‹ Des Indes à la planète MarsChapitre 94 sur 103 · II. Contradictions internes du cycle oriental · texte numérisé non relu

II. Contradictions internes du cycle oriental

Comme je viens de le montrer, le plus lointain souvenir que la mémoire latente d’Hélène nous ait restitué relativement à son roman hindou n’est pas, selon toute vraisemblance, l’image fidèle d’un événement véritable, mais une création fantaisiste élaborée sur la base et par la combinaison de divers faits indépendants les uns des autres. Que le lecteur ne s’en étonne point : c’est là un phénomène fort ordinaire du rêve. Au surplus ce même caractère de mélange intime opéré par l’imagination entre des données objectivement séparées, et même inconciliables en fait, domine le cycle asiatique dans sa totalité et suffirait, si cela était nécessaire, à en démontrer l’inauthenticité. C’est ce qui éclate aux yeux dès qu’on tente de peser à leur juste valeur ses éléments constitutifs, ainsi que je vais essayer de le faire comprendre.

Deux points me paraissent actuellement hors de doute, d’après tous les renseignements que m’ont fournis de nombreux correspondants plus experts que moi en orientalisme. — Le premier est que la langue étrangère parlée par Hélène dans ce cycle est du sanscrit, défiguré sans doute, mutilé, fort incorrect, mêlé peut-être de mots fabriqués h l’imitation des mots réels, mais enfin du sanscrit et non une autre langue. — Le second point, c’est que l’épouse d’un rajah kanarais du moyen-àge ne pouvait aucunement parler le sanscrit, et pas davantage l’écrire en caractères dévanagaris ou autres, pour les deux excellentes raisons (dont chacune suffirait à elle seule) que

Th. Flournoy

cette langue était inconnue à cette époque dans ce pays-là, où l’idiome en usage était un dialecte dravidien1, aussi différent de la langue sacrée des brahmes que le français de l’allemand ; et que le sanscrit y eût-il même été cultivé par quelques bonzes savants, jamais une femme ne s’en serait servie.

Tout cela ressortait déjà des informations rapportées dans Des Indes. Aux opinions concordantes des divers orientalistes que j’y ai cités, sont venues depuis lors s’en ajouter d’autres non moins catégoriques. — M. le prof. P. Marchot, qui s’est livré à une étude attentive des textes que j’ai publiés (bien que le sanscrit ne soit pas sa spécialité officielle), m’écrit : « L’hindou d’Hélène n’est rien moins que du vieux kanara ou kanara classique... Elle ne sait rien de la langue du Kanara. Elle parle une sorte de sanscrit incorrect, à flexions rares. Or au XVe siècle le sanscrit est une langue morte, parlé peut-être par les prêtres, les lettrés, les rois à l’occasion, mais en tout cas pas par les femmes. Et même en supposant l’impossible, c’est-à-dire que Simandini parlât un sanscrit de cuisine à son mari, elle ne l’eût pas certes parlé à son singe, ni à son entourage servile, et elle n’eût pas engagé celui-ci à accompagner son chant sanscrit. » — De même M. Henry, le professeur de sanscrit de la Sorbonne, ne peut réprimer un sourire aux naïfs anachronismes du roman oriental d’Hélène : « Elle a été jadis une princesse arabe, mariée à un prince hindou; et, comme telle, elle ne sait pas un mot d’arabe, mais elle parle sanscrit, — oui. sanscrit ! une femme!! dans l’Inde, au XVe siècle de notre ère!!! — ou plutôt une sorte de jargon inintelligible, fort bien nommé sanscritoïde par l’auteur [de Des In des \ , où se reconnaissent encore, parmi les caractères généraux de la langue assez fidèlement imités, quelques bribes de mots sanscrits, presque tous déformés et d'ailleurs d’elle incompris à l’état normal , mais enfin inexplicables dans sa bouche s’il ne lui a passé quelque jour devant les yeux un roman d’aventures pseudo-oriental et un ouvrage élémentaire de grammaire sanscrite, où sa mémoire subconsciente a puisé les éléments de sa biographie et de ses discours hindous. » 2 * * * — De même encore, le professeur A. -A. Macdonell, qui enseigne le sanscrit à l’Université d’Oxford, et à qui M. F. C. S. Schiller a soumis le chapitre de Des Indes sur l'hindou d’Hélène, estime que : les mots cités sont tous sanscrits, sans aucune trace des dialectes populaires ou dravidiens (or le kanara est un idiome dravidien) ; ces mots semblent appropriés à la situation où ils ont été prononcés, bien qu’il ne soit généralement pas possible de déterminer leur forme grammaticale et d’en construire des phrases susceptibles d’être traduites comme telles ; les caractères sanscrits tracés par M“® Smith présentent les particularités de la côte occidentale (Bombay) et non pas du Bengale. Enfin M. Macdonell insiste sur ce point, que ni à l’époque indiquée ni à aucune autre une femme n’aurait su le sanscrit, et que le type général des paroles de Simandini fait penser à des réminiscences d’exemples tirés d’une grammaire sanscrite. 8

1 Les tangues dravidiennes ne dérivent pas du sanscrit. Noir R. C.vldwell, .4 comparative grammar of the dravidian or south-indian famili / of Ictnguages, Londres, 1875. Introduction, p. 45 et suiv.

