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CHAPITRE IX

Le Rêve et l’Action en Amérique.

Influence des doctrines de Emile Boutroux et de Henri Bergson sur la Jeunesse française à la Fin du XI Xe siècle.

En me demandant quel .sera l’avenir de la race franco-canadienne en Amérique, je me suis rappelé cette pensée d’Emenson, à savoir, que “ la vie n’est pas une dialectique, qu’elle n’est ni intellectuelle, ni critique, mais qu’elle doit être vigoureuse avant tout.”

Et je fus porté naturellement à relire William James qui, dans sa théorie du pragmatisme, prêche l’indépendance de tout individu, je veux dire, l’action pure, antérieure à l’intelligence et indépendante d’elle.

En résumé, cela veut dire qu’il faut, dans les actes de la vie, exalter le personnalisme humain et rapporter tout à sa personne, ce qui -est un

DBS INFLUENCES FRANÇAISES

des défauts, sans doute, du siècle où nous vivons. Il y a évidemment dans cette philosophie la preuve d'un orgueil démesuré, exhortant l'homme à douter de la puissance d’autrui pour mettre sa confiance plutôt en ses propres moyens, ce qui le porte infailliblement à une sorte d’égoïsme assez dangereux, à l’indépendance absolue que nous regarderons alors comme la condition de la force individuelle. Voilà une théorie en honneur chez les Américains, théorie imbue de positivisme et née de cette philosophie même dont nous verrons un peu plus loin l’application aux actes vigoureux de l’existence humaine.

Mais, en même temps, j’avais devant les yeux un livre de M. André Siegfried sur le Canada, intitulé “ Les deux Races,” où l’auteur se posait ce problème sur l’avenir de notre pays dans l’Amérique du Nord : “ ou le Canada demeurera colonie de l’Angleterre, ou il deviendra indépendant, ou il sera annexé par les Etats-Unis.”

Et je me demandais ce que, premièrement, les formules d’Emerson et de James, et deuxièmement, ce que le problème d’André Siegfried, d’une si haute valeur morale pour nous, pouvaient apporter comme solutions et quelles applications ils pouvaient avoir clans le domaine des influences littéraires françaises sur la mentalité canadienne.

D’abord, il m’est venu à l’idée d’entreprendre pour le Canada français l’investigation faite en

France dernièrement par de jeunes philosophes avisés sur la jeunesse française contemporaine. Et pour mieux me convaincre, j’ai recherché si, au début de ce XXe siècle, l’Action devait l’emporter sur le Rêve, quand on sait que, la génération présente, celle de chez nous, comme celle de France, est de formation plutôt pratique et utilitaire.

Evidemment, si nous remontons vers le passé, nous voyons l’humanité divisée de tout temps en deux catégories : les hommes d’action et les contemplateurs. Ceux-ci, ce sont les fakirs dont les yeux tournés vers l’infini, se complaisent dans un rêve sans fin. Ils sont les ouvriers de la pensée, la force centrifuge des idées nouvelles, créant les philosophies, échafaudant les systèmes. Architectes incomparables de la nature, ils fouillent l’inconnu et recherchent le sens de l’Idéal. Ils ne bâtissent pas de leurs mains des temples aux dieux, ni des villes où grouillent les foules, n’élèvent pais d’empires, ne vont pas à la découverte de mondes nouveaux, quoiqu’ils en indiquent l’existence et la situation géographique. Mais ils savent démontrer les raisons de la puissance humaine comme Archimède, par exemple, les effets et les causes comme Newton, les destinées changeantes, les lois de la sagesse tout comme Platon. Ils savent enfin répandre chez les hommes le souffle impérissable de l’amour, inspirateur dé l'humanité toute entière.

L’homme d’action, lui, est l’exécuteur de ces grandes conceptions. Il n’a pas toujours le génie inventif, le don de création, mais par son intelligence, il saisit le côté pratique d’une invention.

Le poète est un discoureur, le contemplateur uin utopiste qui ne saurait mettre leurs projets sur pieds ; l’homme d'action sait leur faire prendre corps, il sait les plier selon les circonstances et les forces à devenir un des mobiles de la civilisation, s’il ne les utilise pas à d’autres tins.

