Cas de Jean le carrieur
Il s’agit ici d’un message spirite bien curieux concernant Mrae Mirbel, dans lequel je ne puis m’empêcher de voir de purs souvenirs de cette dernière — transmis je ne sais comment (mais pas forcément d’une façon supranor-
male) à Mlle Smith — plutôt qu’une communication authentique du désincarné prétendu.
Je ne parle pas des messages, provenant soi-disant de son fils réincarné en Esenale, qu’on a pu remarquer au cours du cycle martien ; car les quelques détails exacts qui s’y trouvent (les sentiments d’affection qu’Esenale témoigne à sa mère, sa façon de lui prendre la main, le petit nom de Linet du texte 3) peuvent trop facilement être mis au compte d’une reconstitution imaginative ou de souvenirs latents de la part du médium, pour fournir une présomption notable en faveur de la présence réelle de feu Alexis Mirbel; sans compter que la télépathie suffirait à combler les lacunes possibles de ces explications ordinaires. Je veux parler de la séance citée par M. Lemaître (1), où Hélène, en l’absence de Mm" Mirbel, eut l’hallucination d’une très forte odeur de soufre, puis la vision d’une carrière du pied du Salève où elle aperçut et décrivit en détail un homme inconnu qui. par les dictées de la table, déclara être Jean le carrieur et chargea les assistants d’un message affectueux pour Mmo Mirbel. Celle-ci interrogée le surlendemain reconnut, dans le signalement très précis de cet homme et tous les traits de la vision d’Hélène, des faits parfaitement exacts de son enfance, sortis depuis plus de vingt ans du cercle habituel de ses idées: il s’agissait d’un ouvrier employé dans les carrières de son père et qui, lorsqu’elle était petite fille, lui avait toujours témoigné une affection particulière, au point de la porter un jour sur ses épaules jusqu’au haut du Salève.
Supposons — en l’absence de toute preuve que Mllc Smith ait jamais entendu parler de ces souvenirs d’enfance de M"e Mirbel — qu’il faille recourir au supranormal pour l’explication de ce cas. Il n’en résulterait point encore une intervention réelle du carrieur défunt et M. Lemaître a eu bien raison, à mon sens, de s’en tenir à la télépathie en hasardant l’idée d’une influence éthérique subie par Hélène de la part de Mme Mirbel qui, à l’heure de cette séance, se trouvait passer à un demi-kilomètre de là. Sans sortir du domaine de la télépathie je préférerais encore, à cette action à grande distance sur le moment même, une transmission antérieure au cours d’une des séances auxquelles avait assisté Mm' Mirbel. 11 n’est en effet pas contraire à ce qu’on croit savoir de la suggestion mentale, d’admettre que le subliminal d’Hélène, dans l’état d’Esenale par exemple, a pu pomper en quelque sorte dans le subliminal de Mme Mirbel des souvenirs latents, qui ont ensuite couvé plus ou moins longtemps chez elle avant d’être prêts à reparaître à une séance où elle avait quelque raison de penser que M“' Mirbel serait de nouveau présente.
(‘) Loc. cit. p. 74-77 (M"" Mirbel y est désignée sous le nom de M"* Nadaud).
Quoi qu’il en soit du mode de transmission, le contenu même de cette vision me paraît indiquer clairement qu’elle a son origine dans les souvenirs personnels de Mme Mirbel plutôt que dans la mémoire posthume de Jean le carrieur. Pour ne relever qu’un détail, je ne vois pas comment, venant de ce soi-disant désincarné songeant encore avec affection à l’enlant de son ancien patron, la vision aurait pu débuter par une odeur de soufre; il n’y a aucune raison pour que de toutes les impressions sensorielles qui remplissaient la vie journalière du carrieur, celle-là précisément se soit soudée dans son esprit au souvenir de Mm' Mirbel. Chacun a remarqué le rôle énorme des impressions olfactives dans l’évocation du passé; on peut dire qu’à toute scène, personne, ou localité, qui nous a frappés par une odeur spéciale, cette odeur (ou son idée) s’attache dans la mémoire comme un signe caractéristique et une sorte d’étiquette ; aussi ne serait-il point surprenant que chez l’ouvrier carrieur le souvenir de la fillette du patron fût resté joint à celui de quelque parfum d’eau de Cologne, de pommade, ou simplement de fraîche peau de jeune fille, contrastant avec les odeurs de mines explodées, de poussière et de sueur qui formaient son atmosphère professionnelle; mais pourquoi cette association avec du soufre? On comprend au contraire fort bien, et pour la même raison, que dans la mémoire latente de M"° Mirbel l’odeur frappante et désagréable des mèches soufrées (dont elle se souvient parfaitement) se trouve encore indissolublement liée au souvenir de ses visites aux carrières de son père et des ouvriers qu’elle y rencontrait. 11 en est de même des autres traits de la vision (la grande taille et l’absence de chapeau du carrieur, etc.) : tous semblent pris du point de vue de Mmi Mirbel, et non pas de celui du soi-disant désincarné.
Je conclus que toutes les présomptions sont ici en faveur d’un souvenir de Mme Mirbel, et non pas d’une véritable communication de l’au-delà. L’aspect personnel des messages, soi-disant dictés par le carrieur, ne constitue pas un obstacle à mon interprétation et une garantie d’authenticité spirite, cet aspect étant, comme bien l’on sait, la forme que les automatismes revêtent habituellement chez les médiums, même lorsqu’il est prouvé qu’il s’agit de pures créations de la fantaisie subliminale.