2 Le Langage Martien, p. 3.

8 J’extrais ces renseignements d’une lettre particulière de M. F. C. S. Schiller, et

de la note au bas de la page, jointe à son aimable compte-rendu de Des Indes dans le

Mind, tome IX. N. S. (Octobre 1900), p. 546-550.

SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIE

Il résulte des deux points ci-dessus que le roman hindou de Mlle Smith souffre, en ses données essentielles, d’une contradiction interne qui rend insoutenable dans son cas I hypothèse réincarnationiste telle quelle. En tant que princesse de Tchandraguiri en 1401, née d ailleurs et élevée jusqu'à vingt ans en Arabie, M,le Smith intrancée devrait nous parler 1 arabe et l’ancien kanara ; or elle ignore totalement ces deux langues. Et en tant que parlant et écrivant le sanscrit, si mal que ce soit, elle n’a rien à faire avec une habitante du Malabar au XVe siècle. Il devient évident par là que tout le cycle oriental est une construction bâtarde et qui 11e se tient pas debout, une sorte de monstruosité hybride résultant de l’accouplement en rêve de plusieurs groupes de matériaux absolument hétérogènes, dont le seul point commun (suffisant, il est vrai, pour des associations oniriques) est de se rapporter également à l’Orient. — Ce sont d’une part des éléments de langue sanscrite ; qu’on les fasse provenir d’acquisitions oubliées de cette vie-ci, ou d’inspirations de la part de quelque brahme ou orientaliste désincarné se servant du gosier du médium comme d’un porte-voix et de sa main comme d’un porte-plume, ou d’une antériorité de MIle Smith à l’époque védique, ou de toute autre source occulte que l'on voudra, toujours est-il qu ils ne sauraient provenir de la princesse kanaraise de 1401. — Ce sont d’autre part des renseignements précis (noms propres, etc.) dont les uns n'ont pu encore être contrôlés, mais dont les autres sont d’une historicité douteuse, n’ayant pour eux que la garantie fort suspecte de Mariés. La facilité avec laquelle ces derniers renseignements ont pu passer de cet auteur à MUc Smith par les moyens les plus ordinaires, et s’emmagasiner dans sa mémoire latente, coupe court à toute velléité d’y faire intervenir des procédés occultes (à moins d’une incurable toquade de supranormal avec laquelle il est inutile de discuter). — Ce sont enfin des notions très variées sur les coutumes, les paysages, les habitations de l’Arabie, de l’Inde, de l’Extrême-Orient; en un mot une connaissance de quelques-unes des faces de la vie asiatique assez remarquable, mais nullement supranormale, car elle ne dépasse pas ce qu’une imagination d’enfant peut retenir des journaux illustrés, des récits de voyages et de missions, de l’enseignement scolaire, en un mot de tous les moyens populaires d’instruction dont on jouit à Genève autant et peut-être plus qu’ailleurs.

De tous ces matériaux d’origine et de valeur différentes, l’imagination hypnoïde de Mllc Smith a fabriqué son roman oriental ; et, comme dans les activités du rêve, elle y a mis un grand éclat de

Tu. Flournoy

dramatisation, une unité esthétique et une chaleur émotive remarquables, mais sans aucun souci des réalités historiques. Sous ce rapport, j’ai émis dans Des Indes, sur le cycle hindou, un jugement évidemment trop favorable : cc Rester dans les limites de la vraisemblance, ne pas commettre trop d’anachronismes, satisfaire aux exigences multiples de’ la logique et de l’esthétique... le génie subconscient de Mlle Smith s’est acquitté de tout cela d’une façon remarquable et y a déployé un sens vraiment fort délicat des possibilités historiques et de la couleur locale. » Ce jugement, vrai pour les détails pris isolément, 11e l’est plus pour l’ensemble et l'agencement total du roman, comme on vient de le voir par la contradiction fondamentale entre la langue d’une part, l’époque, le lieu, et les personnages d’autre part. Et ceci n’est que l’incongruence la plus profonde ; il y en a d’autres, que découvriraient certainement les connaisseurs. Par exemple , les cérémonies décrites par Hélène dans ses visions hindoues, ses prosternements et son attitude en mainte scène somnambulique, sa mort enfin sur le bûcher de son époux, relèvent manifestement du boudhisme ou du brahmanisme, tandis que le fait que Sivrouka soit venu chercher femme en Arabie impliquerait, conformément je crois aux probabilités historiques, que l’islamisme régnait alors au Ivanara. On mettrait sans doute au jour, en fouillant davantage, d’autres erreurs encore dans cette reconstitution hypnoïde d’un passé reculé. Toutefois le jugement général que j’avais porté restera vrai, je pense, si l’on y introduit une légère restriction : à la réserve des points qui 11e sont guère connus que des spécialistes (comme le fait que la langue kanara du moyen-âge n’était pas du sanscrit), l’imagination subliminale de Mlle Smith a vraiment fait œuvre de reconstruction très remarquable en élaborant son roman oriental.

