L.e Cycle royal et l’épisode de Barthex
Je n’ai assisté à aucune scène nouvelle de ce cycle, où Mlle Smith retrouve momentanément les souvenirs, le maintien, le parler, bref toute la personnalité de Marie-Antoinette, dont elle est censée être la réincarnation. Ce somnambulisme a cependant continué à se déployer, et souvent avec éclat, dans les séances américaines, spécialement pendant le séjour d’Hélène à Paris. On conçoit que ce retour, après un siècle, de l’infortunée souveraine dans la capitale qu’elle avait si tragiquement quittée, ne pouvait faire moins que de l’éveiller en elle de poignantes émotions ! De fait, il est psychologiquement très naturel que l’idée de se trouver à Paris ait maintenu le rêve royal en état d’excitation latente, à fleur de conscience pour ainsi dire, et constamment prêt à jaillir, ce qu’il aurait sans doute fait à tout bout de champ, sans la répression exercée sur lui par le sentiment des réalités présentes. Peut-être faut-il voir dans cette lutte sourde et cette tension intérieure entre un passé imaginaire et l’actualité inéluctable, à côté du changement de régime et de genre de vie, une des causes du mal de tète inaccoutumé qui poursuivit Hélène pendant son séjour dans la grande ville. Mais, en dehors d’une impression générale de non-étonnement ou de vague familiarité, il ne semble pas que la persuasion subconsciente d’avoir déjà habité Paris dans une existence antérieure ait provoqué chez Mlle Smith, au cours de ses promenades en ville, des atteintes de la sensation si caractéristique dite de fausse reconnaissance ou de déjà vu (paramnésie) ; du moins elle ne nous en a pas cité d’exemple, et ;à en juger par ses récits, c'est plutôt sous la forme d accès émotifs, soudains et imprécis, que son rêve subliminal venait fréquemment troubler sa personnalité consciente.
Dans les lettres adressées à sa mère, restée à Genève, Hélène lui disait que rien ne la surprenait à Paris, qu’il lui semblait y avoir toujours vécu. —
« Mes impressions, m’écrivait-elle aussi, ou pour mieux dire mes sensations sont si diverses, si curieuses parfois en présence de certaines rues, certains
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monuments, qu’il faudrait des pages et des pages pour vous les analyser... Une fois je suis allée à pied faire une petite promenade accompagnée de la femme de chambre de Mme J. ; j’avais très mal à la tète, je sentais le besoin de marcher un peu — depuis que je suis ici j’ai de grands maux de. tête, ce que je ne connaissais pas avant. — J’ai traversé une grande place, et tout le temps que je l'ai traversée je me suis sentie pleine de frissons dans les bras, les mains et la tête ; une angoisse terrible m’étreignait le cœur et j’avais hâte de rentrer. Une fois rentrée à la maison, je fis part à Mme J. de ces impressions et c’est seulement à ce moment que je me suis rendu compte que j’avais traversé la place Louis XV. Depuis, j’y suis retournée en voiture ; alors l’impression pénible, je l’ai de nouveau ressentie, mais moins violente que le premier jour où j’étais à pied. Je n’en finirai pas si je voulais m’allonger sur ce sujet. »
A peine ai-je besoin de faire remarquer qu'avant d’attribuer une signification supranormale ou mystérieuse quelconque à ce sentiment d’angoisse, — qui pourrait même n’être qu’un malaise purement fortuit, ou encore une velléité d’agoraphobie due à la grandeur vraiment impressionnante de la place de la Concorde — il faudrait d’abord prouver (ce qui est impossible) que Mlle Smith n'avait aucune connaissance claire ou latente ni du nom actuel de la place où on la menait, ni de l’identité de celle-ci avec l’ancienne place Louis XV où fut guillotinée la pauvre Autrichienne. La même objection serait applicable à toutes les autres impressions qu’Iiélène a pu ressentir dans Paris, les simples noms entrevus sur les plaques indicatrices des rues suffisant déjà à réveiller, par association, les connaissances historiques acquises de la façon la plus normale par Hélène dans son existence actuelle, et à engendrer du même coup les émotions correspondantes, en une subconscience très suggestible et dominée par l’idée fixe qu’elle est Marie-Antoinette.