L’histoire de l’humanité est renfermée, n’en doutons pas, dans ces vérités.

Quoi que nous fassions, quoi que nous voulions, nous sommes et nous resterons le résultat de ces deux activités qui se complètent: l'homme d’action et le contemplateur: c’est la lutte constante du Rêve et de l’Action.

Ceci compris pour tous les peuples de la terre, nous disons que la jeune Amérique, plus sans doute qu’en France, sacrifie le Rêve à l’Action.

L’Art, sous toutes ses formes, - — et nous le savons par expérience, — n’y a pas conquis la place qu’il occupe en Europe depuis tant de siècles.

Il est un fait incontestable : les Américains, comme nous d’ailleurs, et comme tous les peuples en formation, ont passé par une période difficile de colonisation, dans un pays où ils durent lutter contre la nature, autant qu'empêchés par les obstacles sans nombre qu’ils rencontrèrent SUT le

chemin du succès. Au début, en outre, leur puritanisme les éloignait des Arts. Ils savaient se passer de ce qu’ils appelaient le superflu de la vie. Cependant, comme ils étaient des hommes d’action dans toute l’acception du mot, des esprits positifs et résolus, leurs territoires prirent en peu de temps une extension gigantesque, foudroyante. Des villes géantes couvrirent le sol et dans l’espace de deux siècles à peine, ils démontraient au monde ébloui autant qu’étonné que, selon leurs opinions et leurs actes, l’Action doit l’emporter sur le Rêve.

Plus tard, certes, allant vite en besogne, ils auront bien leur littérature et leurs poètes, et ils peuvent peut-être se dire aujourd’hui qu’ils ont assez de titres littéraires pour s’attribuer une littérature; mais il est un fait reconnu et qu’il faut bien apercevoir à travers le mouvement et le progrès rapide des Etats-Unis, c’est que, selon l’expression d’un des leurs “ l’ Amérique reste toujours le pays des machines et de l’action hâtive. Tout est plus brutal sur le continent qu’en France : de même que les écarts de température sont brusques et amples, de même les oppositions sont imprévues et violentes dans la vie; les ombres et la lumière se heurtent.” C’est bien cela.

Nous assistons à cette lutte formidable, entre l’idéalisme .et le matérialisme, entre • l’imagina-, lion et la volonté; nous voyons évoluer l’activité,

la précision dans les actes journaliers, le caractère pratique des Américains. Je ne sais si le matérialisme ne sortira pas vainqueur dans ce conflit.

Nous répondons ici facilement qu’en raison du besoin de dominer vite et de se mettre au diapason des vieilles puissances intellectuelles,, la génération nouvelle, positive avant tout, porte toute son activité cérébrale et fait tendre toutes ses forces physiques à la science de l’action.

Une vieille Américaine, disait un jour, en parlant de son mari: “ Je n’ai jamais été jalouse dans ma vie... que des affaires.” Cette boutade racontée par M. James Hyde, dans une conférence qu’il fit à Paris en 1914, nous peint bien la mentalité américaine, luttant sans cesse pour la conquête du monde physique.

Aujourd’hui, en Amérique, dit M. Hyde, les affaires ont remplacé la guerre ; les hommes n’endossent plus l’armure, mais s’assoient derrière leurs bureaux ; les conseils d’administration ont remplacé les tournois; mais il n’est pas plus question de choses intellectuelles dans une assemblée d’actionnaires que sur un champ de bataille. Seules, les femmes, comme en France au XII le et XVIIe siècle, auront assez de temps pour se permettre d’en perdre à parler de littérature.”

'Ét c’est un -iritellectuel américain qui parle.

En rappelant la pénurie de la littérature amé-

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rieaine, M. Hyde est bien de cette opinion que j’exprimais plus liant, à savoir que le rêve fut et sera toujours à l’origine des civilisations. Mais, selon le conférencier, et c’est de l’histoire, l’Amérique a débuté par l’action.

L’action, disons-le, est la poésie des Américains. Ils laissent le rêve aux femmes qui ont du temps à perdre. Et M. Hyde ajoute:

“ Il y a un vide, “ un manque ” dans la civilisation américaine. Elle est entraînée par la lutte brutale pour la vie. Elle goûte peu le charme du rêve, du farniente, de la tristesse ou du silence; elle a par dessus tout le goût de ce qui vit.”