III. Sur l’origine des éléments constitutifs du cycle oriental.

•l’ai énuméré tout à l’heure les trois groupes de matériaux dont le confluent a donné naissance au roman hindou. Je les reprends pour y joindre les indications que j’ai pu recueillir sur leurs origines probables dans l’existence actuelle d’Hélène.

1° Connaissances sur la oie et le monde asiatiques. — Bien qu'il n’y ait, dans le rêve oriental de MUo Smith, rien qui dépasse ce qu’une imagination portée -de ce cêté-là a pu s'assimiler de l'instruction générale qui se donne chez nous, voici quelques indices

SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIE

plus précis sur les sources spéciales auxquelles Hélène a vraisemblable ment puisé.

Il a déjà été relevé dans Des Indes (p. 292) que M. Smith ayant séjourné en Algérie, devait en avoir communiqué à sa fille pas mal de détails sur la vie arabe. — E11 ce qui concerne spécialement les scènes et attitudes des somnambulismes hindous, M. Marchot tient d’Hélène elle-même qu’elle a assisté à une représentation du « Tour du Monde », où l’on sait que le héros Philéas Fogg délivre une veuve du Malabar qu’on allait brûler. Cette même coutume de la sattie se trouve décrite et accompagnée d’une image, avec d’autres vues de l’Inde (palais et jardins d’un rajah, bouddhiste prosterné devant une idole, etc.) et beaucoup d’articles sur ce sujet, dans les premières années du journal illustré La Famille or M. Lemaître a des raisons positives de croire que les volumes en question ou des numéros isolés de ce journal ont été prêtés à Hélène, lorsqu’elle avait de 9 à 12 ans, par une dame P. qui s’intéressait alors à la famille Smith et dont celle-ci reçut aussi, en don, quelques cahiers de musique et d’autres publications qu’elle possède encore; il y a même, dans ce paquet de vieilleries, une romance intitulée Mitidja , qui pourrait fort bien avoir fourni à l’imagination d’Hélène le nom du petit singe de Simandini. — Ajoutons qu’Hélène, d’après ses propres récits, s’est amusée, jusqu’à l’âge de 10 ans, avec une petite camarade (la seule avec qui elle aimât à se trouver, vu son caractère sauvage) dont le père était missionnaire et lui avait remis une fois trois brochures religieuses qu’elle lut avidemment. — Enfin, il est fort possible, quoique nous n’ayons pu le tirer au clair avec certitude après plus d’un quart de siècle écoulé, qu’Hélène ait assisté soit dans la famille de ce même missionnaire dont la fille était son amie, soit à l’école du dimanche qu’elle fréquentait, aux productions fournies dans ces années-là par deux dames genevoises missionnaires aux Indes, lesquelles, à leurs retours successifs de là-bas, parlaient beaucoup de ce pays et donnèrent des séances, aux écoles du dimanche et dans des réunions féminines, en costume hindou, avec chants religieux en hindoustani; elles y montrèrent aussi des idoles et des livres en caractères nagaris b

En voilà assurément plus qu’il n’en faut (sans recourir à d’autres sources également possibles, mais plus incertaines) pour expliquer d’une manière plausible toutes les données hindoues des somnambulismes d’Hélène. Quant à la faculté d’absorber ces matériaux épars, de les combiner et de les reproduire d’une manière dramatique et vivante dans la pantomime ou la mimique somnambulique, elle n’a rien pour surprendre ceux qui savent, par les exemples tirés de l’hypnotisme et des phénomènes automatiques, de quoi est capable la fantaisie créatrice subconsciente. Même à l’état normal, on a vu des reconstructions aussi prodigieuses. Témoin l’histoire de « Caraboo », cette mystérieuse étrangère qui fit, dit-on, son apparition le 3 avril 1817 dans une localité du comté de Glocester,

1 Je dois ces renseignements, sur des séances missionnaires hindoues données à Genève à diverses époques depuis un peu plus d'un quart de siècle, h l’obligeance de MM. Fr. Chaponnière et Aug. Glardon.

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vêtue à l’orientale, parlant et écrivant une langue inconnue et se comportant en tout comme une princesse authentique, originaire de quelque pays d’Extrême-Orient, d’où un fatal enchaînement de circonstances l’avait amenée malgré elle en Europe1. Après qu’elle eût longtemps piqué la curiosité publique et mis en défaut la perspicacité même d’un savant docteur, un hasard la fit reconnaître pour une malheureuse créature, presque illettrée et d’humble condition, du nom de Mary Baker, née Wilcox; elle n’avait en réalité jamais quitté le sol de l’Angleterre et ne connaissait l’Orient que par l’intermédiaire d’un aventurier qui en venait, et avec lequel elle avait été mariée un certain temps avant d’en avoir été abandonnée et réduite à la plus profonde misère. Si, à force d’art instinctif et de volonté tendue, cette pauvre femme a réussi, au moyen des quelques notions asiatiques dont elle s’était peu à peu pénétrée, à se créer un rôle de princesse orientale qu elle soutint avec une admirable perfection, sans jamais se démentir, durant des semaines et devant des centaines de témoins, on ne s’étonnera plus de la métamorphose momentanée de Mlle Hélène Smith en Simandini au cours de ses accès somnambuliques, car on sait combien 1 imagination bypnoïde l’emporte d’ordinaire sur l’état de veille normal, en souplesse, en plasticité, en promptitude et en puissance esthétique pour réaliser, avec toutes les ressources mémorielles emmagasinées chez hindi-

vidu, le type dont l'idée la poursuit et l’inspire.