Sur les séances proprement dites qu’Hélène eut chez sa bienfaitrice, et où le somnambulisme royal put se donner libre carrière, nous n’avons que fort peu de détails. En voici cependant un échantillon tiré de la lettre à laquelle j’ai déjà emprunté la citation précédente.
« Nous avons fait deux séances avant son départ [de Miss F., une amie de Mme J., rappelée en Amérique la première l’a concernée entièrement, la seconde a été une de Marie- Antoinette qui avait été annoncée quatre jours avant par Léopold ; aussi Mme J. m avait lait mettre une longue robe blanche [de satin; très ouverte pour ce soir-là. J’étais très émotionnée, mon cœur battait très fort, lorsque, traversant la galerie toute tendue de peluche rou<œ, je pénétrai dans les salons brillamment illumines pour la circonstance. Heureusement Léopold est venu de suite ; il m’a prise par la main, m’a conduite devant un petit sofa Louis XV, que je passionne je 11e sais pourquoi, et j’ai subitement perdu conscience de tout, le sommeil est venu comme un coup de foudre. La seauce a dure deux heures, et il parait
Tii. Flournoy
qu’on ne pouvait voir quelque chose de plus beau; ces dames n’en pouvaient croire leurs yeux et leurs oreilles. Miss F. me disait : Je voudrais être riche, je voudrais voir souvent une chose pareille, je mettrais alors dans votre main chaque fois 5oo dollars ! — Pauvre Miss F. ! Elle ne se doute point que pour moi les séances n’auraient plus la môme valeur ; je le lui ai fait comprendre en lui disant combien j’étais heureuse qu’elle fût pauvre en ce moment-là ! Elle a pleuré tout le reste de la soirée, pleuré d’émotion, de joie, je ne sais vraiment de quoi ! Mme J. a caché la robe de satin blanc et m’a dit : Plus tard nous la • ressortirons, pour le moment je la serre. — »
Si émouvante qu'ait été cette soirée royale à en juger par l’effet produit' sur les spectatrices, elle restera encore bien en arrière de la scène que Léopold m’a annoncée dans sa dernière séance avant le départ de Mlle Smith pour Paris (2 nov. 1900 ; v. plus haut p. 133), et qui se produira quand on la mènera pour la première fois à Versailles. Léopold est évidemment assez au courant de la subconscience d’Hélène pour prévoir que dans un tel environnement la trance royale ne manquera pas de surgir, et avec une magnificence telle qu'il m’avait engagé de la façon la plus pressante à faire le voyage de Paris pour contempler ce spectacle unique. Il fallait absolument, à l’entendre, que j’assistasse à cet apogée des somnambulismes royaux d’Hélène et fusse témoin de « son entrée à Trianon en Mlle Smith et sa sortie en Marie-Antoinette ». Et il me raconta avoir déjà dicté ses instructions à Mme J., dans une séance précédente, en vue de cet événement prochain, lui indiquant la toilette XVHpne siècle qu’il conviendra de faire revêtir à Hélène, et lui recommandant de la mener à Versailles de bonne heure le matin, avant qu’il y ait trop de monde. Mmc J. devait en outre me prévenir quelques jours à l’avance, afin que j’eusse le temps d’arriver de Genève, car « tu pourras lui être utile » m’avait-il dit, — sans doute pour protéger Hélène contre les curieux pendant son somnambulisme ou pour la réveiller avant que les choses n'aillent trop loin. — Malheureusement Léopold s’était trompé en comptant que Mmo J. conduirait Hélène à Versailles. La chose n'a pas encore eu lieu, mais ce n’est peut-être que partie remise, et si je ne dois plus assister à ce singulier épisode, j’ose du moins prédire aux visiteurs et au gardien qui en seront les spectateurs occasionnels, que ce jour-là ils ne s’ennuieront pas !