Sa plus grande poésie à cette Amérique, à cette jeunesse contemporaine est donc, avant tout, la joie de vivre pour l’effort physique et pour les mouvements brusques, mais réfléchis, iqui satisfont plus vite l’ambition d’arriver.

Selon l’expression de M. Gaston Rageot, cette jeunesse américaine n’est 11 ni romantique, ni lyrique, ni même soucieuse de littérature. Elle est positive, pas comme les anciens positivistes, mais comme les personnes d’âge. Elle est pressée de vivre. Elle a hâte d’entrer dans une carrière, de faire figure et fortune dans le monde. C’est une génération qui se présente en redingote ou, tout au moins en jaquette.”

Remarquons que ces pensées étaient écrites à

Pintent ion de la jeunesse française de l'heure présente.

Voilà bien ici le cas et vous voyez le danger qu’il présente dans le domaine de Part, car il est convenu que la jeune Amérique exclut le rêve de la vie.

Mais jetons un coup d’œil un peu plus loin, par delà les océans.

A l’heure où le spiritualisme en France semblait s’effacer devant le positivisme des Comte, des Taine et des Spencer, — et cela se passait de 1850 à 1880, — à l’heure où, dans une langue merveilleuse, Renan se concentrait dans ses dissertations exégé tiques, la jeunesse française, disons-le, positive et aussi de formation scientifique, avait voulu, et précisément pour cette raison, faire tout découler de la science.

Puis, les sciences envahissant peu à peu les arts, la morale et la politique, cette jeunesse s’inclinait à un pessimisme profond appliqué à décrire l’univers comme le plus mauvais de tous les mondes connus, cette jeunesse, dis-je, avait abandonné presque tout idéal. Elle montra son indifférence devant l’enthousiasme et le désintéressement, elle vécut d’une souffrance née de ses incertitudes, de son incrédulité et de ses désillusions.

Vous voyez d’ici le danger d’une telle situation psychologique.

La France Tenait de subir des désastres qui paraissaient à quelques-uns, aux découragés du moment, comme irréparables. Là était le danger. Et surtout à un moment où le dégoût de vivre se trahissait sur tous les fronts, où la jeunesse, vieillie avant l’âge, désespérait de l’avenir.

Rien n’était alors épargné, ni la morale, ni la politique, ni l’art même. Le désenchantement des cœurs était issu de ce scepticisme qui, faisant montre de doctrines perverses, avait profondément atteint les idées ébranlées. Mais vous savez qu’il en est des révolutions des pensées comme des cataclysmes qui changent la face des politiques.

Il vint cependant un homme, à cette époque de crise psychologique intense, un homme convaincu, possédant à un degré supérieur la science profonde des êtres et des choses, capable d’attaquer le mal de front et de l’abattre; Je veux parler ici d’un grand, d’un très grand philosophe: M. Emile Boutroux.

Ce savant déclara hautement, et à l’étonnement de toute une génération, qu’il fallait, en spiritualisme, sauver la croyance au libre arbitre, la croyance en la liberté humaine, si vous aimez mieux.

La croyance humaine nous est affirmée par la conscience, par le témoignage même, mais elle est combattue par l’idée, par la croyance, par le dogme de la nécessité, de l’inflexibilité des

lois de la nature. De là naît un livre magistral, “ Les Contingences des Lois de la Nature,” où l’auteur affirme un spiritualisme nouveau qui reconquiert une universelle autorité, d’où un sang vermeil devra jaillir et circuler dans les artères de la jeunesse contemporaine.

Ce sera admirable.

Devant le cataclysme menaçant, M. Boutroux avait compris qu’il fallait enrayer le mal dans ses racines et remettre les choses à point.

Il avait vu la science envahir un domaine sacré qu’elle n’avait pas le droit de violer : il fallait l’en déloger et lui imposer l’obligation de rentrer de nouveau dans son rôle et de n’en plus sortir.

Puis, on s’était jusqu’alors mépris sur la portée véritable des lois naturelles : l’harmonie et la beauté devaient reparaître avec éclat dans l’univers à qui on avait fait jouer un rôle passif, sans vie et sans attrait.