2. Données historiques et géographiques. — Toutes celles de la partie hindoue du roman oriental (Sivrouka Nayaka prince du Kanara, la ville de Tchandraguiri bâtie en 1401, et divers détails tels que la beauté des femmes de ce pays, etc.) correspondent exactement, comme je l’ai montré dans Des Indes (p. 277), à quelques lignes d’un ouvrage de Maries paru en 1828. .i 'ai mis en regard, à cette occasion (p. 284-285), les méthodes de raisonnement opposées qui ont cours, en semblable occurrence, dans le monde spiritooecultiste et le monde scientifique : ici, l’identité de contenu entre les messages d’un médium et des textes imprimés à la portée de tout le monde, fait admettre, jusqu’il preuve du contraire, que le médium a eu connaissance de ces textes par les voies ordinaires de la vue ou de l’ouïe, bien qu’il en ait perdu le souvenir conscient ; la, on tient pour évident, d’une façon avouée ou tacite, que c’est

1 A singular imposture; a narrative of actual fact. The Strand Magazine, 1895 (sauf erreur, car je ne suis plus en mesure (te contrôler l’année), p. 451-45(5.

SOMNAMBULISME AVEU GLOSSOLALIE

1 hypothèse d’une transmission supranormale qui doit être acceptée jusqu'à preuve du contraire. II faut croire que ma peinture de ces deux logiques inverses et incompatibles n’était pas exagérée, puisque aucun de mes critiques spirites n’y a rien trouvé à reprendre, en sorte que nous sommes au moins d’accord... sur l’impossibilité de nous mettre d’accord. C’est déjà quelque chose, car ça supprime bien des discussions d’avance condamnées à ne jamais aboutir. Que mes honorables adversaires continuent donc en paix à penser que M110 Smith a tiré ses documents des sphères suprasensibles plutôt que de Mariés lui-même ; qu’ils continuent aussi, si bon leur semble, à taxer Mariés d « ouvrage presque introuvable » *, je persiste de mon côté — jusqu’à preuve du contraire — à regarder cet estimable auteur comme l’origine très naturelle des noms propres et autres points de fait qui lui sont communs avec le roman d’Hélène.

Mes lecteurs spirites de Des Incles ne paraissent pas avoir compris le grain d’ironie, ou l’artifice diplomatique alors nécessaire, qui m’a lait traiter d’extravagance (Des Indes , p. 283-286) la supposition que M1Ie Smith aurait pu lire ou entendre lire le passage en question de Mariés. Il suffisait pourtant d’un peu de bon sens pour se dire qu’un ouvrage de ce genre- publié à Paris en 1828 ne devait pas être, au bout d’une cinquantaine d’années, d’une rareté telle qu’une enfant ou une jeune fille comme Hélène ne pût en aucun cas le rencontrer occasionnellement sur sa route. A Genève, spécialement, le seul fait que nos deux bibliothèques principales possèdent cet ouvrage constitue à la fois une double facilité à sa lecture, et un indice assez certain qu’il a dû en exister encore d’autres exemplaires chez des particuliers. Par exemple, après la publication de Des Indes , la personnalité distinguée qui écrit quelque fois chez nous sous le pseudonyme de Roger Dombréa eut l’obligeance de m’informer que son père avait possédé une Histoire des Indes (dont elle avait oublié l’auteur, mais dont le signalement répondait parfaitement à l’ouvrage de Mariés) que sa famille avait revendue en 1881. Les lignes suivantes que j’extrais d’une obligeante communication de M. Ribot, directeur de la Revue philosophique, prouvent également que l’ouvrage de Mariés a dû jouir en son temps d’une certaine popularité, puisqu’on en fit un résumé à l’usage de la jeunesse : « En ce qui concerne l’Histoire de l’Inde de Mariés, étant adolescent, j’ai reçu ce livre (édition abrégée en un volume) comme prix. Je l’avais totalement oublié et j’ai été étonné, il y a deux ou trois ans, en feuilletant le catalogue de la bibliothèque de la Sorbonne, de voir l’ouvrage mentionné en 4 (ou 6) volumes. Depuis, je l’ai retrouvé en un volume, en bouquinant le long des quais de Paris. Cette histoire n’est donc pas aussi peu connue et aussi peu répandue que [l’on veut bien le dire]. J’ignore si le passage que vous citez existe dans la petite édition, ne la possédant plus. » On conviendra que môme si ce passage 11e si’ trouve que dans la grande édition, il n y aurait rien d’absolument extraordinaire à ce qu’il fût tombé une fois ou l’autre sous les yeux d’Hélène.