Presque tous mes critiques spirites se sont montrés très sceptiques à l’endroit de la réincarnation de la reine Marie-Antoinette en Mlle Ilél ène Smith, et ont crû devoir abandonner le cycle royal a mon explication psychologique par une pure autosuggestion méga-
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lomaniaque. Je ne sais s’ils se sont rendu compte de la portée d’une telle concession, et de son contrecoup inévitable sur l’interprétation de toutes les autres productions d Hélène. Car il est clair que si 1 imagination hypnoïde est capable de reconstituer, avec les insuffisantes notions historiques de Mlle Smith, un rôle de cette envergure et de le réaliser avec cette étonnante perfection, on ne voit pas pourquoi on lui refuserait la même faculté dans le rôle de la princesse hindoue on dans les prétendues incarnations de personnes défuntes, connues des assistants, et sur qui Hélène a fort bien pu emmagasiner des renseignements, soit de visu, soit par ouï-dire. Quoi qu’il en soit, cet accord unanime sur l’inauthenticité de la royale réincarnation me dispenserait de m’y arrêter davantage, n’était un épisode inattendu qui s’y est greffé momentanément et dont l’intérêt psychologique me semble mériter quelque attention. Je veux parler des communications, reçues au printemps 1900, de feu le Dr Barthez, médecin-consultant de Louis XVI et le plus illustre représentant de l’école vitaliste de Montpellier. Voici d’abord un résumé des scènes où il s’est manifesté,
20 février igoo. — A 7 ‘/2 h. du soir, Hélène, seule avec sa mère, se recueille et invoque Léopold pour tâcher d’avoir son avis sur divers sujets qui l’angoissent (affaire de M. Z., etc.). Elle en obtient une belle et réconfortante communication (v. plus haut, p. 1 3 1 ), après laquelle Mmo Smith, qui a été malade ces derniers temps, ayant encore demandé un remède à Léopold, ce dernier répond : « Il va venir celui qui te dira ce qu’il y a à faire. » Aussitôt il disparaît et cède la place à un autre personnage qu’Hélène distingue très bien : de taille plutôt grande, il porte un costume du XVIIIe siècle, et a les cheveux noués par un ruban noir, parce qu’ils seraient insuffisants pour former une tresse. « Il s’annonça, dit Hélène, sous le nom du docteur Barthès ; il prétend m’avoir beaucoup connue, et nous causa dix minutes environ. Il regrette les jours où il guettait mon passage sur le boulevard du Temple, et ne cessait de répéter : Ou sont-ils ces jours, où sont-ils ? Il est enfin parti, et maman a si bien senti son influence lorsqu’il a passé près d’elle; elle l’a sentie, à ce qu’elle disait, dans ses jambes. C’est très curieux ; réjouissons-nous, il m’a dit qu’il reviendrait. » Au cours de cette apparition, Barthez écrivit par la main de M1,e Smith, pour sa mère, une ordonnance consistant en lait et guimauve et, pour elle, le message signé reproduit dans la figure 19 : « Où sont-ils ces jours, où sont-ils où trottinant sur le boulevartdu Temple, je n avois qu un seul but et désir, celui de voir passer votre carrosse et d’y surprendre votre ombre. Où sont-ils ces jours, ou sont-ils ces instans de bonheur ou mon Ame pour quelques heures étoil si tant ravie — Je suis le docteur Barthès. » — A la séance du i3 mai, Léopold déclara n’avoir pas connu l’écriture de Barthez, et affirma (par une dictée de l’index gauche) que ce message avait été écrit par la main de Barthez demi-incarné.