Il fallait ranimer l’insensibilité, la foi dans le présent comme l’espoir en l’avenir. Le cœur de la France allait battre de nouveau dans les jeunes poitrines, la liberté allait reprendre sa place; et, le mal vaincu, l’enthousiasme délirant, sans lequel rien ne saurait vibrer, allait renaître avec toute l’ardeur des anciens jours.

Si nous voulons savoir comment la désespérance envahit la jeunesse, de 1850 à 1880, regardons quelle prépondérance la science eut alors sur les esprits.

ira

Tout d’abord, la jeunesse fut éblouie devant les théories du Scientisme.

Et qu’était le Scientisme ? Il consistait à retrancher les intelligences dans une sorte de déterminisme, c’est-à-dire, qu’il démontrait que tout phénomène est déterminé, “ qu’il a des conditions suffisantes et nécessaires, et qu’il apparaîtra quand ces conditions apparaîtront, qu’il disparaîtra quand elles disparaîtront.”

Cette théorie captiva miraculeusement.

Tous les écrivains voulurent transporter ce principe pompeux du Scientisme dans leurs spéculations psychologiques, cherchant ainsi à en faire découler, pour les servir, des lois infaillibles. La critique, l’histoire, l’art, la poésie, le roman, la comédie, tout convergeait vers le Scientisme, vers le Déterminisme.

Toute la littérature de cette époque fut entraînée, avec Taine et Renan, dans le domaine de la critique d’art et de l’exégèse; avec Dumas fils, les Concourt et Flaubert dans le roman et le théâtre; avec Baudelaire, Lecomte de Lisle, Sully-Prudhomme et d’autres dans la poésie. Toute une génération se pliait aux lois les plus scrupuleuses de l’observation, du fait, des documents psychologiques et physiologiques, ce qui la conduisit à une sorte de pessimisme inquiétant et décevant.

La jeunesse qui avait peut-être mal compris

ou, du moins, insuffisamment l’intention de ces divers esprits, se disait:

“ Si le monde psychologique participe à l’universelle déterminisme que les sciences positives démêlent dans la nature, si les phénomènes d’intelligence, de sensibilité, de volonté ne sont qu’une résultante conditionnée par des groupes de phénomènes antérieurs et ceux-ci par d’autres, indéfiniment, où trouver place pour une personnalité, par suite pour une liberté, par suite pour une responsabilité ? Comment différencier les actes, puisque chacun est également fatal, étant également déterminé ? L’univers moral, dans une pareille condition, peut-il être autre chose qu’un épiphénomène, une illusion surajoutée au jeu de l’immense mécanisme cosmique ? ”

A ce moment propice, M. Emile Boutroux allait réfuter ce problème par une thèse # qui fit époque sur “ Les Contingences des Lois de la Nature.” En outre de ce que j’ai dit plus haut, il fallait chercher à concilier les données de la science avec celles du Scientisme. C’est dans la réfutation de ce dernier qu’il parut réussir à préparer cette conciliation.

Le Scientisme prétend que l’univers s’explique par lui-même; qu’il y a “ entre les phénomènes dont cet univers est le total une continuité ininterrompue.” Tous les faits s’enchaînent. Par exemple, l’hypothèse par laquelle le monde bio-

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logique explique le monde psychologique et moral, reposerait uniquement sur l’observation du Réel et cette même hypothèse doit être conforme au Réel.

Mais ce n’était pas là l’opinion de M. Boutroux. A ce principe de continuité, il oppose celui de discontinuité. C’est par l’analyse et l’observation qu’il- arrive au résultat cherché en établissant des ordres particuliers, irréductibles les uns aux autres dans les faits chimico-physiques, biologiques ou psychologiques.

Il n’y a pas qu’une science, il y a les sciences, ayant leur méthode et leur objet particulier.

“ Les Contingences des Lois de la Nature,” c’est cette indépendance que ces lois ont les unes par rapport aux autres. Le philosophe avait trouvé la solution. En parlant du général Langlois, lors de la réception de M. Emile Boutroux à l’Académie française, M. Paul Bourget lui disait : “ Comme le général Langlois, vous avez donné l’exemple. Quelque éloignés qu’aient pu être vos chemins, ils convergent vers le même but. Vous aviez le même mot d’ordre parce que vous vouliez tous deux la guérison de la France blessée et que votre doctrine à tous les deux, sur deux terrains différents, se résume dans un même appel à la valeur humaine.”