M'oublions pas non plus que pour les vieux bouquins, genre Mariés,

1 Autour des Indes û la Planète Mars, p. 128.

Tu. F LOUR.NO Y

outre les exemplaires complets ou dépareillés traînant soit dans les bibliothèques, soit aux étalages en plein vent, ou dans les fatras des greniers, il existe encore d’autres possibilités de rencontre, qui jouent un rôle plus grand peut-être qu’on ne le 'croit dans l’étiologie des automatismes cryptomnésiques. La destinée vulgaire de la plupart des vieux livres, sans valeur intrinsèque, est d’aller au pilon ou de servir à allumer le feu ; mais ils courent aussi la chance d’une autre fin — celle qu’Alceste jugeait appropriée au sonnet d’Oronte — qui du moins leur vaut, comme consolation préalable, l’occasion d’être lus une dernière fois, par fragments et pages détachées il est vrai, mais avec plus d’attention souvent qu’ils n’en rencontrèrent aux beaux jours de leur intégrité. Cette origine possible de beaucoup de nos connaissances latentes, pour basse et prosaïque qu’elle soit — surtout comparée aux hypothèses grandioses de la philosophie occulte : télépathie, révélations d’en haut, etc., — ne doit jamais être perdue de vue dans l’étude des messages médianimiques, quand on sait les connexions anatomo-physiologiques qui relient maintes de nos fonctions, et qui ne rendent point invraisemblable l’apparition d’états hypnoïdes en des circonstances d’ailleurs aussi peu congruentes que possible aux ébats ordinaires de l'imagination poétique.

— Le problème critique de savoir à quelles sources antérieures Mariés a puisé lui-même l’histoire de Sivrouka, est étranger à l’étude psychologique des somnambulismes de Mlle Smith ; aussi me bornerai-je à dire qu’il est loin d’être résolu et offrirait un joli petit objet de recherche aux amateurs d’énigmes littéraires et historiques, à moins toutefois que cet écrivain n ait été le jouet de son imagination ou de quelque erreur de plume.

J'ai supposé dans Des Indes que Mariés avait probablement trouvé ses renseignements dans l’histoire de l’Indoustan de Férishta, traduite par Dow ; mais il n’en est point ainsi, cet ouvrage ne contenant, parmi des milliers de noms, aucune mention de Sivrouka ni de Tchandraguiri L La conclusion qui me paraît la plus acceptable provisoirement (et sous réserve de découvertes ultérieures), c’est que l’excellent Mariés, écrivant de chic et sans recourir à ses sources (ce qui explique qu’il ne les cite guère), a confondu et mêlé dans sa mémoire l’année 1 4° i , où Bukkhall monta sur le trône de Vijayanagara, avec le souvenir de Sivuppa-Nayaka, qui régna de 1 648 à 1690 et construisit en effet le fort de Chandraguiri vers la frontière nord du Malabar. — Comme je suis bon prince, je suggérerai moi-même à mes amis occultistes une forme de leur hypothèse à laquelle ils ne paraissent pas avoir songé : c’est que ce serait l'âme désincarnée de Mariés lui-même, encore obsédée par ses distractions d’antan, qui viendrait nous les réchauffer à nouveau par le cerveau intrancé d'Hélène. Voilà une preuve d’identité dont ne se sont pas avisés tout seuls les admirateurs spirites de Mlle Smith, et qui me vaudra sans, doute un bon point de leur part ! —

va sans dire que des réminiscences d autres récits ou romans

1 Je tiens h exprimer mes vifs remerciements à Miss Iv. V. R. Berry à Washington, et ii M. le Lient. -Colonel Taylor à Chelteuham ( Angleterre), qui se sont spontanément livrés, indépendamment l’un de l’autre, ù de minutieuses recherches sur ce po nt, la première ii la bibliothèque du « State-Department » de Washington, le second à la bibliothèque du British Muséum.

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pseudo-orientaux ont pu coopérer chez Hélène, avec le texte de Maries, a 1 élaboration de son cycle oriental. Plusieurs personnes ni ont affirmé avoir lu dans leur jeunesse une histoire analogue à celle de la princesse hindoue ; mais comme on ne peut faire grand fond sur de vagues souvenirs, quand on sait les tours que nous joue la mémoire, je me contenterai de citer un renseignement qui se recommande par une plus grande précision.

« Je puis vous affirmer — m’écrivait Mlle H. Malan après la lecture de Des Indes — que tout ce roman hindou est bien le souvenir d’une lecture, cela par la très concluante raison que je me rappelle, à n’en pas douter, l’avoir lue dans mon enfance, sans cependant à mon grand regret pouvoir vous dire dans quel ouvrage. Un ou deux petits détails diffèrent, dans mes souvenirs, de ceux de Mlle Smith.» Ces divergences sont que Mlle Malan ne se souvient pas que la princesse s’appelât Simandini ni fût d’origine arabe, et que son singe s’appelait Mirza, et son prince hindou Sivroudka ou Sivroutka (au lieu de Mitidja et Sivrouka). Elle m’indiquait à tout hasard un ouvrage traduit de l’allemand [lequel, vérification faite, ne renferme pas cette histoire] mais en ajoutant : « la chance que ce soit vraiment là la bonne piste est bien mince quand je pense à tous les autres ouvrages du même genre que j’ai dévorés entre 8 et i5 ans ! »