mars. — Pendant une visite que lui fait .VI. Lemaître, Helène entre en hémisomnambulisme et chante au piano sa romance hindoue, puis passe a une vision qu’elle décrit ainsi : (En riant) « .le vois un homme sans mains,
Tu. Flournov
ce sont comme des poing-s fermés, comme des mougnons (sic). Voilà le Docteur (Barthez). Oh ! ils ont l’air bien ensemble. Ça a l’air d'être deux compères. Celui qui a les mains comme des rnougnons est jeune ; il a un habit de velours bleu foncé, il s’est mis des boutons gros comme des pièces de 5 francs, avec des Vénus, des femmes nues, c’est même indécent, des Vénus dans toutes sortes de postures. Il a quelque chose qui ne me plaît pas. Ils se parlent, mais je ne puis comprendre. » — Léopold, à qui M. Lemaître demande qui est ce jeune homme, répond par l’index gauche: Cessez de questionner. Puis Hélène, dans un premier éveil, parle d’un homme à figure déplaisante, qui n’avait pas de doigts ; on aurait dit que devant les deux personnages il y avait comme une vapeur qui les repoussait. Après une rechute dans un rêve différent, elle se réveille définitivement et dit que le jeune homme était mis comme un prince, extraordinairement poudré, mais que c’est bien drôle, un prince sans mains !
i3 mai. Séance chez M. Lemaître. — Avant la séance, Hélène raconte qu’il y a quelque temps elle a revu Barthez ayant devant lui un mot lumineux qu’elle ne veut pas dire ; on finit par savoir que ce mot était « empoisonneur ». — On se met à la table et bientôt Léopold s’annonce par un coup. Hélène éprouve une influence derrière elle, il lui semble qu’on la tire en arrière par le dos ; elle se sent inquiète et tremblante comme s’il lui arrivait un malheur. Suit un tremblement dans les mains, sans allochirie. « J’ai un poids dans le dos » répéte-t-elle, et la table épelle : Prenez garde ! Alors commence entre les deux mains une lutte et une vive agitation qui vont croissant. Hélène voyant sa main droite crispée, s’écrie avec férocité : « Ma main est une patte, une griffe... n’approchez pas, parce que je pourrais vous griffer ! » Au milieu de cet état fiévreux, le médius gauche (Léopold) répond, comme un ressort, qu’il y a lutte entre deux influences, que c’est Barthez qui occupe la main droite et a produit le poids dans le dos. A la question si Barthez a fait du mal à Marie-Antoinette, ou s’il lui a donné un mauvais remède, le médius (Léopold) répond en dictant -par l'index gauche : Je ne le dirai pas aujourd hui ; puis il déclare que l’écriture du 25 février était de la main de Barthez demi-incarné. A ce moment l’index droit remue, et ensuite tous les autres doigts de la main ; cette main griffe vigoureusement la table avec les ongles en s’avançant d’une manière menaçante contre les assistants et Hélène dit : « C’est affreux d’avoir cela dans la main ! » — Suit une étrange mimique : Léopold avance graduellement la main gauche pour calmer la droite, dont les ongles continuent à grincer sur la table comme une scie non graissée. Toup à coup la chaise d’Hélène se dérobe et est poussée en arrière à un mètre environ, tandis qu’elle s’affaisse en criant : « On m’a ôté ma chaise ! (Du bras gauche elle la reprend et la ramène sous elle ; la main droite est toujours sur la table.) Oh ! ma jambe droite ! je sens qu’on me tord la jambe, toute la jambe droite du genou à la hanche ! » Elle gémit, et Léopold dit que c’est Barthez qui lui a fait cela. — Maintenant Barthez est presque parti et Hélène se sent mieux : «Il me semble que je respire! Mais quand je l’ai vu chez moi, ce n’était pas dans ces conditions. » Puis de nouveau cela recommence : Hélène sent que Barthez lui tire toutes les petites fibres de la main, sa chaise se dérobe et elle tombe. Tandis que la main gauche reprend la chaise, la droite (Barthez) fait le poing et menace les assistants tour à tour. Cette scène de 1 enlèvement de la chaise j accès d’automatisme musculaire inconscient], pendant laquelle Hélène reste à moitié pliée et comme accroupie sur le vide, se répète une troisième fois, accompagnée de gémissements. Heureusement Léopold par de vifs mouvements du bras gauche finit par chasser Barthez,
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puis s'incarne suffisamment pour prononcer de sa grosse voix caractéristique les mots « Frère! Frère! » accompagnés de quelques hoquets. Mais cette incarnation ne dure qu’un instant ; Hélène se réveille à demi, change de siège et se place dans un petit fauteuil, se plaint de la jambe droite, puis regardant la chaise qu elle occupait : « Je ne la veux pas, cette chaise, il y a un homme dessus ! (C’est Barthez. Elle lui crache trois fois à la figure.) C’est un empoisonneur, oui un empoisonneur! (Elle lui crache contre de nouveau deux fois.) C’est toi qui l’as empoisonné, ce pauvre Orléans, c’est toi, sale, vil homme ! Va te cacher! » Léopold met fin à cette scène en pressant les nerfs orbitaires, et Hélène passe à la scène d’écriture ultramartienne décrite p. 1 63 . A son réveil, une heure plus tard, elle se souvient d’avoir vu entre autres Barthez, et dit : « Ce dernier, je ne l’aime pas beaucoup. Il a beaucoup de frisures comme au siècle dernier ; on ne se rend pas compte de son âge. Il n’a pas quelque chose de franc dans l’œil. Mais ne me parlez pas de lui ! » Et elle recommence un petit grincement avec la main droite sur la table, mais cela ne dure pas.