M. Emile Boutroux avait, en effet, donné le mot d’ordre. Une génération, dépouillée de cer-

laines formules, ou, du moins, des formules du Scientisme, allait reprendre les traditions du passé.

C’est ainsi que s’opéra le réveil de la France par l’exemple de ces grands travailleurs de l’humanité, dont, le cœur s’était ému devant le désastre de la pensée contemporaine et qui dépensèrent sans compter leur vie à la réalisation d’un grand projet: sauver de la banqueroute totale une génération prédestinée, ébranler dans ses fibres le scepticisme rongeur et destructeur, saper la désillusion, tuer le découragement et poser sur les fronts moroses les blanches fleurs de l’espérance, mettre dans les âmes maladives la foi dans l’avenir.

Nous verrons plus tard comment s’introduisit, sans qu’on ne voulut le combattre, une espèce de Scientisme en Amérique, une sorte de Déterminisme sous une autre forme, habillé d’autres formules et qui donna d’autres résultats. Mais je poursuis. M. Boutroux n’avait pas fini de répandre sa parole à travers la France, je devrais dire à travers l’Europe, qu’apparût M. Henri Bergson.

Ce philosophe démontrait à ses élèves la perfidie et le sens souvent emphatique des mots. Il se méfiait de la (logique telle que comprise. Il fallait, d’après lui, approfondir l’être avant les choses, cependant que la vie compliquée et chan-

géante échappe an savant et que, pour la comprendre, il faut l’étudier en la vivant ; “ car toute vérité n’est qu’intuition du réel.”

Devant l’exactitude mathématique de ces formules, une grande partie de la jeune génération ne voulut plus s’intéresser qu’à la conscience humaine, et s’appliquer à concevoir la nature à notre propre image. Elle devint bergsonnienne, s’expliquant ainsi :

Plus de mots inutiles, de raisonnements pompeux, de théories obscures, mais de l’expérience, des faits, ceux de l’âme surtout. Il faut vivre d’une vie intense plutôt que de penser, manifester sa volonté et son énergie plutôt que les prétentieuses élucubrations de l’intelligence, faire des affaires plutôt que des livres, avoir moins des idées que des principes, de la force, de l’énergie, la foi dans l’action, enfin.

Il faudra que l’art et la littérature présentent quelque chose de pratique, car l’improvisation, la chimère et l’incompris n’ont pas d’empire sur elle. Cette génération posera des lois aux choses du cœur; — pardon, mesdames, — elle ira jusqu’à se faire une méthode rigoureuse dans la pratique de sa religion.

Ce sera là le positivisme tel que compris par presque toute la jeune génération.

Mais ne l’oublions pas, néanmoins : la doctrine bergsonnienne proclame hautement que l’intelligence ne peut suffire à tout. Tl faut de l’ins-

tinct, de l’intuition, quelque chose se rapprochant de l’animal plutôt que du savant, ou encore, de l’artiste plutôt que du logicien. Et ce n’est pas là une contradiction, veuillez le croire.

Puis, l’auteur de “ l’Evolution créatrice ” ne veut voir que la conscience concevant la nature à notre image personnelle. “ M. Bergson, dit M. Henry Bougon, estime très peu l’intelligence; il en restreint l’usage à la fabrication de l’outillage et ne l’admire que chez les mathématiciens, les physiciens, les ingénieurs.” L’intelligence, écrit M. Bergson, n’est point la faculté de la vérité, ni de l’art, ni de la philosophie.” “ Une belle doctrine, — c’est encore M. Bougon qui parle, — un beau poème doivent se faire comme l’oiseau fait son nid.”

M. Bergson est un séducteur. C’est un dilettante de la parole, c’est un artiste, un philosophe poète. C’est à son style que la jeunesse s’est laissée prendre, c’est à son charme et à sa persuasion que la vieillesse s’est arrêtée; car il a le don de l’éloquence, comme il a l’intuition des images rares, des figures choisies et précises : c’est un écrivain de race, c’est un orateur né.