Lorsque je réfléchis qu’il n’a tenu qu’à un fil que le passage de Mariés m’échappât (si j avais tourné deux pages à la fois en feuilletant son premier volume !), je ne suis pas surpris de n’avoir point encore découvert — d’autant plus que j’en suis resté là de ces fastidieuses recherches — le livre de récits ou contes orientaux qui a probablement fourni à l’imagination subconsciente cl’IIélène le thème de la princesse arabo-hindoue, de son singe et de son esclave. Arguer de mon ignorance pour conclure à une origine supranormale de tout cela, c’est, je l’ai déjà dit, la logique des spirites (ou du moins de beaucoup d’entre eux), mais ce n’est pas la mienne.

3. Notions de sanscrit. — L’apparition inattendue de cette langue lointaine est bien ce qu’il y a de plus mystérieux a première vue dans les trances orientales de MUe Smith ; et c’est sans doute cela qui a poussé le représentant anonyme de la Société spirite de Genève à se déclarer « assuré qu’il y a réellement intervention d esprit dans quelques-unes des manifestations qui se rattachent au cycle hindou » 1. Comme il n’a malheureusement pas jugé bon de préciser davantage ni de justifier en aucune façon son assertion, je ne sais par où la prendre pour la discuter. La seule chose en somme qui ressorte clairement de l’obscur chapitre consacré dans Autour a

1 Autour des Indes d la Planète Mars, p. 131.

Th. Flournoy

l’hindou d’Héléne, c’est une fois de plus la radicale différence de méthode d’investigation et de raisonnement qui sépare les spirites des psychologues. Qu’on me permette de reproduire ici (avec d’insignifiantes modifications de forme, et en laissant de côté ce qui a trait à Mariés déjà discuté) les réflexions que ce sujet m’inspirait il y a quelques mois *, et auxquelles mes critiques spirites n’ont pas répliqué :

Le lait brut des somnambulismes hindous de Mlle Smith, c’est qu’elle y parle une façon de sanscrit plus ou moins défiguré. La curiosité du fait consiste en ce que Mlle Smith, à l’état de veille, ne se souvient pas d’avoir jamais appris le sanscrit, et qu’à première vue la chose paraît en effet bien improbable, étant donnés la condition et le genre de vie du médium. Un bon spirite n’en demande pas davantage, et se dépêche, sans autre forme de procès, de considérer l’affaire comme classée au profit des Esprits. Le psychologue, au contraire, n’en reste pas là. L’étrangeté d'un médium genevois parlant hindou lui est une raison péremptoire d’aller fureter un peu partout pour voir s’il n’y aurait pas des causes naturelles à ce phénomène. Au rebours du spirite satisfait à bon marché et plus pressé de clore les enquêtes que de les ouvrir, le psychologue n’éprouve aucune hâte du verdict définitif, et pense que ce sera toujours assez tôt de recourir aux prétendues explications réincarnationistes, supranormales, etc., quand on ne pourra décidément plus faire autrement. On conçoit que l’accord n'est pas aisé entre deux tournures d’esprit aussi opposées, dont l’une réclame, comme Gœthe, toujours plus de lumière, tandis que l'autre s’en tient à la politique de l’éteignoir et de la chose jugée ; et on comprend que le psychologue, avec sa manie indiscrète d’ailer aux renseignements et de n’être jamais content, doit agacer au suprême degré les amateurs de l'occulte. Ils me l’ont assez fait sentir.

« En vain — écrit par exemple l’illustre spirite français M. Delanne dans sa Revue scientifique et morale clu Spiritisme (t. V, p. 455) — en vain on lui affirme [à M. Flournoyj que MUe Smith, simple employée de commerce, n’a jamais appris la grammaire sanscrite ou entendu parler cet idiome, plutôt rare en Suisse, le moi de M. Flournoyj ne veut pas démordre de son entêtement, et, contre toute évidence, il s’obstine à ne voir là qu’un souvenir oublié par la conscience ordinaire de MUe Smith. »

Ce n’est pas tout à fait exact : je me suis obstiné, non pas à ne voir que des souvenirs oubliés, dans le rêve hindou, mais à cher cher si ce rêve ne serait pas simplement cela. Cette nuance un peu délicate a sans doute échappé à M. Delanne, qui ne paraît pas non plus comprendre que le point intéressant n’est pas le degré de fréquence du sanscrit chez nous, mais bien de savoir si oui ou non Mlle Smith a jamais été dans le cas d’acquérir par des voies normales quelques notions de cet idiome, plutôt rare en Suisse. Si M. Delanne et les Spirites étaient vraiment amis de la lumière et de la vérité comme ils le prétendent, au lieu de me reprocher mon entêtement à vouloir tirer les choses au clair, ils m’auraient plutôt offert leur concours en cette occurrence. Et peut-être auraient-ils pu m’apprendre s'il est vrai (comme j’ai certaines raisons de le croire) qu un des membres de l’honorable Société d’Eludes Psychiques de Genève, M. Y., chez lequel

