Cas de Mme Flournoy
Ma mère (décédée en 1875) s’est incarnée deux fois en MUo Smith. De ces scènes somnambuliques je me bornerai
à relever et à discuter, à titre de spécimens, les deux épisodes mentionnés dans l’article de M. Lemaître ( loc . cit. p. 78), et montrerai qu’ils ne fournissent aucun indice valable en faveur de la prétendue présence de ma mère.
1. Ma mère, très rhumatisante, ne pouvait étendre complètement l’annulaire et le petit doigt, qu’elle avait toujours plus ou moins fléchis; or cette attitude me frappa pendant quelques moments dans les mains d’Hélène, et je la fis remarquer aux assistants. Je me l’expliquai alors par quelque suggestion mentale involontaire de ma part, mais ce n’est plus nécessaire depuis que je sais les relations de Mme Smith avec mes grands-parents. Car comment prouver qu’Hélène n’a jamais entendu parler, ou même été directement témoin dans son enfance, de ce trait spécial des mains de ma mère? or il suffirait de cela pour comprendre qu’elle l’ait naturellement reproduit d’une façon automatique en personnifiant cette dernière.
2. Le second fait cité par M. Lemaître — l’insistance d’Hélène, incarnant ma mère au dire de Léopold, à entrer dans une pièce attenante à ma bibliothèque et son arrêt devant une armoire basse, de mesquine apparence, qu’elle finit par ouvrir — s’explique en réalité comme un mouvement de curiosité instinctive du médium beaucoup mieux que par l’authenticité de l’incarnation supposée. Je fus, il est vrai, très frappé sur le moment de l’attrait d’Hélène pour cette armoire, le seul des meubles de cette pièce que ma mère eût connu jadis, et j’inclinais à y voir de nouveau une influence télépathique de mes propres souvenirs. Mais l’analyse plus minutieuse des circonstances m’a fait apparaître ce cas sous un jour différent. Il y avait en réalité dans cette chambre un autre objet également familier à ma mère, quoique je n’y aie point pensé ce jour-là, à savoir une épée, pendue au mur, qui avait appartenu à mon père et qui était jadis un des ornements de la chambre à coucher de mes parents. Il est certain pour moi que, de l’armoire ou de l’épée, c’est ce dernier objet qui devait posséder le plus fort coefficient émotionnel dans les souvenirs de ma mère et aurait par conséquent dû l’attirer en premier lieu, tandis qu’il passa inaperçu, quoiqu’il fût bien en vue et ait nécessairement traversé plusieurs fois le champ visuel d’Hélène pendant sa station et ses allées et venues dans cette chambre. Rien d’étonnant au contraire à ce que l’armoire fermée, frappante par sa laideur même, ait piqué la curiosité d’Hélène plus qu’aucun des autres meubles ou objets environnants.
D’une façon générale, toute cette scène d’incarnation s’explique très bien du point de vue du médium, mais absolument pas si on la rapporte à la personne défunte. Si vraiment il y avait eu là ma mère
retrouvant avec intérêt une vieille armoire au milieu d’objets nouveaux qui ne lui disaient rien, comment ne se serait-elle pas livrée à ce même triage dans la bibliothèque où avait lieu la séance, laquelle est toute pleine de meubles, tableaux, livres et objets variés formant un mélange de choses anciennes qu’elle a connues et aimées et d’acquisitions postérieures à son décès? Or le seul objet qu’elle y ait regardé et touché est son portrait, facilement reconnaissable par Mlle Smith, qui ne sait rien en revanche de l’origine du reste.
De même, le violent désir de pénétrer dans la pièce attenante à la bibliothèque, contrastant avec une indifférence totale pour le contenu de cette dernière, ne se comprend pas du tout si on suppose la présence réelle de ma mère; il s’explique à merveille au contraire si on y voit une impulsion naturelle et bien légitime du médium luimême. Mllc Smith était déjà familiarisée avec ma bibliothèque, où c’était la troisième fois qu’elle donnait une séance; mais cette porte toujours fermée, faisant pendant à la porte d’entrée, devait l’intriguer et susciter en elle l’envie de savoir où elle conduisait. Ce n’est pas qu’Hélène soit curieuse à l'état de veille; elle est au contraire extrêmement discrète et réservée. Mais point n’est besoin d’être bien fin psychologue pour avoir observé sur soi-même qu’on ne saurait être reçu plus d’une fois dans une chambre sans avoir Vidée — qui est déjà la curiosité à l’état naissant — de ce qui peut bien se trouver derrière les portes closes ou dans les armoires qu’on y aperçoit. Or les inhibitions artificielles, créées par l’éducation et le sens des convenances sociales, sont d’entre les premières que l’hypnose supprime; aussi n’est-il pas surprenant que dans un état d’autosuggestibilité où l’on s’imagine être la mère du propriétaire de céans, on ne soit plus retenu par la gêne d’aller enfin voir ce qu’il y a dans la chambre voisine et d’y ouvrir une armoire bizarre.
Ce serait m’engager dans des longueurs superflues que de rapporter les autres incidents des prétendues incarnations de ma mère, leur analyse aboutissant aux mêmes conclusions négatives.