduit à des souvenirs latents de récits entendus jadis par Hélène. Dans d’autres cas, où faute d’informations il a été impossible jusqu’ici de retrouver cette filiation purement naturelle des renseignements, la simple analyse des circonstances et du contenu des communications indique que, selon toute probabilité, elles proviennent de réminiscences et impressions appartenant à des individus vivants bien plutôt qu’aux désincarnés. Autrement dit, ces messages et personnifications reflètent trop évidemment le point de vue du médium ou d’autres gens actuels, pour qu’il soit permis d’y voir l’intervention de défunts dont le point de vue serait vraisemblablement tout autre.
C’est ce que je vais essayer de montrer en prenant comme échantillons, pour éviter jusqu’à l’apparence d’un choix arbitraire favorable à ma thèse, ceux-là même que M. Lemaître a déjà publiés comme étant des plus frappants.