1 H propos d'un livre spir ite. Semaine littéraire de Genève, 8 juin 1901, p. 268.

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Mlle Smith a donné des séances pendant toute l’année cpii a précédé 1 ecloclosion du rêve hindou, avait quelque peu étudié cet idiome, plutôt rare en Suisse, et en possédait une grammaire 1 dans l’appartement même où avaient lieu les séances. Cela ne prouverait assurément pas encore que MIle Sniith ait jamais eu cette grammaire sous les yeux, ni que son sanscrit lui vienne de ce milieu-là plutôt que d’un autre. Mais cela prouverait cependant qu’il n'est point si absurde et contraire à toute évidence que le prétend M. Delanne, de se demander si M1Ie Smith n’a pas eu, dans son existence actuelle, certains points de contact avec cet idiome — plutôt rare en Suisse.

Qu’ajouter à cela puisqu’il n’a surgi aucun démenti au sujet de la dite grammaire, que je détiens comme pièce de conviction et qui porte en toutes lettres le nom deM. Y. avec diverses notes manuscrites de son écriture ! Qu’on me comprenne bien. Je n’ai pas la prétention, encore une fois, d’affirmer que M. Y. ait jamais montré la dite grammaire à MIle Smith lors des séances hebdomadaires qu’elle a données chez lui, pendant une année, avant que je la connusse ; ni qu’il lui ait enseigné aucun mot de sanscrit. N’y ayant pas assisté, je n’en puis rien dire. Je me borne à constater ce simple fait : Quand je faisais mes recherches pour Des Indes et discutais l’origine possible de l’hindou d’Hélène, M. Y., avec qui j’en ai souvent parlé, m’a toujours laissé ignorer qu’il avait autrefois étudié le sanscrit et en possédait encore une grammaire, en sorte que je me suis trompé lorsque j’ai omis de le nommer (page 314) parmi ceux qui auraient pu transmettre quelques notions de cette langue à Hélène. Me voilà donc bien excusé, on en conviendra, j’espère, et n’en déplaise à M. Delanne, de ne pas m’associer d’emblée à ceux qui vont affirmant en l’air que MUo Smith n’a pas pu absorber, par les voies ordinaires et dans son existence actuelle, les bribes de cet idiome — plutôt rare en Suisse, je n’en disconviens pas 2 — qui ressortent au cours de ses somnambulismes.

11 serait intéressant de savoir si la susdite grammaire (de Harlez), à supposer qu elle ait été feuilletée' sous les yeux de M110 Smith aux séances (comp. Des Indes, p. 314-315), suffirait, dans 1 espèce, a rendre complètement compte de son sanscrit. 1 out. bien considéré, je ne le pense pas. On y retrouve, il est vrai, une douzaine (c està-dire près du tiers) des mots qui figurent dans ses textes hindous,

1 La Grammaire pratique de la Langue sanscrite, par C. de IIarlez, 1 vol. in-8. Paris, Louvain, Bonn 1878.

2 Les occasions de contact avec le sanscrit ne sont d ailleurs pas tellement rares chez nous. J’ai été fort surpris, par les renseignements que la publication de Des Indes m’a amenés de divers côtés, du grand nombre de gens connaissant peu ou prou le sanscrit qui ont habité Genève au cours de ces trente dernières années.

ARCH. DE PSYCHOL., T. I

Tu. Flournoy

entr’autres sumanas non seulement comme signifiant bienveillant (p. 40), mais aussi (p. 32) avec le sens de (leur qu’il avait dans la ph rase où Hélène l’a prononcé {Des Indes, p. 300, en bas). Cependant elle a dû puiser à d’autres sources encore, et absorber par voie auditive certaines choses que cette grammaire ne contient point, en particulier son chant hindou ; car ce dernier — paroles et musique — semble bien constituer un tout plus ou moins authentique. A la rigueur, on pourrait supposer qu’aux séances missionnaires dont j’ai parlé page 207, où des cantiques furent chantés en hindoustani, Hélène a retenu une mélodie à laquelle son imagination adapta ensuite un texte amoureux tiré d’ailleurs. Mais il me paraît plus vraisemblable qu elle a absorbé le chant hindou en bloc dans quelque circonstance encore insoupçonnée que le hasard nous révélera peut-être un jour, comme il nous a révélé déjà diverses petites choses telles que l’origine du texte arabe {Des Indes , p. 289 et suiv.), le passage de Maries, l’existence cl’une grammaire sanscrite chez M. Y., etc.