C’est aussi pourquoi une grande partie de la jeunesse se proclamant réaliste, est, en même temps, bergsonnienue, lorsqu’elle n’est pas avec M. Boutroux.

Jadis, quand le positivisme de Taine et des autres triomphait, on avait, avec la science,

conçu la connaissance de l’homme à l’image de la nature physique; ce fut un excès, source de bien des maux. Aujourd’hui, nous ne voyons que la conscience, — c’est un excès, mais peutêtre plus humain et réconfortant.”

A l’époque où MM. Bergson et Boutroux préparaient leur thèse, M. Jules Lechatelier qui, malheureusement ne livra presque rien à la grande publicité, était reconnu comme l’âme anonyme de la philosophie française. On avait raison. Mais quand il disparut, MM. Bergson et Boutroux lui succédèrent et furent à leur tour l’âme révélée de la philosophie, ayant exercé une influence indiscutable sur le quart du dernier siècle, comme sur le commencement du XXe, en France.

Donc, la jeunesse française de l’heure présente est en partie positiviste. Reconquise et déterminée, elle a voulu, avec M. Boutroux, retrouver l’énergie du passé et rentrer dans la lutte par il’ Action; avec M. Bergson, reconquérir la force, la volonté dans l’action aussi. Elle voudra encore se concentrer en elle-même, c’est-àdire, qu’elle n’admettra que l’expérience, qu’elle s’intéressera aux faits, ceux de son âme.

A sa philosophie, elle a, comme ses maîtres, voulu apporter “ de la précision et de l’incompris, l’amour des problèmes scientifiques, le mouvement et l’enthousiasme dans les actes de

la vie journalière, le mystère aussi, l’instinct, la sympathie, source d’art et de vérité.”

La jeunesse est, pour un grand nombre, positiviste.

Mais elle le fut aussi et est restée positive pour des raisons que j’appellerai des raisons de circonstances.

La guerre de 1870 avait façonné une génération désillusionnée, angoissée et malade. La patrie déchirée, humiliée, avait laissé à tous les survivants d’après l’année terrible, des cœurs meurtris; aux grands blessés, une âme subissant par atavisme la cruelle amertume des découragés de la vie : de là aussi leur pessimisme. L’éternel “à quoi bon ” leur vient sans cesse aux lèvres. Ils voient l’horizon rempli d’ombre, le chemin de l’avenir couvert rie ronces. Ils se sentent pris d’inertie, de torpeur, méprisant d’accepter un rôle qu’ils devinent ingrat et inutile.

Mais, tout à coup, et sous l’influence de ces maîtres de la pensée moderne, ils évoquent l’histoire du passé. Assez de chagrins, assez d’humiliation. La revanche sonne le retour à la volonté. au courage et à l’espoir. Les formules de M. Boutroux seront mises en pratiqué. Tout renaîtra à la vie. On verra la beauté un instant voilée se ranimer et se revêtir de charmes nouveaux, on donnera des lois nouvelles à l’harmonie; on rêvera de liberté. Puis, M. Bergson

viendra qui, prêchant la force dans l’action, insufflera dans les âmes des paroles de patriotisme. Quarante ans de souffrance, c’est bien assez, lorsque coule dans les veines le sang de la Gaule antique.

Des romanciers comme M. Maurice Barrés peindront dans des pages vigoureuses la petite patrie, Pâme régionaliste, faisant comprendre que le patriotisme doit consister à faire des parties le grand tout. L’ensemble de ces parties suppose une somme d’énergies réunies qui sont comme la force totale de la grande Patrie.

Son patriotisme, à cette génération, sera imbu de philosophie, mais il aura en même temps quelque chose de sacré. Il deviendra la religion de la jeunesse: le culte de l’action dans la confiance en soi, dans l’indomptable foi, dans le souvenir du passé, dans les traditions, dans l’assurance qu’un pays comme la France peut, à un moment sinistre de son histoire, subir des désastres nombreux, mais que, précisément parce que ses traditions lui donnent le droit de vivre éternellement, elle doit, par la volonté de ses enfants, renaître de sa force même et continuer dans le monde l’accomplissement d’une destinée à laquelle elle ne saurait mentir.

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