Ier juillet . — Au commencement de la séance chez M. Lemaître, où il n’y en a pas eu depuis le i3 mai ;, Hélène ne veut pas de sa chaise accoutumée — et ne se souvient pas qu’elle a l’habitude de l’avoir — ni d’un fauteuil : « On a craché sur ce fauteuil, dit-elle ; un oiseau a passé parla. Je ne tiens pas à toucher cette table non plus. » C’est évidemment un écho des impressions désagréables de la réunion précédente ; et en effet, au cours de la présente séance, qui n’a d’ailleurs rien à faire avec Barthez, on apprend par Léopold que telle est bien la cause de cet incident du début : le fauteuil a rappelé Barthez à Hélène.
Les points d’histoire auxquels sont censées faire allusion les visions précédentes dépassent tellement ce qu’un profane comme moi est à même de contrôler dans les dictionnaires et autres ouvrages usuels, que je dois laisser aux érudits en matière de XVIIIme siècle le soin de juger de leur exactitude. De deux choses l’une. Ou bien toutes ces prétendues révélations sur les rapports de Barthez avec Marie-Antoinette et le duc d’Orléans seront reconnues véridiques, et alors les amateurs de supranormal pourront, avec une certaine apparence de raison, invoquer 1 étonnante lucidité ou la clairvoyance rétrospective de M|lc Smith, a moins toutefois qu'on ne finisse par découvrir les documents d où ces connaissances lui seraient venues par voie très naturelle ! Ou bien l obscurité du passé empêchera d’en vérifier 1 authenticité, et alors on n aura aucune excuse valable pour préférer provisoirement les explications occultes à l’hypothèse purement psychologique de simples caprices de l’imagination onirique brodant sur quelques données îéelles. J’en reste pour ma part, jusqu’à preuve du contraire, à cette dernière supposition, en faveur de laquelle militent, d aillent s diveis traits où éclate le caractère d’incohérence et de confusion qui est l’estampille ordinaire des créations de 1 état de rêve.