On se rappelle le fait curieux, signalé par M. de Saussure (Des Indes, p. 3 1 6), que l’hindou d’Hélène, dont nous avons une quarantaine de mots, est dépourvu d’y comme le sanscrit véritable. M. Henry a montré 1 que toutes proportions gardées, cette lettre n’est guère plus abondante en martien puisqu’on ne l’y rencontre que 7 fois dans 3oo mots, et il a émis l'idée qu’en réalité cette absence ou cette rareté de Vf proviendrait de ce qu’étant l’initiale du mot français, elle a été pour ainsi dire mise au ban des sons utilisables, par la subconscience d’Hélène préoccupée avant tout de ne pas laisser percer le français dans son hindou ou son martien. En soi, cette explication n’aurait rien que de fort plausible psychologiquement, car les initiales revêtent volontiers un rôle proéminent, et représentatif à l’égard de tout le mot et de l’idée exprimée ; c’est ainsi, par exemple, que chez certains sujets doués d’audition colorée, le photisme de la première lettre éclipse ceux des suivantes, et devient la couleur du mot entier. 11 serait fort naturel que chez Hélène l’inhibition somnambulique concernant la langue française se fût concentrée sur l’initiale de ce mot, de façon à la proscrire plus ou moins complètement des langues étrangères parlées ou fabriquées dans cet état. En fait, toutefois, il ne semble pas que cette cause ait été très puissante, car les autres langues extra-terrestres devraient alors présenter la même particularité, tandis que 1'/' s’y rencontre en quantité faible, il est vrai, mais cependant fort appréciable dans un vocabulaire presque aussi restreint que celui de l’hindou (4 ,/e n ultramartien et 3 en uramen). L’absence totale de cette lettre du sanscrit d’Hélène s’explique au fond plus aisément, en supposant que ce qu’elle nous a donné de cette langue provient surtout de souvenirs réels, altérés et déformés, plutôt que d’une fabrication de néologismes sanscritoïdes.

Quant au chant hindou en particulier {Des Indes , p. 3oi-3o2\ il me paraît être un cliché unique en son genre dans la mémoire latente d’Hélène;

1 Le langage martien , p. 21 et suivantes.

SOMNAMBULISME AVEC GLOSSOLALIE

car aux diverses séances où Simandini s’est livrée à des essais plus ou moins réussis de productions musicales, il nous a bien semblé qu’il s’agissait toujours de la même mélodie et des mêmes paroles. Or, au point de vue de la mélodie, m’écrivait M. Glardon à propos de la figure 30 {Des Indes , p. 3o2), « ce chant est un chant hindou ; la note^ finale, filée pendant quinze à vingt secondes est caractéristique du chant hindou. Où Mlle Smith 1 a-t-elle entendu ? » Les paroles de leur côté semblent trahir assez clairement quelque chanson d’amour orientale. — « Pourquoi, me suggérait un jourM. Marchot, qui penche aussi pour l’authenticité hindoue de ce curieux morceau, pourquoi tout cela n’aurait-il pas été pris à une troupe de bohémiens ? 11 est généralement admis que les diverses variétés de la langue tzigane sont excessivement proches* des dialectes néo-hindous et proviennent de l'Inde, d’où ces tribus nomades seraient parties quelques siècles après le commencement de 1ère chrétienne ; et il se peut bien qu’elles aient emporté avec elles la tradition de certains chants caractéristiques, à paroles encore plus ou moins voisines dusanscrit. » — Jenevois, pour ma part, rien d’invraisemblable dans cette ingénieuse supposition; et le fait que le père d’Hélène était né et avait passé son enfance en Hongrie, une des terres classiques des tziganes, n’est certes pas pour contredire une telle hypothèse.

Introduire les bohémiens et la langue tzigane comme chaînons entre l'hindou de M11® Smith et le pays des Brahmes, semblera évidemment aux Spirites réincarnationistes plus compliqué que de passer tout droit par l’autre monde pour relier le cerveau actuel d’Hélène à celui de la princesse sivroukienne, ou (puisque cette dernière ne pouvait pas connaître le sanscrit) de quelqu’autre antériorité aryenne de notre aimable médium. Mais dans l’ordre touffu des réalités empiriques, la ligne droite de la métaphysique n’est pas toujours la plus sure, et au surplus c’est une affaire de goût, ou de logique scientifique, que je laisse à l’appréciation du lecteur. En fait, une grande obscurité plane encore sur la genèse réelle et concrète des parcelles de sanscrit dont le rêve oriental nous a révélé la présence chez Mlle Smith. Aussi les occultistes, à cheval sur le principe de Ilamlet mais oubliant celui de Laplace, ont-ils beau jeu pour répéter que l’origine supranormale de ces merveilles n a pas été réfutée. Il va sans dire qu’en ce qui me concerne, la découverte de la grammaire de Harlez chez M. Y., venant s ajouter aux indices déjà fournis dans Des Indes par l’analyse des textes hindous d’Hélène, me confirme dans une interprétation différente du tout est possible. Oui, tout est possible, mais ce qui me paraît l'être encore plus qu’autre chose, c’est que Mlle Smith ait eu dans les milieux variés où elle a donné des séances, si ce n est même dans les relations de sa propre famille, mainte occasion de voir des grammaires et des livres sanscrits, de recevoir des explications a leur sujet, et d’entendre le chant hindou dont elle nous a régalés.

Tu . F LOURNOY

Pour clore ce chapitre par où je l'ai commencé, il me faudrait maintenant revenir au syllogisme formulé page 194, afin d’en montrer l’inanité ; mais je suppose que les lecteurs qui m’ont suivi jusqu’ici l’ont déjà suffisamment sentie pour que je puisse me dispenser d’y insister.

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