Le plus frappant de ces traits est le changement inexpliqué et
Th. Floürnoy
irrationnel des dispositions émotives réciproques d’Hélène et de Barthez : dans les dernières scènes elle l’insulte, le traite d’empoisonneur et crache contre lui, pendant que de son côté il lui arrache sa chaise à plusieurs reprises et cherche à s’incarner en elle afin de griffer son entourage, au point que Léopold est obligé d’intervenir pour la débarrasser, non sans peine, de ce vilain personnage. Cette hostilité sauvage forme un curieux contraste (qu’Hélène a elle-même relevé) avec le ton de la première apparition, où Barthez, amené par Léopold, donnait une prescription médicale utile à Mrae Smith et se révélait comme un adorateur passionné de Marie-Antoinette. Une telle volte-face affective — difficile à comprendre dans l’hypothèse spirite d’une présence réelle de Barthez et de la reine de France, dont on ne voit pas trop pourquoi ils se brouilleraient tout à coup au printemps 1900 — me paraît au contraire s’expliquer assez bien par une confusion de personnages comme nous excellons à en commettre en rêve, où il nous arrive de transporter h un individu ce qui appartient en réalité à un autre ayant avec le premier un rapport quelconque, souvent purement nominal. Barthez, tous les dictionnaires nous l’enseignent, fut premier médecin du duc d’Orléans, et il n’en faut certes pas davantage à l’association des idées, telle qu elle se pratique en songe, pour faire dévier sur lui un ensemble de traits qui appartiennent en propre au duc d’Orléans (Philippe- Egalité) l, tels que l’inimitié entre ce duc et la reine, l’accusation d’empoisonnement, les crachats reçus, etc. Cette simple confusion serait à elle seule un indice typique — s’il en était encore besoin — que tout le cycle royal n’est au fond qu’un rêve, rêve prolongé, souvent interrompu par d’autres, mais sans cesse repris, et fatalement exposé au même genre de vicissitudes, de transpositions, de quiproquos, que nos rêves nocturnes d’une heure ou d'une minute.
Je reprends avec quelques détails cette analyse des visions concernant Barthez. — Pour commencer par sa première apparition Ç2Ô février) et son message signé, je n’ai pu trouver aucun indice historique, dans les ouvrages que j’avais sous la main, que le savant docteur se soit jamais épris de Marie-Antoinette ; mais sa position de médecin-consultant du roi (qui paraît du reste avoir été un titre honorifique plutôt qu’une fonction effective) peut à la rigueur évoquer, dans une imagination alerte, l’idée qu’il a également dû avoir affaire de près avec la reine. Quoi qu’il en soit, rien n’est moins authentique et moins probant que la prétendue communication
1 Le terme générique de « duc d’Orléans » recouvre lui-même une autre confusion: le seul duc d’Orléans qu'on ait. jamais vu figurer dans le cycle royal d’Hélène est. Philippe-Egalité, or ce n’est pas de lui, mais de son père (mort en 1785) que Barthez fut premier médecin. Dans la plupart des dictionnaires, cette distinction n’apparaît pas.
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de Barthez à Hélène, où je crois au contraire apercevoir un simple déguisement de Léopold, du à quelque autosuggestion ou association d’idées fortuite. 11 n’y aurait rien d’invraisemblable en effet à ce qu’Hélène eût entendu parler une fois ou l’autre du Traité des Maladies goutteuses de Barthez (dont le nom d’ailleurs n’est point inconnu dans notre pays, grâce à son homonyme qui collabora à l’ouvrage célèbre du médecin genevois Rilliet sur les Maladies de l’enfance), et qu’au moment où elle demanda un remède pour sa mère, qui justement souffrait de rhumatisme et d’enflure des jambes, le souvenir de ce traité ou de son auteur ait jailli dans sa subconscience : circonstance tout à fait suffisante pour que cette subconscience, qui venait de lui fournir un message consolateur par la voix accoutumée de Léopold, revêtît cette fois et par exception, pour exercer ses fonctions d’autorité médicale, la forme de Barthez au lieu de prendre comme d’habitude celle de Cagliostro.
Le fait est qu’en dépit d’une originalité apparente et superficielle, c’est bel et bien encore Léopold, et par conséquent en dernière analyse MUe Smith elle même, qui trahit sa présence dans le prétendu message du professeur de Montpellier. Il n’y a pas à s’y méprendre. — D’abord la teneur de ce document reflète à l’égard de la souveraine exactement la même nuance d’adoration, exaltée et platonique à la fois, qui est le cachet de Léopold dans tous ses rôles déjà connus (Cagliostro, Kanga, Astané, Ramié) : le soi-disant Barthez n’est évidemment qu’une nouvelle doublure de l’esprit-guide d’Hélène. — Ensuite, au point de vue graphologique, si le message écrit par la main de MUe Smith ressemblait aux lettres qui nous restent de Barthez, cela ne serait certes pas une preuve suffisante d’identité spirite ; car encore faudrait-il être sûr qu’elle n’a jamais aperçu aucun autographe de lui. Mais dans l’état des choses, tout ce que ce billet doux rappelle, c’est l’écriture ordinaire d’Hélène, pas même très altérée par la trancè somnambulique où elle s’imagine être un grand médecin d’il y a un siècle et en adopte l’orthographe probable (comparez les fig. 18 à 20). — Enfin, comme si la subconscience de M''e Smith avait tenu à nous laisser entrevoir que tous ses prétendus communicateurs désincarnés ne sont que les; divers rôles, les modifications allotropiques passagères de l’individualité même du médium, avant de forger la signature apocryphe de Barthez, la main d’Hélène a mis en quelque sorte son sceau personnel à la fin du message dans le petit mot si de l’expression « m’a si tant ravie », locution que M1** Smith emploie souvent dans la conversation et dont j’ai retrouvé de nombreux spécimens au cours de sa correspondance 1. t — On ne saurait demander des preuves plus évidentes que le prétendu Barthez n est qu un nouveau nom d’empruntdont l’imagination hypnoïde d Hélène s est momentanément affublée pour jouer son rôle de conseiller médical en même temps que de protecteur idolâtre de la reine réincarnée. (Jen insiste pas sur le petit fait accessoire que la main d Hélène a écrit Barthès au lieu de Barthez, parce que les spirites me répondraient que le savant docteur ^a pu oublier l’orthographe exacte de son nom, depuis tantôt un siècle qu il est désincarné.)
Dans la seconde vision, huit jours plus tard (/j mars), Barthez et le duc d’Orléans Philippe-Egalité (car c’est bien de ce dernier qu’il s’agit, on le reconnaît à son costume déjà décrit par Hélène en d autres séances) appa-
1 En voici quelques exemples tirés des lettres de M11' Smith : « Vous m’avez si tellement anéantie, si tellement confondue, que je n’ai pu dîner. » — « Ils réalisent si
tellement le rêve... » — Etc.
Th. Flolrnoy
Fig. 18.— Ecriture ordinaire de Mlle Smith. Fragment d’une lettre du 6 mars 1900. [Collection de M. Lemaître.] — Voir aussi tig. 1 et 2. p. 122-123.
raissent conjointement et semblent fort bien s’entendre, « comme deux compères.». La réunion de ces personnages dans un même rêve a pu, selon moi, préparer leur confusion ultérieure et le transfert au premier d’incidents appartenant à la biographie du second. J’ignore d’ailleurs à quoi se rapporte cette affaire de moignons ou de mains coupées ; y voir un souvenir amplifié, et appliqué par erreur au duc, du fait que Barthez subit dans son enfance l’amputation du pouce gauche \ me semblerait un peu forcé, et je ne sais s il y a dans l’histoire des princes d’Orléans quelque aventure propre à expliquer cette lugubre mutilation. Aussi j incline plutôt, pour le moment, à n’y voir qu’une réminiscence plus ou moins symbolique de séances déjà lointaines où Mlle Smith (dans le courant de 1895) vit à diverses reprises son défenseur Léopold vaincre Philippe-Egalité, l’ennemi bien connu de Marie-Antoinette, le réduire à l’inaction et le lier dans un sac comme un adversaire terrassé.
Quoiqu’il en soit, la scène suivante (1 3 mai) prête franchement à Barthez l’inimitié profonde contre la reine que les historiens attribuent à Philippe d’Orléans, et elle nous met en présence de détails qui se rattachent à ce dernier, tandis qu’ils ne paraissent absolument pas convenir au docteur de Montpellier. Je ne sache pas en effet que Barthez ait jamais été accusé d’avoir empoisonné qui que ce soit, surtout pas Philippe-Egalité dont il ne fut point le médecin et qui mourut sur l’échafaud. Par contre, on raconte (et le fait se trouve relaté dans Larousse.) qu’étant venu à la Cour en janvier 1792, le duc d’Orléans y fut fort mal reçu par les partisans de la reine : « A peine l'eut-on aperçu que les mots les plus outrageants furent prononcés. Prenez garde aux plats ! criait-on de toutes parts et comme si l'on eût redouté qu’il y jetât du poison. On le poussait, on lui marchait sur les pieds et on l’obligea de se retirer. En descendant l’escalier, il reçut plu-
1 Voir Lordat, Exposition de la doctrine médicale de Barthes et mémoires sur la vie de ce médecin. Paris, 1818, p. 5.— D’après Lordat (p. 451). Barthez était « d’une taille au-dessous de la médiocre ». tandis qu'Hélène, dans sa première vision, le trouva « d’une taille plutôt grande ».
SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIE
Fig. 19. — Prétendu message de Barthez, produit par Mlle Smith dans un accès d’écriture automatique, le 25 février 1900 ; voir p. 219. [Collection de M. Lemaître.]
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Fig. 20, — Ecriture authentique- de Barthez. — [Fragment et signature d’une lettre datée de Narbonne, 10 avril 176(3, obligeamment fournie à. M. Lemaître par M. Klihnholtz-Lordat h Montpellier.]
sieurs crachats sur la tète et sur ses habits. Il sortit justement indigné et plus irrité que jamais... » Ce récit, rapproché de la scène mouvementée du i3mai, semble prouver jusqu’à l’évidence que l’inoffensif docteur Barthez, tout à coup représenté comme agressif vis-à-vis d’Hélène et de son entourage, traité par elle d’empoisonneur, recevant ses crachats et finalement expulsé par Léopold, a été dans cette séance la victime d’une erreur de personne : l’imagination hypnoïde lui a attribué le rôle d’ennemi déclaré de Marie-Antoinette, en lieu et place de Philippe-Egalité.
Une telle méprise a d’ailleurs dû être facilitée par le fait que ce rôle d’ennemi se trouvait vacant dans la subconscience d’Hélène depuis le jour
Th. Floijrnoy
où — par suite d’une autre confusion onirique ou de quelque caprice demeuré inexpliqué — la Reine somnambulique avait reconnu Philippe- Egalité réincarné dans la personne aussi sympathique que réelle de l’un des assistants, M. Aug. de Morsier (voir Des Indes , p. 33o). On comprend en effet qu’une fois cette réincarnation adoptée, il était difficile de continuer à prêter au duc d’Orléans, maintenant métamorphosé en un aussi aimable partenaire, un passé tout chargé d’horreurs et de haines. C’est pourquoi dans les soirées royales de Mlle Smith, M. de Morsier n’eut jamais de Philippe-Egalité que le nom, avec quelques attributs princiers et flatteurs, mais tout ce que ce rôle comportait primitivement d’hostile à Marie-Antoinette fut complètement laissé dans l’ombre. D’autre part, il ne semble pas que la mémoire d’Hélène ait jamais possédé sur Barthez de renseignements dépassant ses titres de médecin du Roi et du duc d’Orléans, et peut-être ne le connaissait-elle que pour l’avoir vu mentionné dans quelque traité de médecine populaire (de même que Raspail et ses remèdes camphrés, v. Des Indes , p. 1 4- t ) ; rien n’empêchait donc que ce vague personnage, une fois évoqué par hasard et momentanément substitué à Léopold dans une consultation médicale, se chargeât ensuite des fonctions abandonnées de Philippe-Egalité. Un nom sans biographie précise d’un côté, un rôle historique sans porteur d’autre part, la subconscience d’Hélène a fini par plaquer ces deux choses l’une sur l’autre et en a fait le personnage somnambulique du x3 mai. — On reconnait ici la mise en œuvre, en petit et sur un point de détail, de ce même procédé de l’imagination hypnoïde qui, dans le cycle oriental, a fusionné la langue sanscrite et l’histoire de Mariés dans la personnalité de la princesse hindoue.
En somme, les nouvelles manifestations du somnambulisme royal n’apportent pas de changement à l’interprétation que j’ai donnée de ce cycle dans Des Indes , et l épisode de Barthez, par les confusions de personnages et les déplacements de rôles qu’il nous révèle, ne fait, que mettre dans un relief encore plus saillant le caractère onirique de tout ce roman.